Français, reprenez le pouvoir !/Partie 4/Chapitre 3

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Le toboggan social >> Il n’y a plus de pilote dans l’avion


Du socialisme béat au libéralisme niais

Ce décalage écœurant renforce nos compatriotes dans l’idée que la parole politique n’a pas grand poids et que les élus ne peuvent plus – ou plutôt ne veulent plus – assumer leurs responsabilités.

Depuis que je suis enfant, je n’ai pas cessé d’entendre parler de « sortie du tunnel ». Comment y croire? En vérité, si nous en sommes là, c’est aussi et surtout parce qu’il nous manque une politique économique sensée. Depuis vingt ans, la France aurait tout essayé: cela est complètement faux. Notre pays reconduit la même politique à courte vue, avec un dosage légèrement différent selon la coloration politique de la majorité en place. Les travers additionnés de l’étatisme écervelé et du libéralisme effréné aboutissent à la pire des combinaisons. À ma gauche, un socialisme béat, à ma droite un libéralisme naïf.

Championne hors catégorie des lendemains qui chantent, la gauche porte en elle le gène de la dépense publique. Elle a une énorme responsabilité dans la situation du pays en raison de l’incohérence de ses choix.

Le passage aux trente-cinq heures en est le symbole. Non que l’idée en elle-même soit absurde, car la réduction du temps du travail est inscrite dans l’histoire du progrès économique. Mais la manière dont elle fut mise en place a été cata­strophique, au regard de son impact économique. La réduction du temps de travail coûte en effet chaque année 18 milliards aux finances publiques. Compte tenu de l’impérieux effort de recherche à mener, des besoins de notre système de santé, de la faillite de nos régimes de retraites, les trente-cinq heures, telles qu’elles furent de surcroît appliquées, étaient-elles vraiment la priorité? Les Français, notamment ceux du privé, savent bien que non, tant ils ont payé cher cette réduction du temps de travail en termes de flexibilité, de perte de pouvoir d’achat et d’emploi. Pis, cette réforme a introduit l’idée malthusienne qu’en travaillant moins, on partagerait plus.

Dans le contexte de concurrence européenne et d’ouverture inconsidérée des frontières que les socialistes applaudissent des deux mains, cette politique est suicidaire. Quand l’Allemagne stabilise ses coûts de production et redevient le premier exportateur mondial, la France augmente les siens et laisse filer ses dépenses publiques (1,1 million de fonctionnaires en plus depuis 1980). Or celles-ci portent de plus en plus sur les frais de personnel au détriment des investissements.

Le résultat de cette politique ne s’est pas fait attendre. Notre compétitivité accuse le coup, notre appareil productif interne est vieilli au point de ne même plus pouvoir satisfaire des regains ponctuels de demande intérieure et enfin, par voie de conséquence, notre déficit commercial se creuse dangereusement.

On aurait pu espérer qu’une fois revenue au pouvoir en 2002, la droite aurait mis en œuvre une autre politique économique, plus réaliste, moins doctrinaire et surtout soucieuse de l’intérêt national ou européen. Il n’en a rien été.

Certes, des changements méritoires ont eu lieu (réforme des retraites harmonisant le public et le privé, réforme de la santé, assouplissement des trente-cinq heures). Mais, faute de s’inscrire dans un plan d’ensemble au service d’une ambition à moyen terme, il ne s’est agi que de correctifs à la marge. La dérive bureaucratique du pays n’a été, en vérité, que ralentie.

La hausse des charges sociales qui s’applique à tous a plus que compensé la baisse de l’impôt sur le revenu qui ne concerne que la moitié seulement des ménages. Faute d’une réforme de l’ISF, les richesses continuent à s’évader pour le plus grand bonheur de Bruxelles, de Londres ou de Genève.

Et si la gauche porte en elle le gène de la dépense, la droite libérale a pour seul credo le respect comptable, coûte que coûte, du regrettable Pacte de stabilité européen. Bien incapable de réduire la dépense publique faute de réformes structurelles, elle en a été réduite à vendre les bijoux de famille. Pour passer artificiellement sous la sacro-sainte barre des 3 % de déficit, elle a ouvert le capital d’EDF, d’Aéroports de Paris et bradé les sociétés d’autoroutes. Le gouvernement a abandonné les revenus réguliers que ses sociétés lui apportaient, simplement pour boucler le budget 2006!

Cette politique du fil de l’eau a eu des conséquences désastreuses sur notre tissu industriel. Sous-capitalisés, des fleurons de notre industrie sont passés aux mains des intérêts étrangers, par définition moins soucieux d’investir sur le territoire national. Dans un monde où les matières premières sont rares et donc essentielles, il est absurde de laisser Alcan racheter Pechiney ou Mittal s’emparer d’Arcelor. Que dire encore de l’abandon des chantiers de l’Atlantique, alors que les Français avaient contribué financièrement à leur redressement et qu’ils avaient retrouvé leur rentabilité? Que penser enfin de la vente à un groupe canadien des mines de nickel (ô combien stratégiques!) de Nouvelle-Calédonie, alors même qu’une entreprise publique française, Eramet, était candidate?

Comme l’explique très bien Nicolas Baverez, économiste peu suspect d’antilibéralisme: « Alors que les grands pays développés se sont lancés dans une mondialisation de l’activité de leurs entreprises à partir du contrôle d’une base capitalistique nationale, la France s’est engagée dans le transfert massif de la propriété de ses entreprises vers l’extérieur, couplant mondialisation de l’activité et aliénation de son patrimoine économique. Dans une économie libérale gouvernée par les actifs, la fuite des centres de décision, des inves­tissements et des emplois à haute valeur ajoutée implique à terme la baisse de la croissance, des gains de productivité et du niveau de vie. »

Or, dans une guerre économique exacerbée, il est pour le moins paradoxal que notre pays laisse racheter ses meilleures entreprises. Que les esprits sceptiques, qui tiennent mes propos pour exagérés, méditent ces chiffres: en mai 2006, 46 % du capital des entreprises françaises cotées au CAC 40 étaient détenus par des fonds étrangers (source AFP). Ce n’était le cas que de 7,5 % du capital des entreprises de la Bourse de New York, de 22 % à Londres et de 23 % à Francfort. De ces pays, la France est de loin le plus ouvert, le plus financièrement dépendant de l’étranger. Des milliards de dividendes partent ainsi à l’extérieur et, insensiblement, notre économie est mise sous tutelle. On ne peut construire une économie prospère dans la dépendance!

Chaque fois que j’ai voulu alerter sur les conséquences de ces OPA, certains ministres ou collègues parlementaires m’ont répondu d’un ton las: « Tu as raison, mais que peut-on faire?… Tu sais, Bruxelles ne laissera rien passer… Nous n’en avons plus les moyens. »

Nul besoin pourtant d’être grand clerc pour comprendre que les fonds de pension des retraites californiennes ou new-yorkaises sont moins sensibles que nous à la localisation des centres de recherche et des usines et que l’avenir de l’emploi en France ou en Europe n’est pas leur souci prioritaire. On peut s’en féliciter ou le regretter, la loi du libéralisme financiarisé actuellement à l’œuvre reste celle du profit maximum. C’est pourquoi, dans une République, cette loi d’airain doit être strictement limitée et subordonnée à des objectifs d’ordre politique.

Aux mauvaises décisions de politique économique, s’ajoute l’abandon de toute vision stratégique sur le long terme. De même qu’elle avait failli rater la révolution industrielle, la France – ce n’est un secret pour personne – ne se trouve pas dans les meilleures dispositions pour réussir les mutations technologiques à l’œuvre en ce début du XXIe siècle. Profitant encore un temps des grands succès des programmes voulus par le général de Gaulle (TGV, spatial, aéronautique), nous n’anticipons pas assez les révolutions à venir des biotechnologies, des nanotechnologies (technologie de l’infiniment petit) ou des sciences de la communication. Alors que la planète est menacée de disparition par asphyxie, nous n’investissons pas le champ promoteur de l’économie de l’environnement. C’est pourtant de notre capacité à maîtriser ces nouveaux territoires que dépendront tout à la fois la place de notre pays dans le monde et le niveau de vie des Français.