François Buloz et ses amis/07

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François Buloz et ses amis
Revue des Deux Mondes6e période, tome 47 (p. 300-328).
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François Buloz et ses amis


VII. PROSPER MÉRIMÉE. — VICTOR COUSIN. — HENRI HEINE [1]


Rue des Beaux-Arts, au-dessus de la Revue et de l’appartement du directeur, habitaient, de 1844 à 1846, Mérimée et sa mère. Les visites de Mme Buloz à Mme Mérimée étaient fréquentes, la jeune femme venait en voisine, accompagnée de sa fille, et les deux dames parlaient de « Prosper. »

Quoiqu’il eût à cette époque quarante-trois ans, Mérimée était demeuré le même Mérimée que Delécluze recevait naguère, dans sa petite chambre du cinquième étage, avec Viollet-le-Duc, Ampère et Duvergier de Hauranne : « Mérimée avait les traits fortement caractérisés ; son regard, furtif et pénétrant, attirait d’autant plus l’attention que le jeune écrivain, au lieu d’avoir le laisser aller et cette hilarité confiante propres à son âge, aussi sobre de mouvements que de paroles, ne laissait guère pénétrer sa pensée que par l’expression fréquemment ironique de son regard et de ses lèvres. » « Prosper Mérimée, disait plus simplement ma mère, avait absolument les traits de la statue de César, aux pieds de laquelle nous jouions aux Tuileries, lorsque nous étions enfants. » Cette statue, adossée aux vieux marronniers, est toujours debout, en face des parterres à la française, dans les jardins du Roi.

« C’était, a écrit M. Filon, le meilleur forban du monde qui vivait, jeune, quatre existences à la fois. Après le spectacle ou le bal, il rentrait chez lui, disait bonsoir à sa mère, entrait dans son cabinet où sa lampe était allumée, caressait ses chats et corrigeait ses épreuves. (Le secrétaire de M. d’Argout, le viveur, le mondain, et l’homme de lettres… voilà les quatre existences.) Et il trouvait encore le temps d’écrire à des petites filles inconnues, et d’aller boire de l’orangeade au sommet des tours Notre-Dame. »

Du jeune Mérimée dont parle ici A. Filon, du Prosper ami de Jacquemont et de Stapfer, secrétaire du comte d’Argout, je possède une longue lettre, adressée à ce dernier, et datée de Londres, 1832. Comme cette charmante lettre est écrite avec la plume qui écrivit à l’Inconnue, je la donne ici.


« Londres, 14 décembre 1832.

« Monsieur le Comte,

« Je vous remercie beaucoup de l’aimable et bon souvenir que vous me donnez dans votre lettre du 31. Elle m’a été remise hier, au moment où je sortais de chez le prince de Talleyrand, où j’avais dîné. L’introduction était déjà faite, mais votre lettre me procurera le plaisir de voir plus souvent et d’étudier un homme vraiment extraordinaire. J’ai trouvé le Prince hier au-dessus de sa réputation. Je ne puis assez admirer le sens profond de tout ce qu’il dit, la simplicité et le comme il faut de ses manières. C’est la perfection d’un aristocrate. Les Anglais, qui ont de grandes prétentions à l’élégance et au bon ton, n’approchent pas de lui. Partout où il va, il se crée une cour et il fait la loi. Il n’y a rien de plus amusant que de voir auprès de lui les membres les plus influents de la Chambre des Lords, obséquieux, et presque serviles. Le Prince a pourtant une drôle d’habitude. Après son dîner, au lieu de se rincer la bouche, comme il est d’usage à Londres et à Paris, c’est le nez qu’il se rince, et voici de quelle manière. On lui met sous le menton une espèce de serviette en toile cirée, puis il absorbe par le nez deux verres d’eau, qu’il rend par la bouche. Cette opération, qui ne se fait pas sans grand bruit, a lieu sur un buffet, à deux pieds de la table. Or, hier pendant cette singulière ablution, tout le corps diplomatique, les yeux baissés et debout, attendait en silence la fin de cette opération, et, derrière le Prince, Lady Jersey, sa serviette à la main, suivait tout le cours des verres d’eau, avec un intérêt respectueux. Si elle avait osé, elle aurait tenu la cuvette. Cette Lady Jersey est la femme la plus hautaine, et la plus impertinente de toute l’Angleterre. Elle est très belle, spirituelle, instruite, et très noble par-dessus le marché. Il faut que le Prince soit un bien grand séducteur pour obtenir tant de condescendance de sa part. « C’est une bien bonne habitude, mon « Prince, a dit Lady Jersey. — Oh ! très sale, « très sale, a répondu le Prince, et il lui a pris le bras après l’avoir fait attendre pendant cinq minutes. On a parlé politique, littérature et cuisine, et il m’a paru que le Prince était également supérieur sur ces trois points. Il à m’a dit qu’il me félicitait beaucoup d’apprendre les affaires et les hommes, sous votre direction ’ ; car il était impossible qu’un homme de lettres fit quoi que ce soit de bien, s’il n’avait pas été de bonne heure dans les affaires. A l’appui de cette opinion, il m’a cité M. de Chateaubriand, qui n’a jamais pu apprendre à connaître les hommes dans son cabinet au milieu de ses livres, et qui, arrivé aux affaires, a fait les Revues les plus comiques. A propos de M. de Chateaubriand, il m’a cité sur lui un mol, qu’il dit être de Mme Hamelin, et que je le soupçonne d’avoir fait. Cette dame, mécontente d’une entrevue avec Chateaubriand, dit que « Chactas n’avait qu’une plume de corbeau « pour écrire ses ouvrages. »

« J’ai assisté à l’élection de Westminster, qui devait être la plus contestée de toutes celles de Londres. Le spectacle était très gai, tout s’est passé d’ailleurs assez bien. Il est vrai que Sr Francis Burdtlt et Hobhouse, candidats ministériels, ont été couverts de huées et d’un peu de boue, mais il n’y a eu ni pierres ni bâtons. Pendant le discours de Hobhouse, le shérif de Westminster attrapait au vol, avec un rare bonheur, les ognons et les trognons de choux qui étaient adressés à l’orateur, lequel pérorait avec la plus admirable impassibilité. Le plus applaudi de tous les projectiles qui lui ont été adressés, c’était un chat mort. C’était à la fois une épigramme et une arme dangereuse. Les soldats anglais sont punis d’un certain nombre de coups de fouet, que l’on appelle le chat. Or Hobhouse, étant député de l’opposition, a demandé l’abolition du chat ; devenu sous-secrétaire d’État de la Guerre, il propose un bill pour augmenter l’usage de cette punition. Vous comprenez l’excellente plaisanterie de jeter un chat à sa tête. Quoi qu’il on soit, elle a été perdue pour Hobhouse, mais non pour ses amis, qui s’en sont peut-être mal trouvés. Les élections ont été plus tranquilles cette année qu’à aucune autre époque. On en fait honneur à la réforme ; au reste les Whigs et les Tories disent maintenant « la réforme » comme M. Purgon disait « Le Poumon. » Il faut excepter l’élection de Hetford à six milles de Londres, que malheureusement je n’ai pas vue. Les candidats s’étaient fait seconder chacun par une centaine de boxeurs et de bâtonnistes. Après le discours, on a commencée en venir aux mains, cinq ou six hommes sont rester sur la place. Il a fallu envoyer un escadron de life-guards pour mettre le holà. A ce propos, on m’a conlé que l’un des boxeurs, étranger au Comté, était en train d’assommer un électeur, quand Lord Ingestrie, qui le payait, lui cria : « Don’t you see you are knocking down the wrong uian ? » En effet, c’était un électeur de son parti.

« Les élections ont surpassé l’attente des Whigs les plus confiants. Les Tories sont battus presque sur tous les points, et les radicaux presque partout repoussés. A Londres, il n’y en a pas un seul. Il est vrai qu’ils sont d’une assez grande force, à peu près du calibre de M. Cabet. Par exemple, M. le colonel Jones dit qu’il faut établir une guillotine au bout de Portland Place, et une potence à l’extrémité de Regent Street, puis faire fonctionner la guillotine pour la moitié des aristocrates, et la potence pour l’autre moitié. Le même homme ne manque jamais de donner un diner à l’anniversaire de la mort de Charles Ier, où figure une tête de veau au naturel, et il dit d’un ton contrit à ses hôtes : « Je n’ai pu me procurer la tête du Roi, veuillez- vous contenter de celle-ci. »

« Les radicaux sont d’ailleurs les mêmes partout : celui-ci bat sa femme et ses enfants, ne paye pas ses créanciers, et s’écrie qu’il n’y a pas de liberté, parce qu’on va le mettre en prison à la requête de son tailleur.

« Je n’ai pas pu voir encore Lord Palmerston, qui canevasse (sic) à Falmouth pour son élection. A son retour qui sera prochain, je lui remettrai la lettre que M. le duc Decazes m’avait donnée pour lui. J’ai rencontré dans le monde plusieurs membres de l’ancien parlement, ou des employés supérieurs du gouvernement. Tous se félicitent de la marche de nos affaires. Si le parti du mouvement avait le dessus, la liberté, disent-ils, serait perdue en Angleterre, car les Tories pourraient reprendre le pouvoir, en se servant encore du vieil épouvantail de la Révolution française. Mais heureusement, il parait que nous n’en sommes pas là. Le ministère a une majorité imposante, qui tend même à s’accroître. Ç’a été pour moi un vif plaisir, Monsieur le Comte, d’entendre parler partout, avec les plus grands éloges, de la direction que vous imprimez à notre commerce, et des utiles changements que vous faites aux anciennes mesures. Les Anglais sont peu louangeurs de leur naturel, et ils sont connaisseurs en matière de commerce. J’ai pensé que vous apprendriez avec plaisir qu’ils vous rendaient justice. Vous êtes, avec le maréchal Soult, le seul ministre français dont le nom soit connu, car vous savez que John Bull est fort ignorant de tout ce qui se passe hors de son île. Dans quelques jours, les élections vont avoir lieu, et commenceront la grande bataille électorale. Je compte y assister, puisque vous voulez bien me permettre de prolonger un peu mon séjour : je serai à Paris pour la nouvelle année, et j’espère être l’un des premiers et des plus dévoués de ceux qui vous souhaiteront santé et bonheur.

« On compte (sic) ici l’histoire d’un Irlandais qui écrivait une lettre aussi longue que celle-ci, et qui, s’apercevant un peu tard qu’il abusait de la patience de son correspondant, terminait sa lettre ainsi : « Vous pouvez passer les six premières pages et « ne lire que ceci, etc. » Je suis comme cet Irlandais. Je vous inviterai à passer toute cette longue lettre et à ne lire que l’expression des sentiments de respect et de dévouement, avec lesquels je suis, Monsieur le Comte,

« Votre très obéissant serviteur,

« P. MERIMEE.» :


En revenant de ce séjour à Londres, Mérimée verra pour la première fois, à Boulogne, Jenny Dacquin, célèbre Inconnue.

On pense que ce n’est pas ce Mérimée-là, qu’enfant ma mère connut, mais un Prosper un peu hautain, très fermé, et souvent absent, car il était « à la fois nomade et casanier ; » sa mère régnait au logis désert.

Mme Mérimée fut une mère admirable, et une curieuse vieille dame. Toujours soignée et nette, coiffée d’une sorte de bonnet à la Charlotte Corday, un fichu croisé sur la poitrine et des mitaines aux mains, Mme Mérimée était immuablement assise dans une grande bergère, entourée de ses chats, — Mérimée en avait la folie, comme plus tard Baudelaire, et aussi Hugo : le chat est romantique. Dans le petit appartement sombre, à mi-voix, Mme Mérimée et Mme Buloz chuchotaient… Pendant ce temps, la petite fille blonde, qui avait la permission de toucher aux bibelots dont l’appartement était encombré, se glissait le long des meubles et des vitrines, qu’elle entr’ouvrait sans bruit : une odeur de fleurs séchées s’échappait. Il y avait là des choses qui ravissaient l’enfant : des bonbonnières d’écaille transparente, ornées de portraits de messieurs poudrés et de dames entourées de grands fichus, comme la maman de Prosper ; de petits animaux de Saxe, — elle les caressait doucement, — de petits carnets, des « Souvenirs », des « Almanachs du roi », et encore des nécessaires de nacre enchâssés dans des étuis de velours vert. Il y avait aussi de grands coquillages roses, qui ressemblaient à des bonnets tuyautés…

Mérimée, collaborateur de la Revue de Paris, y publia ses premières œuvres… il y obtint même, avec Le Carrosse du Saint-Sacrement, en 1829, le désabonnement de la duchesse de Berry ! Il n’apporta les Ames du Purgatoire à la Revue des Deux Mondes qu’en 1834.

A l’époque des visites de Mme Buloz à Mme Mérimée, « Prosper, » plus âgé, est membre de l’Académie, inspecteur des Monuments historiques ; il a écrit La Chronique de Charles IX, Colomba, et Arsène Guillot : il est célèbre. Comme il est constamment en voyage, les noms de pays lointains passent dans les conversations : les Thermopyles, Rome, l’Espagne. Mais, de même que Sainte-Beuve, Mérimée ne « veut pas être dupe des enthousiasmes tout faits ; » d’ailleurs il ne veut « être dupe de rien. » La petite Marie Buloz entend tout cela ; elle entend parler du discours à l’Académie, de l’éloge de Nodier, dont Mérimée s’occupe, de Besançon, autre voyage qu’entreprend Prosper ; elle éprouve un grand respect pour lui, un peu de peur aussi : un jour, elle se faufilera dans sa chambre vide, verra sa lampe préparée sur la table de travail, puis se sauvera éperdue…

Prosper Mérimée, pincé, souriant peu, n’était pas pour la petite fille un ami comme l’étaient Sainte-Beuve, Jules Janin, le doux Sandeau, ou même M. Babinet. M. Babinet ! Savant excellent et parfois rude ! Mais il adorait les enfants et était adoré d’eux ; ses poches étant toujours pleines, à leur intention, de mousses de pierres étranges ou de bêtes : ils le dévalisaient !

Au souvenir de Mérimée, collaborateur de la Revue, se rattache un incident fameux : celui du procès Libri [2].

L’affaire éclata en 1848 et fit scandale. Mérimée, si réservé d’habitude et froid, prit hardiment parti pour Libri. Quant à F. Buloz, il soutint aussi son collaborateur de tout son pouvoir ; d’ailleurs, leur exemple fut suivi par Panizzi, Jubinal, Lacroix, T. Mamiani, Guizot. Paulin Paris, d’autres encore et non des moindres. L’affaire Libri ! Elle est demeurée troublante, malgré le temps écoulé, car elle a dépassé les limites d’une simple affaire judiciaire. Elle a divisé les partis, passionné le public lettré du temps, fait fuir Libri en Angleterre… et conduit Mérimée en prison.

Libri était Toscan. Il fit ses études à l’Université de Pise, et fut nommé à vingt ans à la chaire de physique-mathématiques de cette Université. Il vint à Paris en 1825, continua ses études scientifiques, et publia des mémoires remarqués dans les recueils des Sociétés savantes. « Admirablement doué, dit A. Filon, avec une énergie et une volonté indomptables, il possédait une mémoire digne d’un mezzo-fanti, ou d’un Pic de la Mirandole, une acutesse d’esprit qui le rendait propre aux problèmes des mathématiques, comme à ceux de l’érudition. C’est par la supériorité de son esprit qu’il avait gagné la bienveillance de M. Guizot, la sympathie de M. Buloz, l’amitié d’hommes comme Jubinal et Mérimée. » Naturalisé en 1833, Libri est nommé membre de l’Institut la même année ; l’année suivante, professeur de calcul des probabilités à la Faculté des Sciences, puis suppléant de M. Lacroix au Collège de France. Dès 1832, il devient collaborateur de la Revue des Deux Mondes ; son premier article est consacré aux sciences en Italie.

Au milieu de ses études, dont le champ était si vaste et si absorbant, Libri avait conservé la passion, la manie, la folie des livres. Cette passion, il l’avait contractée jeune homme, il y consacrait alors toutes les ressources qui lui venaient de sa mère, et en 1847 encore, n’avait-elle pas versé à son (ils. en une année, 17 000 francs pour l’achat de livres curieux ? Mme Libri se lamentait de ces folles dépenses, et s’écriait à chacune d’elles : « Tu me ruines ! » mais ne résistait guère aux impétueuses convoitises de ce fils tant aimé. Chez lui, les livres « par milliers étaient accumulés à terre [3], » il y entassait les éditions rares de la Renaissance, les manuscrits du Moyen Age, les autographes au>si, et les reliures délicates, dont ses mains expertes savaient faire revivre les couleurs fanées et refleurir les ornements éteints.

En relations fréquentes avec les conservateurs des plus fameuses bibliothèques, ami des Panizzi et des Requien, Libri faisait, pour ses travaux, de fréquentes visites dans nos villes les plus riches de documents précieux. N’était-il pas secrétaire de la Commission de rédaction pour le catalogue des manuscrits de France, Commission que présidait Villemain ? En outre, ses communications à l’Institut, sa collaboration au Journal des Savants, l’obligeaient à faire dans ces bibliothèques de longues recherches ; souvent aussi de précieux manuscrits lui étaient envoyés en communication. Qu’arriva-t-il ? Cette bibliomanie dégénéra-t-elle chez le savant en kleptomanie ? Fut-il véritablement l’auteur des substitutions audacieuses dont on l’accusa dans les bibliothèques de Dijon, Lyon, Grenoble, Carpentras, Montpellier, Poitiers, Tours, Orléans [4] ? Ce membre de l’Institut déroba-t-il les œuvres de Théocrite et d’Hésiode [5], à Carpentras, les lettres de l’Arétin à Paul Manuce, à Montpellier, celles de Coligny à Jeanne d’Albret, à la Mazarine, l’Orlando Furioso, les lettres de Descartes, l’Hévélius, les feuillets de Léonard de Vinci, l’Homerus, les papiers de Bonaparte à Lyon, les cinq volumes in-folio contenant la correspondance de Peirese ? etc. La liste de ces délits serait trop longue à énumérer. Enfin Libri fut-il coupable ? Malgré les rapports des experts, l’accusation, le verdict lui-même, la situation de l’accusé, je le répète, est troublante. Son attitude d’ailleurs l’est aussi. S’il est innocent, pourquoi fuir ? car il fuit. S’il est coupable, comment des hommes tels que Mérimée, Panizzi, Jubinal, F. Buloz, ont-ils été si longtemps ses dupes, l’ont-ils soutenu et défendu avec tant de courage et de persévérance ?

Le 22 juin 1850, Libri fut condamné par contumace à « dix ans de réclusion et à la perte de ses titres et dignités ; » à la suite de quoi, Mérimée le défendit, dans un article assez vif qui parut le 15 avril 1852. Le 24 mars, le défenseur écrivait à l’Inconnue : « Plaignez-moi, il n’y a que des coups à gagner à ce métier-là, mais quelquefois on se sent si révolté par l’injustice, qu’on devient bête. »

Quand le condamné apprit à Londres, par F. Buloz [6], que sa défense allait paraître dans la Revue, il écrivit au directeur [7] :


« Mon cher Monsieur,

« Je ne saurais vous dire combien j’ai été sensible à la bonté que vous avez eue d’ouvrir la Revue à ma défense. C’est là le fait le plus considérable que, depuis quatre ans, ait présenté ma défense ; et pour ma justification, je ne pourrais désirer rien de plus efficace que de voir insérer dans la Revue un article de M. Mérimée. Veuillez agréer et lui faire agréer l’expression de ma sincère gratitude. J’espère que l’effet produit par cette publication (qu’on attend déjà avec une extrême impatience à Londres, à Berlin et à Florence) me permettra de repousser radicalement les attaques de mes ennemis.

« Vous m’aviez dit, dans une lettre précédente, que vous aviez l’intention de venir de nouveau à Londres pour vos affaires avec l’Inde [8]. Si vous venez ici, et si vous ne trouvez pas Bayswater trop éloigné du centré des affaires (les omnibus abrègent toutes les distances), nous avons ici une petite chambre d’amis où nous serons très Halles (Mme Libri et moi) de. vous recevoir sans cérémonie. Si vous ne pouvez pas venir encore à Londres, et si vous voulez bien me charger de cette négociation, je connais beaucoup la famille Wilcox [9]dont le chef (membre du Parlement) est le directeur réel de la Compagnie Péninsulaire, avec laquelle vous aurez à traiter pour cela. Donnez-moi, s’il vous plaît, vos instructions, et je ferai tout ce qui dépendra de moi pour réussir.

« Nous sommes tellement impatients, Mme Libri et moi, de lire l’article de M. Mérimée, que je vous prie instamment de vouloir bien m’envoyer par la poste, sous bande, le numéro de la Revue du 15 avril, qui doit contenir cet article.

« Dans une autre lettre, je vous parlerai de quelques travaux que je pourrais vous adresser, si la législation actuelle de la presse ne s’oppose pas à leur publication.

« Votre bien dévoué, G. LIBRI. »


Le 16 avril, Libri écrit de nouveau à F. Buloz, après avoir lu la courageuse « défense » de Mérimée :


« Mon cher Monsieur,

« J’ai reçu hier au soir votre très aimable lettre, et ce matin je reçois la Revue, avec l’admirable article de M. Mérimée. Je ne perds pas un instant pour vous exprimer toute ma reconnaissance, ainsi que celle de Mme Libri. Nous sommes tous dans l’enchantement ; et je dois vous offrir aussi les remerciements de Mme Panizzi et Holmes, conservateurs du British Museum, avec lesquels je suis dans ce moment-ci, et qui m’arrachent la Revue pour la lire. »

Et en post-scriptum,

« Je vous écrirai à propos des articles que je ferai certainement. Vous pourrez maintenant les accepter sans crainte, je crois, et je puis vous les adresser sans aucune hésitation. Cet article aura eu le meilleur effet [10]. »

Et le 21 avril :

«…Je ne saurais assez vous remercier de ce que vous avez fait pour moi, en ouvrant les pages de la Revue à l’admirable article de M. Mérimée. Tous les jours, je reçois de France et d’Angleterre des preuves irréfragables de l’immense effet produit par cet article. Il y a deux jours que le duc d’Aumale en parlait à un de mes amis, comme d’une chose qui renversait toute l’accusation. Je vous ai déjà dit l’effet que cet article produisait au British Museum. Nous attendons avec impatience le tirage à part, et M. Panizzi veut le faire traduire en italien et en allemand.

« Je suis encore plus touché, si c’est possible, de l’intérêt que vous me témoignez dans vos lettres (j’en ai reçu trois depuis le 15), que du service immense que vous m’avez rendu. Veuillez remercier aussi Mme Buloz de notre part.

« Mille choses pour M. Mérimée, mille et mille remerciements pour tous les deux, bien vifs et bien sincères.

« G. LIBRI. »


On sait que Mérimée, pour avoir défendu Libri, et la Revue pour avoir publié l’article de Mérimée, furent poursuivis. Le condamné, apprenant les nouveaux ennuis qu’il faisait fondre sur la Revue, écrit encore à F. Buloz, le 28 avril :

«… Je ne saurais vous dire combien je suis douloureusement affecté par la nouvelle que vous me donnez. Celle persécution que vous vous êtes attirée par votre amitié pour moi, par votre courage, et par votre amour de la vérité et de la justice, retombe de tout son poids sur mon cœur ; j’espère que vous saurez repousser une injuste poursuite, je n’en suis pas moins rempli d’amertume pour les chagrins que l’on vous donne.

« Faites, je vous prie, tout ce que vous croirez utile à la Revue, et ne pensez qu’à vous. Dites-moi si je puis faire quelque chose qui vous soit utile, et disposez de moi, dans tout ce que je puis [11]… »

Le 24 mai, autre lettre de Libri :

«… Nous attendons avec une vraie anxiété jeudi prochain, pour avoir des nouvelles de ce qui se sera passé mercredi au Palais. J’ai déjà écrit à Paris pour savoir le résultat de cette nouvelle persécution, et je vous serais très reconnaissant si vous pouviez me rassurer par un mot, après mercredi. »

Car mercredi, le jugement sera prononcé ; mais ce jugement, c’est la condamnation de Mérimée à 1 000 francs d’amende et 15 jours de prison, celle de la Revue à 200 francs d’amende.

On pense que Mérimée reçut la nouvelle de cette condamnation avec quelque amertume ; d’autant qu’elle « lui fut signifiée dans une cérémonie publique « devant la fleur de la canaille et trois imbéciles en robe noire, raides comme des piquets, et persuadés qu’ils sont quelque chose [12]. » Voilà ses juges jugés !

Le soir même, le mercredi, il s’excuse auprès de F. Buloz.


« Mercredi soir[13].
« Mon cher monsieur Buloz,

« Je n’ai pas besoin de vous dire combien je suis mortifié de tout le tracas que cette malheureuse affaire vous a coûtée. Vous allégeriez un peu mes remords en me permettant de prendre votre amende à mon compte. C’est presque un service que je vous demande, et je suis assez malheureux de vous avoir mis dans d’autres embarras, dont je vous demande très humblement pardon.

« P. Mérimée. »


Mérimée propose de prendre à son compte l’amende de la Revue, les Lagrenée offrent de prendre au leur celle de Mérimée, et Libri veut se charger des deux ! C’est un assaut de dévouement généreux. Mais Mérimée décline l’offre des Lagrenée.

Libri, de Londres, dès qu’il connaît la condamnation, écrit de son côté impétueusement [14].


« Mon cher Monsieur,

« J’apprends par M… Collig le triste résultat de l’audience d’hier, et quoique je souffre horriblement d’une fluxion de dents, je veux vous écrire un mot, pour vous dire toute la part que je prends à ce déplorable jugement. Je ne sais comment exprimer mes sentiments à M. Mérimée, qui est si rudement frappé, et d’une manière qui ne me permet pas de prendre pour mon compte les conséquences les plus désagréables de ce jugement. C’est là pourtant ce qui me tourmente.

« …Il faut que j’abrège, car en vérité je n’en puis plus, tant je souffre ! Vous comprenez bien que toutes les conséquences pécuniaires de cette affaire me regardent uniquement. M. Barthe m’a écrit que l’article, etc. vous a coûté en tout 1 100 francs. M. Collig m’annonce une amende de 1 000 francs pour M. Mérimée, et de 200 francs pour la Revue. Je vous enverrai, au commencement de la semaine prochaine, 2 300 francs par l’intermédiaire de M. de Freddani [15]que vous connaissez. Veuillez vous charger d’acquitter l’amende de M. Mérimée en même temps que celle de la Revue, en disant à M, Mérimée que c’est la Revue qui doit payer tout cela, et que vous vous en chargez. Vous m’obligerez beaucoup en ne disant pas à M. Mérimée que je vous ai envoyé cet argent ; en tout cas, veuillez lui dire que c’est la Revue qui est condamnée, qu’on ne peut pas scinder votre affaire de la sienne, et que l’amende est unique, quoique divisée en deux parties. Enfin je compte sur vous et sur votre amitié pour arranger cette affaire de la manière la plus convenable.

«…Si M. Mérimée entendait parler de moi, qu’il comprenne bien que je ne fais que remplir un devoir rigoureux. Je remplis un devoir à l’égard de M. Mérimée et de la Revue, et j’espère que vous ne verrez, ni l’un ni l’autre, dans ma conduite, que l’exécution d’un devoir rigoureux.

« S’il y a d’autres frais de justice, etc. veuillez je vous prie me les faire connaître.

« G. LIBRI [16]. »


Après avoir refusé de faire appel du jugement du Tribunal, F. Buloz se ravisa-t-il ? Voulut-il reprendre les débats ? Mérimée lui écrivit, le 28 mai [17] :


« Mon cher monsieur Buloz,

« Restons, je vous en prie, chacun avec nos horions ; vous n’avez pas voulu, je ne veux plus, n’en parlons plus.

« Tous les gens de palais que je vois, me disent que des substituts, et autres chats fourrés, trouvent que la justice a été indulgente. Je suis convaincu qu’il y a plus à risquer à un appel qu’à gagner. Cependant voyez, moi je me tiens pour content. Peut-être que vous présentant seul pour l’appel, les juges prendront en considération la position particulière où vous met la loi nouvelle.

« Mille amitiés et compliments,

« P. MERIMEE. » Ni F. Buloz, ni Mérimée ne firent appel. Mérimée passa quinze jours en prison, et cela paraît vraiment une chose absurde. Pourtant cette captivité de Mérimée nous a valu une charmante lettre à Mme de Lagrenée, pleine de philosophie souriante :


« Paris 11 juillet 1852.

« Madame, je m’étais toujours douté que dans le vaste établissement que j’habite en ce moment, il y avait une compagnie fort mêlée. Je passe une partie de mon temps dans une espèce de garde-manger dont j’ai fait un divan, et tandis que je lisais l’Ope otb yma [18], j’ai entendu le dialogue suivant entre un Monsieur en habit noir et un autre en veste rouge et pantalon jaune : « L’habit noir : Pourquoi que t’es là ? — Le pantalon jaune : Parce que j’ai tué mon oncle. — Y avait donc des circonstances atténuantes ? — Faut bien. — Pourquoi que tu l’as tué ? — Cette bêtise ! Pour avoir son argent. — Qu’est-ce qu’il avait ? — 250 francs. — C’est pas gros. — Cette bêtise ! Je croyais qu’il avait plus. C’est pas l’embarras, je l’aurais tué tout de même : je n’avais que dix-sept francs dans ma poche. »

« Ce Monsieur en pantalon jaune a une figure très douce, mais le front un peu déprimé. Il dit qu’il n’est pas socialiste, et qu’il n’a jamais travaillé que pour lui seul. Voilà cinq jours passés, Madame, assez doucement et sans m’ennuyer. Je ne peux guère travailler, je ne sais pourquoi, car j’ai une chambre assez fraîche, et nulle envie de promenade. Je me crois dans un caravansérail de l’Asie Mineure, arrêté faute de chevaux dans quelque khani. Il me faut du temps pour m’habituer à ma table, et au mur en face pour y trouver des inspirations [19]. »

P. Mérimée expia donc assez durement son geste d’amitié à l’égard de Libri. Il n’en demeura pas moins convaincu de l’innocence, et disait en 1853 à M. Mocquart, en lui recommandant Mme Libri : « Il faudrait des volumes pour rendre compte de cette affaire, et pour exposer toutes les bêtises et toutes les iniquités qui s’y rattachent, » et encore : « On regarde cette condamnation comme un des crimes de la défunte République, et l’on ne comprend pas que ces effets aient survécu au régime, dont le 2 décembre nous a débarrassés [20]. »

En 1859, Libri écrivait à F. Buloz, et lui annonçait qu’il quittait Londres à cause de la santé de Mme Libri et de la sienne. « J’ai employé, disait-il encore, tout ce qui me restait d’yeux et de force, à préparer deux catalogues de vente : l’un de manuscrits (qui va paraître à la fin de la semaine), l’autre de livres imprimés, qui paraîtra dans un mois… Je compte travailler dans la retraite où nous irons, et dont le choix n’est pas encore fixé. »

A cette vente Mérimée consacra un article dans le Moniteur du 1er août. C’est encore lui qui présenta au Sénat, deux ans plus tard, la pétition de Mme Libri, « tendant à faire casser une instruction irrégulière, flétrir une expertise coupable, et annuler un jugement erroné. » Cette pétition était signée [21]Guizot, marquis d’Audiffret, Mérimée, Laboulaye, Victor Leclerc et Paulin Paris. Elle n’eut pas de succès. Mérimée prononça un discours très documenté et d’une logique précise, à la suite d’un rapport assez hostile du président Bonjean. Après Mérimée, M. Delangle prit la parole, et aussi le procureur général Dupin. Mais il semble que ces messieurs s’occupèrent plus de la défense des magistrats, attaqués par Mérimée (qui n’acceptait pas la procédure irrégulière du procès Libri) que de Libri lui-même.

Hélas ! depuis longtemps Libri fatiguait ses amis et ses juges. « Il a fait, reconnaît Mérimée, toutes les bêtises imaginables ; il a bombardé de ses lettres amis et ennemis et les a tous mis en fureur [22]. » Bref, le Sénat ne jugea pas utile de remettre la pétition de Mme Libri entre les mains du Garde des sceaux ; Mérimée fut encore une fois vaincu, et fort en colère ; car, en sortant de là, il écrivit : « Je ne saluerai plus le président Bonjean : He is no a genlteman. Cela est clair. Toutes ces robes noires sont comme les hannetons. Ils se tiennent tous, et qui en prend un, les a tous après soi [23]. »

Libri mourut dans la misère.

…En 1869, Philarète Chasles voyageait en Italie. Après Ravenne, Padoue, Florence, il visita Fiesole et sa cathédrale. Comme il s’y rendait, un jour d’automne, en suivant la route bordée de haies en fleurs, deux petites mendiantes l’accostèrent et lui offrirent des roses. Le voyageur admira le vieux porche, « première architecture de l’École toscane, » et entra dans l’église ; mais, en s’avançant, il vit qu’un cercueil ouvert était posé devant le maitre-autel. Dans ce cercueil était Libri.

Chasles dit qu’il considéra longtemps ce mort, qu’il avait naguère connu à l’apogée de sa célébrité ; puis il déposa ses fleurs sur le bord du cercueil, et s’en fut « plus rêveur que jamais. »


VICTOR COUSIN

François Buloz admirait Victor Cousin ; il reconnaissait la supériorité de cet esprit ; son charme brillant ; il lui gardait aussi un vif sentiment de reconnaissance, car Cousin crut, un des premiers, à la fortune de la Revue, lorsque F. Buloz la réorganisa en 1845 ; mais les allures fréquemment doctrinales, et la morgue du grand maître de l’Université, n’étaient pas pour lui plaire. — Car il y a deux Cousin, le grand universitaire, directeur de l’École Normale, « apôtre de l’Éclectisme, » et celui de Louise Colet et de la princesse Belgiojoso. Intime ami de la première, fervent admirateur de la seconde, ne grimpait-il pas dans la mansarde de celle-ci, alors qu’elle était proscrite et se croyait pauvre, en 1831 ? Il y rencontrait le général de La Fayette, et le « beau Mignet, » qui déjà s’y installait ; ensemble on faisait le ménage, on parlait carbonarisme, en surveillant la cuisson des haricots secs.

Mais la Princesse, qui était belle et fantasque, traça quelque jour du grand maître un portrait assez sévère, malheureusement inachevé, — que j’ai eu la bonne fortune de retrouver. Il est écrit tout entier de sa main, et, d’après l’écriture, doit dater de 1840 à 1848, environ. Le voici :

« Monsieur Victor Cousin n’aime pas que l’on fasse allusion à ses commencements et à son origine. Il lui est bien arrivé quelquefois, dans les jours d’émeute, de s’écrier avec transport qu’il était fils du peuple, que ses sympathies appartenaient au peuple, etc. Il lui est arrivé aussi, dans une de ces bienheureuses leçons qui ont commencé sa fortune, de poser comme les deux extrémités de l’échelle des êtres, sa pauvre mère, disait-il, d’un côté, c’est-à-dire en bas, et lui-même de l’autre, c’est-à-dire en haut. Tous ses élèves se souviennent de l’avoir entendu exposer, en soupirant, qu’il y a des êtres humains à peine distincts de la bête (c’était là qu’arrivait la comparaison avec sa mère), et d’autres êtres à peine distincts de Dieu. Pour le coup il était du nombre.

« Les souvenirs de M. Cousin sont fugitifs. Il a bien quelque part un frère, dont il ne sait que faire, et qu’il tient aussi éloigné que possible, mais il n’en parle (pas). Sa vie officielle, la vie qu’il aime à rappeler, commence avec son cours de philosophie ; elle continue dans les prisons prussiennes, d’où il est parti tout imbibé d’allemand, d’esprit allemand, d’imagination allemande et de nuages allemands. De retour en France, il se posa comme une victime de la liberté et du roi de Prusse, et comme un penseur profond, nourri de Kant et de Fichte, de Hegel et tutti quanti. C’était le temps des apothéoses aux victimes de la liberté, et M. Cousin prit goût à son rôle. Il se lit carbonaro, il conspira contre les tyrants (sic), et cela tout en déclamant dans sa chaire contre ceux qui avaient confondu le libéralisme et le matérialisme, tout en expliquant à tort et à travers Kant, et en se posant comme le traducteur de Platon. Ses leçons sur Kant sont parsemées d’erreurs grossières qu’on appellerait volontiers des contre-sens. Ainsi Kant dit une chose, fort connue d’ailleurs, et que voici : « Trois points peuvent toujours donner lieu à une superficie, » et M. Cousin traduit qu’il y a toujours trois points sur une superficie… »

Ici s’arrête le portrait de Cousin ; critique sévère, venant de cette amie, et je ne vois pas trop si la Princesse l’a écrite pour elle seule, ou dans une intention de publicité… Pourtant cette dernière hypothèse me semble peu probable.

La Princesse et Cousin ne me paraissent pas brouillés, d’ailleurs, vers ces années 1840-48, et Mérimée, écrivant à Mme de Montijo, et lui communiquant les nouvelles de Paris, signale la présence de Cousin dans le salon de la Princesse, car il dit méchamment : « Les chiens de la princesse Belgiojoso ont mordu le bras de Cousin, qui gesticulait dans le salon de leur maîtresse, et qu’ils ont pris pour le bâton avec lequel on les faisait jouer… » Mais la belle Christina était rancunière, savait sourire et haïr. On aura remarqué cette phrase sur Cousin qui se posait pour le traducteur de Platon. La Princesse fait, assez perfidement, allusion à la traduction du Timée de Platon, travail de Jules Simon, alors jeune « agrégé volant » de philosophie, que Cousin s’appropria. Cousin oublia même si bien que Jules Simon en était l’auteur, qu’un jour, celui-ci abordant le maître et lui demandant comment il allait :

— Assez mal, répond Cousin, je suis très fatigué. On ne saura jamais combien cette traduction du Timée m’a fatigué.

Puis se rappelant tout a coup à qui il parlait :

— Mais si fait, ajouta-t-il avec le plus grand sang-froid, vous le savez aussi bien que moi [24].

Et il parla d’autre chose.

Comment la Princesse connaissait-elle cette histoire ?…

Mais la Princesse connaissait bien d’autres histoires. Le Cousin qu’elle dévoile dans le fragment qu’on a lu plus haut, est bien celui dont on a dit qu’il n’a été « sobre que de choses qu’il ne désirait pas… » le même aussi qui faisait répondre à un auteur souhaitant d’écrire sur un sujet dont il s’était occupé, lui, Cousin : « Il le peut maintenant, j’aime ailleurs [25]. »

Vers 1840, Victor Cousin, chargé d’honneurs, pair de France, membre de l’Académie française, professeur à la Faculté des Lettres, membre du Conseil royal de l’Instruction publique [26], etc. fut un collaborateur assidu, en somme, quoique trop rare encore, au gré de F. Buloz. Difficile et sournois, au dire de Sainte-Beuve, égoïste et peu dévoué à ses élèves, suivant J. Simon, il lui arriva de supporter, rue des Beaux-Arts, un assez maussade refus au sujet d’un article sur Kant ; de cette déception, car c’en fut une, cet homme « si dur, » ne garda rancune à personne : ses contemporains l’auraient-ils noirci ? Voici une lettre de Victor Cousin, très postérieure à cet incident. Elle concerne un de ses articles sur Mademoiselle de Bourbon, travail trop rempli, suivant F. Buloz, de motels, de quatrains et d’élégies ; cette lettre me semble affectueuse et conciliante :

« Voici la fin de l’article, j’y ai fait encore quelques retranchements dans ces malheureux vers, qui ne peuvent trouver grâce devant vous. Tel qu’il est, il ne vaut pas le premier [27], mais je le crois assez intéressant… Pour vous plaire, je vous ferai un autre article, où il n’y aura pas un seul vers, où il ne sera question que d’une seule chose, d’une seule aventure… » — et il termine en adoptant le litre que F. Buloz lui propose : « Votre titre est bon. »

Plus tard encore, lorsque Cousin fui attaqué au Correspondant, G. Planche écrivit dans la Revue un article très lumineux sur l’œuvre du philosophe, ou tout au moins sur ses principales œuvres. Cousin en remercia F. Buloz :

« Vous aviez bien raison de me dire que je serais content de l’article de M. G. Planche, j’en suis ravi, et je ne suis pas faiblement reconnaissant d’être défendu, pour mon humble part, avec des maîtres tels que M. Royer-Collard. Ma principale satisfaction se tire du service que promet à la critique littéraire et à la critique des arts, le spiritualisme dont M. Gustave Planche fait profession. C’est au nom du spiritualisme qu’il faut balayer devant soi les basses complaisances de certains critiques, par la satire du vice et des honteux dérèglements… Je suis mort… ou du moins incapable de sérieux travaux. Dans ma retraite, il m’est doux de voir que mes amis ne m’oublient pas [28]. »

Sainte-Beuve, qui pourtant ne l’aimait guère, disait de Cousin : « Il a une éloquence qui fait qu’on lui pardonne tout, dès qu’on l’entend. » Et, de fait, je l’ai su par les miens, sa conversation était « sans rivale. » « Celait une magie » : sa voix prenait tous les tons, sa parole, forte et émouvante à son gré, séduisait. « Cette fascination, que Beyle redoutait, devenait un charme irrésistible pour les auditeurs à qui la subtilité de son esprit, la richesse, l’originalité de son élocution rendaient les questions les plus ardues faciles à résoudre. »

Jules Simon, dans sa belle étude sur le maître de l’Eclectisme, remarque : « Sainte-Beuve n’avait d’esprit qu’avec les hommes d’esprit ou les jolies femmes ; je n’ose pas dire que Saint-Marc Girardin en avait surtout quand on était entre cuistres ; à Villemain il fallait une chaire ou un salon ; Cousin était prêt partout, sur tout et avec tous. » Voilà la vraie note pour définir l’éloquence.

Buloz reprocha à Victor Cousin ses longs silences, qu’il prenait pour des défections. Il lui reprocha aussi les articles qu’il portait au Journal des Savants ! En janvier 1855, il lui écrit :

« Vous nous abandonnez tout à fait, vous ne donnez rien à la Revue, et voilà plus de six mois que nous ne vous avons vu ici. (En général, V. Cousin venait volontiers, le samedi soir, au whist de Mme Buloz, ou entrait chez le directeur les jours de séance à l’institut)… Vraiment, à vous voir vous éloigner ainsi, on ne dirait pas que vous avez un intérêt dans la Revue, et je vous prie de faire bientôt votre rentrée, et de ne pas donner ce fâcheux exemple d’un écrivain intéressé à la Revue, et qui se consacre à peu près exclusivement à un autre recueil.

« Je profite de l’occasion pour vous dire que vous courez le risque, à l’Académie, d’après ce que j’apprends, de nommer à la place de M. Ancelot un candidat impérial ou un socialiste ; mais, vous autres immortels, vous ne daignez pas savoir ce que disent et ce que savent les simples mortels [29]. »

Voici la réponse de Cousin :


« Mon cher Buloz, « Votre épître m’a trouvé au milieu d’une mortelle crise de rhumatismes, elle m’a donné un tout petit moment de gaieté. Je n’ai pu m’empêcher de sourire en voyant que les lauriers du Journal des Savants empêchaient la Revue des Deux Mondes de dormir. Et voilai il n’y a pas de quoi. Mon cher, j’écrivais dans le Journal des Savants quand vous étiez encore en nourrice, et j’y écrirai tant que je pourrai tenir une plume. Laissez-moi dormir pendant tout l’hiver comme les marmottes de votre pays ; à Pasques, je me réveillerai, j’espère, et vous proposerai quelques articles. D’ici là, je serai enfoncé dans la métaphysique et dans l’histoire.

« Si, pour l’Académie, vous avez découvert de bons candidats, et quelqu’un qui vaille mieux que M. Ponsard, envoyez-moi votre microscope, je vous prie…

« Ampère nous lit de charmants morceaux sur l’histoire romaine, d’après la vue même des lieux et des monuments subsistants, voilà du gibier pour vous : tourmentez-le, et il cédera [30]. »

F. Buloz répond à cette lettre, le 11 janvier :

… « Vous me paraissez vous être mépris sur la portée de ma faible plainte : je ne vous demandais pas, je serais ridicule de le faire, de ne pas écrire au Journal des Savants ; je vous priais seulement de ne pas vous consacrer exclusivement à ce recueil, et de ne pas oublier si longtemps la Revue. Si ma lettre vous a distrait un moment de vos rhumatismes, en vous faisant sourire, je m’en réjouis sincèrement. »

Ensuite le directeur de la Revue reprend le sujet de l’élection académique prochaine. Pour le fauteuil de M. Ancelot, Legouvé se présente, puis Ponsard, puis Emile Augier, mais ce dernier se retire bientôt devant l’auteur de Lucrèce. Et la Revue dans sa chronique s’indigne : « La lutte va-t-elle se restreindre à ces deux candidats ? » Elle propose Brizeux, de Laprade, Gustave Planche, Jules Sandeau…

« Quant à mon microscope pour les candidats, écrit F. Buloz, j’aurais beau vous l’envoyer, vous refuseriez de vous en servir. Je vous demande seulement de lire ou de relire le poème sur Homère, et les tragédies de M. Ponsard, et si vous n’y découvrez pas de choses à scandaliser un écrivain tel que vous, je me charge de vous les signaler. Je me demande comment un homme de votre goût et de votre style peut mettre en balance les ouvrages de M. Ponsard avec les œuvres, plus nombreuses et le plus souvent charmantes, de tel autre candidat que je pourrais vous nommer, si vous consentiez à les lire. Me permettrez-vous, à ce sujet, de rappeler que vous n’avez eu d’admiration pour Mme Sand que dix ans après nous, et que vous n’admettiez guère Alfred de Musset, il y a quelques années. Eux aussi étaient des enfants de la Revue ; mais vous ne les lisiez guère alors, et je m’aperçois avec regret qu’il y en a d’autres, que vous ne lisez pas toujours[31]. »

Ici l’opinion de F. Buloz rappelle celle de Henri Blaze : « Ces grands hommes n’aimaient que leur littérature, » et M. Guizot est mort « sans avoir connu de Musset autre chose que la Ballade à la lune. » Parlant de Villemain, le même écrivain dit qu’il traversait la Revue de loin en loin, mais n’y fut jamais à demeure, et il le compare en cela à Michelet : « il était de ceux qui ne s’assimilent pas. Au contraire, Ch. de Rémusat, comme G. Sand, s’habitua aux critiques du directeur, et s’en étonnait : « Quel que soit son avis, j’ai pour règle de m’y conformer. » Et encore : « Singulier homme ! Je lui donne un article, il le lit, et quelques jours après il me le rapporte, en me disant : « C’est excellent, mais je voudrais que ce qui est au commencement fut à la fin, et ce qui est à la fin fût au milieu ! [32] »


HENRI HEINE

Je ne sais d’où venait l’antipathie du très vindicatif Heine pour Cousin. Peut-être d’une rivalité d’amour, dont la belle Princesse était la cause : ne l’avaient-ils pas courtisée tous deux ? sans succès d’ailleurs. Heine aimait à raconter la déception du philosophe, s’élançant un soir, chez la Princesse Belgiojoso, au moment du diner, « à travers fauteuils et convives, » pour lui offrir son bras. « Oh ! la comique expression que prit son air gracioso, lorsque la Princesse, d’un sourire enchanteur encadré de fossettes, le refusa net, avec ces paroles prononcées d’une voix harmonicale : « Pardon, Monsieur Cousin, vous ne voudriez pas me brouiller avec la Russie ! » et elle prit le bras de l’ambassadeur Pozzo di Borgo. » « Oh ! la rude leçon de savoir-vivre, » disait Heine, en se moquant [33].

« Imaginez, racontait-il encore à Mme Jaubert, la précieuse marraine de Musset qui le visitait pendant ses cruelles maladies, imaginez, que je viens de voir, de mes yeux voir, des courses auxquelles tout Paris prenait part ; et les coureurs n’étaient autres que Mme Thiers, Guizot et Cousin, montés chacun sur une autruche. Au lieu de mettre des costumes de jockeys, comme le bon goût l’exige, ajoutait gravement Heine, M. Thiers portait un uniforme de général, M. Guizot, coiffé d’une tiare, une crosse à la main en guise de cravache, avait son habit boulonné selon sa coutume, et M. Cousin s’était déguisé en philosophe allemand. Mais dans le rêve, tout de suite, sans hésiter, je l’ai reconnu ! » et Heine « riant à gorge déployée, agitait ses mains pâles, satinées et fluettes, seule partie de son être qui fût demeurée libre. »

Quel étrange personnage, ce Heine, de caractère si bizarre, si heurté, avec ce « cerveau lumineux, pétri de rayons et d’idées, d’où les images sortaient, bourdonnant comme des abeilles d’or [34]. » Il faut toujours en revenir au rapide croquis de Th. Gautier : personne n’a mieux esquissé l’image de Henri Heine. « A la fois gai et triste, sceptique et croyant, tendre et cruel, sentimental et persifleur, classique et romantique, Allemand et Français, délirai et cynique, enthousiaste et plein de sang-froid, tout, excepté ennuyeux. C’était vraiment l’Euphorion, enfant de Faust et de la belle Hélène. » Le charmant portrait !

Le nom de Henri Heine commence à paraître dans la Revue en 1832, avec des Récits d’excursions aux Montagnes du Harz, — et le Tambour Legrand [35]. C’est aussi l’époque où Heine connut la Belgiojoso. Il est impossible de séparer leurs noms alors. On a dit qu’il la rencontra pour la première fois chez le général de La Fayette [36], et peut-être, en effet, leur situation politique d’exilés les rapprocha-t-elle d’abord, mais bientôt, la politique fut un élément très secondaire dans l’affection de Heine, qui disait à la bulle Christina : « Vous êtes la personne la plus complète que j’aie trouvée sur la terre. »

La princesse Belgiojoso exerça sur l’esprit et la vie de Heine une influence profonde, une excellente influence. Heine exilé, — ou exilé volontaire, — au début, peu connu en France, protégé par cette femme belle et célèbre, lui fut redevable de mille choses qu’il ignorait… L’amitié vigilante de la « Principessa » l’introduisit dans une société choisie, où il rencontra Thiers, Mignet, Augustin Thierry, Ary Scheffer, A. de Musset, Victor Cousin, Chenavard, etc. ; et la culture du poète, semblable sans doute à celle de son pays, toute neuve, comme il l’a écrit lui-même, et « sentant encore le vernis, » que ne gagna-t-elle pas au contact de celle de cette patricienne ? Non seulement la Princesse l’aida de façon effective par ses relations, en obtenant pour lui, de Thiers, sur les fonds secrets, une pension de 4 800 fr. que Guizot, en 1840, continua de lui faire servir, mais elle devint « la confidente des mouvements de son cœur », car la première déception une fois passée, — déception causée par son échec amoureux auprès d’elle, — il éprouva à son égard une sorte d’amitié amoureuse, assez singulière, et rare, dont la coquetterie, en ce qui le concerne, est exclue, mais dont la ferveur ressemble terriblement à celle de l’ancien amour.

La coquetterie est exclue de son amitié, car il n’hésite pas à se montrer à cette femme tel qu’il est, avec ses rudes défauts, souvent grossiers ou cyniques, défauts dont la fine Princesse lui fait honte. Bientôt les relations à Paris ne lui manqueront pas, mais le choix de ses affections féminines est médiocre, — et lorsque la Princesse « veut le détourner de vulgaires amours », c’est chez elle, à la Jonchère, « qu’elle le prie », et qu’elle s’efforce de l’en distraire. Son influence s’exerce aussi sur ses opinions. D’Aix, en 1836, désenchanté et souffrant, il dit à sa grande amie ses doutes. Ne craint-il pas par-dessus tout de perdre sa précieuse amitié ? « Est-ce que, madame, je ferai bientôt ma paix, paix ignoble avec les autorités d’outre-Rhin, pour pouvoir sortir des ennuis de l’exil, et de cette gêne fastidieuse, qui est pire qu’une pauvreté complète ? Hélas ! les tentations deviennent grandes depuis quelque temps… Mais qu’est-ce que signifient toutes ces paroles oiseuses, et qui pourraient vous faire croire que l’homme qui les écrit succombe au plus grand malheur, au malheur d’être indigne de votre amitié, Princesse ? Non, très bulle et très compatissante Princesse ! je ne suis que malade, etc. [37]. »

Il vint un temps où Mathilde Morat, d’abord maîtresse de Heine, puis sa femme, « femme dont la tête était aussi vide que le corps était splendide [38], » l’éloigna de toute société choisie ; elle fut « passivement pour lui son mauvais génie, dans la seconde moitié de sa vie ; » elle l’éloigna aussi de ses premières amitiés, les plus précieuses.

En septembre 1847, déjà cruellement atteint par cette paralysie qui devait le terrasser huit années et jusqu’à la fin, il écrivait à la princesse Belgiojoso : « Ma maladie est devenue insupportable, la paralysie a gagné aussi les pieds, les jambes, et tout le bas-ventre, de sorte que, depuis une quinzaine, je ne puis plus marcher du tout… » et cette année 1817, il donna à la Revue « cette fantaisie qu’il rapporta naguère de Cauterets, » Atta-Troll, singulier poème dont un ours était le héros. Dans ce poème, d’une imagination brillante, parait une Juliette. Cette Juliette, c’est Mathilde Morat, « , Juliette n’a pas l’âme allemande. Son baiser est enchanteur et enivrant. Ses regards sont comme un filet de lumière, dans les mailles duquel notre cœur se prend, tressaille, et palpite éperdu… etc. »

Fort bien… mais voici la vraie Juliette :

« Juliette était près de moi et contemplait les étoiles.

« Ah ! se prit-elle à dire en soupirant, les étoiles sont bien plus belles à Paris, lorsqu’en hiver elles se mirent dans le ruisseau du faubourg Montmartre ! »

Et c’est l’âme de Mathilde.

Le 15 mars 1841, la Revue publia Atta-Troll, et F. Buloz écrivit à Saint-René Taillandier, qui avait débuté à la Revue dans la critique de la littérature allemande [39] :

«… A propos de Heine, Atta-Troll m’a fait grand plaisir. Si vous connaissiez dans ce qui paraît en Allemagne, quelque chose de cette valeur, vous devriez nous la faire connaître, même la traduire.

« Le pauvre Heine va bien mal ; il a un pied dans la tombe, et il rit toujours. Il n’a plus qu’un œil à moitié ouvert. Il y avait fort longtemps que je ne l’avais vu, quand il m’a apporté Alla-Troll et il m’a fait peine avoir [40]… »

Lorsqu’il envoya à F. Buloz son livre de poèmes et légendes, Heine lui écrivit [41] :


« Mon cher Buloz,

« Atta-Troll, qui a l’honneur de vous présenter aujourd’hui ses respects, n’est pas pour vous un étranger ; vous avez assisté à sa naissance, vous avez guidé ses premiers pas dans le monde, vous étiez pour ainsi dire son parrain ; veuillez donc lui continuer votre puissant patronage : il en a besoin plus que jamais dans ce moment, où il fait de nouveau ses débuts, après avoir longtemps vécu éloigné de la scène littéraire.

« Protégez, mon cher ami, ce vertueux enfant des montagnes, dont la candeur chevelue est exposée à bien des chutes, sur le sol glissant de notre société pourrie et démoralisée. Je vous envoie donc votre filleul, avec la plus chauds recommandation.

« Votre tout dévoué,

« HENRI HEINE [42]. »


Cette gaieté, ce léger persiflage, cet esprit endiablé émanent de ce pauvre être torturé, qui signe quelquefois aussi ses lettres : « le moribond à Heine. »

En 1849, toujours malade, il écrit au directeur de la Revue : « Je voudrais bien vous voir, et causer avec vous de choses assez importantes, mais-mille raisons, non moins importantes, m’empêchent de me rendre chez vous ; la première de ces raisons est que, depuis sept mois, je n’ai pas quitté le lit, condamné de rester couché sur le dos, où on m’a brûlé quatre grandes plaies, qui me font beaucoup souffrir à l’heure qu’il est ; il faut donc que vous veniez chez moi, et je vous prie de ne pas me faire trop attendre votre visite, qui en outre me fera grand plaisir [43]. »

Après cela, il ne se relèvera plus guère, et le temps des espiègleries est passé ; il ne mystifiera plus personne, ou du moins ses malices, il les décochera du matelas où, nuit et jour, il gît… et souffre ; car il restera « matin comme un diable » jusqu’à la fin ; mais « il est bon, » dit Gautier, qui le connaissait bien.

Un des derniers « mots » de à Heine, dans le cabinet du directeur, fut prononcé par lui vers 1846, — ou 1847 ; le voici :

Heine arrive à la Revue dans le bureau de F. Buloz, l’air absorbé, ce qui n’est pas dans ses habitudes ; F. Buloz s’étonne, lui demande ce qu’il a, s’il est souffrant :

— J’ai, répond Heine, que je viens de rencontrer X… devant la porte, je me suis arrêté avec lui un instant, nous avons échangé nos idées, et je me sens tout bête

Sur une organisation aussi sensible, sur un système nerveux aussi ébranlé, les ennuis matériels laissaient Heine frémissant, et ensuite prostré ; puis de nouvelles crises survenaient… Sous le coup d’un procès avec l’éditeur Lecou, qui, sans son aveu, lança une édition nouvelle des Reisebilder, en 1852, Heine, tout ému, écrit au secrétaire de la Revue, M. de Mars :

… « Si vous avez un moment à me donner, venez me voir sans retard ; vous me rendrez un grand service en me donnant des conseils dans un moment où la passion pourrait me conduire à de fausses démarches. Il m’arrive la chose la plus inouïe. Ce n’est que depuis hier au soir que je sais qu’un libraire de Paris, M. Lecou, a fait, à mon insu et sans ma permission, une réimpression de mes Tableaux de voyage, réimpression qui me fait un tort, non seulement matériel, mais aussi moral, vu que la vieille préface, que j’avais mise dans la première édition, est très malencontreuse en ce moment, et que sauf les morceaux que j’avais dans le temps empruntés à la Revue des Deux Mondes, où Loève-Veimars les avait traduits, le reste du livre est du plus mauvais français, parce que j’avais à cette époque un très lourd traducteur, dont j’ai corrigé et refait alors la traduction avec moins d’élégance que je ne pourrais le faire à présent… » — Et le pauvre poète s’indigne : « Je n’ai jamais vu M. Lecou, qui cependant doit savoir où je demeure, parce qu’un jeune homme de ses amis est venu un jour me proposer de le prendre comme éditeur de mes publications. Il est très lié avec Gautier, et avec Gérard, que je n’ai pas vu depuis des années… Il était facile d’éventer mon projet de réimprimer mes ouvrages. On a peut-être cru pouvoir tout se permettre dans l’état de moribond où je suis. C’est toujours une ténébreuse histoire, que je ne comprends pas… » — Henri Heine appelle F. Buloz à son secours : « Il me dira ce que j’ai de mieux à faire ; » en cas qu’un procès soit nécessaire, il le « recommandera à l’avocat le plus capable en ces sortes d’affaires, » et il faut venir le voir : « Si vous ne pouvez pas venir en personne, envoyez-moi quelqu’un… Je suis encore sous le coup de ma grande indignation, et il m’a frappé précisément à un moment où je suis plus souffrant qu’à l’ordinaire. Je suis très malade… et Votre tout dévoué,

« HENRI HEINE. »


Quelques jours après, l’affaire est en train. F. Buloz a envoyé l’avoué, et Me Paillet s’occupera de Heine. « Mon cher monsieur Buloz,

« J’ai encore bien des remerciements à vous faire, pour l’empressement que vous m’avez montré dans mon grand embarras. L’avoué de Me Paillet a été chez moi lundi, il m’a dit qu’il mettrait l’affaire en train. Comme il me disait qu’il vous verrait, je l’avais chargé de vous prier de vouloir faire mettre quelques lignes sur cette affaire dans les journaux, en indiquant tout simplement que M. Henri Heine a intenté un procès à M. Lecou, pour avoir réimprimé à son insu et sans permission les Reisebilder

« Votre tout dévoué,

« HENRI HEINE. »


Henri Heine eut, lui aussi, entre les mains, le fameux album de Mme F. Buloz, qu’illustrèrent Vigny et les autres poètes du temps. Voici la poésie qu’il y transcrivit. La même page contient le texte allemand écrit à la plume, et la traduction française au crayon.

« Mademoiselle bonne Fortune est une fille légère, elle n’aime pas à rester en place ;

« De sa douce main, elle écarte les cheveux de ton front, y pose un baiser et s’envole.

« Madame Infortune, au contraire, est une personne bien posée et t’enlasse (sic) de ses bras avec passion ;

« Elle dit qu’elle n’est pas trop pressée, elle s’assied à côté de ton lit, et se met à tricotter (sic).

« HEINRICU HEINE.

« Moribond connu sous le nom de Henri Heine [44]. »

Heine, dans les années les plus cruelles de sa vie, les dernières, — badinant sans cesse, plaisantant de ses maux, se moquait d’eux, de lui, et de tous ; il arrivait parfois à donner le change. « Je suis adonisé à l’heure qu’il est, jusqu’au squelettisme. Les jolies femmes se retournent quand je passe dans les rues ; nies yeux fermés (l’œil droit n’est plus ouvert que d’un huitième), mes joues creuses, ma barbe délirante, ma démarche chancelante, tout cela me donne un air agonisant, qui me va à ravir ! Je vous assure, j’ai dans ce moment un grand succès de moribond. Je mange des cœurs, seulement je ne peux pas les digérer. Je suis à présent un homme très dangereux, et vous verrez comme la marquise Christine Trivulzi [45]deviendra amoureuse de moi : je suis précisément l’os funèbre qu’il lui faut [46]… » On voit l’état d’esprit ! Mais que de souffrances et d’amertumes se cachent sous la raillerie de Heine ! Son poème de Lazare en fait foi.

Souvent Heine écrivait : « Mon mal est incurable, je vais me coucher, et je ne me relèverai plus. » Puis il se relevait, se faisait mener chez un ami, et retombait. Quand il fut frappé d’hémiplégie, il disait à Mme C. Jaubert, « à travers mille plaisanteries » : « Hélas ! je ne puis plus mâcher que d’un côté, pleures que d’un œil ! je ne suis plus qu’un demi-homme. Je ne puis exprimer l’amour, je ne puis plaire que du côté gauche : ô femmes ! à l’avenir, n’aurais-je droit qu’à la moitié d’un cœur ? »

Sans cesse torturé de souffrances, il fut, avec cela, jaloux de sa Mathilde, et n’est-ce pas ainsi qu’il écrivit : « La mort m’appelle, — je voudrais, ô mon enfant bien-aimée, te laisser dans une forêt, dans une de ces forêts de sapins où hurlent les loups, où nichent les vautours… Paris contient des bêtes plus méchantes encore. Paris, la splendide et riante capitale du monde,… le beau Paris, enfer des anges et paradis des diables ! Penser que je dois te laisser seule ici. Ah ! cela me bouleverse le cerveau, cela me rend fou… »

Mais Mathilde Morat pouvait-elle comprendre cette folie ? Mathilde, qui avait « un goût prononcé pour l’hippodrome. »

Vers la fin de la vie de Heine, la princesse Belgiojoso, de retour d’Orient, où elle avait fait mille tours, chevauché en Syrie, visité maints harems, et planté, de ses mains, des rizières, la Princesse eut l’idée de convertir Heine, car il parlait volontiers de la Bible, dont il aimait la poésie ; elle crut le moment venu, et lui envoya l’abbé Caron. « L’abbé éveilla quelques velléités religieuses, » dit Heine, et il ajoute : « Mais décidément je reviens aux cataplasmes : le soulagement est plus immédiat ! » — C’est ainsi qu’échouèrent les tentatives religieuses de la Princesse.


MARIE-LOUISE PAILLERON.

  1. Voyez la Revue des 15 février, 15 avril, 15 mai, 15 juin, ler juillet, 1er août.
  2. Sur Libri : Bibliographie de l’affaire Libri : M. Perret. Paris 1890. Léopold Delisle : Catalogue des fonds Libri et Barrois, — Paris Champion 1888. Notes sur Prosper Mérimée, Chambon. — Lettres aux Lagrenée. — Le Procès de M. Libri. P. Mérimée, Revue des Deux Mondes, 15 avril 1852.
    Réponse de M. Libri au rapport de M. Roucly, 1818, chez tous les libraires Paris. — Lettres à M. Hatton sur l’incroyable accusation intentée contre Libri par P. Lacioix-Paulin 1849. Les cent et une lettres bibliographiques. P. Lacroix, etc.
  3. Réponse au rapport de M. Roucly.
  4. Léopold Delisle. Catalogue des fonds Libri et Barrois. Paris 1888, II. Champion.
  5. Dans la réponse à M. Roucly. Libri établit que le Théocrite avait été échangé par lui contre un nuire ouvrage. M. l’abbé Laurans, bibliothécaire de la Ville, avait négocié cet échange qui alors, paraît-il, ne pouvait étonner personne.
  6. Mme Libri était venue à Paris et à la Revue ; elle avait dû rapporter cette nouvelle à son mari.
  7. Cette lettre est datée de Londres, 9 avril 1852, Florence House 3 Chepston Villa. Bayswater (inédite).
  8. F. Buloz cherchait à introduire la Revue aux Indes.
  9. On voit qu’en Angleterre Libri, malgré la condamnation, avait gardé ses relations d’autrefois.
  10. Aucun article ne parut dans la Revue des Deux Mondes après 1848, sous la signature de Libri.
  11. Inédite.
  12. Lettres à une inconnue.
  13. Inédite.
  14. Libri à F. Buloz, 27 mai 1852.
  15. « Le baron Freddani et l’abbé Gioberti avaient été tous deux investis d’une mission diplomatique auprès du Gouvernement français. » (Lacroix.)
  16. Inédite.
  17. 1852, inédite.
  18. Malheur à qui a de l’esprit ! Comédie de Griboiédov.
  19. Lettres de Mérimée à la famille Lagrenée, p. 49.
  20. Intermédiaire du 20 novembre 1893, XVIII, 575-576, citée par M. Chambon. Lettres inédites de P. Mérimée, p. XXXVIII.
  21. 16 décembre 1860.
  22. Id.
  23. Citée par M. Chambon, p. XXXVIII. Lettres inédites de P. Mérimée.
  24. Jules Simon, Premières années.
  25. Sainte-Beuve.
  26. Jules Simon : Victor Cousin.
  27. Mlle de Bourbon aux Carmélites, 15 mai 1852.
  28. Inédite.
  29. Inédite, 5 janvier 1855. Correspondance de Victor Cousin. Bibliothèque de la Sorbonne. F. 1000.
  30. Inédite, 5 janvier 1855. Correspondance de Victor Cousin. Bibliothèque de la Sorbonne. F. 1000.
  31. Inédite. Correspondance de V. Cousin, Bibliothèque de la Sorbonne, F 1001.
  32. H. Blaze, Mes souvenirs de la Revue des Deux Mondes.
  33. Souvenirs de Mme C. Jaubert.
  34. Th Gautier.
  35. Reisebilder.
  36. Ramson Whitehouse.
  37. Citée par Legras, Henri Heine, poète. Appendice.
  38. Mme C. Joubert, Mes Souvenirs.
  39. Situation intellectuelle de l’Allemagne, septembre 1843.
  40. 2 avril 1847, inédite.
  41. Paris, le 7 juillet 1855.
  42. M. Legras a publié dans l’appendice de son livre sur H. Heine le brouillon ( ? ) de cette lettre dont je possède l’original.
  43. Septembre 1849, inédite.
  44. 1853.
  45. C’est ainsi qu’il désigne alors la Belgiojoso
  46. A Mme Joubert.