François Buloz et ses amis au temps du Second Empire/04

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François Buloz et ses amis au temps du Second Empire
Marie-Louise Pailleron


François Buloz et ses amis au temps du Second Empire


IV. [1]HENRI BLAZE DE BURY ET LA BARONNE ROSE


De taille élevée et sec ; dans un mince visage, un nez aquilin, des yeux un peu saillants, mais vifs, un menton terminé par une barbiche grise qui s’agite et ponctue le discours ; des mains longues, aux ongles démesurés de vieil érudit chinois : tel est Henri Blaze de Bury dans sa vieillesse. — Mme François Buloz prétend que son frère est la vivante image du cardinal de Richelieu, telle que l’a peinte Philippe de Champaigne et, de fait, voici, dans le Louvre, en somptueuse robe écarlate, le rochet de dentelle barré par l’azur du Saint-Esprit, Blaze de Bury en personne : même coupe de visage, même sourire, le regard seul diffère : celui de Blaze de Bury est plus sautillant, plus malicieux que celui de l’Eminence. Avec sa barbe pointue, Henri Blaze ressemble encore au Méphisto qui accompagne le jeune Faust chez Gretchen, et susurre derrière l’épaule de dame Marthe.

Ce Méphisto que voici, causeur intarissable, dans ses bons jours, aimait à rappeler le passé, et à évoquer avec sa sœur, Mme François Buloz, les amis disparus, dont les noms seuls frappaient de respect. Il disait, par exemple, le plus simplement du monde : « Alors, je dis à Rossini… » ou : « C’est l’année où Vigny fut si malade… » encore : « Hugo entra chez moi en coup de vent, et s’écria : — Mon petit, courez chez Sainte-Beuve, ramenez-le, faites cela pour moi ; — et tu sais bien qu’à cette heure-là, Sainte-Beuve n’était jamais au logis… »

Aimant et recherchant les polémiques, malicieux avec délices, caustique pour ses contemporains, sévère pour les autres, étincelant toujours, jetant à la volée les paradoxes, les mots, les anecdotes avec un brio, une verve qui, à soixante-quinze ans, semblaient aussi éclatants que jamais, Henri Blaze était demeuré de son temps : un charmant parfum de romantisme se dégageait de sa personne.

Il habitait dans ses dernières années, 20, rue Oudinot, un rez-de-chaussée, dont les fenêtres s’ouvraient sur le boulevard des Invalides ; son appartement spacieux, et un peu sombre, avait naguère abrité Mme d’Agoult ; Listz y vint, et jadis, Pauline de Beaumont planta dans le jardinet un figuier, que les filles d’Henri Blaze de Bury connurent [2]. La façade de la maison, supportée par d’épaisses colonnes, a aujourd’hui changé d’aspect : hélas ! le jardinet, avec le figuier de Pauline, a disparu.

Blaze, qui était maigre et sec comme un sarment, glissa un jour sur son parquet, et se cassa la jambe, — il avait alors soixante-huit ans [3] ; — lorsque sa sœur, Christine Buloz, le venait voir, il arrivait au salon, tapant le sol de ses béquilles, s’installait dans un fauteuil, et se perdait dans ses souvenirs ; de temps en temps, une indignation le soulevait, il frappait de sa main sèche aux ongles démesurés, le bras de son siège, ou prenait sa béquille, pour en heurter le marbre du foyer, et appuyer son dire.

Je ne jurerais pas que toutes les anecdotes qu’il racontait fussent rigoureusement exactes, et que l’imagination du vieil homme n’y brodât quelques fantaisies brillantes de temps en temps : c’était un poète. J’ai cité d’autre part quelques passages de ses Souvenirs, parus naguère dans une revue florentine : la Revue Internationale ; en marge de sa narration, sa sœur, Christine Buloz, plus pondérée, traça quelques remarques que j’ai retrouvées ; elle écrivit : « Exagération ! » « Erreur ! » ou rectifia encore quelques dates ; donc, Henri Blaze se laissait emporter par sa fantaisie, qui était vive. Il tint certainement de son père Castil, son brio, sa conversation étincelante, son abondance lyrique, cet amour du paradoxe et de la controverse ; mais chez le vieux cigalier, tout est rondeur, bonhomie, bouffonnerie souvent ; il y a, dans la nature du musicien, tel côté « opéra buffo » qui est une des originalités de cette figure savoureuse. La verve de son fils fut plus fine, teintée de parisianisme, elle eut moins de laisser-aller. Castil-Blaze arriva jadis de sa province armé « de flûtes et de bassons, » compositeur, chroniqueur, adaptateur, pour conquérir Paris. Henri Blaze y fut élevé, y vécut jeune homme, eut le temps d’en prendre l’air et le ton, et si son ambition égala celle du vieux maestro, la forme qu’il lui donna en fut plus nuancée. Le père et le fils, d’ailleurs, ne s’entendaient pas : le bouillant Castil traitait Henri de raisonneur, il lui reprochait son caractère froid, il ne se reconnaissait pas en lui. Marchant côte à côte sur les boulevards, le père et le fils allaient le long des trottoirs encombrés, à travers la foule parisienne. Castil-Blaze, le feutre sur l’oreille, par-dessus ouvert, face joyeuse, rire aux dents, chantait quelque refrain du pays, en faisant le moulinet avec sa canne. Henri le faisait taire : « Ne soyons pas ridicules, » recommandait-il à son père.

Un de mes amis très plein d’esprit disait en parlant d’un historien, qui faisait à ses heures le commerce du vin : « On peut acheter le vin de X. Il est excellent, et il doit être sincère : comme historien, X n’a aucune imagination. » Quoique Henri Blaze se laissât volontiers entraîner par la sienne, ses études historiques sont d’une qualité excellente. Le mystère de Kœnigs-mark le tenta un des premiers, et le livre qu’il écrivit sur l’Épisode de l’histoire de Hanovre, découragerait, tant son intérêt est vif et soutenu, les meilleurs romanciers d’aventures.

En 1839 il fit le voyage de Weimar, y entreprit une traduction de Faust, qui est, actuellement encore, une des meilleures : Goethe était mort sept ans auparavant ; Henri Blaze put explorer, aidé par le vieux chancelier de Müller, les papiers et les manuscrits du maître. La cour de Weimar l’enchanta ; il prit goût, après ce premier séjour, à l’Allemagne, y revint souvent. Goethe demeura l’objet de son admiration constante, le dieu ; il commença dès 1839 d’étudier sa vie et sa correspondance, et consacra par la suite des ouvrages à la jeunesse du maître, à Wetzlar et à Francfort ; et encore à la comtesse de Stolberg, Frédérique Brion, Mme de Stein. Les poètes lyriques de l’Allemagne n’eurent point de secret pour lui ; en France alors on connaissait peu les Lieds et les Niebelungen ; quant à Novalis, il y était si ignoré, que Lamartine demanda un jour à Blaze : « Qu’est-ce donc que ce Novalis dont vous parlez si souvent ? On dit qu’il m’imite ? » — Novalis était mort depuis dix ans.

Les meilleurs travaux d’Henri Blaze à cette époque, sont peut-être ceux qu’il consacra à Arnim. On y rencontre cette folle, Bettina, l’amoureuse du vieux Goethe, et la Günderode, autre démente, qui se jeta à l’eau par amour du très laid Creutzer, et Charlotte Streglitz, dont le suicide eut pour but de procurer à son mari l’émotion sacrée du génie, et Adolphine Vögel… Enfin, tout le bataillon romantique des Lorelei éperdues. Notez qu’aucun des sujets traités par Henri Blaze n’est morose ; leur prête-t-il sa verve ? ou n’est-il, d’instinct, attiré que par les plus attachants ? Sous sa plume, les personnages s’animent le plus bizarrement du monde, et c’est à regret qu’on les voit se marier comme Bettina, ou se jeter dans le Rhin comme la Günderode.

Henri Blaze de Bury écrivit, vers 1858-1860, de remarquables études sur la société de Vienne et de Berlin [4], à propos de différents mémoires de l’époque, ceux de Varnhagen, du prince de Metternich, du comte Strindberg. Tout en blâmant les indiscrétions inutiles, il se moque de certains prophètes pusillanimes, qui annoncent qu’ils ne parleront dans leurs souvenirs, ni des hommes, ni des événements : « On se retire de cette lecture, dit-il, aussi penaud et déçu que si l’on venait de faire sa révérence contre un mur. » — Les ouvrages dont il parle ici, le satisfont davantage. Il faudrait relire tout le livre de Blaze de Bury, on ne le regretterait pas ; c’est là que l’on rencontre la fameuse Rahel qui « avait apporté dans le monde tout ce qu’il faut pour y souffrir plus que son dû, » et Varnhagen d’Ense lui-même. Henri Blaze, qui le connut à Berlin jadis, le juge avec autorité. Le personnage de ce Prussien lettré, qui combattit aux côtés de l’archiduc Charles à Wagram, est fort curieux. Notre auteur cite la tirade haineuse de Varnhagen sur l’Empereur ; elle se termine ainsi : « Sur le terrain de la conversation où il (Napoléon) avait la faiblesse de vouloir qu’on l’admirât, rien ne lui réussissait. » — Il est vrai, ajoute Blaze, qu’en revanche sur d’autres terrains, les choses allaient mieux ; sans quoi nous ne verrions pas l’auteur de ce portrait mettre tant d’animosité dans son langage [5].

Rappelant Metternich, Henri Blaze est amené à mentionner la princesse Mélanie Zichy, « esprit très insoumis et mobile, aimant surtout à dominer… » femme indomptable ; il rappelle la réponse de Metternich au maréchal Maison, après que l’ambassadeur de Louis-Philippe vint se plaindre des impertinences de la dame : « Que voulez-vous, monsieur le Maréchal, ce n’est pas moi qui l’ai élevée ! »

C’est ici encore que l’on voit le charmant prince de Pückler Muskau, « dandy » Berlinois qui parcourait alors le monde en « touriste » enragé, sceptique, moqueur, insouciant du but, et voyageant pour voyager… « épicurien rusé, rasé, blasé, coquetant parfois avec les idées libérales, parfois affirmant qu’un despotisme bien entendu, et même l’esclavage, sont les seuls moyens qu’il y ait de gouverner une nation. » Blaze de Bury esquisse le personnage, mais son modèle, visiblement, l’inquiète : cette fantaisie-là dépasse celle du critique, et il ne goûte pas la façon dont « le prince se moque de tout. »

Pückler Muskau s’occupa à ses heures de l’art des jardins ; il sut créer et dessiner les plus beaux ; il possédait ce don. Il est vrai qu’il y mettait une énergie rare : pour une idée, pour un caprice, « il changeait le lit des rivières, creusait des vallons… et remuait le sol de fond en comble. » Le vieux roi de Hanovre, Ernest-Auguste, ne pouvait surtout le voir arriver sans trembler à l’instant pour l’économie de ses résidences, car cette manie que possédait le prince de « modifier les perspectives, de voiler ou d’éclairer les horizons, de faire voyager du Nord au Sud les kiosques et les stations, était connue du monde entier. » Blaze de Bury juge Pückler Muskau, un homme bizarre et redoutable. Ce prince est cependant bien divertissant, et ses boutades, très inattendues. C’est lui qui déclarait (chez Varnhagen, je crois) : « Je ne discute jamais qu’avec des gens qui sont de mon avis ! »

Chemin faisant, dans la même étude, on rencontre l’étonnant vieux M. de Gentz, fastueux publiciste, épris de Fanny Elssler, que le favori de Metternich rencontra toute jeune aux Funambules « où la gracieuse enfant montrait ingénument ses jolies jambes, et, vêtue en génie des Mille et une Nuits, la torche d’Éros à la maintenait chaque soir devant un soleil tournant, et le jet d’eau classique, présider aux noces d’Arlequin et de Colombine. » Plus loin, c’est un autre original, le « prince Wittgenstein, courtisan de l’ancienne école, dernier exemplaire d’une espèce heureusement disparue. Froid, imperturbable au dehors, plein de fiel et de haine au dedans, il savait, le sourire aux lèvres, lancer au nez des gens de ces impertinences qui font, au dire de Shakspeare, que l’honneur leur tombe de la bouche comme une dent gâtée. Le feu Roi, lorsqu’il voulait se débarrasser d’un importun, le livrait d’ordinaire au prince, qui vous l’exécutait de main de maître. Ce qu’il possédait de secrets et d’anecdotes scandaleuses ne se pouvait calculer, et faire sa partie était un honneur qu’on se disputait entre diplomates, quitte à se laisser toujours gagner. De là des scènes d’un comique étourdissant, d’impayables tableaux de genre, dignes d’avoir leur place dans le cabinet d’un amateur de curiosités historiques [6]. »

Henri Blaze signa, je l’ai dit, à la Revue sa première œuvre, un acte en vers, d’un pseudonyme : Hans Werner ; il était trop jeune pour se faire connaître ; qu’auraient pensé les abonnés de de la Revue, en apprenant que ce poète avait vingt et un ans ? Les pseudonymes servent à cacher un trop grand nom, ou une personnalité si mince, qu’elle n’apporte aucune gloire à un recueil. Qui donc connaissait ce petit poète-là ? Assez rapidement il leva le masque, en s’essayant à la critique musicale. Il commença par Beethoven, avec une audace toute juvénile. Fils de musicien, très sensible à l’art musical, il ne fut jamais lui-même un exécutant comme son père. De 1833 à 1873, il rédigea la chronique musicale à la Revue (un des premiers il y signala Berlioz) et quoiqu’il se destinât à la diplomatie.

Il y débuta fort jeune, avec Alexis de Saint-Priest, comme attaché d’ambassade à Copenhague, et c’est de là que M. de la Rochefoucauld l’emmena à Weimar. En 1848, Lamartine nomma Henri Blaze de Bury « ministre de Hesse-Darmstadt, » mais je n’ai jamais vu qu’il ait rempli effectivement ces fonctions. Sous la présidence de Napoléon Bonaparte, M. de Tocqueville pria notre jeune diplomate de revenir à la carrière. Blaze haïssait le bonapartisme, il refusa avec indignation : « Vous pouvez bien être là où je suis ? » dit Tocqueville, conciliant. Ce ne fut pas l’avis de Blaze, qui entra immédiatement après le coup d’Etat dans l’opposition. Bientôt sa maison en devint un des centres actifs, et sur la liste trouvée par M. de Kératry à la préfecture de police, en 1870, « les deux noms de M. et Mme Henri Blaze de Bury étaient inscrits pour la déportation d’urgence [7]. » Ce qui m’étonne, connaissant actuellement le foyer d’intrigue qu’était devenue la maison de la rue de la Chaise [8], c’est que le gouvernement de Napoléon III ait tant attendu, pour coffrer M. et Mme Blaze de Bury.


SES CONTEMPORAINS

Henri Blaze, contemporain de Musset et de Vigny, vécut assez tard pour connaître certains hommes de ce temps : Alexandre Dumas fils, Labiche, Brunetière même. Sa correspondance s’étend sur une durée d’un demi-siècle. Elle nous initie à ses antipathies, à ses admirations, à l’ingéniosité de son esprit, à son activité. Malheureusement, la nervosité d’Henri Blaze fut extrême, et entravait des projets magnifiques ; prendre un parti l’accablait d’ennui, et lorsqu’il s’agissait de se décider à voyager, par exemple, il lui arriva souvent de se décourager avant d’avoir pris son billet, et de ne se déplacer qu’en imagination. Sous ses dehors brillants se cachait souvent une grande mélancolie, surtout à la fin de sa vie. Il sentit, sans doute, qu’il n’occupait pas la place qu’il aurait pu occuper ; et comment ne fut-il pas de l’Académie française ? Il s’y présenta en 1870, mais se retira devant la candidature d’Emile Ollivier ; puis la guerre vint, on oublia cet excellent homme de lettres.

Pour en revenir à la jeunesse d’Henri Blaze, il faut constater qu’Alfred de Musset, alors, n’éprouva pour lui que de l’antipathie. A son tour, Blaze ne manifesta au poète des Nuits qu’aigreur et malice. Pourquoi ? Jalousie de poète sans doute, Blaze lui opposa parfois même Arvers (on l’apprend avec étonnement). Il prétend que Musset n’eut pour Arvers que méfiance, et qu’il composa, en raillant son rival, ce petit quatrain :

C’est moi l’étoffe,
O philosophe !
Et ton Arvers
N’est que l’envers.

Suivant Blaze de Bury, l’auteur des Heures perdues fut le sosie de Musset, le talent des deux poètes se ressemblait ; c’est pourquoi Musset ombrageux, sentant peut-être qu’on les rapprochait l’un de l’autre, repoussa les avances d’Arvers.

François Ier, comme Charles IX et la Saint-Barthélémy fort à la mode au temps du romantisme, tenta les deux « rivaux, » qui écrivirent chacun un drame dont la belle Ferronnière fut l’héroïne. Blaze préféra le drame d’Arvers à celui de Musset, et cite même dans ses Souvenirs quelques passages inédits des deux œuvres [9]. Pour sa part, Musset ne voulut jamais tirer la sienne de l’ombre. Celle d’Arvers parut, en partie, trop osée au directeur de l’Odéon, qui craignit de la monter. Oui, il y eut certainement un peu de jalousie dans l’antipathie de Blaze de Bury pour Musset ; les deux hommes ne se rapprochaient que pour parler musique : ils l’aimaient passionnément tous deux. Le poète des Nuits vantait Schubert : « Quels secrets a ce diable d’homme ! Citez-moi un bruit de la nature qu’il n’ait pas inventorié. Personne comme lui ne s’entend à peindre l’eau, et quelle variété de touche ! L’eau qui fait aller le moulin de la « belle meunière, » n’est point la même que celle du ruisseau clair où danse « la truite. » Il a, comme nous disions en rhétorique, des onomatopées dont aucun musicien ne s’est douté, des roulis, des rythmes, des tic-tac, qui réveillent en vous le sentiment de toute une série de bruits réellement perçus… tenez, c’est un paysagiste incomparable… et Mendelssohn donc ! » Musset confiait à Henri Blaze qu’il proposa jadis à Véron, alors directeur de l’Opéra, le Songe d’une nuit d’été, « opéra en deux actes, paroles de Shakspeare, musique de Mendelssohn : » Véron n’en voulut point.

En 1846, Musset, pour se divertir, je pense, écrivit à propos d’un poème de Blaze, Franz Coppola, des vers sur leur auteur. François Buloz en avertit son beau-frère : « J’ai là des vers d’Alfred sur vous, voulez-vous les lire ? Il m’a autorisé à vous les montrer. » Mais Blaze : — « Je les lirai quand ils paraîtront dans la Revue. — Autant dire jamais. » Non, F. Buloz ne voulut pas publier ces vers de Musset : « Tous ceux qui ont connu Buloz savent jusqu’où cet homme, difficile et dur, poussait la délicatesse professionnelle. Une fois sur le terrain de la Revue, il ne tolérait ni attaques, ni représailles entre ses rédacteurs. Somme toute, ces vers manquaient de bienveillance, non de courtoisie… Mais Buloz avait sa règle de conduite, et son inflexible défiance surveillait les coups de filet, à l’égal des coups d’encensoir [10]. »

Notre critique, qui fut l’élève de Michelet, lorsque celui-ci enseignait l’histoire au collège Rollin, eût voulu l’attacher à la Revue. Michelet y écrivit peu ; il eût fallu « l’attirer, » affirmait Henri Blaze, qui se vit refuser un article sur l’Histoire romaine ; « car, lui dit François Buloz, pour avoir le droit d’exprimer son opinion sur un homme de talent ou de génie, il faut ne le connaître, ni l’aimer. » Scrupules exagérés, pensait Blaze, que d’autres ont pu lui pardonner, mais dont se froissait la susceptibilité nerveuse de Michelet. De là son peu d’empressement à donner des travaux, qu’il n’offrait qu’au dernier moment au directeur de la Revue. « Je vous dis, moi, que Buloz ne m’aime pas, » répétait Michelet à son ancien élève d’histoire…

Henri Blaze connut Stendhal, que l’amour de ce dernier pour la musique attirait chez Castil-Blaze. Il assure d’ailleurs, que l’auteur de la Chartreuse, à cette époque, n’était guère écouté, et que, dans les conversations, « Bequet ou Janin le faisait volontiers taire. » Il connut encore Louis Bertrand, l’auteur de Gaspard de la Nuit, et affirma que lorsque ce manuscrit fut publié, on n’en « plaça » que vingt exemplaires ; ce qui fît dire à Victor Pavie que ce poème de Bertrand n’était « pas né pour la lumière. »


LA BELLE ROSE

Henri Blaze de Bury rencontra en Allemagne, au cours d’une de ses visites à Weimar peut-être, une jeune Ecossaise, Miss Rose Stuart, amie et parente des Lords Brougham et Dunbar. Il s’en éprit, et l’épousa en 1844.

Cette figure de Mme Blaze de Bury, comment en donner une idée ? Décrire sa beauté, son esprit mordant, passe encore ; mais sa personnalité, ses goûts, ses tendances, son activité, son ambition prodigieuse ? Avec ses traits purs, ses beaux cheveux noirs, son corps charmant, elle aurait pu n’être qu’une jolie femme, fêtée du monde agréable où elle vivait ; mais c’est bien autre chose que Mme Blaze de Bury ! C’est un esprit débordant d’activité, d’ambition, élaborant les plans les plus vastes, et passionnément orientée vers la politique. C’est là que cette femme surprenante trouvera un champ digne de son activité, assez fertile pour satisfaire son goût d’entreprise. Au demeurant, elle possède une volonté et une santé de fer, une grande intelligence, une indépendance toute britannique, de l’esprit de suite, peu de sensiblerie lorsque son ambition est en jeu. Toutes ces qualités excellentes se rencontrent rarement réunies chez une femme. Il semble bien que dans le couple Blaze de Bury, la belle Rose fut le « dirigeant. » C’est elle qui insuffle à son époux l’ambition, et lui impose, pour ses propres entreprises, une admiration si fervente, qu’il lui écrit en Autriche, lorsque parfois elle s’impatiente des exigences de François Buloz à la Revue : « Ne doute pas de ton génie ! » Energique et aventureuse, Mme Blaze de Bury devait avoir, sur le caractère plus rêveur de son époux, cet ascendant ; il ne fut d’ailleurs pas seul à le subir, et beaucoup, autour de lui, l’éprouvèrent de même. La nature confie à certains êtres, comme celui-ci, un rôle ; leur force les destine à le jouer : ils mènent, ils imposent leur pensée, entraînent à l’action, il semble qu’à côté d’eux, rien ne peut échouer, enfin ils sont dirigeants, et non dirigés.

Maintes fois j’ai éprouvé le pouvoir de chef que possédait cette femme, en lisant sa correspondance. Ajoutez que la baronne Rose est une amie excellente ; quelles que soient ses occupations, ses inquiétudes, ou son éloignement, elle n’a garde de négliger ses amis, s’occupe constamment de leurs affaires, les guide, les encourage, intrigue pour eux ; elle connaît tant de monde, et aux quatre coins de l’Europe, elle exige d’être tenue au courant de leurs démarches, s’offre à en faire de nouvelles. En quoi peut-elle les servir ? Le père Gratry lance-t-il un livre ? Voici Mme Blaze de Bury sur l’heure en campagne, parlant à Cousin et à Villemain, obtenant un article de Lerminier sur l’ouvrage du Père, qui écrit enchanté : « Combien je vous remercie, chère dame, car c’est votre œuvre [11] ! » Il termine : « Soyez bénie. » M. de Montalembert lui rend grâces aussi pour le même service, en 1860 : « Vous me gâtez, madame, comme toujours, mais aussi il n’y a que vous qui me veuillez du bien, en France comme en Angleterre. Avez-vous lu ce qu’a dit de moi le Times, et surtout le Morning Post, qui me compare à Thersite et à la courtisane Phryné ? etc. [12] »

La sentant si entièrement dévouée, ses amis, souvent, s’en remettaient à elle et disaient : « Dirigez-nous. » D’autres, malheureux ou découragés, venaient puiser auprès d’elle l’énergie dont elle débordait : elle en avait assez pour tout le monde.

A dix-huit ans, miss Stuart écrivait, à la demande de lord Brougham, des articles sur les lois dans The Law Review ; en 1843, avant son mariage, elle collaborait à la Revue des Deux Mondes, à la Revue de Paris [13] ; elle donna aussi des articles au Correspondant, et aux revues étrangères (elle écrivait couramment en quatre langues), notamment au Daily News où elle publia régulièrement des chroniques sur la politique et le mouvement des idées en France. En 1850, elle signait deux volumes : Germania, ouvrage qui « contenait le tableau fidèle de l’Autriche et des cours allemandes à cette époque. » Elle écrivit aussi en anglais différents romans ; l’un d’eux, Love the avenger, obtint un gros succès ; pour la première fois on y vit en Angleterre figurer une courtisane : lord Lytton, ami de l’auteur, en fut choqué, et le lui reprocha.

Sous l’Empire, la maison de Mme Blaze de Bury fut un centre d’opposition et de complots. Lord Brougham, de passage à Paris, y rencontrait Berryer et tous les adversaires du régime. La maîtresse du lieu recevait aussi Ed. Blanc, le père Gratry, Montalembert, Cousin, Villemain (ce dernier en fut éperdument amoureux), Delacroix, Halévy, et la plupart des collaborateurs de la Revue ; Lerminier, Alexis de Saint-Priest, d’Ortigues, de Belmont, Meyerbeer, Mignet, etc..

Plus tard, Mme Blaze de Bury, évoquant ses jeunes années, avouait à son ami le musicien Boïto, que Goethe, leur dieu, l’avait jadis rapprochée de son mari : n’appartenaient-ils pas tous deux à une même religion, celle du grand poète ? Et Boïto : « Votre passé, chère baronne, je l’avais deviné. J’avais tout pressenti ; votre existence, je la savais par cœur. On peut donc vivre dans un poème comme dans une patrie, puisque toute votre vie est dans Faust, et votre destinée aussi, et celle de Blaze de Bury. Très jeune (il) est rivé à sa merveilleuse traduction des deux Faust, vous vous rencontrez chez l’Olympien, vous vous épousez, c’est naturel… »

Ah ! cette Mme Blaze de Bury, je la vois : belle, frémissante, sans cesse agitée, comme le peuplier sous l’orage, l’esprit occupé de mille projets, entreprises de toute sorte ; courtisée et adulée, elle n’a rien de l’héroïne romantique, elle est bien portante, fraîche et rose comme son nom ; elle n’a ni vapeurs, ni crises de nerfs ; elle ignore la chaise-longue : en revanche, elle voyage volontiers, et monte à cheval avec passion. Cette jolie dame a des vertus si viriles, qu’elle écrit à l’un de ses correspondants : « Je veux capitonner la vie des miens, et je désirerais que cette tâche m’incombât seule. » Langage et aspirations peu féminins, on en conviendra. Oui, il est rare de rencontrer une femme à la fois si belle et si fêtée, attirée par des ambitions de ce genre. Celle-ci écrira des articles si graves, que François Buloz refusera de les faire paraître dans la Revue, sous une signature féminine : « Personne ne croirait que l’auteur est une femme. » Et puis, tout à coup, voici ce grave historien occupé, dans le Maine-et-Loire, à courir les bois et les vallées, à cheval tout le jour, le soir soupant et dansant. Les contemporains s’écrient : « Où trouve-t-elle le temps de faire tout ce qu’elle fait ? » On dit d’elle : « Elle est entraînante, et elle a de l’esprit comme un démon ! »

Singulière femme ! Lisez : Deux visites royales en Hongrie, que son mari signa par force, et qu’elle écrivit en 1865. Vous penserez : « Quel excellent travail ! et l’auteur, quel bon historien dans la première partie, quel politique clairvoyant dans la seconde, quelle vue nette de la situation en Hongrie depuis l’October-diplom de 1861 ! Qui donc a écrit ces pages, peut-être ce George Maïlath, alors tavernicus [14], ou encore le comte Esterhazy ? » — Vous n’y êtes pas : l’auteur est cette femme qui passe là-bas, en robe à volants : son corps vif semble toujours prêt à bondir et à franchir quelque obstacle ; elle sourit ; sa lèvre supérieure, un peu courte, découvre ses dents ; dans ses beaux yeux gris la pensée traverse rapide, éclatante, comme un rayon sur l’eau. — Le comte Hermann Zichy l’accompagne, quelque marivaudage les occupe-t-il ? Non. En passant près de la belle Rose, vous entendez tomber de ses lèvres ces mots : « Vous savez, comte, que la Banque Viennoise a vu passer chez elle 400 millions de florins la première année ; avais-je raison de prédire le succès ? » Je ne dis pas que le comte Zichy n’eût préféré d’autres jeux, mais quoi ? Mme Blaze de Bury ne songe qu’à ses vastes projets, et le moyen de marivauder avec une femme qui vous parle emprunts nationaux, et émissions !

Ce qui manque à Mme Blaze de Bury pour être un excellent diplomate, c’est l’empire sur elle-même. Aucune dissimulation dans ces beaux yeux-là. Ils reflètent le triomphe, la colère, l’inquiétude qui agitent tout à tour cette « belle guerrière, » comme l’appelle son mari. Le regard de la vraie conspiratrice, ou de la parfaite intrigante, si l’on veut, ne doit rien refléter du tout. Cependant il est permis aux femmes les plus franches d’être adroites, et lorsque le gouvernement impérial, qui surveillait la maison des Blaze de Bury, y envoyait ses policiers pour saisir les correspondances compromettantes, la maîtresse de maison, avisée, laissait ouvrir les armoires avec sérénité. N’avait-elle pas mis à l’abri ses papiers, soit à l’ambassade d’Angleterre, soit à l’étranger ? Les policiers revenaient bredouilles.

Comment s’accorda cette ambitieuse avec sa belle-sœur Christine Blaze ? Mal. Mme François Buloz vit le mariage d’un mauvais œil ; elle fut quelque peu jalouse aussi de l’influence que Rose Stuart prit sur son frère Henri ; et puis, les allures indépendantes de sa femme, son orgueil, son audace, déplurent à la douce Mme F. Buloz. « Elle ne vient jamais ici, écrit-elle à Mme Combe sa sœur ; les gens qu’elle y rencontre ne sont pas assez high life pour elle ; les bonnes femmes qui viennent ici le samedi soir, ne satisfont pas ses appétits de grandeur. Nous tricotons au coin du feu, pendant que Buloz fait le whist avec le père Babinet, et deux ou trois habitués. » Il faut ajouter que Mme François Buloz fut certainement suffoquée par l’impétuosité de sa belle-sœur. Quitter ses enfants ! voyager, laisser là son mari, « son foyer, » pour raisons politiques ou autres, une femme ! elle ne peut l’admettre. Elle parlait de tout ceci à cœur ouvert avec sa sœur Rosalie, aussi traditionaliste qu’elle-même, et en outre, provinciale. Cette dernière, pour le coup, n’en revenait pas. « cette femme est sans mesure, lui écrivait Mme François Buloz, quoique douée d’un esprit vaste. »

En 1855, F. Buloz refusa un article de sa belle-sœur sur lord Palmerston, « qu’elle exécutait, et en quels termes ! Sur l’autel de lord Elgin, le plus grand diplomate des temps passés et à venir. » L’autorité était déjà en humeur contre la Revue ; on eût craint, en faisant passer cet article audacieux, d’être « averti. » — « Lorsque cette princesse vint pour corriger son œuvre, on lui dit qu’elle ne pouvait pas paraître… » Philosophiquement, Mme François Buloz prend son parti de l’aventure. « Quand on fait des lettres, il faut s’attendre aux déboires, inséparables de ce genre de commerce [15]. » Mme Blaze de Bury ne s’entendait pas toujours non plus au début avec François Buloz, que ses allures inquiétaient ; il n’était pas facile d’éblouir le directeur de la Revue, mais il sut apprécier en son temps la belle Rose, qui lui rendit certainement des services. « L’autre jour, écrivait-elle de Vienne à son mari dans un court billet griffonné à, la hâte, j’avais un diner de seize personnes, ministres, Hongrois, Polonais, etc. ; Schemerling [16]prend la Revue sur une table et me demande : Quel homme est vraiment Buloz ? — Oh ! dit un « Polonais » que je ne nomme point, très fort, mais par trop désagréable. — Je prends alors la parole, et dis mon avis que tous écoutent, et je crois que Buloz, s’il avait entendu, n’eût pas été mécontent de madame sa belle-sœur, laquelle, avec tous ses défauts, aime et admire les puissances réelles (en étant elle-même une) [17]. »

Rien ne peut donner une idée plus complète de la nature de cette femme, que ce petit billet : courage, netteté, élan, orgueil, tout y est. Henri Blaze l’envoya à son beau-frère dans une lettre, en lui disant : « Permettez-moi de vous envoyer ce post-scriptum d’une lettre que je reçus de Vienne ce matin ; vous y verrez que cette nature impraticable, comme vous l’appelez dans vos moments de colère, sait pourtant reconnaître le vrai mérite, et lui rendre témoignage. Puisque nous parlons de Schemerling, j’ajoute qu’il n’a pas été le seul à s’informer de vous ; un autre plus haut placé s’en était enquis d’avance, et se propose de vous envoyer une marque très illustre de la distinction où, personnellement, on vous tient. Je sais comme vous, ce qu’à notre âge, il faut penser de ces hochets… Quoi qu’il en soit, de tels honneurs, lorsqu’ils nous viennent sans que nous les ayons recherchés, ne sont qu’une constatation de notre valeur, du succès de ce que nous avons fait, et fondé. » La lettre de H. Blaze n’est pas datée, il dut l’écrire vers 1845. Au début de cette lettre, il propose à François Buloz de suspendre momentanément ses critiques musicales, offre trois articles de mois en mois à la Revue, sur d’autres sujets que la musique, et demande en échange une mensualité de S00 francs, car, dit-il, « cela me mettrait plus à l’aise, et me donnerait le moyen d’avoir une voiture… »

Henri Blaze de Bury qui devait mourir républicain fut, au début de sa vie, légitimiste ; voyageant avec sa jeune femme, en Autriche-Hongrie, et dans les « petites cours allemandes, » il s’arrêta à Frohsdorf, et aussi à Venise pour saluer le comte de Chambord. C’était en 1849. La duchesse d’Angoulême, fille de Marie-Antoinette, vivait encore : Mme Henri Blaze de Bury passa huit jours auprès d’elle, et ne l’oublia jamais. A ce moment, on pouvait croire à une restauration. Bientôt vint le 2 décembre : on ne crut plus à rien. On devine l’impression que devait produire en 1849 la présence de la « Dauphine. » Pour les contemporains, déjà elle entrait dans la légende, escortée d’images, de souvenir et d’histoire. Que l’on se figure à Venise, dans le palais Cavalli, ou à Frohsdorf, la fille de Marie-Antoinette assise à la gauche du comte du Chambord, causant et brodant : quelle saisissante réalité ! « Sa conversation était pleine de douceur et de mansuétude, écrit Henri Blaze. Les derniers jours de cette vie chrétienne se consumaient dans un touchant hommage de dévouement qu’elle rend à son neveu : elle se lève quand il entre et l’appelle : Mon Roi. »

Les enfants du siècle (Blaze naquit en 1813) dont la mémoire avait recueilli les relations de leurs pères, témoins du 10 août et des massacres de septembre, demeuraient saisis à ce nom : la Dauphine… De quel effroyable passé surgissait cette ombre !

Le couple Blaze de Bury subit le prestige de la duchesse d’Angoulême, prestige immense. Une auréole de respect et de vénération entourait cette princesse vêtue de noir, qui représentait l’épave survivante de la Royauté pré-révolutionnaire et plus encore : le Malheur. Les lettres de la baronne Rose sont enthousiastes à son sujet, comme au sujet du comte et de la comtesse de Chambord.

Le 30 décembre 1849, la baronne écrit de Vienne : « Il est probable que nous irons faire une visite à Venise… Nous avons vu le Prince [18]. Lui et la Princesse ont été plus que charmants. Elle nous a reçus une semaine après la mort de son frère l’archiduc… Rien ne peut donner une idée de leur amabilité. Elle est certainement une femme très supérieure. Quant au Prince, il fera un roi à la façon de Henri IV. » Après la visite au Palais Cavalli : « Rien ne peut égaler leur bonté envers nous. Pour la Princesse, j’en raffole. Elle est l’être le plus parfait. Elle est absolument laide avec un tel charme, une telle manière d’être, que je défie n’importe qui… de se souvenir de sa laideur. Quant au Prince, il est évident qu’il sera roi, mais pour combien de temps ?… Dans le salon de la comtesse de Chambord, que ce soit à Vienne, Frohsdorf ou Venise, vous êtes en France, et tout ce qui vous entoure est tellement imprégné du parfum de la patrie absente, qu’un soir, en entendant des barcajuoli chanter une sérénade sous les fenêtres du Palais Cavalli, je me suis retenue de dire à ma voisine : Que font-ils sur le boulevard ! Henri voudrait (et je l’y pousse) écrire une brochure politique sur Henri V [19]aussitôt son retour à Paris… afin que l’on sache que le dernier des Bourbons est l’idéal des rois constitutionnels et libéraux, et qu’il a beaucoup appris, et beaucoup oublié [20]. »


ALEXIS DE SAINT-PRIEST

Dans la correspondance d’Henri Blaze, je n’ai aucune lettre de lui écrite de son poste, Copenhague. Il faut en conclure que le jeune attaché était rarement en Danemark. Cependant, de Copenhague, Saint-Priest l’interroge ; il s’ennuie furieusement, Saint-Priest : « Voyez-vous souvent M. Decazes ? Etes-vous content de lui ? Il doit l’être de moi : au lieu de deux volumes qu’il n’aurait pas lus, j’ai fait avoir la croix de Commandeur à son fils. Que ne puis-je orner aussi vos jeunes épaules, ou du moins suspendre quelques amulettes à votre boutonnière ! Vous vous plaignez de l’exiguïté de mes missives ; ce reproche est obligeant ; mais que diantre voulez-vous que je vous mande de Copenhague ?… Quant à vous, mon cher collaborateur, ne vous dégoûtez pas de m’écrire de jolies lettres… Louis La Harpe et leur Grimm, ne vous valaient pas. Adieu, chevalier ! Adieu, commandeur ! [21] »

Le mois précédent, Saint-Priest a lu les Burgraves : « Le principal défaut que j’y trouve, c’est de ressembler à tous les autres tours de force de l’ami Victor ; qui se soucierait devoir faire dix fois le saut du tremplin ? Connu ! connu ! et, malheureusement, c’est ce qu’on peut dire aujourd’hui de toutes choses. Il n’y a plus rien d’original, pas même les Mystères de Paris, car le contraste des ravageurs et de la femme vertueuse, à qui on a volé ses derniers vingt sous, avec la vie splendide de M. de Saint-Rémy, n’est autre chose que Justine ou les Malheurs de la Vertu. Mais c’est pour vous lettre close, jeune homme. — Quand vous déferez-vous de la manie de croire toujours M. G. [22]au bord du précipice ? II durera autant que Villèle, et Buloz aurait bien fait de m’en croire là-dessus il y a un an ; qu’il dégorge vite son Molé, c’est viande creuse. — Adieu [23]. »

Il faut regretter, dans la correspondance d’Henri Blaze de Bury, la rareté des lettres d’Alexis de Saint-Priest. Quel esprit « incisif » et charmant que le sien ! Henri Blaze raconte, dans un de ses livres, qu’il trouva un jour le diplomate annotant les Mémoires d’outre-tombe, et à son ordinaire, dit Blaze, « il épiloguait ; » il disait : « Il m’est arrivé une fois d’aller dans les coulisses de l’Opéra, et c’est une chose curieuse à quel point l’impression que j’ai éprouvée là ressemble à celle que me procurent tous ces livres de mémoires. « Vous voyez bien ceci, me dit un régisseur en me montrant une feuille de tôle laminée, eh bien ! c’est avec quoi nous faisons le tonnerre ; ce timbre accroché là, et qui donne le mi bémol, c’est le timbre de la Saint-Barthélémy, » etc. : de même tous ces grands politiques, prosateurs, ou poètes, semblent n’avoir pour but, que de vous ôter toute espèce d’illusion même sur eux, en vous montrant l’envers des choses, le mobile caché, la ficelle [24]. »

En 1848, il écrit : « On parle beaucoup de menées légitimistes. Mon Dieu, je le veux bien ; je n’en suis plus à chicaner sur les couleurs de la monarchie ; ces délicatesses de goût ne sont plus même de saison, et pourvu que l’étoffe soit durable et bon teint, je me moquerai de rechercher si elle est blanche ou tricolore ; mais j’ai la conviction intime que la monarchie n’est pas plus possible que la république, Henri V pas plus praticable que M. Armand Marrast, et c’est ce qui me fait voir l’avenir avec une anxiété bien vive. Nous sommes dans une impasse, car je suis trop voltairien pour dire dans un cul-de-sac.

« A propos, M. de C… [25]a parfaitement raison d’aller en Italie ; à sa place, si j’étais libre et sans liens, je ferais comme lui, c’est-à-dire que j’irais en Italie. Entendons-nous bien, et n’allez pas équivoquer sur les termes. Vous m’insultez sur la honte de mes guelfes et le triomphe de vos gibelins ; vous avez beau jeu pour cela. Mais les gibelins, avec leurs gros bras, leurs gros pieds, et leurs faces moitié sentimentales, moitié vineuses, n’en sont-ils pas moins d’odieuses créatures ? Au reste, on m’écrit d’Allemagne que cette fameuse unité germanique branle dans le manche, que les Prussiens n’en veulent pas, ce qui est tout simple, ni les Autrichiens non plus, chose plus extraordinaire, car enfin cette mauvaise plaisanterie semblerait faite à leur profit. Tant mieux pour la France, qui avait la stupidité d’applaudir à cette unité allemande, l’événement le plus fatal pour nous, s’il avait jamais pu s’accomplir. Par bonheur, il est impraticable, et nos généralisateurs de revues en seront pour leurs frais. Ce n’est pas une pierre dans votre jardin, car vous ne vous appelez pas Saint-René Taillandier, ou quelque autre saint du même calendrier, du moins que je sache.

« Que fait Buloz ? La Revue est en coquetterie avec moi ; la Presse me fait de la peine ; l’excursion de mon amie sur le banc d’acajou ne me semble pas digne d’elle ; il y a cependant dans le même article, une colonne sur Lamartine qui n’a pu être écrite que par une femme qui le connaît bien. Vertuchou ! c’est ce qui s’appelle déshabiller son homme de la tête aux pieds ; et la grande peinture génésiaque de M. Chenavard, destinée au Panthéon, qu’en dites-vous ? Je ne connais au reste que le Panthéon qui soit la véritable Eglise du chaos où nous sommes, et, lorsqu’il sera peinturluré par M. Chenavard et qu’on verra Jésus-Christ à côté de Théophile Gautier, le Panthéon sera complet [26]. »

En octobre Sainte-Beuve, fuyant Paris, arrivait à Liège. Prévenu de cette quasi-fuite, Saint-Priest écrivait, le 29 septembre, à Henri Blaze : « En vérité, je suis tenté de faire comme Sainte-Beuve. Mais pourquoi va-t-il à Liège ? Pour suivre vos métaphores tant soit peu calembouresques, que va-t-il faire dans ce bouchon ? Vous m’en donnez une explication à laquelle je ne comprends rien. Croyez-vous qu’on entende à demi-mot,

Sur les bords fortunés de l’Iton et de l’Eure ?

comme disait Voltaire dans ses moments de pur rococo. Vous seriez capable de ne pas vous rappeler votre Henriade, pour apprécier ma citation. Revenons à Delorme : il me faut une explication claire, nette et précise de tout ce qu’on a dit sur ce sujet important, de hasardé ou de certain, de vrai ou de faux, peu importe ; il faut toujours regarder les nouvelles fausses que tout le monde donne pour vraies ; les commentaires fussent-ils un peu méchants, je les demande instamment, cela ne gâte rien. Appelez-moi encore sceptique, qualité qui m’a valu la désapprobation de M. de C… [27] ; mais, pour le coup, je suis vengé. S’il n’aime pas mes ouvrages, en quoi je suis de son avis, me voilà en fonds pour lui rendre la pareille. J’avais trouvé, et je trouve encore du talent dans la Russie. En revanche, son Romuald est pitoyable. Il est évident que c’est un livre neuf senti par un vieux. J’ai senti le moisi sous le badigeon. Et puis, il est trop radical, je dirai même trop violent, de parler vertu, religion, métaphysique quand, à tort ou à raison, on passe pour s’être beaucoup occupé de physique. Dans ce cas, je préférerais l’impudence, il y aurait la tartufferie en moins. Quant au style, ce n’est pas écrit en français. Les deux jeunes gens (il n’y a jamais que cela dans ses ouvrages) marchaient d’un pas réfléchi… Et des niaiseries ! Il appelle un cimetière un établissement salubre. Il y a là un arlequin de Genlis, de Staël, de Chateaubriand, de Victor Hugo. C’est l’archevêque de Grenade, moins l’archevêché, mais non sans enfant de chœur.

« Vous avez fait une prédiction politique, et vous me demandez ce que j’en pense. Je n’en sais rien. J’ai mon pronostic à moi, tout différent du vôtre, mais pas plus gai. Vous dites : séparation et démembrement dans l’intérieur. Moi, je dis pis que cela : invasion et démembrement par l’extérieur. Cela sent bien son homme tout frais émoulu du partage de la Pologne. En effet, je viens d’écrire ce grand événement historique, si défiguré selon moi par de sottes sympathies. C’est ce que j’ai fait de moins mauvais. J’ai donné à mon travail la forme d’un grand article de la Revue. Mais je ne suis pas décidé à le livrer à votre beau-frère. Ce dernier point entre nous [28]… Quelle atrocité, quels événements dans Francfort ! Quels bœufs enragés que vos Teutsch ! Et avec cela plagiaires de la France, qu’ils détestent, sauf la lâcheté, qu’on ne peut pas encore nous reprocher, au moins le fusil à la main. En vérité, j’aime mieux les Italiens que je n’aime guère, surtout depuis que j’ai lu leur apologie par la princesse B… [29]. Mieux vaudrait un sage ennemi, comme dit la fable du jardinier et de l’ours.

« J’ai connu ce malheureux Lichnowsky, mais je ne l’ai connu qu’impertinent et fat. Depuis, il a montré de l’esprit, même de l’éloquence. Vous savez que la duchesse de Talleyrand, qui en était folle, lui a payé pour un million de dettes, et n’a pas voulu prêter cinquante mille francs à son fils, pour payer les siennes. Si la lettre de Broum [30]n’est pas un mythe propre à cacher son défaut de gentillesse, envoyez-la-moi, je serai bien aise de lire de la prose épistolaire de ce Dupin britannique [31]. »

Ce prince Lichnowsky, Henri Blaze le rencontra aussi naguère chez Véry, le restaurateur. Blaze y dînait lorsqu’il vit arriver un « barbare de très grand air, regard dur, geste impérieux. » Lichnowsky traversait Paris, au risque d’être arrêté par le gouvernement de Louis-Philippe ; il venait de guerroyer en Espagne pour don Carlos. Il s’attabla seul. Tout de suite le dîneur commanda six douzaines d’Ostende, deux fioles de Johannisberg-Metternich : ceci pour ouvrir l’appétit ; puis le diner : bisque, turbot, jambon aux épinards, côtes de chevreuil purée d’ananas, faisan rôti aux ortolans, le tout arrosé de Château-Margaux et de Champagne. Henri Blaze était émerveillé. Le prince surprit son regard : « Convenez, monsieur, que ma gloutonnerie exotique vous scandalise ? » Les deux hommes causèrent, le prince fit des confidences, avoua qu’il était à Paris en danger, offrit de livrer son nom. « Inutile ! vous êtes le prince Lichnowsky, vous n’avez pas pris garde tout à l’heure que vous vous trahissiez, en me parlant de Beethoven comme d’un client de votre famille. » D’après Henri Blaze, le prince Lichnowsky fut un type étrange, « barbare chevaleresque et pervers, » qui possédait, avec des mœurs rudes, la plume d’un Benvenuto et le crayon d’un Salvator. Assez lâche avec ses maîtresses qu’il battait, jaloux au point de couper méchamment les magnifiques cheveux de l’une d’elles, Mme Pleyel, et courant bravement sus aux émeutiers en 1848 à Francfort, une simple cravache à la main [32].

Le comte Alexis de Saint-Priest écrivit peu, en somme, dans la Revue. Sans doute, ses voyages lui laissaient-ils des loisirs insuffisants. En avril 1844, il commença pourtant une série d’Etudes diplomatiques sur le XVIIIe siècle, par un travail sur la Suppression de la Société des Jésuites en Portugal. Il y eut, à propos de ce travail sur les Jésuites, et de la préface, certaines discussions ; le ton de ces discussions fut aigre-doux. « Pourquoi cela ? écrivit Saint-Priest à son ami. Il me semble qu’elle n’aurait dû choquer personne (la préface) ; quant à certaine assemblée des quarante, j’en serai ou n’en serai pas, mais je ne ferai certainement aucune bassesse pour y entrer, j’y suis bien décidé [33]. »

L’année 1844, précisément celle où il écrivait son étude sur la Société des Jésuites en Portugal, Saint-Priest fut charmé du livre que la comtesse Merlin venait de terminer sur la Havane. Il chargea Henri Blaze de transmettre ses compliments à la dame, et il n’est « pas complimenteur. » Deux lettres surtout le frappèrent : l’une sur Ferdinand Cortez, l’autre sur Las Casas. Celle-ci est un morceau d’histoire très remarquable, « le plus remarquable que j’aie jamais vu sortir de la main d’une femme, » écrit-il ; « si elle l’étendait, elle ferait un ouvrage complet, unique dans son genre ; tel qu’il est, c’est excellent. Pour lui prouver que je l’ai lu bien attentivement, je la prierai, dans une seconde édition, de nous expliquer dans une note, que le cardinal Cirneros est le même que le fameux cardinal Ximenès, car nous ne le connaissons que sous ce nom… Que la belle historien me pardonne mon pédantisme [34]. » L’année suivante, la comtesse Merlin était à Madrid, où elle ne manquait pas une corrida de toros et voyait régulièrement « éventrer douze ou quinze chevaux, et quatre ou six hommes blessés, aux grands applaudissements des spectateurs et, hélas ! ajoute-t-elle, aussi des miens, tant les infirmités humaines nous gagnent aisément. Il est vrai que ce spectacle est grand, et coloré de teintes vigoureuses : tous ces instincts populaires féroces et généreux, manifestés à la fois spontanément, avec l’éclat des passions méridionales, et par la multitude assemblée au grand air, sous les rayons d’un soleil ardent, c’est, je vous assure, un ensemble magnifique.

« Nous avons ici deux troupes italiennes. On y entend tous les opéras de Verdi, de Mercadente et d’autres, dont nous sommes privés à Paris… On ne porte plus de basquines dans les rues, et cela me désole ; on porte la mantille seule, sur des robes à la française, comme les Turcs portent le turban en palletot. Est-ce un signe de progrès ou de décadence ? Entre nous soit dit, je crains que notre classe moyenne ne se cramponne à la civilisation par la queue. Ce qui me console, c’est qu’il y a encore des foires dans nos provinces, où l’on fait des affaires pour 15 et 20 millions de veaux sur parole. Toutefois, et quoi que l’on dise, il faut bien savoir gré au ministère actuel des réformes qu’il entreprend si courageusement, car tout est ici à refaire, et à refaire lentement, à cause de la paresse nationale, et du mañana, etc. Mais je m’aperçois qu’il faut finir. Adieu. Mille tendresses à Rose [35]. »

En 1851, à Weimar, Blaze de Bury refusa, dit Belmont, une mission en Italie, qui lui offrait bien des avantages comme importance et résultats personnels… Mais il ne peut quitter Weimar, l’ombre de Gœthe, la cour de Weimar, et le grand-duc.


LES AMIS, COUSIN, VILLEMAIN AMOUREUX

Henri Blaze, d’ailleurs, commençait à cette heure d’être très connu. Il avait déjà publié ses articles sur Goethe, Schiller, Uhland, Kerner, etc. Il terminait son ouvrage sur les Kœnigsmark. Sa maison à Paris se remplissait d’amis : Cousin et Villemain furent parmi les familiers. Mais Mme Blaze de Bury ne fut jamais une maîtresse de maison casanière ; on ne pouvait la trouver chez elle à toute heure du jour, et souvent elle sacrifiait les rendez-vous accordés aux amis dans un élan affectueux, à d’autres rendez-vous politiques, qui l’attiraient au dehors, et l’intéressaient davantage. Son mari fut plus sédentaire ; d’ailleurs sa fille, qu’il adorait, le retenait chez lui, alors qu’Arthur Dudley courait les routes. C’est l’époque où Henri Blaze déjeunait avec Jules Janin et Berlioz « aux Petits Moulins rouges, 17, avenue d’Antin, aux Champs-Elysées. » Meyerbeer, qui habitait 2, rue Montaigne, venait les rejoindre.

Victor Cousin, comme les autres amis, subit l’influence entraînante de Mme Henri Blaze ; il écrivait à cette sirène : « Savez-vous, chère dame, que l’autre jour le charme de votre conversation m’a retenu jusqu’à oublier l’heure, et les prescriptions de M. Andral ? » Après un article publié dans la Revue en octobre 1857 : Une promenade philosophique en Allemagne, il adressa une longue lettre à Mme Blaze de Bury. Celle-ci, avisée, l’avait évidemment complimenté ; Cousin n’est plus alors l’ « étourdi de génie » dont parle Sainte-Beuve, c’est un vieux monsieur assez malade, qui craint de souffrir de la pierre ; le ton de ses lettres est bien bénisseur. Si Joseph Delorme a pu dire de lui jadis : « L’allure ordinaire de Cousin est celle d’un vainqueur : Veni, vidi, vici… Il monte continuellement au Capitole [36] ; » son allure maintenant est plutôt celle du « lion devenu vieux. »

« Je suis bien touché de la bonne impression qu’a faite sur vous le petit article de la Revue. Puisse-t-il faire la même impression sur d’autres âmes, de la même famille que la vôtre ! C’est bien sincèrement mon dernier, mon unique objet. C’est désormais d’améliorer un peu mon caractère, et à faire quelque bien moral à ma faiblesse, avant de paraître devant Dieu, ou plutôt afin de vivre et de mourir en harmonie avec le Dieu que je vois, et que je sens partout, et qui ne me manquera pas plus dans la mort, que dans la vie.

« Ce peu de lignes a fort irrité le parti athée, mais croyez-vous que le clergé ait senti le secours que j’apportais à la cause chrétienne ? Pas du tout, et à l’heure qu’il est, je n’en ai pas reçu le plus petit compliment, d’aucun de mes amis du parti catholique. Le bon archevêque lui-même m’a dit que cette distinction ne plairait point à Rome. Si vous êtes en correspondance avec M. le curé de Saint-Louis d’Antin, touchez-lui en un mot, je vous prie ; comme il est loin d’être ultramontain, j’espère qu’il me lira avec quelque indulgence… Pascal va enfin paraître, avec un autre volume où se trouvera l’article de la Revue fort amplifié. Ces deux volumes vous attendent et vous appellent, avec presque autant d’impatience que leur auteur [37]. »

On retrouve ici le vieux Cousin si laborieux, dont on a dit qu’il « n’avait pas perdu une heure de sa vie [38]. » Toujours souffreteux, souvent malade, d’ailleurs âgé de soixante-cinq ans alors, ce vieux philosophe n’a garde d’oublier sa « belle voisine » si influente, si dévouée. Mais souvent sa santé l’arrête au moment où il va diner chez elle. « Hélas ! Madame, impossible. » Il a pris froid, ou il a la fièvre, pour « avoir été quelques minutes » à l’Académie. « Vous êtes la plus séduisante et la plus entraînante personne du monde, mais que pouvez-vous sur un cadavre ? »

A la mort de Louis-Philippe, Mme Blaze de Bury part pour l’Angleterre ; Cousin lui écrit : « Plusieurs de même s’en vont à Londres porter l’expression de notre douleur à la pauvre famille, et je n’oserais écrire encore à Mgr le duc d’Aumale. Mais j’ai bien envie de vous prier de me rendre un petit service, si cela ne vous incommode point. Pourriez-vous faire passer le volume ci-joint à M. Fraser d’Edinburgh ? Vous êtes tellement notre lien, que mon triste livre lui paraîtra moins rébarbatif. » C’est encore Pascal.

J’aime à m’imaginer le vieux Cousin se rendant chez Mme Blaze de Bury. Je le voudrais vêtu comme il l’était souvent, son grand corps maigre drapé dans une « longue redingote de bouracan bleu » ornée de « trois collets doublés de peluche rouge [39], » le chef couvert d’un chapeau gris, une canne à la main. Dans sa vieillesse, ses yeux si flamboyants naguère et terribles, étaient encore vifs et illuminaient un maigre visage que deux houppes de cheveux blancs encadraient. Monselet, le charmant et si fantaisiste Monselet, fait de Cousin un portrait d’un comique achevé lorsqu’il le montre dans son appartement où des araignées « du temps de la minorité de Louis XIV » se balancent, recevant un candidat à l’Académie. Se rappelle-t-on ce passage des Tréteaux ? Le candidat, timide, s’approche de Cousin : « M. Cousin… » Et le philosophe sursautant : « Qui est là ? Est-ce vous, d’Hocquincourt ? » L’autre se fait connaître : « Il y a deux fauteuils à l’Académie. » Cousin : « Vraiment ? il faut les donner à M. le Prince et à Turenne… »

Cousin est distrait, car il est épris d’une belle dame. Est-ce Mme de Longueville, dont il considère le portrait amoureusement ? « La voilà bien, en costume d’Hébé, une coupe à la main, gorge un peu bas placée, comme toutes les femmes de condition ; les yeux ni beaux, ni grands, mais d’un éclat pareil à celui des turquoises ; un nez camard à rendre fou d’amour. Ces marques de petite vérole semées çà et là, loin de diminuer le charme de sa personne, en relèvent, au contraire, l’éclat vainqueur, etc. [40]. »

Une lettre de 1865 qu’Henri Blaze écrit de Paris à sa femme, alors à Vienne, montre l’intérêt que Mme Blaze de Bury porte toujours au vieux philosophe. « Il sera bien que tu écrives à Cousin, pour lui faire savoir le bien que tu as dit de lui dans ton article. » (Mais Cousin ne devait pas ignorer ces choses…) Dans la même lettre, Henri Blaze souligne les avances faites par la Cour à Victor Cousin. Ces avances, Cousin les accepte : « Il est fort consulté aux Tuileries, où il se rend, sous prétexte de donner à l’Impératrice des directions pour l’éducation du Prince impérial. Depuis qu’on a donné son nom à une rue, il est tout rallié, et sans se laisser faire sénateur, aime qu’on le consulte. Il paraîtrait que le petit est d’un esprit épais, alourdi, et que sa mère, en l’accablant de travail, et en voulant lui tout faire apprendre à la fois, nuirait, dans les meilleures intentions du monde, à son développement. C’est contre ce mode d’éducation que M. Cousin s’est élevé, et c’est pourquoi il est bien en cour [41]. »

Au milieu de ses voyages, de ses études, de ses longs séjours à l’étranger, Mme Blaze de Bury qui adorait, notons-le, passionnément son mari, blessait d’autres cœurs au passage. Le triste Villemain fut parmi les victimes. Ses lettres sont celles d’un ami dévoué et… désolé ; j’imagine que la cour qu’il fit à la baronne Rose, dut amuser la belle dame, et qu’elle fut, avec lui, coquette ; quelle femme dans sa situation ne l’eût été ?

Il est certain que Villemain, tout laid que la nature l’a fait, espère fléchir cette Diane et se multiplie. Mais elle !… Bast ! elle s’en soucie peu… Oui, elle est heureuse de compter cet académicien célèbre parmi « ses victimes ; » mais y pense-t-elle en dehors de son salon ? Guère, — et Villemain gémit. Compte-t-il aller trouver chez elle Mme Blaze de Bury ? il s’en réjouit ; malgré mille graves occupations, — il est à cette heure secrétaire perpétuel de l’Académie [42], et s’occupe avec conscience de ses cours, de ses rapports, etc. — malgré tout cela, dis-je, au jour promis, il s’élance. Mais la maison est vide. La volage s’est enfuie sans crier gare, à Vienne ou à Londres, chez Lady Dufferin, Normanby, ou Westmoreland ; on invite la jeune femme aux chasses, le fils du duc de Wellington lui prête ses meilleurs chevaux ; après cela, elle rendra visite aux Apponyi ; ou dans le Loir-et-Cher, à la comtesse de Grouvello ; et voilà notre académicien assombri. Un autre jour, il forme encore l’aimable projet de l’aller voir : « mais vous serez sortie pour quelque promenade à cheval, quelque belle visite à Mme Parnell. Plaignez-moi, je suis triste en voyant la vanité des plus belles apparences. » Un autre billet, — il y en a une liasse, — est daté du 24 février et débute ainsi :

« My soft and white lady, my dearest friend [43]… »

Un autre le 14 juillet :

« My dear and forgetful lady,

« I beg your mercy because I am a poor sick man, not only with a broken heart, but with a sore throat. I am a speechless guest, » etc. et il signe :

« Your dutiful servant, and neglected friend [44].

« VILLEMAIN. »

Il se mêle à ces lettres, comme à beaucoup de celles qui sont adressées à cette femme, à la fois coquette et ambitieuse, des allusions à de graves travaux, et d’autres allusions, plus aimables : « Voici votre Grand Cyrus, l’honneur de l’avoir fait ne me consolerait pas de bien des choses. Je suis triste plus que je ne puis dire. Ce départ est demain, et sans terme. Comme je vais regretter tout ce que vous oublierez !… Je suis entre la grippe et le spleen, maladie qui est le contraire de l’oubli et de l’indifférence. »

Ces billets ne sont-ils pas fort mélancoliques ? et comme ils devaient ennuyer, mais flatter aussi, la belle personne qui les lisait ! Elle les garda cependant. A-t-on refusé à Villemain la porte de son amie ? il lui écrit dès son retour, d’un ton assez renfrogné : « On m’a dit que vous travailliez. You are in high spirits, because you not have an heartfelt sorrow. » (Il en oublie sa grammaire) [45]. Une lettre commence ainsi : « Mille pardons, mais je n’ai pas le bulletin des lois, » et finit par : « Yours for ever. »

Un jour Mme Blaze de Bury a demandé à Villemain quelque renseignement ; il s’empresse de lui écrire une note, qu’il lui envoie, accompagnée de ce billet :

« My dear white and unseen lady,

« I beg your mercy because I love you, and I send you a token of my faithful service [46]. Voici une note sur M. B. j’aurais quelques détails à y ajouter, quelques traits de cet homme d’esprit sans caractère, mais la brièveté dont vous avez besoin, exclut cela peut-être [47]. »

Il faut bien convenir que le leitmotiv de Villemain, quand il s’adresse à sa correspondante, est la plainte. Beaucoup de ses lettres les plus longues, sont adressées à la voyageuse au château du Plessis, ou au château de Brissac, d’autres lui courent après à travers l’Europe :

« My dear lady,

« Je me sentais tristement bien oublié, et je ne me trompais pas, malgré votre souvenir littéraire. Où sont vos promesses de revenir le 10 octobre ? Vous ne songez plus qu’à prolonger votre absence tout le mois, et à calculer votre retour, pour n’être pas seule un moment. Ce retour au Plessis n’a pas d’autre motif. Sauf peut-être aussi la passion des courses à cheval.

«… Je désire que votre esprit charmant se distraie, et s’amuse autant qu’il en a besoin pour vivre… Vous ne négligez que les humbles et anciens amis : c’est à eux, non de se consoler, mais de se taire. »

Pourtant il ne se tait pas.

Pendant que Villemain marivaude ainsi, il prépare la suite d’un travail sur les Pères de l’Église. Il y a loin de la belle baronne Rose aux Pères de l’Église. Mais l’étude est le repos du philosophent la consolation du sage : deus nobis haec otia fecit. Assez fidèle à la Revue, Villemain, pendant cette année 1856, lui donne son article en février, sur : les Chrétiens d’Orient ; il en publie un second en septembre : L’opinion de quelques publicistes modernes sur l’Angleterre, mais il en avait promis un autre en mars aux Blaze de Bury pour la Revue, et c’est au Correspondant qu’il l’apporte ! F. Buloz lui en veut terriblement, et surtout il lui en veut de l’avoir leurré, il ne le lui pardonnera pas de sitôt. Aussi traite-t-il assez vivement son auteur. Cet article de Villemain sur Astérius évêque d’Amasée est moins précieux au point de vue documentaire, qu’au point de vue de la forme que l’écrivain lui donne : la description des paysages y est charmante, et Villemain, puriste, s’y plait.

La Note de la Direction qui accompagnait le travail du transfuge, dut exaspérer F. Buloz. Elle se termine ainsi… « Nos lecteurs nous sauront gré d’avoir accueilli avec empressement cette bonne fortune, et les collaborateurs habituels du Correspondant s’honoreront du voisinage d’une si haute renommée littéraire. »

Voici la lettre de François Buloz :


26 mars 1856.

« Apprendrez-vous enfin, mon cher Henri, à connaître certains hommes pour ce qu’ils sont ? Voyez le Correspondant du 25, et vous jugerez si Villemain vous a trompés l’un et l’autre, aussi bien que nous.

Après de tels mensonges, après un manque de foi pareil, nous avons bien le droit d’apprécier à sa mesure l’homme qui se respecte si peu, qui manque à sa parole, sans même l’audace de ces sortes de gens. Qu’il aille donc avec la tourbe des cagots, il

[48] est digne d’être au milieu d’eux, après les avoir décriés. Mais j’espère que vous et votre femme, n’aurez pas la même indulgence. En tout cas, je vous demande instamment de faire connaître à Villemain l’opinion que j’ai le droit d’avoir sur son compte. Je n’ai qu’un regret, c’est que ma lettre n’ait pas été remise sur le champ au personnage.

« Je garde copie de celle-ci, voilà pourquoi je la fais transcrire par G. [49] »

« Tout à vous,

« F. BULOZ. »

« C’est en vain que Villemain a voulu, avec sa finasserie ordinaire, tirer parti de ma lettre remise samedi seulement ; je sais que, dès le milieu de la semaine passée, il avait corrigé déjà deux épreuves de l’article qu’il vous avait promis solennellement, et qui, par conséquent, ne lui appartenait plus. »

Je ne pense pas que Mme Blaze de Bury ait tenu longtemps rigueur à Villemain ; le 30 juillet 1857, il lui écrivait au château de Brissac ; il gémissait toujours :

« Vous oubliez même les missions que vous donnez, on ne peut seulement vous rendre compte de vos ordres, jugez ce qu’il est permis d’espérer de vos promesses. C’est à faire trembler.

« Agréez cependant mille remerciements bien dévoués de ce qu’il y a de si gracieux dans votre lettre. J’espère que votre santé [50]et votre esprit vont se trouver au mieux de cette belle retraite, que vous vous reposerez, que vous travaillerez, que vous rendrez votre fille aussi spirituelle que vous, et que vous regretterez le mal que vous avez fait. Je n’espère pas que votre repentir aille assez loin pour consoler celui de vos amis qui trouve que vous ménagez beaucoup plus l’amour-propre que l’affection, mais il n’importe, comme on ne peut ni vous oublier quand on vous a connue, ni borner son ambition à obtenir votre estime littéraire, laissez-moi nie dire votre bien dévoué admirateur et ami.

« Yours for ever.

Ce 30 juillet [51].

« Lady Holland m’a écrit une lettre où elle me reproche de n’être pas venu la voir à Londres. Feriez-vous cela ? »
* * *

Henri Blaze de Bury et sa femme, séparés, s’écrivaient chaque jour. Le plus souvent Blaze de Bury est à Paris, et c’est là belle Rose qui voyage ; ses lettres sont datées de Vienne, de Londres, d’Ecosse, — elle tient son mari au courant de ses démarches, — car ses absences, à partir de 1858-59 environ, ont un but politique. Elle conçoit un projet très vaste, il faut en convenir : celui du relèvement économique de l’Autriche ; comme on le voit, la baronne Blaze de Bury concevait grandement les choses. A ce projet elle travailla énergiquement avec un groupe de diplomates et de financiers ; il devait aboutir d’abord à une entente commerciale entre l’Angleterre et l’Autriche ; la baronne eût voulu y intéresser la France, mais celle-ci, acquise aux projets de Cavour, lui échappa. Cependant une banque anglo-autrichienne fut fondée en effet, grâce à l’activité et à la volonté de cette femme étonnante, qui se servit, pour arriver à ses fins, de ses relations fort étendues en Autriche d’une part, et d’autre part, de sa nationalité et parenté anglaises.

La banque de Mme Blaze de Bury, composée d’éléments catholiques, devait faire face aux éléments israélites trop puissants, à son gré, en Autriche, et surtout à Vienne. Elle apporta à l’Autriche des souscriptions anglaises, vit l’empereur François-Joseph, lui dénonça le péril menaçant, disait-elle, tenta de le pousser vers une Autriche libérale… Sur ce terrain-ci, on le sait, elle ne fut pas suivie. François-Joseph ne s’intéressa pas au libéralisme de Mme Blaze de Bury ; pourtant un emprunt fut souscrit, des émissions faites pour la construction de nouvelles lignes de chemin de fer, puis l’Empereur se désintéressa de la question, puis vint Sadowa ; Mme Blaze de Bury, que ces intrigues passionnaient, portait, ainsi que ses alliés, une bague sur laquelle étaient gravés trois A, ce qui signifiait : Alliance Anglaise-Autrichienne.

Pendant ce temps, Blaze de Bury est au logis. Il travaille pour la Revue, et envoie à la voyageuse les nouvelles de Paris, les derniers « potins » des Tuileries, etc. les lettres s’échangent quotidiennes.

Dans une lettre de 1862, Blaze signale l’apparition des Misérables :

« … A propos de littérature, on a mis hier en vente les Misérables, de Victor Hugo, et ce livre est, en ce moment, le bruit de la ville. Il faut voir aussi les réclames dont on infeste depuis un mois, à son sujet, tous les journaux de l’Europe. Mme Hugo et ses fils sont ici, passant leur vie à rédiger des annonces, et à voir des journalistes. Cette plaisanterie va même si loin que l’éditeur de l’ouvrage, M. Pagnerre, rencontrant au foyer du Vaudeville un de ses amis, lui disait quelques jours avant la mise en vente : « En vérité, je ne sais plus quand nous paraîtrons, les imprimeurs ne nous rendant pas les épreuves. Impossible d’obtenir rien des ouvriers : tous ces gaillards se sont mis à lire en imprimant, et ce diable de livre les émeut tellement, qu’ils en pleurent toute la journée, et que les larmes leur ôtent la vue ! » Est-ce beau cela ? Les imprimeurs chômant pour cause de sensiblerie, et tout cela à cause des infortunes de Fantine, ou de Jean Valjean ! Le livre a été payé trois cent mille francs par une compagnie, mais ce n’est pas tout, comme on a voulu faire dire en manière de réclame, que des traductions paraissaient le même jour dans toutes les langues de l’Europe, il a fallu payer ces traductions de ses propres deniers : traductions anglaise, allemande, suédoise, danoise, russe, que sais-je ! Autant de frais immenses ajoutés aux trois cent mille francs et puis, il y aura dix volumes, c’est-à-dire cinq publications [52]. »

Voici une autre lettre de Henri Blaze écrite, je pense, vers 1864, et concernant Alexandre Dumas père. Plus tard, en 1880, sur le désir d’Alexandre Dumas fils, et avec ses notes, Henri Blaze entreprit un livre sur l’auteur des Mousquetaires, qui est conçu avec admiration et respect ; on y sent l’influence filiale de l’ami d’Henri Blaze, qui veille à l’exécution de cet ouvrage, et en fournit les principaux éléments. Mais dans la lettre que l’on va lire, il n’est question ni d’admiration, ni de respect, et le critique, dont la plume est acérée, ne se contraint en rien lorsqu’il écrit à sa femme ; il dessine, pour le plaisir de celle-ci, un Dumas père assez burlesque, et tout à fait amusant.

« Alexandre Dumas a quitté hier Paris subitement, et l’histoire de ce départ atteint des proportions si pyramidales, qu’il faut que l’univers entier en soit informé.

« L’auteur de Monte-Cristo était donc à Paris depuis un mois environ, pour affaires de littérature. Mais ce n’était guère là qu’un prétexte, car il s’agissait bien plutôt pour lui d’échapper aux nouveaux créanciers qu’il s’est fait pendant cinq années de séjour à Naples, où il exerce comme vous savez toutes les industries, depuis celle de débitant de journaux révolutionnaires, jusqu’à celle de marchand de comestibles et de restaurateur ; or, comme un de ses meilleurs amis me le disait hier, Dumas n’a pas l’habitude de séjourner impunément dans un pays quelconque sans y faire de dettes… Dumas vivait donc depuis un mois dans la capitale de ses triomphes littéraires, et de la majorité de ses créanciers, lorsqu’il y a trois jours, l’inspiration lui vient de fuir, toute affaire cessante. A cette résolution soudaine, ses intimes opposent la nécessité de rester au moins vingt-quatre heures de plus, pour régler certains intérêts en souffrance. « Non, leur répond alors Dumas, il faut que j’aille à Turin sans un quart d’heure de retard, car je pressens que mon ami Garibaldi va faire des sottises. Si je n’y vais pas, il est capable de s’en retourner à Caprera, et de cette année encore, nous ne prendrons pas Venise ! (sic ! ) » L’ami qui me rapportait ces paroles, vraiment olympiennes, les a entendues de ses oreilles, et pour peu que vous connaissiez ce colosse de hâblerie et de vantardise, c’est à peine si elles vous étonneront. »

Chaque événement politique ou autre, de nature à intéresser la voyageuse, est noté par son mari dans ses lettres. Voici Gaëtana ; la pièce d’About eut à l’Odéon la chute retentissante que l’on sait. On a vu que George Sand compara le succès de Villemer au désastre de Gaëtana (le sort des deux pièces d’ailleurs fut certainement dû à des raisons politiques). Or, au lendemain de la chute de la pièce d’Edmond About, le savant M. Babinet, de l’Institut, rédacteur à la Revue, habitué du whist hebdomadaire rue Saint-Benoît, dînait chez le prince Napoléon ; Edmond About, présent aussi, causait dans un groupe ; M. Babinet s’entretenait avec le Prince de son récent voyage en Amérique, et lui parlait du Niagara : « Nous avons vu là, Monseigneur, la plus belle chute du monde après Gaëtana. »

On sait combien Henri Blaze et sa femme furent opposés à l’Empire, mais les lettres du mari à la femme, si elles contiennent quelques critiques, et quelques traits à l’adresse du gouvernement de Napoléon III, sont, en somme, assez discrètes pour ne pas éveiller l’attention de la censure postale, constamment en éveil ; de 1860 à 1865, le thème de ses lettres consiste surtout en nouvelles politiques ou de cour ; il est souvent question aussi de la Jeunesse de Goethe, opéra qu’Henri Blaze écrivit en collaboration avec Meyerbeer, à la demande de celui-ci : terminé avant la mort du musicien, il ne fut jamais joué, et est actuellement encore inédit à Berlin.

Henri Blaze se complaît à envoyer à sa femme toutes les impressions défavorables au gouvernement… « Il devait y avoir pour le mardi gras une manifestation révolutionnaire. Tout le quartier latin était convoqué par des meneurs que l’on a mis sous clef, et une affiche avait été placardée sur les murs des écoles, ainsi conçue : On demande des ouvriers, pour balayer une cour et deux chambres. » Les collèges qui devaient sortir sont consignés, ainsi que l’école de Saint-Cyr ; quant à l’école Polytechnique, le général qui la commande rassemble le matin tous les jeunes gens, et leur dit qu’il prend sur lui de les laisser sortir, mais que ceux d’entre eux qui seraient rencontrés dans des groupes, seraient irrévocablement expulsés.

« L’adresse du Sénat s’est terminée, mais non sans avoir provoqué dans l’intérieur de la famille impériale, des irritations plus graves peut-être que celles du dehors. Ainsi à l’un de ces petits dîners des Tuileries auxquels n’assistent que la famille et le service, comme le prince Napoléon tardait à venir, l’Impératrice, se levant tout à coup, dit tout haut : « Eh bien ! on dînera sans lui ; d’ailleurs il fera tout aussi bien de ne pas venir, car je lui réservais un compliment qui ne lui aurait pas été agréable. » On dîna donc, le Prince ne vint pas. Après le dîner, comme on était tout à fait entre soi, Galliffet dit au Prince Murat : « Ah ! çà, mais il se passe ici d’étranges choses, vous avez entendu tout à l’heure la sortie de Sa Majesté, et voici maintenant ce dont j’ai été témoin aujourd’hui.

« Le colonel Franconnière, aide de camp du Prince, était venu nous voir dans notre salle ; je lui ai dit, à propos du dernier discours du prince Napoléon : « Savez-vous qu’il est singulier, notre Prince, et qu’il apporte à la tribune du Sénat de drôles d’idées à propos de l’hérédité ? » (Ceci est une allusion à un passage du discours, dans lequel le Prince avait soutenu que l’Empereur ne régnait que par le suffrage universel, et que désormais il n’y aurait en France d’autres droits dynastiques que ceux-là). « Mais, répondit Franconnière, ce sont là les idées du Prince, et je crois aussi, de l’Empereur. » Et Murat, qui avait écouté Galliffet, alla droit à l’Impératrice et lui raconta l’histoire. L’Impératrice alors, de prendre l’Empereur à partie dans une croisée, et de lui débiter son chapelet ; vainement l’Empereur essayait de la calmer, car tout d’un coup, perdant son sang-froid, elle s’écria : « Oui, Sire ! cet homme est le fléau de votre race, il vous perdra, mais je vous déclare que si vous mourez avant moi, on me trouvera entre lui et votre fils ! » Et à ces mots, elle quitta la place ; on la chercha dans ses appartements, elle n’y était pas, chez l’Empereur non plus : elle s’était réfugiée chez le Prince Impérial, qu’elle tenait embrassé quand on la retrouva.

« L’Empereur, qui était sorti du salon, s’approcha alors de Galliffet, et, sans s’émouvoir autrement : « M. de Galliffet, lui dit-il, quand vous aurez quelque chose d’important à dire ici, adressez-vous à moi, et non à l’Impératrice, dont le bon cœur se laisse trop facilement entraîner. »

« Voilà bien des nouvelles, ma chère adorée ; j’ajoute que la Reine de Saba est un four, et qu’on dit de tous côtés que la musique de X… ruisselle de mélodies à côté de celle-là. »

Henri Blaze de Bury, ami de Meyerbeer, et son collaborateur pour la Jeunesse de Goethe, critique musical à la Revue, ne pouvait manquer de s’intéresser au sort de l’Africaine. Meyerbeer était mort depuis peu [53]. Cet opéra fut représenté en avril 1865. Quelque temps avant la première, le critique écrit à sa fille, Yetta : « L’Africaine [54]se répète, et sera donnée en mars. On dit que c’est splendide, les premiers actes surtout. » Sa chronique du 15 mai est consacrée tout entière à l’opéra de Meyerbeer, et il semble, d’après cette chronique, que la musique de cet opéra souleva en son temps bien des polémiques, paraissant aussi révolutionnaire sans doute, que le parut, quelque temps après, la musique de Wagner. Mais Henri Blaze défend énergiquement le musicien mort, et sa chronique est curieuse. Que reprochait-on à Meyerbeer en 1865 ? d’être bruyant et obscur ; et Blaze répond : « Vous ne comprenez pas, c’est possible ; en ce cas, ouvrez vos oreilles, ouvrez surtout vos intelligences, et apprenez à comprendre… Ce serait en effet trop magnifique d’entrer ainsi de plain-pied dans tous les sanctuaires de la pensée… C’est le temps, ne l’oublions pas, qui fait le chef-d’œuvre. Il faut qu’à leur esprit, se mêle l’esprit d’une génération qui, les fréquentant, les expliquant, s’imprègne de leur vie, et leur communique la sienne propre. On s’étonnera sans doute dans quinze ans, que la partition de l’Africaine ait pu paraître obscure à bien des critiques… Au reste plus l’œuvre est magistrale, moins elle échappe à cette destinée… La science du rythme et des combinaisons enharmoniques, Spohr et Mendelssohn l’ont eue à l’égal de Meyerbeer ; l’instinct suprême des sonorités de l’orchestre, assure à l’auteur de Tannhäuser son meilleur titre à la renommée… » Il terminait ainsi : « Si c’est la décadence, les musiciens de l’avenir réagiront contre ce prétendu vacarme symphonique, en revenant à la musette des aïeux, et je souhaite à leur auditoire bien du plaisir. Si c’est au contraire le progrès, comme j’aime à le croire, il est permis de se faire dès aujourd’hui une assez belle idée des générations qui nous succéderont, car ce ne seront point assurément des hommes ordinaires, mais de fiers titans ceux qui, ayant pris comme point de départ en musique soit la neuvième symphonie de Beethoven, soit la partition de l’Africaine, trouveront moyen de mettre entre ce point de départ et le but, l’espace parcouru par Beethoven et Meyerbeer dans leur carrière [55]. »

Cet article, Henri Blaze de Bury le signa Lagenevais comme il faisait quelquefois et il écrivit à sa femme peu de temps après : « Ce travail sur l’Africaine, tout signé qu’il soit de Lagenevais, a remué tout Paris. Tu rirais bien si tu savais quelle origine on prête à ce pseudonyme ! On raconte que ce nom cache une insolence à l’endroit de tous les griffonnements, et que ce Lagenevais signifie tout simplement « là je ne vais, » c’est-à-dire : « Allez-y vous autres, tas de pleutres et d’imbéciles, mais moi je me trouve trop grand seigneur pour me mêler à la cohue, et je signe : Là je ne vais ! » Du diable si j’avais pensé à cette interprétation, mais puisque d’autres l’ont trouvée, je l’estime fort drôle, et m’en amuse [56]. »

Cette année 1865, on l’a vu, Mme Blaze de Bury la passa encore en partie à Vienne ; tous les salons lui étaient ouverts, et à côté de sa vie de plénipotentiaire et d’écrivain, elle menait une fort agréable vie mondaine. Cependant elle s’attristait souvent de sentir loin d’elle tous ceux qu’elle aimait. L’année suivante, à Vienne encore, elle assista chez les Schwarzenberg à une soirée. Elle vit jouer des charades. L’un des mots choisis par Mme de Mensdorff fut : Revue des Deux Mondes. Ceci l’amusa, et elle décrivit minutieusement chaque tableau à son mari. « Raconte cela à Buloz et aussi à Forcade. »

Le premier tableau représentait une Revue de dames habillées en soldats. Le deuxième, une partie de dés. Du troisième, elle ne se souvient pas. Le quatrième tableau, c’est une leçon de géographie. Enfin voici comment est résumée la charade :

« Mme Mensdorff et la Princesse Furstemberg, causent ensemble à la campagne. Un visiteur leur apporte un livre, l’une de ces dames le prend, et lit les nouvelles qu’il contient, les nouvelles politiques bien entendu. Elle lit un passage très fort sur Bismarck. On l’interrompt : « Quel est ce livre ? » et la réponse : « Quoi ! Vous ne savez pas que c’est la Revue des Deux Mondes ? — Applaudissements frénétiques. — Sensation prolongée. — Rideau. »

Cette petite attention aimable à l’adresse de la Revue, divertit Mme Blaze de Bury ; elle y prit aussi sa part.


MARIE-LOUISE PAILLERON.


  1. Voyez la Revue des 1er février, 1er mars, 15 avril.
  2. Le fait m’a été affirmé par M-« Fernande Blaze de Bury ; d’ailleurs, l’hôtel de Montmorin était voisin.
  3. Henri Blaze naquit en 1813.
  4. Les Salons de Vienne et de Berlin. Michel Lévy, 1861.
  5. Les Salons de Vienne et de Berlin.
  6. Les Salons de Vienne et de Berlin.
  7. F. Sarcey, La République française, 11 avril 1888.
  8. Blaze de Bury habita quelques années, 9, rue de la Chaise, de 1860 à 67 environ.
  9. Voici le passage que Blaze qualifie de « rapsodie enfantine de Musset » dans son article sur le Poète Arvers (Revue des Deux Mondes, 1er février 1883).
    LE FOL.

    La première heure est triste, égayons la dernière.

    LE ROI.

    Bien dit ! mon page, amène ici la belle Ferronnière.
    Et du page qui court, une torche à la main,
    Le mantel d’or pourtant flotte sur le chemin,
    Car il sait avertir la belle Ferronnière,
    Mais dans sa chambre où dort la lampe funéraire
    L’avocat à l’œil dur est en habits de deuil ;
    Il se penche pour voir sa femme en son cercueil
    Et dit : Le duc d’Etampes eut pour lui la Bretagne.
    Bien ! Au lieu du remords, le mépris l’accompagne ;
    Chateaubriant eut peur et n’ouvrit qu’un tombeau,
    Sa vengeance boiteuse oublia le plus beau.
    Mais certes, qui verrait cette femme en sa couche
    Avec ce maigre corps, ces longs bras, cette bouche
    Qui n’a plus rien d’humain, pas même la pâleur,
    Qui verrait ce cadavre et se souvient de l’ange,
    Celui-là frémirait sachant comme on se venge.


    La facture de ces vers, Derniers instants de François Ier, rappelle celle du Roi s’amuse, mais la pièce de Musset est de 1831. « Tout le monde se disputait alors François Ier, dit Blaze, autant que Charles IX, la Saint-Barthélémy, les lévriers et les fols : ces sujets appartiennent au romantisme. »

  10. Henri Blaze de Bury, Mes Souvenirs (Revue Internationale, 1888, t. 17, page 335.)
  11. 1847.
  12. Inédite.
  13. Elle signait Arthur Dudley dans les deux revues.
  14. Ministre de l’Intérieur du royaume.
  15. 24 avril 1855, inédite, Mme F. Buloz à Mme Rosalie Combe. Cette lettre de Mme F. Buloz, écrite au moment des préparatifs de l’Exposition, est assez curieuse. » On inaugurera le 1er, et le lendemain on fermera les portes jusqu’au 1er juin. Il y a déjà beaucoup d’étrangers ici, qui auront un cruel pied de nez. Je voudrais, au reste, que cette exposition fût loin. Nous ne pourrons bientôt plus vivre ici, les denrées sont hors de prix, nous payons notre viande, par faveur spéciale, 0,80 centimes ; et on nous promet de la mettre un de ces jours à 0,85. Un pot-au-feu me coûte actuellement 4 francs. Le titre de vieilles pommes de terre coûte 0,60 centimes, le beurre 1 fr. 80. Enfin, c’est odieux, et nous ne sommes pas même au commencement. »
  16. Ministre d’État.
  17. Les mots soulignés le sont par Mme Blaze de Bury.
  18. Le comte de Chambord.
  19. Henri Blaze écrivit en effet cette brochure.
  20. Inédite.
  21. 26 mai 1843, inédite.
  22. Guizot.
  23. 8 avril 1843, inédite.
  24. H. Blaze de Bury, Les Salons de Vienne et de Berlin, p. 110.
  25. Custine.
  26. Coulomb, par Nogent-le-Roi (Eure-et-Loir), 9 septembre 1848 (inédite).
  27. Custine.
  28. A. de Saint-Priest : Le Partage de la Pologne, Revue des Deux Mondes, 1er et 15 octobre 1849.
  29. Belgiojoso.
  30. Brougham ?
  31. Inédite.
  32. H. Blaze de Bury, Mes Souvenirs de la Revue des Deux Mondes, déjà cités.
  33. 29 juin 1846. Inédite. Saint-Priest fut nommé de l’Académie le 18 janvier 1849, en remplacement de M. Vatout.
  34. 18 juillet 1844. Inédite.
  35. 1845. Inédite.
  36. Sainte-Beuve, Cahiers.
  37. Inédite ; timbre de la poste, 22 novembre 1857. Pascal parut, Mme Blaze de Bury, obtint pour son vieil ami un rendez-vous avec le curé de Saint-Louis d’Antin mais Cousin ne put s’y rendre.
  38. Jules Simon, Victor Cousin.
  39. Jules Simon, Victor Cousin.
  40. Monselet : Les Trétaux, 1859. L’Académie, p. 7.
  41. Juin 1865. Inédite.
  42. Il fut membre et vice-président de l’Instruction publique, Pair de France.
  43. Ma douce et blanche dame, ma plus chère amie.
  44. Ma chère et oublieuse dame, j’implore votre pitié, parce que je suis un pauvre homme souffrant, non seulement d’un cœur brisé, mais de mal de gorge, Je suis un invité aphone. — Votre dévoué serviteur et ami bien négligé.
  45. Vous êtes de belle humeur parce que vous n’avez pas de chagrin de cœur.
  46. Ma chère blanche et invisible dame. J’implore votre grâce parce que je vous aime, et je vous envoie un gage de mon fidèle dévouement.
  47. Sans date. Inédite.
  48. Inédite. 9 octobre, sans autre date.
  49. Gerdès.
  50. Mme Blaze de Bury venait d’être très souffrante.
  51. Inédite.
  52. Inédite.
  53. Meyerbeer mourut en 1864.
  54. Tout le monde ignore que l’idée première de l’Africaine appartient à Castil-Blaze. Il avait intitulé sa pièce : l’Arbre de Mort. Scribe en eut vent, et fit la pièce avec Meyerbeer (H. Blaze, Mes Souvenirs).
  55. Revue des Deux Mondes, 15 mai 1865.
  56. Inédite.