100%.png

François le champi (illustré, Hetzel 1852)/Chapitre 07

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
François le champiJ. HetzelŒuvres illustrées de George Sand, volume 1 (p. 14-15).
◄  VI.
VIII.  ►

VII.

M. Blanchet ne regardait plus trop à la dépense qui se faisait chez lui, parce qu’il avait réglé le compte de l’argent qu’il donnait chaque mois à sa femme pour l’entretien de la maison, et que c’était aussi peu que possible. Madeleine pouvait, sans le fâcher, se priver de ses propres aises, et donner à ceux qu’elle savait malheureux autour d’elle, un jour un peu de bois, un autre jour une partie de son repas, et un autre jour encore quelques légumes, du linge, des œufs, que sais-je ? Elle venait à bout d’assister son prochain, et quand les moyens lui manquaient, elle faisait de ses mains l’ouvrage des pauvres gens, et empêchait que la maladie ou la fatigue ne les fît mourir. Elle avait tant d’économie, elle raccommodait si soigneusement ses hardes, qu’on eût dit qu’elle vivait bien ; et pourtant, comme elle voulait que son monde ne souffrît pas de sa charité, elle s’accoutumait à ne manger presque rien, à ne jamais se reposer, et à dormir le moins possible. Le champi voyait tout cela, et le trouvait tout simple ; car, par son naturel aussi bien que par l’éducation qu’il recevait de Madeleine, il se sentait porté au même goût et au même devoir. Seulement quelquefois il s’inquiétait de la fatigue que se donnait la meunière, et se reprochait de trop dormir et de trop manger. Il aurait voulu pouvoir passer la nuit à coudre et à filer à sa place, et quand elle voulait lui payer son gage qui était monté à peu près à vingt écus, il se fâchait et l’obligeait de le garder en cachette du meunier.

— Si ma mère Zabelle n’était pas morte, disait-il, cet argent-là aurait été pour elle. Qu’est-ce que vous voulez que je fasse avec de l’argent ? Je n’en ai pas besoin, puisque vous prenez soin de mes hardes et que vous me fournissez les sabots. Gardez-le donc pour de plus malheureux que moi. Vous travaillez déjà tant pour le pauvre monde ! Eh bien, si vous me donnez de l’argent, il faudra donc que vous travailliez encore plus, et si vous veniez à tomber malade et à mourir comme ma pauvre Zabelle, je demande un peu à quoi me servirait d’avoir de l’argent dans mon coffre ? ça vous ferait-il revenir, et ça m’empêcherait-il de me jeter dans la rivière ?

— Tu n’y songes pas, mon enfant, lui dit Madeleine, un jour qu’il revenait à cette idée-là, comme il lui arrivait de temps en temps : se donner la mort n’est pas d’un chrétien, et si je mourais, ton devoir serait de me survivre pour consoler et soutenir mon Jeannie. Est-ce que tu ne le ferais pas, voyons ?

— Oui, tant que Jeannie serait enfant et aurait besoin de mon amitié. Mais après !… Ne parlons pas de ça, madame Blanchet. Je ne peux pas être bon chrétien sur cet article-là. Ne vous fatiguez pas tant, ne mourez pas, si vous voulez que je vive sur la terre.

— Sois donc tranquille, je n’ai pas envie de mourir. Je me porte bien. Je suis faite au travail, et même je suis plus forte à présent que je ne l’étais dans ma jeunesse.

— Dans votre jeunesse ! dit François étonné ; vous n’êtes donc pas jeune ?

Et il avait peur qu’elle ne fût en âge de mourir.

— Je crois que je n’ai pas eu le temps de l’être, répondit Madeleine en riant comme une personne qui fait contre mauvaise fortune bon cœur ; et à présent j’ai vingt-cinq ans, ce qui commence à compter pour une femme de mon étoffe ; car je ne suis pas née solide comme toi, petit, et j’ai eu des peines qui m’ont avancée plus que l’âge.

— Des peines ! oui, mon Dieu ! Dans le temps que M. Blanchet vous parlait si durement, je m’en suis bien aperçu. Ah ! que le bon Dieu me le pardonne ! je ne suis pourtant pas méchant ; mais un jour qu’il avait levé la main sur vous, comme s’il voulait vous frapper… Ah ! il a bien fait de s’en priver, car j’avais empoigné un fléau, — personne n’y avait fait attention, — et j’allais tomber dessus… Mais il y a déjà longtemps de ça, madame Blanchet, car je me souviens que je n’étais pas si grand que lui de toute la tête, et à présent je vois le dessus de ses cheveux. Et à cette heure, madame Blanchet, il ne vous dit quasiment plus rien, vous n’êtes plus malheureuse ?

— Je ne le suis plus ! tu crois ? dit Madeleine un peu vivement, en songeant qu’elle n’avait jamais eu d’amour dans son mariage. Mais elle se reprit, car cela ne regardait pas le champi, et elle ne devait pas faire entendre ces idées-là à un enfant. À cette heure, dit-elle, tu as raison, je ne suis plus malheureuse ; je vis comme je l’entends. Mon mari est beaucoup plus honnête avec moi ; mon fils profite bien, et je n’ai à me plaindre d’aucune chose.

— Et moi, vous ne me faites pas entrer en ligne de compte ? moi… je…

— Eh bien ! toi aussi tu profites bien, et ça me donne du contentement.

— Mais je vous en donne peut-être encore autrement ?

— Oui, tu te conduis bien, tu as bonne idée en toutes choses, et je suis contente de toi.

— Oh ! si vous n’étiez pas contente de moi, quel mauvais drôle, quel rien du tout je serais, après la manière dont vous m’avez traité ! Mais il y a encore autre chose qui devrait vous rendre heureuse, si vous pensiez comme moi.

— Eh bien, dis-le, car je ne sais pas quelle finesse tu arranges pour me surprendre.

— Il n’y a pas de finesse, madame Blanchet, je n’ai qu’à regarder en moi, et j’y vois une chose ; c’est que, quand même je souffrirais la faim, la soif, le chaud et le froid, et que par-dessus le marché je serais battu à mort tous les jours, et qu’ensuite je n’eusse pour me reposer qu’un fagot d’épines ou un tas de pierres, eh bien !… comprenez-vous ?

— Je crois que oui, mon François ; tu ne te trouverais pas malheureux de tout ce mal-là, pourvu que ton cœur fût eu paix avec le bon Dieu ?

— Il y a ça d’abord, et ça va sans dire. Mais moi je voulais dire autre chose.

— Je n’y suis point, et je vois que tu es devenu plus malin que moi.

— Non, je ne suis pas malin. Je dis que je souffrirais toutes les peines que peut avoir une homme vivant vie mortelle, et que je serais encore content en pensant que Madeleine Blanchet a de l’amitié pour moi. Et c’est pour ça que je disais tout à l’heure que si vous pensiez de même, vous diriez : François m’aime tant que je suis contente d’être au monde.

— Tiens ! tu as raison, mon pauvre cher enfant, répondit Madeleine, et les choses que tu me dis me donnent des fois comme une envie de pleurer. Oui, de vrai, ton amitié pour moi est un des biens de ma vie, et le meilleur peut-être, après… non, je veux dire avec celui de mon Jeannie. Comme tu es plus avancé en âge, tu comprends mieux ce que je te dis, et tu sais mieux me dire aussi ce que tu penses. Je te certifie que je ne m’ennuie jamais avec vous deux, et que je ne demande au bon Dieu qu’une chose à présent, c’est de pouvoir rester longtemps comme nous voilà, en famille, sans nous séparer.

— Sans nous séparer, je le crois bien ! dit François ; j’aimerais mieux être coupé par morceaux que de vous quitter. Qui est-ce qui m’aimerait comme vous m’avez aimé ? Qui est-ce qui se mettrait en danger d’être maltraitée pour un pauvre champi, et qui l’appellerait son enfant, son cher fils ? car vous m’appelez bien souvent, presque toujours comme ça. Et mêmement vous me dites souvent, quand nous sommes seuls ; Appelle-moi ma mère, et non pas toujours madame Blanchet. Et moi je n’ose pas, parce que j’ai trop peur de m’y accoutumer et de lâcher ce mot-là devant le monde.

— Eh bien, quand même ?

— Oh quand même ! on vous le reprocherait, et moi je ne veux pas qu’on vous ennuie à cause de moi. Je ne suis pas fier, allez ! je n’ai pas besoin qu’on sache que vous m’avez relevé de mon état de champi. Je suis bien assez heureux de savoir, à moi tout seul, que j’ai une mère dont je suis l’enfant ! Ah ! il ne faut pas que vous mouriez, madame Blanchet, surajouta le pauvre François en la regardant d’un air triste, car il avait depuis quelque temps des idées de malheur : si je vous perdais, je n’aurais plus personne sur la terre, car vous irez pour sûr dans le paradis du bon Dieu, et moi je ne sais pas si je suis assez méritant pour avoir la récompense d’y aller avec vous.

François avait dans tout ce qu’il disait et dans tout ce qu’il pensait comme un avertissement de quelque gros malheur, et, à quelque temps de là, ce malheur tomba sur lui.

Il était devenu le garçon du moulin. C’était lui qui allait chercher le blé des pratiques sur son cheval, et qui le leur reportait en farine. Ça lui faisait faire souvent de longues courses, et mêmement il allait souvent chez la maîtresse de Blanchet, qui demeurait à une petite lieue du moulin. Il n’aimait guère cette commission-là, et il ne s’arrêtait pas une minute dans la maison quand son blé était pesé et mesuré…

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

En cet endroit de l’histoire, la raconteuse s’arrêta.

— Savez-vous qu’il y a longtemps que je parle ? dit-elle aux paroissiens qui l’écoutaient. Je n’ai plus le poumon comme à quinze ans, et m’est avis que le chanvreur, qui connaît l’affaire mieux que moi-même, pourrait bien me relayer. D’autant mieux que nous arrivons à un endroit où je ne me souviens plus si bien.

— Et moi, répondit le chanvreur, je sais bien pourquoi vous n’êtes plus mémorieuse au milieu comme vous l’étiez au commencement ; c’est que ça commence à mal tourner pour le champi, et que ça vous fait peine, parce que vous avez un cœur de poulet, comme toutes les dévotes, aux histoires d’amour.

— Ça va donc tourner en histoire d’amour ? dit Sylvine Courtioux qui se trouvait là.

— Ah ! bon ! repartit le chanvreur, je savais bien que je ferais dresser l’oreille aux jeunes filles en lâchant ce mot-là. Mais patience, l’endroit où je vas reprendre, avec charge de mener l’histoire à bonne fin, n’est pas encore ce que vous voudriez savoir. Où en êtes-vous restée, mère Monique ?

— J’en étais sur la maîtresse à Blanchet.

— C’est ça, dit le chanvreur. Celle femme-là s’appelait Sévère, et son nom n’était pas bien ajusté sur elle, car elle n’avait rien de pareil dans son idée. Elle en savait long pour endormir les gens dont elle voulait voir reluire les écus au soleil. On ne peut pas dire qu’elle fût méchante, car elle était d’humeur réjouissante et sans souci ; mais elle rapportait tout à elle, et ne se mettait guère en peine du dommage des autres, pourvu qu’elle fût brave et fêtée. Elle avait été à la mode dans le pays, et, disait-on, elle avait trouvé trop de gens à son goût. Elle était encore très-belle femme et très-avenante, vive quoique corpulente, et fraîche comme une guigne. Elle ne faisait pas grande attention au champi, et si elle le rencontrait dans son grenier ou dans sa cour, elle lui disait quelque fadaise pour se moquer de lui, mais sans mauvais vouloir, et pour l’amusement de le voir rougir ; car il rougissait comme une fille quand cette femme lui parlait, et il se sentait mal à son aise. Il lui trouvait un air hardi, et elle lui faisait l’effet d’être laide et méchante, quoiqu’elle ne fût ni l’une ni l’autre ; du moins la méchanceté ne lui venait que quand on la contrariait dans ses intérêts ou dans son contentement d’elle-même ; et mêmement il faut dire qu’elle aimait à donner presque autant qu’à recevoir. Elle était généreuse par braverie, et se plaisait aux remerciements. Mais, dans l’idée du champi, ce n’était qu’une diablesse qui réduisait madame Blanchet à vivre de peu et à travailler au-dessus de ses forces.

Pourtant il se trouva que le champi entrait dans ses dix-sept ans, et que madame Sévère trouva qu’il était diablement beau garçon, il ne ressemblait pas aux autres enfants de campagne, qui sont trapus et comme tassés à cet âge-là, et qui ne font mine de se dénouer et de devenir quelque chose que deux ou trois ans plus tard. Lui, il était déjà grand, bien bâti ; il avait la peau blanche, même en temps de moisson, et des cheveux tout frisés qui étaient comme brunets à la racine et finissaient en couleur d’or.

Est-ce comme ça que vous les aimez, dame Monique ? les cheveux, je dis, sans aucunement parler des garçons.

— Ça ne vous regarde pas, répondit la servante du curé. Dites votre histoire.

— Il était toujours pauvrement habillé, mais il aimait la propreté, comme Madeleine Blanchet le lui avait appris ; et tel qu’il était, il avait un air qu’on ne trouvait point aux autres. La Sévère vit tout cela petit à petit, et enfin elle le vit si bien, qu’elle se mit en tête de le dégourdir un peu. Elle n’avait point de préjugés, et quand elle entendait dire : « C’est dommage qu’un si beau gars soit un champi, » elle répondait : « Les champis ont moyen d’être beaux, puisque c’est l’amour qui les a mis dans le monde. »

Voilà ce qu’elle inventa pour se trouver avec lui. Elle fit boire Blanchet plus que de raison à la foire de Saint-Denis-de-Jouhet, et quand elle vit qu’il n’était plus capable de mettre un pied devant l’autre, elle le recommanda à ses amis de l’endroit pour qu’on le fît coucher. Et alors elle dit à François, qui était venu là avec son maître pour conduire des bêtes en foire :

— Petit, je laisse ma jument à ton maître pour revenir demain matin : toi, tu vas monter sur la sienne et me prendre en croupe pour me ramener chez moi.

L’arrangement n’était point du goût de François. Il dit que la jument du moulin n’était pas forte assez pour porter deux personnes, et qu’il s’offrait à reconduire la Sévère, elle montée sur sa bête, lui sur celle de Blanchet ; qu’il s’en retournerait aussitôt chercher son maître avec une autre monture, et qu’il se portait caution d’être de grand matin à Saint-Denis-de-Jouhet : mais la Sévère ne l’écouta non plus que le tondeur le mouton, et lui commanda d’obéir. François avait peur d’elle, parce que comme Blanchet ne voyait que par ses yeux, elle pouvait le faire renvoyer du moulin s’il la mécontentait, d’autant qu’on était à la Saint-Jean. Il la prit donc en croupe, sans se douter, le pauvre gars, que ce n’était pas un meilleur moyen pour échapper à son mauvais sort.