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François le champi (illustré, Hetzel 1852)/Chapitre 08

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François le champiJ. HetzelŒuvres illustrées de George Sand, volume 1 (p. 15-18).
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VIII.

Quand ils se mirent en chemin, c’était à la brune, et quand ils passèrent sur la pelle de l’étang de Rochefolle, il faisait nuit grande. La lune n’était pas encore sortie des bois, et les chemins qui sont, de ce côté-là, tout ravinés par les eaux de source, n’avaient rien de bon. Et si, François talonnait la jument et allait vite, car il s’ennuyait tout à fait avec la Sévère, et il aurait déjà voulu être auprès de madame Blanchet.

Mais la Sévère, qui n’était pas si pressée d’arriver à son logis, se mit à faire la dame et à dire qu’elle avait peur, qu’il fallait marcher le pas, parce que la jument ne relevait pas bien ses pieds et qu’elle risquait de s’abattre.

— Bah ! dit François sans l’écouter, ce serait donc la première fois qu’elle prierait le bon Dieu ; car, sans comparaison du saint baptême, jamais je ne vis jument si peu dévote !

— Tu as de l’esprit, François, dit la Sévère en ricanant, comme si François avail dit quelque chose de bien drôle et de bien nouveau.

— Ah ! pas du tout, ma foi, répondit le champi, qui pensa qu’elle se moquait de lui.

— Allons, tu ne vas pas trotter à la descente, que je compte ?

— N’ayez pas peur, nous trotterons bien tout de même.


L’enfant se jeta au cou de Madeleine. (Page 12.)

Le trot, en descendant, coupait le respire à la grosse Sévère et l’empêchait de causer, ce dont elle fut contrariée, car elle comptait enjôler le jeune homme avec ses paroles. Mais elle ne voulut pas faire voir qu’elle n’était plus assez jeune ni assez mignonne pour endurer la fatigue, et elle ne dit mot pendant un bout de chemin.

Quand ça fut dans le bois de châtaigniers, elle s’avisa de dire :

— Attends, François, il faut t’arrêter, mon ami François : la jument vient de perdre un fer.

— Quand même elle serait déferrée, dit François, je n’ai là ni clous ni marteau pour la rechausser.

— Mais il ne faut pas perdre le fer. Ça coûte ! Descends, je te dis, et cherche-le.

— Pardine, je le chercherais bien deux heures sans le trouver, dans ces fougères ! Et mes yeux ne sont pas des lanternes.

— Si fait, François, dit la Sévère d’un ton moitié sornette, moitié amitié ; tes yeux brillent comme des vers luisants.

— C’est donc que vous les voyez derrière mon chapeau ? répondit François pas du tout content de ce qu’il prenait pour des moqueries.

— Je ne les vois pas à cette heure dit la Sévère avec un soupir aussi gros qu’elle ; mais je les ai vus d’autres fois !

— Ils ne vous ont jamais rien dit, reprit l’innocent champi. Vous pourriez bien les laisser tranquilles, car ils ne vous ont pas fait d’insolence, et ne vous en feront mie.

— Je crois, dit en cet endroit la servante du curé, que vous pourriez passer un bout de l’histoire. Ce n’est pas bien intéressant de savoir toutes les mauvaises raisons que chercha cette mauvaise femme pour surprendre la religion de notre champi.

— Soyez tranquille, mère Monique, répondit le chanvreur, j’en passerai tout ce qu’il faudra. Je sais que je parle devant des jeunesses, et je ne dirai parole de trop.

Nous en étions restés aux yeux de François, que la Sévère aurait voulu rendre moins honnêtes qu’il ne se vantait de les avoir avec elle. — Quel âge avez-vous donc, François ? qu’elle lui dit, essayant de lui donner du vous, pour lui faire comprendre qu’elle ne voulait plus le traiter comme un gamin.



Oui-da, Labriche, tu m’as reconnu ? (Page 27.)

— Oh ! ma foi ! je n’en sais rien au juste, répondit le champi qui commençait à la voir venir avec ses gros sabots. Je ne m’amuse pas souvent à faire le compte de mes jours.

— On dit que vous n’avez que dix-sept ans, reprit-elle ; mais moi, je gage que vous en avez vingt, car vous voilà grand, et bientôt vous aurez de la barbe.

— Ça m’est très égal, dit François en bâillant.

— Oui-da ! vous allez trop vite, mon garçon. Voilà que j’ai perdu ma bourse !

— Diantre ! dit François, qui ne la supposait pas encore si madrée qu’elle était, il faut donc que vous descendiez pour la chercher, car c’est peut-être de conséquence ?

Il descendit et l’aida à dévaler ; elle ne se fit point faute de s’appuyer sur lui, et il la trouva plus lourde qu’un sac de blé.

Elle fit mine de chercher sa bourse, qu’elle avait dans sa poche, et il s’en alla à cinq ou six pas d’elle, tenant la jument par la bride.

— Eh ! vous ne m’aidez point à chercher ? fit-elle.

— Il faut bien que je tienne la jument, fit-il, car elle pense à son poulain, et elle se sauverait si on la lâchait.

La Sévère chercha sous les pieds de la jument, tout à côté de François, et à cela il vit bien qu’elle n’avait rien perdu, si ce n’est l’esprit.

— Nous n’étions pas encore là, dit-il, quand vous avez crié après votre boursicot. Il ne se peut donc guère que vous le retrouviez par ici.

— Tu crois donc que c’est une frime, malin ? répondit-elle en voulant lui tirer l’oreille ; car je crois que tu fais le malin…

Mais François se recula et ne voulut point batifoler.

— Non, non, dit-il, si vous avez retrouvé vos écus, partons, car j’ai plus envie de dormir que de plaisanter.

— Alors nous deviserons, dit la Sévère quand elle fut rejuchée derrière lui ; ça charme, comme on dit, l’ennui du chemin.

— Je n’ai pas besoin de charme, répliqua le champi ; je n’ai point d’ennuis.

— Voilà la première parole aimable que tu me dis, François !

— Si c’est une jolie parole, elle m’est donc venue malgré moi, car je n’en sais pas dire.

La Sévère commença d’enrager ; mais elle ne se rendit pas encore à la vérité. Il faut que ce garçon soit aussi simple qu’un linot, se dit-elle. Si je lui faisais perdre son chemin, il faudrait bien qu’il s’attardât un peu avec moi. Et la voilà d’essayer de le tromper, et de le pousser sur la gauche quand il voulait prendre sur la droite. — Vous nous égarez, lui disait-elle ; c’est la première fois que vous passez par ces endroits-là. Je les connais mieux que vous. Écoutez-moi donc, ou vous me ferez passer la nuit dans les bois, jeune homme !

Mais François, quand il avait passé seulement une petite fois par un chemin, il en avait si bonne connaissance qu’il s’y serait retrouvé au bout d’un an.

— Non pas, non pas, fit-il, c’est par là, et je ne suis pas toqué, moi. La jument se reconnaît bien aussi, et je n’ai pas envie de passer la nuit à trimer dans les bois.

Si bien qu’il arriva au domaine des Dollins, où demeurait la Sévère, sans s’être laissé détempcer d’un quart d’heure, et sans avoir ouvert l’oreille grand comme un pertuis d’aiguille à ses honnêtetés. Quand ce fut là, elle voulut le retenir, exposant que la nuit était trop noire, que l’eau avait monté, et que les gués étaient couverts. Mais le champi n’avait cure de ces dangers-là, et ennuyé de tant de sottes paroles, il serra les chevilles des pieds, mit la jument au galop sans demander son reste, et s’en revint vitement au moulin, où Madeleine Blanchet l’attendait, chagrinée de le voir si attardé.