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François le champi (illustré, Hetzel 1852)/Chapitre 20

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François le champiJ. HetzelŒuvres illustrées de George Sand, volume 1 (p. 32-34).
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XX.

Le jour était déjà grand quand Mariette Blanchet sortit du nid, bien attifée dans son deuil, avec du si beau noir et du si beau blanc qu’on aurait dit d’une petite pie. La pauvrette avait un grand souci. C’est que ce deuil l’empêcherait, pour un temps, d’aller danser dans les assemblées, et que tous ses galants allaient être en peine d’elle ; elle avait si bon cœur qu’elle les en plaignait grandement.

— Comment ! fit-elle en voyant François ranger des papiers dans la chambre de Madeleine, vous êtes donc à tout ici, monsieur le meunier ! vous faites la farine, vous faites les affaires, vous faites la tisane ; bientôt on vous verra coudre et filer…

— Et vous, demoiselle, dit François, qui vit bien qu’on le regardait d’un bel œil tout en le taquinant de la langue, je ne vous ai encore vue ni filer ni coudre ; m’est avis que bientôt on vous verra dormir jusqu’après midi, et vous ferez bien. Ça conserve le teint frais.

— Oui-da, maître François, voilà déjà que nous nous disons des vérités… Prenez garde à ce jeu-là : j’en sais dire aussi.

— J’attends votre plaisir, demoiselle.

— Ça viendra ; n’ayez peur, beau meunier. Mais où est donc passée la Catherine, que vous êtes là à garder la malade ? Vous faudrait-il point une coiffe et un jupon ?

— Sans doute que vous demanderez, par suite, une blouse et un bonnet pour aller au moulin ? Car, ne faisant point ouvrage de femme, qui serait de veiller un tantinet auprès de votre sœur, vous souhaitez de lever la paille et de tourner la meule. À votre commandement ! changeons d’habits.

— On dirait que vous me faites la leçon ?

— Non, je l’ai reçue de vous d’abord, et c’est pourquoi, par honnêteté, je vous rends ce que vous m’avez prêté.

— Bon ! bon ! vous aimez à rire et à lutiner. Mais vous prenez mal votre temps ; nous ne sommes point en joie ici. Il n’y a pas longtemps que nous étions au cimetière, et si vous jasez tant, vous ne donnerez guère de repos à ma belle-sœur, qui en aurait grand besoin.


Elle y trouva le champi à cheval sur la planche. (Page 34.)

— C’est pour cela que vous ne devriez pas tant lever la voix, demoiselle, car je vous parle bien doux, et vous ne parlez pas, à cette heure, comme il faudrait dans la chambre d’une malade.

— Assez, s’il vous plaît, maître François, dit la Mariette en baissant le ton, mais en devenant toute rouge de dépit ; faites-moi l’amitié de voir si Catherine est par là, et pourquoi elle laisse ma belle-sœur à votre garde.

— Faites excuse, demoiselle, dit François sans s’échauffer autrement ; ne pouvant la laisser à votre garde, puisque vous aimez la dormille, il lui était bien force de se fier à la mienne. Et, tant qu’à l’appeler, je ne le ferai point, car cette pauvre fille est esrenée de fatigue. Voilà quinze nuits qu’elle passe, sans vous offenser. Je l’ai envoyée coucher, et jusqu’à midi je prétends faire son ouvrage et le mien, car il est juste qu’un chacun s’entr’aide.

— Écoutez, maître François, fit la petite, changeant de ton subitement, vous avez l’air de vouloir me dire que je ne pense qu’à moi, et que je laisse toute la peine aux autres. Peut-être que, de vrai, j’aurais dû veiller à mon tour, si Catherine m’eût dit qu’elle était fatiguée. Mais elle disait qu’elle ne l’était point, et je ne voyais pas que ma belle-sœur fût en si grand danger. Tant y a que vous méjugez de mauvais cœur, et je ne sais point où vous avez pris cela. Vous ne me connaissez que d’hier, et nous n’avons pas encore assez de familiarité ensemble pour que vous me repreniez comme vous faites. Vous agissez trop comme si vous étiez le chef de famille, et pourtant…

— … Allons, dites, la belle Mariette, dites ce que vous avez au bout de la langue. Et pourtant, j’y ai été reçu et élevé par charité, pas vrai ! et je ne peux pas être de la famille, parce que je n’ai pas de famille ; je n’y ai droit, étant champi ! Est-ce tout ce que vous aviez envie de dire ?

Et en répondant tout droit à la Mariette, François la regardait d’une manière qui la fit rougir jusqu’au blanc des yeux, car elle vit qu’il avait l’air d’un homme sévère et bien sérieux, en même temps qu’il montrait tant de tranquillilé et de douceur qu’il n’y aurait moyen de le dépiter et de le faire penser ou parler injustement.

La pauvre jeunesse en ressentit comme un peu de peur, elle pourtant qui ne boudait point de la langue pour l’ordinaire, et cette sorte de peur n’empêchait point une certaine envie de plaire à ce beau gars, qui parlait si ferme et regardait si franchement. Si bien que se trouvant toute confondue et embarrassée, elle eut peine à se retenir de pleurer, et tourna vitement le nez d’un autre côté pour qu’il ne la vît dans cet émoi.

Mais il la vit bien et lui dit en manière amicale :

— Vous ne m’avez point fâché, Mariette, et vous n’avez pas sujet de l’être par votre part. Je ne pense pas mal de vous. Seulement je vois que vous êtes jeune, que la maison est dans le malheur, que vous n’y faites point d’attention, et qu’il faut bien que je vous dise comment je pense.

— Et comment pensez-vous ? fit-elle ; dites-le donc tout d’un coup, pour qu’on sache si vous êtes ami ou ennemi.

— Je pense que si vous n’aimez point le souci et le tracas qu’on se donne pour ceux qu’on aime et qui sont dans un mauvais charroi, il faut vous mettre à part, vous moquer du tout, songer à votre toilette, à vos amoureux, à votre futur mariage, et ne pas trouver mauvais qu’on s’emploie ici à votre place. Mais si vous avez du cœur, la belle enfant, si vous aimez votre belle-sœur et votre gentil neveu, et mêmement la pauvre servante fidèle qui est capable de mourir sous le collier comme un bon cheval, il faut vous réveiller un peu plus matin, soigner Madeleine, consoler Jeannie, soulager Catherine, et surtout fermer vos oreilles à l’ennemie de la maison, qui est madame Sévère, une mauvaise âme, croyez-moi. Voilà comment je pense, et rien de plus.

— Je suis contente de le savoir, dit la Mariette un peu sèchement, et à présent vous me direz de quel droit vous me souhaitez penser à votre mode.

— Oh ! c’est ainsi ! répondit François. Mon droit est le droit du champi, et pour que vous n’en ignoriez, de l’enfant reçu et élevé ici par la charité de madame Blanchet ; ce qui est cause que j’ai le devoir de l’aimer comme ma mère et le droit d’agir à cette fin de la récompenser de son bon cœur.

— Je n’ai rien à blâmer là-dessus, reprit la Mariette, et je vois que je n’ai rien de mieux à faire que de vous prendre en estime à cette heure et en bonne amitié avec le temps.

— Ça me va, dit François, donnez-moi une poignée de main.

Et il s’avança à elle en lui tendant sa grande main, point gauchement du tout. Mais cette enfant de Mariette fut tout à coup piquée de la mouche de la coquetterie, et, retirant sa main, elle lui dit que ce n’était pas convenant à une jeune fille de donner comme cela dans la main à un garçon.

Dont François se mit à rire et la laissa, voyant bien qu’elle n’allait pas franchement, et qu’avant tout elle voulait donner dans l’œil. Or, ma belle, pensa-t-il, vous n’y êtes point, et nous ne serons pas amis comme vous l’entendriez.

Il alla vers Madeleine qui venait de s’éveiller, et qui lui dit, en lui prenant ses deux mains : — J’ai bien dormi, mon fils, et le bon Dieu me bénit de me montrer ta figure première à mon éveil. D’où vient que mon Jeannie n’est point avec toi ?

Puis, quand la chose lui fut expliquée, elle dit aussi des paroles d’amitié à Mariette, s’inquiétant qu’elle eût passé la nuit à la veiller, et l’assurant qu’elle n’avait pas besoin de tant d’égards pour son mal. Mariette s’attendait que François allait dire qu’elle s’était même levée bien tard ; mais François ne dit rien et la laissa avec Madeleine, qui voulait essayer de se lever, ne sentant plus de fièvre.

Au bout de trois jours, elle se trouva même si bien, qu’elle put causer de ses affaires avec François.

— Tenez-vous en repos, ma chère mère, lui dit-il. Je me suis un peu déniaisé là-bas et j’entends assez bien les affaires. Je veux vous tirer de là, et j’en verrai le bout. Laissez-moi faire, ne démentez rien de ce que je dirai, et signez tout ce que je vous présenterai. De ce pas, puisque me voilà tranquillisé sur votre santé, je m’en vas à la ville consulter les hommes de la loi. C’est jour de marché, je trouverai là du monde que je veux voir, et je compte que je ne perdrai pas mon temps.

Il fit comme il disait ; et quand il eut pris conseil et renseignement des hommes de loi, il vit bien que les derniers billets que Blanchet avait souscrits à la Sévère pouvaient être matière à un bon procès ; car il les avait signés ayant la tête à l’envers, de fièvre, de vin et de bêtise. La Sévère s’imaginait que Madeleine n’oserait plaider, crainte des dépens. François ne voulait pas donner à madame Blanchet le conseil de s’en remettre au sort des procès, mais il pensa raisonnablement terminer la chose par un arrangement en lui faisant faire d’abord bonne contenance ; et, comme il lui fallait quelqu’un pour porter la parole à l’ennemi, il s’avisa d’un plan qui réussit au mieux.

Depuis trois jours il avait assez observé la petite Mariette pour voir qu’elle allait tous les jours se promener du côté des Dollins, où résidait la Sévère, et qu’elle était en meilleure amitié qu’il n’eût souhaité avec cette femme, à cause surtout qu’elle y rencontrait du jeune monde de sa connaissance et des bourgeois qui lui contaient fleurette. Ce n’est pas qu’elle voulût les écouter ; elle était fille innocente encore, et ne croyait pas le loup si près de la bergerie. Mais elle se plaisait aux compliments et en avait soif comme une mouche du lait. Elle se cachait grandement de Madeleine pour faire ses promenades, et comme Madeleine n’était point jaseuse avec les autres femmes et ne quittait pas encore la chambre, elle ne voyait rien et ne soupçonnait point de faute. La grosse Catherine n’était point fille à deviner ni à observer la moindre chose. Si bien que la petite mettait son callot sur l’oreille, et, sous couleur de conduire les ouailles aux champs, elle les laissait sous la garde de quelque petit pastour, et allait faire la belle en mauvaise compagnie.

François, en allant et venant pour les affaires du moulin, vit la chose, n’en sonna mot à la maison, et s’en servit comme je vas vous le faire assavoir.