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François le champi (illustré, Hetzel 1852)/Chapitre 21

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François le champiJ. HetzelŒuvres illustrées de George Sand, volume 1 (p. 34-36).
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XXI.

Il s’en alla se planter tout au droit de son chemin, au gué de la rivière, et comme elle prenait la passerelle, aux approches des Dollins, elle y trouva le champi à cheval sur la planche, chacune jambe pendante au-dessus de l’eau, et dans la figure d’un homme qui n’est point pressé d’affaires. Elle devint rouge comme une cenelle, et si elle n’eût manqué de temps pour faire la frime d’être là par hasard, elle aurait viré de côté.

Mais comme l’entrée de la passerelle était toute branchue, elle n’avisa le loup que quand elle fut sous sa dent. Il avait la figure tournée de son côté, et elle ne vit aucun moyen d’avancer ni de reculer sans être observée.

— Ça, monsieur le meunier, fit-elle, payant de hardiesse, ne vous rangeriez-vous pas un brin pour laisser passer le monde ?

— Non, demoiselle, répondit François, car c’est moi qui suis le gardien de la passerelle pour à ce soir, et je réclame d’un chacun droit de péage.

— Est-ce que vous devenez fou, François ? on ne paie pas dans nos pays, et vous n’avez droit sur passière, passerelle, passerette ou passerotte, comme on dit peut-être dans votre pays d’Aigurande. Mais parlez comme vous voudrez, et ôtez-vous de là un peu vite : ce n’est pas un endroit pour badiner ; vous me feriez tomber dans l’eau.

— Vous croyez donc, dit François sans se déranger et en croisant ses bras sur son estomac, que j’ai envie de rire avec vous, et que mon droit de péage serait de vous conter fleurette ? Ôtez cela de votre idée, demoiselle : je veux vous parler bien raisonnablement, et je vas vous laisser passage, si vous me donnez licence de vous suivre un bout de chemin pour causer avec vous.

— Ça ne convient pas du tout, dit la Mariette un peu échauffée par l’idée qu’elle avait que François voulait lui en conter. Qu’est-ce qu’on dirait de moi dans le pays, si on me rencontrait seule par les chemins avec un garçon qui n’est pas mon prétendu ?

— C’est juste, dit François. La Sévère n’étant point là pour vous faire porter respect, il en serait parlé ; voilà pourquoi vous allez chez elle, afin de vous promener dans son jardin avec tous vos prétendus. Eh bien ! pour ne pas vous gêner, je m’en vas vous parler ici, et en deux mots, car c’est une affaire qui presse, et voilà ce que c’est : Vous êtes une bonne fille, vous avez donné votre cœur à votre belle-sœur Madeleine ; vous la voyez dans l’embarras, et vous voudriez bien l’en retirer, pas vrai ?

— Si c’est de cela que vous voulez me parler, je vous écoute, répondit la Mariette, car ce que vous dites est la vérité.

— Eh bien ! ma bonne demoiselle, dit François en se levant et en s’accotant avec elle contre la berge du petit pont, vous pouvez rendre un grand office à madame Blanchet. Puisque pour son bonheur et dans son intérêt, je veux le croire, vous êtes bien avec la Sévère, il vous faut rendre cette femme consente d’un accommodement ; elle veut deux choses qui ne se peuvent point à la fois par le fait : rendre la succession de maître Blanchet caution du paiement des terres qu’il avait vendues pour la payer ; et, en second lieu, exiger paiement de billets souscrits à elle-même. Elle aura beau chicaner et tourmenter cette pauvre succession, elle ne fera point qu’il s’y trouve ce qui s’en manque. Faites-lui entendre que si elle n’exige point que nous garantissions le paiement des terres, nous pourrons payer les billets ; mais que, si elle ne nous permet pas de nous libérer d’une dette, nous n’aurons pas de quoi lui payer l’autre, et qu’à faire des frais qui nous épuisent sans profit pour elle, elle risque de perdre le tout.

— Ça me paraît certain, dit Mariette, quoique je n’entende guère les affaires, mais enfin j’entends cela. Et si, par hasard, je la décidais, François, qu’est-ce qui vaudrait mieux pour ma belle-sœur, payer les billets ou être dégagée de la caution ?

— Payer les billets sera le pire, car ce sera le plus injuste. On peut contester sur ces billets et plaider ; mais pour plaider, il faut de l’argent, et vous savez qu’il n’y en a point à la maison, et qu’il n’y en aura jamais. Ainsi, que ce qui reste à votre belle-sœur s’en aille en procès ou en paiement à la Sévère, c’est tout un pour elle, tandis que pour la Sévère, mieux vaut être payée sans plaider. Ruinée pour ruinée, Madeleine aime mieux laisser saisir tout ce qui lui reste, que de rester encore après sous le coup d’une dette qui peut durer autant que sa vie, car les acquéreurs de Cadet Blanchet ne sont guère bons pour payer, la Sévère le sait bien, et elle sera forcée un jour de reprendre les terres, chose dont l’idée ne la fâche point, car c’est une bonne affaire que de les trouver amendées, et d’en avoir tiré gros intérêt pendant du temps. Par ainsi la Sévère ne risque rien à nous rendre la liberté, et elle s’assure le paiement de ses billets.

— Je ferai comme vous l’enseignez, dit la Mariette, et si j’y manque, n’ayez pas d’estime pour moi.

— Ainsi donc, bonne chance, Mariette, et bon voyage, dit François en se retirant de son chemin.

La petite Mariette s’en alla aux Dollins, bien contente d’avoir une belle excuse pour s’y montrer, et pour y rester longtemps et pour y retourner les jours suivants. La Sévère fit mine de goûter ce qu’elle lui conta ; mais au fond elle se promit de ne pas aller vite. Elle avait toujours détesté Madeleine Blanchet, pour l’estime que malgré lui son mari était obligé d’en faire. Elle croyait la tenir dans ses mains griffues pour tout le temps de sa vie, et elle eût mieux aimé renoncer aux billets qu’elle savait bien ne pas valoir grand’chose, qu’au plaisir de la molester en lui faisant porter l’endosse d’une dette sans fin.

François savait bien la chose, et il voulait l’amener à exiger le paiement de cette dette-là, afin d’avoir l’occasion de racheter les bons biens de Jeannie à ceux qui les avaient eus quasi pour rien. Mais quand Mariette vint lui rapporter la réponse, il vit qu’on l’amusait par des paroles ; que, d’une part, la petite serait contente de faire durer les commissions, et que, de l’autre part, la Sévère n’était pas encore venue au point de vouloir la ruine de Madeleine plus que l’argent de ses billets.

Pour l’y faire arriver d’un coup de collier, il prit Mariette à part deux jours après :

— Il ne faut, dit-il, point aller aujourd’hui aux Dollins, ma bonne demoiselle. Votre belle-sœur a appris, je ne sais comment, que vous y alliez un peu plus souvent que tous les jours, et elle dit que ce n’est pas la place d’une fille comme il faut. J’ai essayé de lui faire entendre à quelles fins vous fréquentiez la Sévère dans son intérêt ; mais elle m’a blâmé ainsi que vous. Elle dit qu’elle aime mieux être ruinée que de vous voir perdre l’honneur, que vous êtes sous sa tutelle et qu’elle a autorité sur vous. Vous serez empêchée de force de sortir, si vous ne vous en empêchez vous-même de gré. Elle ne vous en parlera point si vous n’y retournez, car elle ne veut point vous faire de peine, mais elle est grandement fâchée contre vous, et il serait à souhaiter que vous lui demandassiez pardon.

François n’eut pas sitôt lâché le chien, qu’il se mit à japper et à mordre. Il avait bien jugé l’humeur de la petite Mariette, qui était précipiteuse et combustible comme celle de son défunt frère.

— Oui-da et pardi ! s’exclama-t-elle, on va obéir comme une enfant de trois ans à une belle-sœur ! Dirait-on pas qu’elle est ma mère et que je lui dois la soumission ! Et où prend-elle que je perds mon honneur ! Dites-lui, s’il vous plaît, qu’il est aussi bien agrafé que le sien, et peut-être mieux. Et que sait-elle de la Sévère, qui en vaut bien une autre ? Est-on malhonnête parce qu’on n’est pas toute la journée à coudre, à filer et à dire des prières ? Ma belle-sœur est injuste parce qu’elle est en discussion d’intérêts avec elle, et qu’elle se croit permis de la traiter de toutes les manières. C’est imprudent à elle ; car si la Sévère voulait, elle la chasserait de la maison où elle est ; et ce qui vous prouve que la Sévère est moins mauvaise qu’on ne dit, c’est qu’elle ne le fait point et prend patience. Et moi qui ai la complaisance de me mêler de leurs différends qui ne me regardent pas, voilà comme j’en suis remerciée. Allez ! allez ! François, croyez que les plus sages ne sont pas toujours les plus rembarrantes, et qu’en allant chez la Sévère, je n’y fais pas plus de mal qu’ici.

— À savoir ! dit François, qui voulait faire monter toute l’écume de la cuve ; votre belle-sœur n’a peut-être pas tort de penser que vous n’y faites point de bien. Et tenez, Mariette, je vois que vous avez trop de presse d’y aller ! ça n’est pas dans l’ordre. La chose que vous aviez à dire pour les affaires de Madeleine est dite, et si la Sévère n’y répond point, c’est qu’elle ne veut pas y répondre. N’y retournez donc plus, croyez-moi, ou bien je croirai, comme Madeleine, que vous n’y allez à bonnes intentions.

— C’est donc décidé, maître François, fit Mariette tout en feu, que vous allez aussi faire le maître avec moi ? Vous vous croyez l’homme de chez nous, le remplaçant de mon frère. Vous n’avez pas encore assez de barbe autour du bec pour me faire la semonce, et je vous conseille de me laisser en paix. Votre servante, dit-elle encore en rajustant sa coiffe ; si ma belle-sœur me demande, vous lui direz que je suis chez la Sévère, et si elle vous envoie me chercher, vous verrez comment vous y serez reçu.

Là-dessus elle jeta bien fort le barreau de la porte, et s’en fut de son pied léger aux Dollins ; mais comme François avait peur que sa colère ne refroidît en chemin, vu que d’ailleurs le temps était à la gelée, il lui laissa un peu d’avance, et quand elle approcha du logis de la Sévère, il donna du jeu à ses grandes jambes, courut comme un désenfargé, et la rattrapa, pour lui faire accroire qu’il était envoyé par Madeleine à sa poursuite.

Là il la picota en paroles jusqu’à lui faire lever la main. Mais il esquiva les tapes, sachant bien que la colère s’en va avec les coups, et que femme qui frappe est soulagée de son dépit. Il se sauva, et dès qu’elle fut chez la Sévère, elle y fit grand éclat. Ce n’est pas que la pauvre enfant eût de mauvaises intentions ; mais dans la première flambée de sa fâcherie, elle ne savait s’en cacher, et elle mit la Sévère dans un si grand courroux, que François, qui s’en allait à petits pas par le chemin creux, les entendait du bout de la chénevière rouffer et siffler comme le feu dans une grange à paille.