100%.png

Frankenstein, ou le Prométhée moderne (trad. Saladin)/17

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Traduction par Jules Saladin.
Corréard (2p. 94-113).

CHAPITRE XII.


» J’arrive maintenant à la partie la plus intéressante de mon histoire. Je rapporterai les évènemens qui ont bouleversé tous mes sentimens, et m’ont fait tel que je suis aujourd’hui.

» Le printemps s’avançait rapidement ; le temps devint beau, et le ciel sans nuages. J’étais surpris que la terre, auparavant déserte et triste, fût alors brillante de verdure et des fleurs les plus belles. Mes sens étaient charmés et rafraîchis par une infinité d’odeurs délicieuses et de vues magnifiques.

» Un jour, c’était celui consacré périodiquement au repos par mes voisins, le vieillard jouait de la guitare, et ses enfans l’écoutaient. Je remarquai sur la figure de Félix une expression de mélancolie inconcevable ; il soupirait fréquemment. Le père suspendit sa musique, et, à son air, je jugeai qu’il demandait à son fils la cause de son chagrin : Félix répondit gaîment au vieillard, qui allait reprendre son instrument, lorsqu’on entendit frapper à la porte.

» C’était une dame à cheval, suivie d’un paysan pour guide. Elle était vêtue de noir, et couverte d’un voile épais de la même couleur. Agathe fit une question, à laquelle l’étrangère ne répondit, qu’en prononçant d’une voix douce le nom de Félix. Sa voix était harmonieuse, mais différente de celle de mes amis. À son nom, Félix accourut promptement vers la dame, qui, en le voyant, releva son voile, et me laissa voir une figure d’une beauté et d’une expression angéliques. Ses cheveux étaient d’un noir brillant, et tressés avec soin ; ses yeux noirs, mais pleins de douceur et de feu ; ses traits d’une proportion régulière ; son teint admirable, et ses joues embellies par les grâces.

» Félix parut transporté de plaisir en la voyant ; son visage, d’où le chagrin fut banni, exprima sur-le-champ une joie vive, et dont je l’aurais à peine cru capable ; ses yeux étincelaient ; ses joues étaient animées par le plaisir ; et, dans ce moment, il me parut aussi beau que l’étrangère. Elle semblait livrée à divers sentimens : elle versait des larmes, et en même temps elle tendait la main à Félix, qui la baisait avec ravissement, et l’appelait, autant que je pus le distinguer, sa chère Arabe. Elle ne paraissait pas le comprendre, mais elle souriait. Il l’aida à descendre de cheval, renvoya son guide, et la conduisit dans la chaumière. Une conversation eut lieu entre lui et son père. La jeune étrangère se jeta aux pieds du vieillard, et voulut baiser sa main ; mais il la releva et l’embrassa avec affection.

» Je vis bientôt, que l’étrangère prononçait des sons articulés, et faisait usage d’un langage particulier ; mais qu’elle n’était pas plus comprise par les habitans de la chaumière, qu’elle ne les comprenait elle-même. Ils faisaient beaucoup de signes, que je ne savais pas interpréter ; mais je m’aperçus que sa présence répandait la gaîté dans la chaumière, et dissipait leur chagrin comme le soleil dissipe le brouillard du matin. Félix paraissait surtout heureux, et accueillait son Arabe avec le sourire du bonheur. Agathe, la sensible Agathe, baisait les mains de l’aimable étrangère ; lui montrait son frère, et semblait lui expliquer, par des signes, qu’il avait été triste jusqu’au moment de son arrivée. Quelques heures se passèrent ainsi à des démonstrations de joie dont je ne comprenais pas la cause. Je ne tardai pas à voir, au retour fréquent d’un son que l’étrangère répétait après eux, qu’elle cherchait à apprendre leur langue, et je pensai aussitôt à profiter des mêmes instructions pour le même but. L’étrangère apprit dans la première leçon à-peu-près vingt mots dont je connaissais déjà la plupart ; mais je retins les autres.

» À la nuit, Agathe et l’Arabe se retirèrent de bonne heure. En se séparant de l’étrangère, Félix lui baisa la main, et lui dit : « Bonsoir, chère Safie ». Il resta beaucoup plus long-temps que de coutume, à s’entretenir avec son père. Je jugeai que leur aimable hôte, dont le nom était sans cesse prononcé, était le sujet de leur conversation. Je désirais ardemment les comprendre, j’y employais toutes mes facultés ; mais je me consumai en vains efforts.

» Le lendemain matin, Félix alla à son ouvrage ; de son côté, Agathe ne négligea aucune de ses occupations ordinaires. Quand elle eut tout terminé, l’Arabe s’assit aux pieds du vieillard, prit sa guitare et joua quelques airs si beaux et si touchans, qu’ils m’arrachèrent des larmes de chagrin et de plaisir à la fois. Elle chantait en modulant sa voix en riche cadence, et en l’élevant ou la baissant tour à tour comme le rossignol des bois.

» Elle cessa de chanter, et présenta la guitare à Agathe, qui la refusa d’abord, mais qui finit par jouer un air simple, en l’accompagnant des accens de sa voix, aussi doux, mais moins beaux que les accords admirables de l’étrangère. Le vieillard paraissait ravi, et dit quelques mots qu’Agathe tâcha d’expliquer à Safie, et par lesquels il voulait témoigner tout le plaisir qu’il ressentait de sa musique.

» Les jours se passèrent ensuite aussi tranquillement qu’avant l’arrivée de l’étrangère ; seulement depuis ce moment, la joie avait remplacé la tristesse sur le visage de mes amis. Safie était toujours gaie et heureuse ; elle et moi nous fîmes de rapides progrès dans la connaissance de la langue, de sorte qu’en deux mois je commençais à comprendre la plupart des mots prononcés par mes protecteurs.

» Pendant ce temps, la terre s’était couverte d’herbage, et les collines verdoyantes étaient parsemées de fleurs innombrables, d’une odeur et d’une vue agréables ; les étoiles pâlissaient au milieu des bois devant la clarté de la lune ; le soleil devint plus chaud, les nuits claires et embaumées. Mes sorties nocturnes étaient pour moi délicieuses, mais elles étaient devenues beaucoup plus courtes, depuis qu’il n’y avait plus qu’un faible intervalle entre le coucher et le lever du soleil ; car je ne sortais jamais pendant le jour, dans la crainte d’éprouver le traitement dont j’avais souffert précédemment, dans le premier village où j’étais entré.

» Mes journées se passaient dans une attention continuelle, afin de savoir plus promptement parler : je puis aussi dire avec quelqu’orgueil, que mes progrès furent plus rapides que ceux de l’Arabe, qui comprenait fort peu et parlait difficilement, tandis que je comprenais et pouvais répéter presque tous les mots que j’entendais.

» En apprenant à parler, j’appris aussi la science des lettres, qu’on enseignait à l’étrangère. C’était pour moi un grand sujet d’étonnement et de plaisir.

» Le livre dont Félix se servait pour instruire Safie, était les Ruines, ou Méditations sur les Révolutions des Empires, par Volney. Je n’aurais pas compris le sens de ce livre, si Félix, en le lisant, n’eût donné des explications très-détaillées. Il avait, disait-il, fait choix de cet ouvrage, parce que le style déclamatoire imitait le genre des auteurs Orientaux. Avec cet ouvrage, je parvins à connaître un peu l’histoire, et à me représenter les différens empires qui existent actuellement dans le monde ; j’eus aussi quelqu’idée des usages, des gouvernemens, et des religions des différentes nations de la terre. Je connus la paresse des Asiatiques, le génie prodigieux et l’activité d’esprit des Grecs, les guerres et les vertus admirables des anciens Romains, leur décadence, la chute de ce puissant empire, la chevalerie, la chrétienté et les rois. Je connus la découverte de l’hémisphère Américain, et je pleurai avec Safie sur le malheureux sort de ses premiers habitans.

» Ces récits merveilleux m’inspiraient d’étranges sentimens. Comment l’homme était-il si puissant, si vertueux, si grand, et en même temps si méchant et si bas ? Tantôt il paraissait une véritable émanation du mauvais principe ; tantôt une conception noble et divine. La grandeur d’âme et la vertu me parurent le plus bel ornement d’un être sensible ; la bassesse et la méchanceté, qui étaient le partage de tant de monde, me parurent la plus triste dégradation, une condition plus abjecte que celle de la taupe ou du vermisseau. Je fus long-temps avant de concevoir comment un homme pouvait se porter à assassiner son semblable, ou même pourquoi il y avait des lois et des gouvernemens ; mais, en apprenant les détails des vices et des meurtres, je cessai d’être surpris, et je reculai de dégoût et d’horreur.

» Chaque conversation des habitans de la chaumière me présentait alors de nouveaux prodiges. Les leçons que Félix donnait à l’Arabe, et auxquelles je prêtais toute mon attention, m’expliquèrent l’étrange système de la société humaine. J’entendais parler de la division des propriétés, de richesses immenses et de pauvreté excessive, de rang, de naissance et de noblesse.

» Les mots donnaient lieu aux réflexions. J’appris que les biens les plus estimés par vos semblables, étaient une naissance illustre et pure avec la richesse. Un seul de ces biens suffisait pour qu’un homme fût respecté ; mais sans l’un ni l’autre, il était regardé, sauf un petit nombre d’exceptions, comme un vagabond et un esclave, fait pour consumer ses forces au profit d’un petit nombre d’élus. Et qu’étais-je, moi ? Je ne connaissais nullement mon origine, ni mon créateur ; mais je savais que je n’avais ni argent, ni amis, ni aucune propriété. J’avais d’ailleurs une figure d’une difformité hideuse et repoussante ; je n’étais même pas de la même nature que l’homme. J’étais plus agile que lui, et je pouvais subsister d’une nourriture plus grossière ; je supportais l’excès de la chaleur et du froid, sans ressentir aucun mal ; j’étais enfin d’une taille beaucoup plus élevée que celle des hommes. En regardant autour de moi, je ne voyais et n’entendais personne qui me ressemblât. En ces momens, je me demandais si j’étais un monstre, une difformité que tout le monde fuyait et désavouait.

» Je ne saurais décrire la douleur dans laquelle ces réflexions me jetèrent ; j’essayais de les éloigner, mais le chagrin s’augmentait sans cesse avec l’instruction. Ah ! que n’étais-je toujours resté dans le bois où j’avais pris naissance, sans connaître ni éprouver d’autres sensations que celles de la faim, de la soif et de la chaleur !

» De quelle étrange nature est l’instruction ! Elle s’attache à l’esprit, lorsqu’elle lui a été une fois inculquée, comme le lichen au rocher. Je désirais quelquefois bannir toute pensée et tout sentiment ; mais j’appris qu’il n’y avait qu’un moyen d’étouffer toute peine, la mort… la mort que je craignais, sans pouvoir la comprendre. J’admirais la vertu et les bons sentimens, j’aimais les manières douces et les aimables qualités de mes voisins ; mais j’étais privé de communication avec eux, si ce n’est celle que j’obtenais furtivement, sans être vu, ni connu, et qui augmentait le désir que j’avais de compter parmi mes semblables, sans me satisfaire. Les paroles bienveillantes d’Agathe, et le sourire animé de la charmante Arabe, n’étaient pas pour moi. Les douces exhortations du vieillard, et la conversation vive du bien-aimé Félix, ne s’adressaient pas à moi. Malheureux, malheureux que j’étais !

» Je reçus de nouvelles et plus profondes leçons. J’entendis parler de la différence des sexes, de la naissance et de la croissance des enfans ; combien le père aimait le sourire de l’enfant au berceau, et les vives saillies d’un fils plus grand ; comment la vie de la mère se passait dans les soins précieux de leur éducation ; comment l’esprit de la jeunesse s’étendait et s’instruisait ; je sus ce qu’étaient un frère, une sœur ; et je connus toutes les différentes parentés qui lient mutuellement un être à un autre.

» Mais où étaient mes amis et mes parens ? Un père n’avait pas eu soin des jours de mon enfance, une mère ne m’avait pas béni par son doux sourire et ses caresses ; ou bien, s’il en avait été ainsi, toute ma vie passée n’était qu’un point, un vide dans lequel je ne distinguais rien. Ma mémoire avait beau remonter dans le passé, il me semblait que j’avais toujours été de la même taille et des mêmes proportions. Je n’avais pas encore vu un être qui me ressemblât, ou qui recherchât quelque commerce avec moi. Qu’étais-je ? Cette question revint encore ; et je n’y répondis que par des gémissemens.

» J’expliquerai bientôt la tendance de ces sentimens. Revenons maintenant aux habitans de la chaumière, dont l’histoire excitait en moi tour-à-tour des sentimens d’indignation, de plaisir et d’étonnement, mais qui ne faisaient qu’ajouter à l’amour et au respect que j’avais pour mes protecteurs ; car j’aimais à les appeler ainsi par une illusion innocente et presque pénible.