Frankenstein, ou le Prométhée moderne (trad. Saladin)/5

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Traduction par Jules Saladin.
Corréard (1p. 37-59).


LETTRE IV.

À MADAME SAVILLE, EN ANGLETERRE.
5 août 17-

« Nous venons d’être témoins d’un événement si étrange, que je ne puis m’empêcher de vous en faire part, quoiqu’il soit très-probable que vous me voyez avant que ce journal ne puisse vous parvenir.

» Lundi dernier (31 juillet), nous étions presque renfermés par la glace qui entourait le vaisseau de tous côtés, et lui laissait à peine un espace dans lequel il flottait. Un brouillard épais, dont nous étions enveloppés, rendait notre situation assez dangereuse. Nous n’eûmes rien de mieux à faire qu’à rester en place, jusqu’à ce qu’il y eût un changement dans l’atmosphère et le temps.

» Vers deux heures, le brouillard se dissipa, et nous vîmes flotter, de toutes parts, des îles de glace immenses et irrégulières, qui paraissaient n’avoir pas de bornes. Quelques-uns de mes compagnons se lamentaient, et mon esprit commençait à être agité d’inquiètes pensées, lorsque tout à coup notre attention fut attirée par un objet singulier, qui fit diversion à l’inquiétude que nous inspirait notre situation. Nous vîmes un chariot bas, fixé sur un traîneau et tiré par des chiens, passer au nord, à la distance d’un demi-mille : un être, qui avait la forme d’un homme, mais qui paraissait d’une stature gigantesque, était assis dans le traîneau et guidait les chiens. Nous observâmes, avec nos télescopes, la rapidité de la course du voyageur, jusqu’à ce qu’il fût perdu au loin parmi les inégalités de la glace.

» Cette vue excita parmi nous un étonnement dont nous ne pûmes nous rendre compte. Nous pensions être éloignés de terre de plusieurs cents milles ; mais cette apparition sembla prouver que la distance n’était réellement pas aussi grande que nous avions pu le croire. Cependant, cernés par la glace, il nous fut impossible de suivre la trace de ce que nous avions observé avec la plus grande attention.

» Environ deux heures après cette rencontre, nous entendîmes le craquement de la mer ; et avant la nuit la glace se rompit, et débarrassa notre vaisseau. Néanmoins, nous restâmes en place jusqu’au matin, dans la crainte de choquer, dans l’obscurité, contre ces grandes masses détachées qui flottent de tous côtés après la rupture de la glace. Je profitai de ce moment pour me reposer pendant quelques heures.

» Dans la matinée, cependant, dès qu’il fut jour, je montai sur le pont, et trouvai tous les matelots rassemblés d’un seul côté du vaisseau, et ayant l’air de parler à quelqu’un qui était dans la mer. En effet, un traîneau semblable à celui que nous avions vu auparavant, s’était dirigé vers nous, pendant la nuit, sur un large morceau de glace. Il était conduit par un seul chien en vie, et portait un homme auquel les matelots tâchaient de persuader d’entrer dans le bâtiment. Ce n’était pas, comme l’autre voyageur le paraissait, un habitant sauvage de quelqu’île inconnue, mais un Européen. Lorsque je parus sur le pont, le contre-maître lui dit : « Voici notre capitaine, il ne vous laissera pas périr au milieu de la mer ».

» En me voyant, l’étranger m’adressa la parole en anglais, quoiqu’avec un accent étranger. « Avant que j’entre à bord de votre bâtiment, dit-il, voulez-vous avoir la bonté de m’informer de quel côté vous vous dirigez » ?

» Vous devez concevoir mon étonnement, de m’entendre adresser une semblable question par un homme qui était sur le bord de l’abîme, et à qui mon vaisseau devait paraître un bien plus précieux, que tous ceux dont on puisse jouir sur la terre. Je répondis cependant que nous faisions un voyage de découverte vers le pôle du nord.

» Il parut alors satisfait, et consentit à venir à bord. Bon Dieu ! Marguerite, si vous aviez vu l’homme qui capitulait ainsi pour son salut, vous n’auriez pu revenir de votre surprise. Ses membres étaient presque gelés, et son corps horriblement maigri par la fatigue et la souffrance. Je n’ai jamais vu d’homme dans un état aussi pitoyable. Nous essayâmes de le porter dans la chambre ; mais dès qu’il eut quitté le grand air, il s’évanouit. Nous le reportâmes donc sur le pont, et le rendîmes à la vie en le frottant d’eau-de-vie et en le forçant d’en avaler un peu. Dès qu’il montra signe de vie, nous eûmes soin de l’envelopper dans des couvertures, et de le placer auprès de la cheminée du poêle de cuisine. Il recouvra lentement connaissance, et mangea une petite soupe qui le restaura merveilleusement.

» Deux jours se passèrent ainsi, sans qu’il fût capable de parler ; et je craignais souvent que ses souffrances ne l’eussent privé de la raison. Lorsqu’il fut un peu rétabli, je le mis dans ma chambre, et eus pour lui autant de soin que mes devoirs purent me le permettre. Je n’ai jamais vu un être plus intéressant : ses yeux ont ordinairement une expression de fureur, et même de folie ; mais, dans certains momens, quand on a une attention pour lui, ou qu’on lui rend le plus léger service, toute sa figure est adoucie, et sa physionomie respire un sentiment de bienveillance et de douceur tel que je n’ai jamais vu. Il est ordinairement plongé dans la mélancolie et le désespoir ; quelquefois même il grince les dents, comme s’il n’était plus capable de supporter le poids des malheurs qui l’accablent.

» Lorsque mon hôte fut un peu rétabli, j’eus beaucoup de peine à éloigner ceux qui voulaient lui faire une foule de questions ; car je ne voulais pas le laisser tourmenter par leur inutile curiosité, dans un état de corps et d’âme dont l’amélioration dépendait évidemment d’un entier repos. Une seule fois, cependant, le lieutenant lui demanda pourquoi il était venu si loin sur la glace, dans un équipage si singulier.

» Sa figure prit aussitôt l’expression du plus profond chagrin ; et il répliqua : « Afin de poursuivre quelqu’un qui me fuyait. — Et l’homme que vous poursuiviez, voyageait-il de la même manière ? — Oui, dit-il. — Alors je crois que nous l’avons vu ; car, la veille du jour où nous vous avons rencontré, nous avions aperçu quelques chiens tirant à travers la glace, un traîneau dans lequel était un homme ».

» Ce peu de mots éveilla l’attention de l’étranger ; et il fit une multitude de questions pour savoir la route qu’avait tenue le démon (c’est ainsi qu’il l’appelait). Bientôt après, lorsqu’il fut seul avec moi, il me dit : « J’ai, sans doute, excité votre curiosité, aussi bien que celle de ces braves gens ; mais vous êtes trop délicat pour me faire des questions.

» — Certainement ; il serait très-indiscret et très-inhumain de ma part de vous faire de la peine pour satisfaire ma curiosité personnelle.

» — Et cependant vous m’avez tiré d’une position étrange et dangereuse ; vous m’avez généreusement rendu à la vie ».

» Ensuite il me demanda si je croyais que la rupture de la glace eût anéanti l’autre traîneau. Je lui dis que je ne saurais répondre avec certitude ; car la glace ne s’était guère brisée avant minuit, et le voyageur pouvait être arrivé avant ce temps en lieu de sûreté ; mais que je n’en pouvais juger.

» Depuis ce temps, l’étranger paraissait très-empressé à être sur le pont, pour épier le traîneau qu’on avait vu auparavant ; mais je l’ai engagé à rester dans la chambre, car il est beaucoup trop faible pour soutenir la rigueur de l’atmosphère. J’ai promis que l’on observerait pour lui, et qu’il serait averti sur-le-champ, si quelque nouvel objet s’offrait à la vue.

» Voilà mon journal jusqu’aujourd’hui, sur ce qui a rapport à notre étrange rencontre. L’étranger a insensiblement recouvré la santé, mais il est très-silencieux, et paraît embarrassé lorsqu’un autre que moi entre dans sa chambre. Cependant, ses manières sont si engageantes et si douces, que les matelots s’intéressent tous à son sort, quoiqu’ils aient eu très-peu de communication avec lui. Pour moi, je commence à l’aimer comme un frère ; et son chagrin profond et continuel m’attire vers lui, et m’inspire de la compassion. Il faut qu’il ait été un homme bien remarquable dans des jours plus heureux pour lui, puisque dans le malheur il est encore si attrayant et si aimable.

» Je disais dans une de mes lettres, ma chère Marguerite, que je ne trouverais pas d’amis sur le vaste Océan, et pourtant j’ai trouvé un homme que mon cœur aurait été heureux d’aimer comme un frère, avant que son âme eut été brisée par le malheur.

» Je continuerai de temps en temps mon journal sur cet étranger, si j’ai quelque chose de nouveau à vous apprendre ».


13 août 17-

« Mon affection pour mon hôte augmente de jour en jour. Il excite du moins mon admiration et ma pitié d’une manière étonnante. Comment pourrai-je voir un être aussi noble abîmé par le malheur, sans éprouver la plus vive douleur ? Il est si doux et si sage à la fois ; son esprit est si cultivé ; et lorsqu’il parle, ses paroles, quoique choisies avec l’art le plus délicat, coulent avec une rapidité et une éloquence incomparables.

» Il est maintenant très-bien rétabli, et il se tient continuellement sur le pont, pour épier sans doute le traîneau qui a précédé le sien. Cependant, quelque malheureux qu’il soit, il n’est pas si entièrement occupé de sa propre infortune, qu’il ne s’intéresse vivement aux occupations des autres. Il m’a fait beaucoup de questions sur mon projet, et je lui ai raconté franchement ma petite histoire. Il a paru charmé de la confidence et a fait sur mon plan plusieurs observations dont je pourrai faire mon profit. Il n’y a pas de pédanterie dans ses manières, et tout ce qu’il fait semble ne provenir que de l’intérêt qu’il prend naturellement au bien-être de ceux qui l’entourent. Il est souvent abattu par le chagrin, et alors il s’observe beaucoup, et cherche à chasser tout ce qu’il y a de sombre ou d’insociable dans son humeur. Ces paroxismes fuient devant lui comme un nuage devant le soleil, quoique sa tristesse ne l’abandonne jamais. J’ai tâché de gagner sa confiance, et je crois y avoir réussi. Je lui parlais un jour du désir que j’avais de trouver un ami qui pût sympathiser avec moi et me diriger de ses conseils. Je lui dis que je n’appartenais pas à cette classe d’hommes qui s’offensent d’un avis. « Je n’ai reçu qu’une demi-éducation, et je ne puis avoir assez de confiance en mes propres moyens. Je désire donc que mon compagnon soit plus sage et plus expérimenté que moi, afin de m’affermir et de me soutenir ; je n’ai pas cru qu’il fût impossible de trouver un véritable ami ».

« Je conviens avec vous, répliqua l’étranger, que l’amitié est non seulement un bien désirable, mais possible. J’eus autrefois un ami, dont l’âme était la plus noble qui fut sous le ciel : il m’est donc permis de juger de la véritable amitié. Vous avez l’espérance et le monde devant vous : ne désespérez de rien. Mais moi… j’ai tout perdu, et je ne puis recommencer une nouvelle vie ».

» En disant ces paroles, sa figure prit l’expression d’un chagrin calme et profond, qui me toucha le cœur. Il se tut et se retira bientôt dans sa chambre.

» Malgré l’abattement de son esprit, personne ne peut jouir plus vivement que lui des beautés de la nature. Un ciel étoilé, la mer et toutes les vues que présentent ces régions étonnantes semblent encore avoir le pouvoir d’élever son âme au-dessus de la terre. Un tel homme a une double existence : il peut supporter le malheur et être accablé par les revers ; quand il est rentré en lui-même, on dirait d’un esprit céleste, entouré d’un nuage au travers duquel le chagrin ou la folie ne peuvent pénétrer.

» Si vous riez de l’enthousiasme avec lequel je m’exprime sur cet aventurier extraordinaire, vous devez avoir certainement perdu de cette simplicité qui était autrefois votre charme caractéristique. Cependant, si vous le voulez, souriez de la chaleur de mes expressions, tandis que j’ai tous les jours de nouveaux sujets de les répéter ».


19 août 17-

« L’étranger me dit hier : « Vous pouvez voir facilement, capitaine Walton, que j’ai éprouvé de grands et incomparables malheurs. J’étais décidé d’abord à ensevelir avec moi le souvenir de ces maux, mais vous avez changé ma résolution. Vous cherchez les connaissances et la sagesse ; moi aussi j’ai cherché ces biens. J’espère avec ardeur que l’accomplissement de vos vœux ne deviendra pas pour vous, comme pour moi, une cause de douleur. Je ne sais si l’histoire de mes infortunes vous sera utile ; mais si vous le désirez, je vous en ferai le récit. Je crois que les événemens étranges qui se lient à ma destinée, vous feront envisager la nature sous un point de vue capable d’agrandir vos facultés et votre intelligence. Vous entendrez parler de puissances et d’aventures que vous êtes habitué à croire impossibles. Mais je ne doute pas que mon histoire ne porte avec elle l’évidence de la vérité des événemens qui la composent ».

» Vous devez concevoir facilement que je fus enchanté d’une offre de ce genre. Cependant je craignais qu’il ne renouvelât sa douleur par le récit de ses infortunes. Je sentis le plus vif empressement d’entendre l’histoire qu’il m’avait promise, tant pour satisfaire ma curiosité, que par un grand désir d’améliorer son sort, s’il était en mon pouvoir. Je lui exprimai ces sentimens dans ma réponse.

» Je vous remercie, répliqua-t-il, de votre bonne volonté, mais elle est inutile ; ma destinée est presque accomplie. Je n’attends plus qu’une chose, et alors je reposerai en paix. Je vous comprends, continua-t-il, en s’apercevant que je voulais l’interrompre ; mais vous vous trompez, mon ami, si vous me permettez de vous appeler ainsi ; rien ne peut changer ma destinée : écoutez mon histoire, et vous verrez qu’elle est irrévocablement fixée ».

» Il me dit alors qu’il commencerait le lendemain son récit, lorsque j’en aurais le temps. Cette promesse me fit faire de profondes réflexions, et j’ai résolu de consacrer mes loisirs du soir à écrire ce qu’il m’aura raconté pendant le jour, en rapportant, autant que possible, ses propres expressions. Si je n’en ai pas le temps, je prendrai du moins des notes. Ce manuscrit vous fera sans doute le plus grand plaisir : mais pour moi, qui le connais, et qui apprendrai cela de sa bouche, avec quel intérêt et quelle émotion je le relirai un jour » !