Fromont jeune et Risler aîné/Livre quatrième/I

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Charpentier et Cie (p. 277-291).

XIX - LÉGENDE FANTASTIQUE DU PETIT HOMME BLEU


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Libre à vous de ne pas y croire, moi, je crois fermement au petit homme bleu. Non pas que je l’aie jamais vu ; mais un poète de mes amis, en qui j’ai toute confiance, m’a raconté bien souvent s’être trouvé face à face, une nuit, avec cet étrange petit gnome, et voici dans quelles circonstances.

Mon ami avait eu la faiblesse de faire un billet à son tailleur ; et comme tous les gens d’imagination en pareil cas, sitôt sa signature donnée, il s’était cru débarrassé de sa dette et l’idée de son billet lui était sortie de l’esprit. Or il advint qu’une nuit notre poète fut réveillé en sursaut par un bruit singulier venu de sa cheminée. Il crut d’abord que c’était un moineau frileux cherchant la vapeur tiède du feu éteint, ou bien une girouette taquinée par le vent qui changeait. Mais au bout d’un moment le bruit s’étant accentué, il distingua très bien le tintement d’un sac d’écus mêlé à je ne sais quel grincement de chaînette. En même temps, il entendait une petite voix aiguë comme le sifflet lointain d’une locomotive, claire comme un chant de coq, lui crier du haut du toit : « L’échéance ! l’échéance ! »

– Ah ! bon Dieu… mon billet ! se dit le pauvre garçon se souvenant tout à coup que l’effet de son tailleur arrivait dans huit jours ; et, jusqu’au matin, il ne fit que se remuer, cherchant le sommeil dans tous les coins de son lit et n’y trouvant que la pensée de ce maudit billet à ordre. Le lendemain, le surlendemain, toutes ses nuits suivantes, il fut éveillé à la même heure et de la même façon ; toujours le bruit d’écus, le grincement de chaînette et la petite voix qui criait en ricanant : « L’échéance ! l’échéance ! » Le terrible, c’est que plus le jour de l’échéance approchait, plus le cri devenait aigu et féroce, plein de menaces de Saisie et d’assignation.

Infortuné poète ! ce n’était pas assez des fatigues de la journée, des courses à travers la ville pour se procurer de l’argent ; il fallait encore que cette cruelle petite voix vînt lui enlever le sommeil et le repos. À qui appartenait-elle donc, cette voix fantastique ? Quel esprit de malice pouvait s’amuser à le martyriser ainsi ? Il voulut en avoir le cœur net. Une nuit donc, au lieu de se coucher, il éteignit sa lumière, ouvrit sa fenêtre et attendit.

Je n’ai pas besoin de vous dire qu’en sa qualité de poète lyrique, mon ami habitait très haut, au niveau des toits. Pendant des heures, il ne vit rien que cette pittoresque étendue de toits serrés, inclinés l’un vers l’autre, que les rues traversaient en tous sens comme d’immenses précipices, et que les cheminées, les pignons déchiquetés par un rayon de lune accidentaient capricieusement. Au-dessus de Paris endormi et noir, cela faisait comme une seconde ville, une ville aérienne, suspendue et flottant entre le vide de l’ombre et la lumière éblouissante de la lune.

Mon ami attendit, attendit longtemps. Enfin vers les deux ou trois heures du matin, comme tous les clochers dressés dans la nuit se passaient l’heure l’un à l’autre, un pas léger courut près de lui sur les tuiles et les ardoises, et une petite voix grêle souffla dans le tuyau de sa cheminée : « L’échéance ! l’échéance !… » Alors, en se penchant un peu, mon poète aperçut l’infâme petit lutin tourmenteur d’hommes qui l’empêchait de dormir depuis huit jours. Il n’a pu me dire positivement sa taille ; la lune vous joue de ces tours-là par la dimension fantastique qu’elle donne aux objets et à leurs ombres. Il remarqua seulement que ce singulier diablotin était vêtu comme les garçons de la Banque, habit bleu à boutons d’argent, chapeau à claque, galons de sergent sur la manche, et qu’il tenait sous le bras une serviette de cuir presque aussi grosse que lui, dont la clef suspendue à une longue chaînette sonnait frénétiquement à chaque pas, comme la sacoche d’écus qu’il brandissait de son autre main. C’est ainsi que mon ami entrevit le petit homme bleu, pendant qu’il passait rapidement dans un rayon de lune ; car il semblait très pressé, très affairé, enjambait les rues d’un bond, courait d’une cheminée à l’autre, en glissant sur la crête des toits.

Son public est si nombreux, à ce damné petit homme. Il y a tant de commerçants à Paris, tant de gens qui ont une fin de mois, tant de malheureux qui ont signé un billet à ordre ou mis le mot « accepté » en travers d’une lettre de change. À tout ce monde-là, l’homme bleu jetait en passant son cri d’alarme. Il le jetait au-dessus des fabriques à cette heure éteintes et muettes, au-dessus des grands hôtels de la finance, endormis dans le silence luxueux de leurs jardins, au-dessus de ces maisons à cinq, six étages, de ces toits inégaux, disparates, amoncelés au fond des quartiers pauvres. « L’échéance !… l’échéance ! » D’un bout à l’autre de la ville, dans cette atmosphère de cristal que font sur les hauteurs le grand froid et la lune claire, la petite voix stridente sonnait impitoyablement. Partout sur son passage elle chassait le sommeil, réveillait l’inquiétude, fatiguait la pensée et les yeux, et, du haut en bas des maisons parisiennes, faisait courir comme un vague frisson de malaise et d’insomnie.

Pensez ce que vous voudrez de cette légende ; voici dans tous les cas ce que je puis vous assurer pour appuyer le récit de mon poète, c’est qu’une nuit vers la fin de janvier, le vieux caissier Sigismond, de la maison Fromont jeune et Risler aîné, fut réveillé en sursaut dans son petit logis de Montrouge par la même voix taquine, le même grincement de chaînette suivi de ce cri fatal :

L’échéance !

– C’est pourtant vrai, pensa le brave homme en se dressant tout droit sur son lit, c’est après-demain la fin du mois… Et j’ai le courage de dormir !…

Il s’agissait, en effet, d’une somme importante ; cent mille francs à payer en deux traites, et dans un moment où pour la première fois depuis trente ans la caisse de la maison Fromont se trouvait absolument désargentée. Comment allait-on faire ? Plusieurs fois Sigismond avait essayé d’en parler à Fromont jeune ; mais celui-ci semblait fuir la lourde responsabilité des affaires, traversait les bureaux, toujours pressé, enfiévré, sans rien voir ni entendre autour de lui. Aux questions inquiètes du caissier, il répondait tout en mordant sa fine moustache :

« C’est bon, c’est bon, mon vieux Planus… Ne vous inquiétez pas… J’aviserai… » Et il avait bien l’air en disant cela de penser à autre chose, d’être à mille lieues de ce qui se passait. Le bruit courait dans la fabrique, où sa liaison avec madame Risler n’était plus un secret pour personne, que Sidonie le trompait, le rendait très malheureux ; et effectivement, les folies de sa maîtresse le préoccupaient bien plus que les inquiétudes de son caissier. Quant à Risler, on ne le voyait jamais ; il passait sa vie enfermé dans les combles à surveiller la mystérieuse et interminable fabrication de ses machines.

Cette indifférence des patrons pour les affaires de la fabrique, ce manque absolu de surveillance avaient amené peu à peu la désorganisation de tout. Ouvriers et employés en prenaient à leur aise, venaient tard à leurs occupations, s’esquivaient de bonne heure, sans souci de la vieille cloche qui, après avoir si longtemps mené le travail, semblait maintenant sonner l’alarme et la déroute. On faisait encore des affaires, parce qu’une maison lancée marche seule pendant des années par la force de la première impulsion ; mais quel gâchis, quel désarroi sous cette prospérité apparente !

Sigismond le savait mieux que personne, et voilà pourquoi le cri du petit homme bleu l’avait si brusquement tiré de son sommeil. Comme pour y voir plus clair dans cette multitude d’idées douloureuses qui se pressaient, s’agitaient, tourbillonnaient devant lui, le caissier avait allumé sa bougie, et, assis sur son lit, il songeait… Où trouver ces cent mille francs ? Certainement il était dû plus que ça à la maison. Il y avait de vieilles notes qui traînaient chez les clients, un reliquat de compte avec les Prochasson et d’autres ; mais quelle humiliation ce serait pour lui d’aller ramasser toutes ces anciennes factures. Ces choses-là ne se font pas dans le haut commerce ; on a l’air d’une maison de pacotille. Et pourtant cela valait encore mieux qu’un protêt… Oh ! l’idée que le garçon de banque arriverait devant son grillage, la mine assurée et confiante, qu’il poserait ses billets tranquillement sur la tablette, et que lui Planus, Sigismond Planus, serait obligé de dire.

– Remportez vos traites… Je n’ai pas d’argent pour faire face…

Non, non. Ce n’était pas possible. Toutes les humiliations étaient préférables à celle-là.

– Allons, c’est dit… J’irai en tournée demain, soupirait le pauvre caissier.

Et pendant qu’il s’agitait, qu’il se tourmentait ainsi sans pouvoir fermer l’œil jusqu’au matin, l’homme bleu, continuant su ronde, s’en allait secouer son sac d’écus et sa chaînette au-dessus d’une mansarde du boulevard Beaumarchais, où, depuis la mort de Désirée, l’illustre Delobelle était venu habiter avec sa femme.

« L’échéance ! l’échéance !… »

Hélas ! la petite boiteuse ne s’était pas trompée dans ses prédictions. Elle partie, la maman Delobelle n’avait pas pu continuer longtemps les oiseaux et mouches pour modes. Ses yeux étaient perdus de larmes ; et ses vieilles mains tremblaient trop pour planter d’aplomb les colibris qui, malgré tous ses efforts, gardaient une physionomie piteuse et dolente. Il avait fallu y renoncer. Alors la courageuse femme s’était mise à travailler à la couture. Elle reprisait des dentelles, des broderies, descendait peu à peu au niveau d’une ouvrière. Mais son gain de plus en plus minime suffisait à peine aux premières nécessités du ménage, et Delobelle, que sa terrible profession de comédien in partibus obligeait à de continuelles dépenses, en était réduit à faire des dettes. Il devait à son tailleur, à son bottier, à son chemisier mais ce qui l’inquiétait le plus, c’était ces fameux déjeuners qu’il avait pris au boulevard, du temps de la direction.

La note se montait à deux cent cinquante francs, payables fin janvier, et cette fois sans aucun espoir de renouvellement, aussi le cri du petit homme bleu fit-il passer un frisson de terreur par tous ses membres…

Plus qu’un jour avant l’échéance ! Plus qu’un jour pour trouver ces deux cent cinquante francs ! S’il ne les trouvait pas, tout serait vendu chez eux. Vendus ces pauvres meubles, toujours les mêmes depuis le commencement du ménage, insuffisants, incommodes, mais chers par les souvenirs qui se rattachaient à leurs éraillures, à l’usure de certains coins. Vendue la longue table des oiseaux et mouches pour modes, sur le bord de laquelle il avait soupé pendant vingt ans ; vendu le grand fauteuil de Zizi, qu’on ne pouvait pas regarder sans larmes et qui semblait avoir gardé quelque chose de la chérie, de ses gestes, de son attitude, l’affaissement de ses longues journées de rêverie et de travail. La maman Delobelle en mourrait sûrement de voir tous ces chers souvenirs disparaître…

En pensant à cela, le malheureux cabotin que son égoïsme épais ne garantissait pourtant pas toujours des piqûres du remords, se tournait, se retournait dans son lit, poussait de gros soupirs ; et tout le temps il avait devant les yeux la petite figure pâle de Désirée, avec ce regard suppliant et tendre qu’elle tournait anxieusement vers lui au moment de mourir, quand elle lui demandait tout bas de renoncer… de renoncer… À quoi voulait-elle donc que son père renonçât ? Elle était morte sans pouvoir le lui dire ; mais Delobelle avait tout de même un peu compris, et depuis lors, dans cette nature impitoyable, un trouble, un doute étaient entrés, qui se mêlaient cruellement cette nuit-là à ses inquiétudes d’argent…

« L’échéance !… l’échéance !… »

Cette fois, c’était dans la cheminée de M. Chèbe que le petit homme bleu jetait en passant son cri sinistre. Il faut vous dire que M. Chèbe, depuis quelque temps, s’était lancé dans des entreprises considérables, un commerce « debout » très vague, excessivement vague, qui lui dévorait beaucoup d’argent. À plusieurs reprises déjà, Risler et Sidonie avaient été obligés de payer les dettes de leur père, à la condition expresse qu’il se tiendrait tranquille, qu’il ne ferait plus d’affaires ; mais ces plongeons perpétuels étaient nécessaires à son existence. Il s’y retrempait chaque fois d’un courage nouveau, d’une activité plus ardente. Quand il n’avait pas d’argent, M. Chèbe donnait sa signature ; il en faisait même un abus déplorable, de sa signature, comptant toujours sur les bénéfices de l’entreprise pour satisfaire à ses engagements. Le diantre, c’est que les bénéfices ne se montraient jamais, tandis que les billets souscrits, après avoir circulé des mois entiers d’un bout de Paris à l’autre, revenaient au logis avec une ponctualité désespérante, tout noirs des hiéroglyphes ramassés pendant le chemin.

Justement, son échéance de janvier était très lourde, et en entendant passer le petit bonhomme bleu, il s’était rappelé tout à coup qu’il n’avait pas un sou pour payer. Ô rage ! Il allait falloir encore s’humilier devant ce Risler, courir le risque d’être refusé, avouer qu’il avait manqué à sa parole… L’angoisse du pauvre diable s’augmentait du silence de la nuit où l’œil est inoccupé, où la pensée n’a rien pour se distraire, et de la position horizontale qui, en donnant l’immobilité complète à tout le corps, livre l’esprit sans défense à ses terreurs et à ses préoccupations. À chaque instant, M. Chèbe rallumait sa lampe, ramassait son journal, s’efforçait vainement à lire, au grand déplaisir de la bonne madame Chèbe qui geignait doucement et se retournait du côté du mur pour ne pas voir la lumière.

Et pendant ce temps-là l’infernal petit homme bleu, enchanté de sa malice, s’en allait en ricanant faire tinter un peu plus loin son sac d’écus et sa chaînette. Le voilà rue des Vieilles-Haudriettes, au dessus d’une grande fabrique où toutes les fenêtres sont éteintes, hormis une seule, au premier, au fond du jardin…

Malgré l’heure avancée, Georges Fromont n’était pas encore couché. Assis au coin du feu, la tête entre les mains, dans cette concentration aveugle et muette des malheurs irréparables, il pensait à Sidonie, à cette horrible Sidonie qui dormait en ce moment à l’étage au-dessus. Elle le rendait fou positivement. Elle le trompait, il en était sûr, elle le trompait avec le ténor toulousain, ce Cazabon dit Cazaboni que madame Dobson avait introduit dans la maison. Depuis longtemps il la suppliait de ne plus recevoir cet homme ; mais Sidonie ne l’écoutait pas, et, dans la journée encore, à propos d’un grand bal qu’elle allait donner, elle avait déclaré tout net que rien ne l’empêcherait d’inviter son ténor.

– Mais c’est votre amant ! lui avait crié Georges avec colère, les yeux fixés dans les siens.

Elle n’avait pas dit non ; elle n’avait pas même détourné son regard. Seulement, toujours très froide, avec son mauvais petit sourire, elle lui avait signifié qu’elle ne reconnaissait à personne le droit de juger ou de gêner ses actions, qu’elle était libre, qu’elle entendait bien rester libre et n’être pas plus tyrannisée par lui que par Risler Ils avaient passé une heure ainsi, en voiture, les stores baissés, à se disputer, à s’injurier, presque à se battre…

Et dire qu’à cette femme il avait tout sacrifié, sa fortune, son honneur, jusqu’à cette charmante Claire, endormie avec l’enfant dans la chambre à côté, tout un bonheur à portée de sa main, qu’il avait dédaigné pour cette gueuse !… Maintenant elle venait lui avouer qu’elle ne l’aimait plus, qu’elle en aimait un autre. Et lui, le lâche, il en voulait encore. Qu’est-ce qu’elle lui avait donc fait boire ?

Soulevé par l’indignation qui bouillonnait dans tout son être, Georges Fromont s’était arraché de son fauteuil, marchait fébrilement par la chambre, et son pas résonnait dans le silence de la maison muette, comme une vivante insomnie… L’autre dormait là-haut. Elle donnait avec le privilège de sa nature inconsciente et sans remords. Peut-être aussi pensait-elle à son Cazaboni.

Quand cette idée lui traversait l’esprit, Georges avait des tentations folles de monter, de réveiller Risler, de tout lui dire et de se perdre avec elle. Il était aussi trop bête, ce mari trompé ! Comment ne la surveillait-il pas davantage ? Elle était assez jolie, surtout assez vicieuse pour qu’on prit des précautions. Et c’est pendant qu’il se débattait au milieu de ces préoccupations cruelles et stériles, que le cri d’alarme du petit homme bleu retentit tout à coup dans le bruit du vent :

« L’échéance !… l’échéance !… »

Le malheureux ! Dans sa colère, il n’y avait plus songé. Et pourtant il la voyait venir depuis longtemps cette terrible fin de janvier. Que de fois, entre deux rendez-vous, alors que sa pensée, libre une minute de Sidonie, revenait aux affaires, à la réalité de la vie, que de fois il s’était dit : « Ce jour-là, c’est la débâcle ! » Mais, comme tous ceux qui vivent dans le délire de l’ivresse, sa lâcheté lui faisait croire qu’il était trop tard pour rien réparer, et il repartait plus vite et plus fort dans sa route mauvaise, pour oublier, pour s’étourdir.

À cette heure, il n’y avait plus moyen de s’étourdir. Il voyait son désastre clairement, jusqu’au fond ; et la figure sèche et sérieuse de Sigismond Planus se dressait devant lui avec ses traits taillés à coups de couteau, dont nulle expression ne corrigeait la roideur, et ses yeux clairs de Suisse-Allemand qui, depuis quelque temps, le poursuivaient d’un si impassible regard… Eh bien ! non, non, il ne les avait pas, ces cent mille francs, et il ne savait où les prendre. Depuis six mois, pour subvenir aux fantaisies ruineuses de sa maîtresse, il avait beaucoup joué, perdu des sommes énormes. Par là-dessus la faillite d’un banquier, un inventaire pitoyable… Il ne lui restait plus rien que la fabrique, et dans quel état ! Où aller à présent, et que faire ?

Ce qui quelques heures auparavant lui semblait un chaos, un tourbillon où il ne voyait rien distinctement et dont la confusion lui était encore un espoir, lui apparaissait en ce moment d’une netteté épouvantable. Des caisses vides, des portes fermées, des protêts, la ruine. Voilà ce qu’il apercevait, de quelque côté qu’il se tournât. Et comme à tout cela se joignait la trahison de Sidonie, le malheureux, éperdu, ne sachant à quoi s’accrocher dans ce grand naufrage, eut tout à coup un cri d’angoisse, un sanglot, comme un appel à quelque Providence.

– Georges, Georges, c’est moi… Qu’est-ce que tu as ?

Sa femme était devant lui, sa femme qui maintenant l’attendait chaque nuit, guettait anxieusement son retour du Cercle, car elle continuait à croire que c’était là qu’il passait ses soirées. À voir son mari changer, s’assombrir un peu plus de jour en jour, Claire s’imaginait qu’il devait avoir quelque gros ennui d’argent, sans doute des pertes de jeu. On l’avait prévenue qu’il jouait beaucoup, et malgré l’indifférence qu’il lui marquait, elle s’inquiétait pour lui, aurait voulu qu’il la prît pour confidente, qu’il lui donnât l’occasion de se montrer généreuse et tendre. Cette nuit-là, elle l’avait entendu marcher très tard dans sa chambre. Comme sa petite fille toussait beaucoup, réclamait des soins de toutes les minutes, elle avait partagé sa sollicitude entre la souffrance de l’enfant et celle du père ; et elle était restée là, l’oreille tendue à tous les bruits, dans une de ces veillées attendries et douloureuses où les femmes recueillent tout ce qu’elles ont en elles de courage pour supporter la lourde charge du devoir multiple. Enfin l’enfant s’était endormie et, en entendant le père pleurer, Claire était accourue.

Oh ! quand il la vit devant lui, si tendre, si émue et si belle, quel immense et tardif remords lui vint. Oui, c’était bien elle la vraie compagne, l’amie. Comment avait-il pu l’abandonner ? Longtemps, longtemps, il pleura sur son épaule sans pouvoir parler. Et c’était heureux qu’il ne parlât pas, car il lui aurait tout dit, tout. Le malheureux avait besoin d’épanchement, une envie irrésistible de s’accuser, de demander pardon, de diminuer le poids de ce remords qui lui écrasait le cœur Elle lui épargna la peine de prononcer une parole :

– Tu as joué, n’est-ce pas ? tu as perdu… et beaucoup ?

Il faisait signe que oui ; puis, quand il put parler, il avoua qu’il lui fallait cent mille francs pour le surlendemain et qu’il ne savait comment se les procurer. Elle ne lui fit pas un reproche. Elle était de celles qui en face d’un malheur ne songent qu’à le réparer sans la moindre récrimination. Même, dans le fond de son cœur, elle bénissait ce désastre qui le rapprochait d’elle et devenait un lien entre leurs deux existences si séparées depuis longtemps. Elle réfléchit un moment. Ensuite, avec l’effort d’une décision qui a coûté beaucoup de mal à prendre :

– Rien n’est encore perdu, dit-elle. J’irai demain à Savigny demander cet argent au grand-père.

Jamais il n’eût osé lui parler de cela. La pensée ne lui en serait même pas venue. Elle était si fière, et le vieux Gardinois si dur ! C’était certes un grand sacrifice qu’elle lui faisait là, une preuve d’amour éclatante qu’elle lui donnait. Subitement il fut envahi par cette chaleur de cœur, cette allégresse qui vient après le danger passé. Claire lui apparaissait comme un être surnaturel qui avait le don de bonté et d’apaisement, autant que l’autre, là-haut, avait le don d’affolement et de destruction. Volontiers, il se fût mis à genoux devant ce beau visage que ses cheveux noirs magnifiquement tordus pour la nuit entouraient d’un nimbe brillant bleuté, et où la régularité des traits un peu sévères se fondait dans une admirable expression de tendresse.

– Claire, Claire… que tu es bonne ! Sans répondre, elle l’amena vers le berceau de leur enfant.

– Embrasse-la… lui dit-elle doucement, et comme ils étaient là tous les deux l’un près de l’autre, perdus dans la mousseline du rideau, la tête penchée sur ce petit souffle apaisé, mais encore un peu haletant des secousses de son mal, Georges eut peur de réveiller sa fille, et il embrassa la mère éperdument.

Voilà bien certainement le premier effet de ce genre qu’ait jamais produit dans un ménage l’apparition du petit bonhomme bleu. D’ordinaire partout où il passe, cet affreux petit gnome, il désunit les mains et les cœurs, détourne l’esprit de ses plus chères affections en l’agitant de mille inquiétudes réveillées au grincement de sa chaînette et à son cri sinistre au-dessus des toits : « L’échéance !… l’échéance !… »