Fromont jeune et Risler aîné/Livre quatrième/II

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Charpentier et Cie (p. 292-313).

XX - RÉVÉLATIONS


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– Eh ! voilà Sigismond… Comment ça va-t-il, père Sigismond ? Et les affaires !… Ça marche-t-il bien chez vous ?

Le vieux caissier souriait d’un air bon enfant, distribuait des poignées de mains au patron, à sa femme, à son frère, et tout en parlant, regardait curieusement autour de lui. C’était dans une fabrique de papiers peints du faubourg Saint-Antoine, chez ces petits Prochasson, dont la concurrence commençait à devenir redoutable. Ces anciens commis de la maison Fromont, établis à leur compte, avaient débuté très petitement et étaient arrivés peu à peu à se faire une position sur la place. L’oncle Fromont les avait longtemps soutenus de son crédit, de son argent ; ce qui mettait entre les deux maisons des relations amicales et une fin de compte dix ou quinze mille francs, – qu’on avait négligé de régler définitivement, parce qu’on savait qu’avec les Prochasson l’argent se trouvait en bonnes mains.

L’aspect de la fabrique était rassurant en effet. Les cheminées secouaient fièrement leurs panaches. Au bruit sourd du travail, on sentait les ateliers pleins et actifs. Les bâtiments étaient bien aménagés, les vitrages clairs ; tout avait un aspect d’entrain, de bonne humeur, de discipline, et derrière le grillage de la caisse, la femme d’un des frères, simplement mise, les cheveux lisses, un air d’autorité sur son jeune visage, était assise attentive et recueillie dans un long alignement de chiffres.

En lui-même le vieux Sigismond songeait amèrement aux différences qui existaient entre la maison Fromont, si opulente jadis, ne vivant plus que sur son ancienne réputation, et la prospérité toujours croissante de l’installation qu’il avait sous les yeux. Son regard fureteur allait aux moindres coins, cherchant le défaut, le point à critiquer ; et comme il ne trouvait rien, cela lui serrait le cœur, donnait à son sourire quelque chose de faux et de troublé.

Ce qui l’embarrassait surtout, c’était la façon dont il s’y prendrait pour réclamer l’argent de ses patrons, sans laisser voir la gêne de sa caisse. Le pauvre homme avait un air dégagé, insouciant, qui faisait vraiment de la peine… Les affaires allaient bien… très bien… Il passait dans le quartier par hasard, et il avait eu l’idée d’entrer un peu… C’est tout naturel, n’est-ce pas ? On aime à voir les vieux amis…

Mais, ces préambules, ces circuits de plus en plus larges ne l’amenaient pas où il voulait : au contraire, ils l’éloignaient de son idée, et croyant voir de l’étonnement dans les yeux des gens qui l’écoutaient, il acheva de s’égarer, bégaya, perdit la tête, puis en dernière ressource prit son chapeau et fit mine de s’en aller. À la porte il se ravisa subitement :

– Ah ! au fait, puisque je suis là.

Et il avait un petit clignement d’yeux qu’il croyait malin et qui n’était que navrant.

– Puisque je suis là, si nous liquidions un peu ce vieux compte.

Les deux frères, la jeune femme assise au comptoir se regardèrent une seconde, sans comprendre :

– Des comptes ? Quels comptes donc ?

Puis tous les trois se mirent à rire en même temps, et de bon cœur, comme d’une plaisanterie un peu forte du vieux caissier. Sacré père Planus, va !… C’est qu’il riait, lui aussi, le vieux ! Il riait sans en avoir envie, pour faire comme les autres. Enfin, on s’expliqua. Fromont jeune était venu lui-même, six mois auparavant, chercher l’argent resté entre leurs mains. Sigismond se sentit fléchir. Il eut pourtant assez de courage pour répondre :

– Tiens ! c’est vrai. Je l’avais oublié… Ah ! décidément, Sigismond Planus se fait vieux… Je baisse, mes enfants, je baisse…

Et le brave homme s’en alla en essuyant ses yeux, où perlaient encore de grosses larmes de cette bonne partie de rire qu’il venait de faire. Derrière lui les jeunes gens se regardèrent en hochant la tête. Ils avaient compris.

L’étourdissement du coup reçu avait été si terrible, que le caissier, une fois dehors, fut obligé de s’asseoir sur un banc. Voilà donc pourquoi Georges ne prenait plus d’argent à la caisse. Il faisait ses rentrées lui-même. Ce qui s’était passé chez les Prochasson avait dû se passer partout ailleurs. Il était donc bien inutile de s’exposer à des humiliations nouvelles. Oui ; mais l’échéance, l’échéance !… Cette idée lui redonna des forces. Il essuya son front plein de sueur et se remit en route pour tenter encore une démarche chez un de leurs clients du faubourg. Seulement, cette fois, il prit ses précautions ; et du seuil, sans même entrer, il cria au caissier :

– Bonjour, père chose… Un petit renseignement, je vous prie…

Il tenait la porte entr’ouverte, la main crispée sur le bouton.

– À quelle époque avons-nous donc réglé notre dernière facture ? J’ai oublié de l’inscrire.

Oh ! il y avait longtemps, bien longtemps que leur facture était réglée. Le reçu de Fromont jeune portait la date de septembre. Il y avait cinq mois. La porte se referma vivement. Et de deux ! Évidemment ce serait partout la même chose.

« Ah ! monsieur Chorche, monsieur Chorche… » murmurait le pauvre Sigismond, et pendant qu’il continuait son pèlerinage, le dos voûté, les jambes tremblantes, la voiture de madame Fromont jeune passa tout près de lui, se dirigeant vers la gare d’Orléans, mais Claire ne vit pas le vieux Planus, pas plus que tout à l’heure, en sortant de chez elle, elle n’avait vu la longue redingote de M. Chèbe et le chapeau gibus de l’illustre Delobelle, encore deux martyrs de l’échéance, tourner chacun d’un bout le coin de la rue des Vieilles-Haudriettes, avec la fabrique et le porte-monnaie de Risler pour objectif La jeune femme était bien trop préoccupée, de la démarche qu’elle avait à faire pour regarder dans la rue.

Pensez donc ! C’était effrayant. Aller demander cent mille francs à M. Gardinois, un homme qui se vantait de n’avoir emprunté ni prêté un sou dans sa vie, qui racontait à tout propos qu’une seule fois, ayant été obligé de demander quarante francs à son père pour s’acheter une culotte, il lui avait rendu ces quarante francs par petites sommes. Pour tout le monde, même pour ses enfants, le vieux Gardinois suivait ces traditions de rapacité que la terre, la terre dure et souvent ingrate à ceux qui la cultivent, semble inculquer à tous les paysans. De sa fortune colossale, le bonhomme comprenait que, lui vivant, rien ne passât à sa famille.

– Ils trouveront mon bien quand je serai mort, disait-il souvent.

Partant de son principe, il avait marié sa fille, madame Fromont la mère, sans la moindre dot, et plus tard il ne pardonna pas à son gendre d’avoir fait fortune sans aucun secours de sa part. Car c’était encore une des particularités de cette nature aussi vaniteuse qu’intéressée, de vouloir que chacun eût besoin de lui, s’inclinât devant son argent. Quand les Fromont se réjouissaient en sa présence de l’heureuse tournure que leurs affaires commençaient à prendre, son petit œil bleu, matois et fin souriait ironiquement et il avait un « tout ça se verra au bout » dont l’intonation faisait frissonner. Parfois aussi, le soir, à Savigny, alors que le parc, les avenues, les ardoises bleues du château, les briques roses des écuries, les étangs, les pièces d’eau resplendissaient, baignés de la gloire dorée d’un beau soleil couchant, cet étrange parvenu, après un regard circulaire, disait tout haut devant ses enfants : – Ce qui me console de mourir un jour, c’est que personne dans la famille ne sera assez riche pour garder un château qui coûte cinquante mille francs d’entretien par an.

Pourtant, avec cette tendresse de regain que les grands-pères, même les plus secs, trouvent au fond de leur cœur, le vieux Gardinois aurait volontiers choyé sa petite-fille. Mais Claire, tout enfant, avait eu une invincible antipathie pour la dureté de cœur, l’égoïsme glorieux de l’ancien paysan. Puis, quand l’affection ne met pas de liens entre ceux que les différences d’éducation séparent, l’antipathie s’accroît de mille nuances. Au moment du mariage de Claire avec Georges, le bonhomme avait dit à madame Fromont :

– Si ta fille veut, elle aura de moi un cadeau princier ; mais il faut qu’elle le demande.

Et Claire n’avait rien eu, n’ayant rien voulu demander. Quel supplice de venir, trois ans après cela, implorer cent mille francs de la générosité jadis dédaignée, de venir s’humilier, affronter les sermons sans fin, les ricanements bêtes, le tout assaisonné de plaisanteries berrichonnes, de mots de terroir, de ces dictons justes en général, trouvés par des esprits courts mais logiques, et qui blessent dans leur patois trivial, comme l’injure d’un inférieur.

Pauvre Claire ! Son mari, son père allaient être humiliés en elle-même. Il faudrait avouer l’insuccès de l’un, la débâcle de cette maison que l’autre avait fondée et dont il était si fier de son vivant. Cette idée qu’elle allait avoir à défendre tout ce qu’elle aimait le plus au monde, faisait sa force et en même temps sa faiblesse…

Il était onze heures quand elle arriva à Savigny. Comme elle n’avait prévenu personne de sa visite, la voiture du château ne se trouvait pas à la gare et elle dut faire le chemin à pied.

Le froid était vif, la route dure et sèche La bise sifflait librement dans les plaines arides et sur la rivière, où elle s’abattait sans obstacle à travers les arbres, les taillis défeuillés. Sous le ciel bas, le château apparaissait déroulant sa longue ligne de petits murs et de haies qui le séparaient des champs environnants. Les ardoises de la toiture étaient sombres comme le ciel qu’elles reflétaient ; et toute cette magnifique résidence d’été transformée par l’hiver, âpre, muette, sans une feuille à ses arbres ni un pigeon sur ses toits, semblait n’avoir gardé de vivant que le frissonnement humide de ses pièces d’eau et la plainte des grands peupliers, qui s’abaissaient l’un vers l’autre, en secouant les nids de pies embroussaillés dans leur faîte.

De loin, Claire trouvait à la maison de sa jeunesse un air revêche et triste. Il lui semblait que Savigny la regardait venir avec le visage froid, aristocratique, qu’il avait pour les passants du grand chemin arrêtés aux fers de lance de ses grilles. – Ô cruel visage des choses ! – Et pourtant non, pas si cruel. Car, avec son aspect de maison fermée, Savigny semblait lui dire « Va-t’en… n’entre pas… » Et si elle avait voulu l’écouter, Claire renonçant à son projet de parler au grand-père, serait retournée bien vite à Paris pour garder le repos de sa vie. Mais elle ne comprit pas, la pauvre enfant, et déjà le grand terre-neuve qui l’avait reconnue, arrivait en bondissant parmi les feuilles mortes et soufflait à la porte d’entrée.

– Bonjour, Françoise… où est bon papa ? demanda la jeune femme à la jardinière qui venait lui ouvrir, humble, fausse, tremblante comme tous les domestiques du château quand ils se sentaient sous l’œil du maître.

Bon papa était dans son bureau, un petit pavillon indépendant du grand corps de logis, où il passait ses journées à paperasser dans des cartons, des casiers, des gros livres à dos verts, avec cette folie de bureaucratie qui lui venait de son ignorance première et de l’impression fantastique que lui avait faite autrefois l’étude de notaire de son village.

En ce moment, il était enfermé là en compagnie de son garde, une espèce d’espion de campagne, dénonciateur gagé qui le tenait au courant de tout ce qui se passait et se disait dans le petit pays. C’était le favori du maître. Il s’appelait Fouinat et avait bien la tête aplatie, fûtée et sanguinaire de son nom.

En voyant entrer sa petite-fille, pâle et tremblante sous ses fourrures, le vieux comprit qu’il se passait quelque chose de grave et d’insolite, et fit un signe au Fouinat qui disparut, se faufila dans l’entrebâillement de la porte, comme s’il entrait dans la muraille même.

– Qué que t’as, petite ?… te voilà toute perlutée, demanda le grand-père, assis derrière son immense bureau.

Perluté, dans le dictionnaire berrichon, signifie troublé, affolé, retourné, et s’appliquait parfaitement à Claire. Sa course rapide à l’air froid de la plaine, l’effort qu’elle avait fait d’être là, donnaient à son visage, moins posé qu’à l’ordinaire, une expression inaccoutumée. Sans qu’il l’y eût engagée le moins du monde, elle vint l’embrasser et s’asseoir devant le feu, où des bûches, entourées de mousse sèche, des pommes de pin ramassées aux allées du parc, brûlaient avec des éclats de vie, des frémissements de sève. Elle ne prit même pas le temps de secouer le grésil qui emperlait sa voilette et parla tout de suite, fidèle à sa résolution de dire, dès en entrant, le motif de sa visite, avant de s’être laissé impressionner par l’atmosphère de crainte et de respect qui environnait le grand-père, en faisait une sorte de dieu redoutable.

Il lui en fallut du courage pour ne pas se troubler, pour ne pas s’interrompre devant ce regard clair qui la fixait, animé dès les premiers mots d’une joie méchante, devant cette bouche féroce dont les coins arrêtés semblaient clos par le mutisme voulu, l’entêtement, la négation de toute sensibilité. Elle alla d’un trait jusqu’au bout, respectueuse sans humilité, cachant son émotion, assurant sa voix à force de vérité dans son récit. Vraiment, à les voir ainsi l’un en face de l’autre, lui froid, tranquille, allongé dans son fauteuil, les mains dans les poches de son gilet de molleton gris, elle attentive aux moindres mots qu’elle prononçait, comme si chacun eût eu le pouvoir de la condamner ou de l’absoudre, jamais on n’aurait dit une enfant devant son grand-père ; mais bien une prévenue devant son juge d’instruction.

Sa pensée à lui était toute à la joie, à l’orgueil de son triomphe. Les voilà donc enfin vaincus, ces fiérots de Fromont ! On en avait donc encore besoin de ce vieux Gardinois ! La vanité, sa passion dominante, débordait malgré lui dans toute son attitude. Quand elle eut fini, il prit la parole à son tour, commença naturellement par des « j’en étais sûr… je l’avais dit… je savais bien que tout ça se verrait au bout… » et continua sur le même ton banal et blessant, pour terminer en déclarant que, « vu ses principes bien connus dans la famille », il ne prêterait pas un sou.

Alors Claire parla de son enfant, du nom de son mari, qui était en même temps le nom de son père et que la faillite allait déshonorer. Le vieux resta aussi froid, aussi implacable, et profita de son humiliation pour l’humilier encore davantage, car il était de cette race de bons campagnards qui, lorsque l’ennemi est tombé, ne le quittent jamais sans lui laisser les clous de leurs souliers marqués sur la figure.

– Tout ce que je peux te dire, petite, c’est que Savigny vous est ouvert… Que ton mari vienne ici. J’ai justement besoin d’un secrétaire. Eh bien, Georges tiendra mes écritures avec douze cents francs par an et la pâtée à tout le monde… Offre-lui cela de ma part, et arrivez…

Elle se leva indignée. Elle était venue comme sa fille et il la recevait comme une mendiante. Dieu merci ! ils n’en étaient pas encore là.

– Tu crois ? fit M. Gardinois avec un petit clignotement d’yeux féroce.

Frémissante, Claire marcha vers la porte, sans répondre. Le vieux la retint d’un geste.

– Prends garde, tu ne sais pas ce que tu refuses… C’est dans ton intérêt, tu m’entends bien, que je te proposais de faire venir ton mari ici… Tu ne sais pas la vie qu’il mène là-bas… Tu ne le sais pas, bien sûr, sans cela tu ne viendrais pas me demander mon argent pour qu’il passe où a passé le tien… Ah ! c’est que je suis au courant, moi, des affaires de ton homme. J’ai ma police à Paris et même à Asnières, comme à Savigny… Je sais ce qu’il fait de ses nuits et de ses journées, ce paroissien-là ; et je ne veux pas que mes écus aillent dans les endroits où il va. Ça n’est pas assez propre pour de l’argent honorablement gagné.

Claire ouvrait des yeux étonnés, agrandis par l’angoisse, sentant bien qu’un drame terrible entrait en ce moment dans sa vie par la porte basse des dénonciations. Le vieux continua en ricanant :

– C’est qu’elle a de fières quenottes, cette petite Sidonie.

– Sidonie !

– Ma foi, tant pis. J’ai dit le nom… D’ailleurs, tu l’aurais toujours su un jour ou l’autre… C’est même étonnant que depuis le temps… Mais vous autres femmes, vous êtes si vaniteuses… Que l’on puisse vous tromper, c’est bien la dernière idée qui vous vienne en tête… Eh ben, oui, là. C’est Sidonie qui lui a tout croqué, avec le consentement de son mari, du reste.

Et sans pitié il raconta à la jeune femme d’où venait l’argent de la maison d’Asnières, des chevaux, des voitures, comment était meublé leur joli petit nid de l’avenue Gabriel. Il expliquait, précisait tout par le menu. On sentait, qu’ayant eu une nouvelle occasion d’exercer sa manie d’espionnage, il en avait largement profité ; peut-être aussi y avait-il vaguement au fond de tout cela une rage sourde contre sa petite Chèbe, le dépit d’un amour sénile resté toujours inavoué.

Claire l’écoutait sans rien dire, avec un beau sourire d’incrédulité. Ce sourire excitait le vieux, éperonnait sa malice… Ah ! tu ne me crois pas… Ah ! tu veux des preuves… Et il en donnait, les accumulait, la criblait de coups de couteau dans le cœur. Elle n’avait qu’à aller voir chez Darches, le bijoutier de la rue de la Paix. Quinze jours auparavant, Georges avait acheté là une rivière en diamants de trente mille francs. C’étaient les étrennes de Sidonie. Trente mille francs de diamants, au moment de faire faillite !

Il aurait pu parler la journée entière que Claire ne l’eût pas interrompu. Elle sentait que le moindre effort aurait fait déborder les larmes dont ses yeux étaient remplis, et elle voulait sourire au contraire, sourire jusqu’au bout, la chère et vaillante créature. De temps en temps seulement elle regardait du côté de la route. Elle avait hâte de sortir, de fuir le son de cette voix méchante qui la poursuivait impitoyablement. Enfin il s’arrêta : il avait tout dit. Elle s’inclina et alla vers la porte.

– Tu t’en vas ?… Comme tu es pressée…, dit le grand-père en la suivant dehors.

Au fond, il était un peu honteux de sa férocité.

– Tu ne veux pas déjeuner avec moi ?

Elle fit non de la tête, sans la force d’une parole.

– Attends au moins qu’on attelle… on te conduira à la gare.

Non, toujours non.

Et elle continuait à marcher avec le vieux sur ses talons. Droite, fière, elle traversa ainsi la cour toute pleine de souvenirs d’enfance, sans seulement se retourner une fois. Et pourtant, que d’échos de bons rires, que de rayons du soleil de ses jeunes années étaient restés dans le moindre petit grain de sable de cette cour.

Son arbre, son banc favori, gardaient toujours leurs mêmes places. Elle n’eut pas un regard pour eux, ni pour les faisans de la volière, ni même pour le grand chien Kiss qui la suivait docilement, attendant une caresse qu’on ne lui donna pas. Elle était entrée comme une enfant de la maison, elle sortait en étrangère, avec des préoccupations affreuses que le moindre rappel de son passé heureux et calme n’aurait pu qu’aggraver encore.

– Adieu, grand-père.

– Adieu, alors.

Et la porte se referma brutalement sur elle. Une fois seule, elle se mit à marcher vite, vite, presque à courir. Elle ne marchait pas, elle se sauvait. Tout à coup, en arrivant au bout du mur de la propriété, elle se trouva devant cette petite porte verte entourée de glycines et de chèvrefeuilles où était la poste du château. Instinctivement elle s’arrêta, frappée par un de ces réveils subits de la mémoire qui s’effectuent en nous aux heures décisives et remettent sous nos yeux avec une grande netteté les moindres actes de notre vie ayant rapport aux catastrophes ou aux joies présentes. Était-ce le soleil oblique et rose, qui venait de se montrer subitement, rayant l’immense plaine en cet après-midi d’hiver comme en août à l’heure du couchant ? Était-ce le silence qui l’entourait, traversé seulement de ces bruits de nature, harmonieux, presque semblables dans toutes les saisons ?

Toujours est-il qu’elle se revit telle qu’elle était, à cette même place, trois ans auparavant, un jour où elle avait mis à la poste une lettre invitant Sidonie à venir passer un mois près d’elle à la campagne. Quelque chose l’avertissait que tout son malheur datait de cette minute-là. « Ah ! si j’avais su… si j’avais su… » Et elle croyait encore sentir au bout de ses doigts l’enveloppe satinée prête à tomber dans la boîte.

Alors, en songeant à l’enfant, naïve, espérante et heureuse qu’elle était à ce moment, une indignation lui vint, à elle si douce, contre l’injustice de la vie. Elle se demandait : « Pourquoi ? Qu’est-ce que j’ai fait ? »

Puis, tout à coup : « Non ! ce n’est pas vrai. Ce n’est pas possible… On a menti… » Et, tout en continuant sa route vers la gare, la malheureuse cherchait à se convaincre, à se faire une certitude. Mais elle n’y parvenait pas.

La vérité entrevue est comme ces soleils voilés qui fatiguent bien plus les yeux que les rayons les plus ardents. Dans la demi-obscurité qui entourait encore son malheur, la pauvre femme y voyait plus clair qu’elle n’aurait voulu. Maintenant elle comprenait, elle s’expliquait des particularités de l’existence de son mari, ses absences, ses inquiétudes, ses airs embarrassés à certains jours, et parfois, quand il rentrait, cette abondance de détails qu’il lui donnait sur ses courses, mettant des noms en avant comme des preuves qu’elle ne lui demandait pas. De toutes ces conjectures l’évidence de la faute se résumait pour elle. Pourtant elle se refusait encore à y croire et attendait d’être à Paris pour ne plus douter.

Il n’y avait personne à la gare, une petite gare isolée et triste où pas un voyageur ne se montre en hiver. Comme Claire était là assise à attendre le train, en regardant vaguement le jardin mélancolique du chef de gare et ces débris de plantes grimpantes courant tout le long des barrières de la voie, elle sentit sur son gant un souffle chaud et humide. C’était son ami Kiss qui l’avait suivie et qui lui rappelait leurs bonnes parties d’autrefois avec des frétillements, des sauts contenus, une joie pleine d’humilité terminée par un allongement de toute sa belle fourrure blanche, aux pieds de sa maîtresse, sur le carreau froid de la salle d’attente. Ces humbles caresses qui venaient la chercher comme une sympathie timide et dévouée firent éclater les sanglots qu’elle retenait depuis si longtemps. Mais tout à coup elle eut honte de sa faiblesse. Elle se leva, renvoya le chien, le renvoya sans pitié, du geste, de la voix, en lui montrant de loin la maison, d’un visage sévère que le pauvre Kiss ne lui connaissait pas. Ensuite elle essuya bien vite ses yeux et sa main humides ; car le train de Paris arrivait et elle savait que dans un moment elle aurait besoin de tout son courage.

Le premier soin de Claire en descendant de wagon fut de se faire conduire chez ce bijoutier de la rue de la Paix, qui avait, au dire du grand-père, fourni à Georges une parure de diamants. Si cela était vrai, tout le reste le serait aussi. Sa peur d’apprendre la vérité était si grande qu’une fois là, en face de cette devanture luxueuse, elle s’arrêta n’osant pas entrer. Pour se donner une contenance, elle paraissait très attentive à regarder les bijoux dispersés sur le velours des écrins ; et, à la voir élégante dans sa mise discrète, penchée vers ce scintillement menu et attractif, on aurait pu la prendre pour une heureuse femme en train de choisir une parure, bien plus que pour une âme douloureuse et troublée venant chercher là le secret de sa vie.

Il était trois heures de l’après-midi. En hiver, à ce moment de la journée, la rue de la Paix a une physionomie vraiment éblouissante. Entre la matinée courte et le soir vite venu, l’existence se dépêche dans ces quartiers luxueux. C’est un va-et-vient de voitures rapides, un roulement ininterrompu, et sur les trottoirs une hâte coquette, un froissement de soie, de fourrures. L’hiver est la vraie saison de Paris. Pour le voir beau, heureux, opulent, ce Paris du diable, il faut le regarder vivre sous un ciel bas, alourdi de neige. La nature est pour ainsi dire absente du tableau. Ni vent, ni soleil. Juste assez de lumière pour que les couleurs les plus effacées, les moindres reflets prennent une valeur admirable, depuis les tons gris roux des monuments, jusqu’aux perles de jais qui constellent une toilette de femme. Les affiches de théâtres, de concerts, resplendissent, comme éclairées des splendeurs de la rampe. Les magasins ne désemplissent pas. Il semble que tous ces gens circulent pour des apprêts de fêtes perpétuelles. Alors, s’il y a une douleur qui se mêle à ce bruit, à ce mouvement, elle en paraît bien plus affreuse. Pendant cinq minutes, Claire souffrit un martyre pire que la mort. Là-bas, sur la route de Savigny, dans l’immensité des plaines désertes, son désespoir s’éparpillait à l’air vif et semblait tenir moins de place. Ici il l’étouffait. Les voix qui sonnaient auprès d’elle, les pas, le frôlement inconscient des promeneurs, tout augmentait son supplice. Enfin elle entra…

– Ah ! oui, madame, parfaitement… Monsieur Fromont… Une rivière de diamants et de roses. Nous pourrions vous faire la pareille pour vingt-cinq mille francs.

C’était cinq mille francs de moins qu’à lui.

– Merci, monsieur, dit Claire… Je réfléchirai. Une glace en face d’elle, où elle vit ses yeux cerclés et sa pâleur de morte lui fit peur. Elle sortit vite, en se raidissant pour ne pas tomber. Elle n’avait qu’une idée, échapper à la rue, au bruit ; se retrouver seule, bien seule, pour pouvoir se plonger, s’abîmer dans ce gouffre de pensées navrantes, de choses noires qui tourbillonnaient au fond de son âme. Oh ! le lâche, l’infâme… Et elle qui, cette nuit encore, le consolait, l’entourait de ses bras !

Subitement, sans savoir comment cela se faisait, elle se vit dans la cour de la fabrique. Quel chemin avait-elle pris ? Était-elle venue à pied ou en voiture ? Elle ne se rappelait plus rien. Elle avait agi inconsciemment, comme dans un rêve. Le sentiment de la réalité lui revint, féroce et poignant, en arrivant au perron de son petit hôtel. Risler était là en train de faire monter chez sa femme des caisses de fleurs pour la fête splendide qu’elle donnait le soir même. Avec son calme habituel, il dirigeait les ouvriers, soutenait les hautes branches qu’ils auraient pu casser ; « Pas comme cela… Passez donc de champ… Prenez garde au tapis… »

Cette atmosphère de plaisir et de fête, qui l’avait tant écœurée tout à l’heure, la poursuivait jusque dans sa maison. C’était trop d’ironie, à la fin ! Elle se révolta ; et pendant que Risler la saluait, affectueux et plein de respect comme toujours, elle eut sur son visage une immense expression de dégoût, et passa droit sans lui parler, sans voir la surprise qui écarquillait ses bons gros yeux.

Dès ce moment, son parti était pris. La colère, une colère d’honnêteté et de justice, allait la faire agir Elle prit à peine le temps d’entrer, d’embrasser les joues fraîches de l’enfant, et courut à la chambre de sa mère.

– Vite, maman, habillez-vous… Nous partons… Nous partons…

La vieille dame se leva lentement du fauteuil où elle était assise, très occupée à nettoyer sa chaîne de montre en entrant une épingle entre chaque chaînon avec des précautions infinies. Claire retint un mouvement d’impatience :

– Allons, allons, vite… Préparez vos effets.

Sa voix tremblait, et la chambre de la pauvre maniaque lui parut atroce, toute reluisante de cette propreté qui peu à peu était devenue une folie. C’est qu’elle se trouvait dans un de ces moments sinistres où une illusion perdue vous les fait perdre toutes, vous laisse voir jusqu’au fond la misère humaine. Entre la mère à moitié folle, le mari infidèle, l’enfant trop jeune, la conscience de son isolement lui venait pour la première fois ; mais cela ne faisait que l’affermir dans ses résolutions.

En une minute, toute la maison fut occupée aux préparatifs de ce départ si prompt, si imprévu. Claire pressait les gens bouleversés, habillait sa mère et l’enfant rieuse dans tout ce train. Elle voulait partir avant le retour de Georges, pour qu’en arrivant il trouvât le berceau vide et la maison déserte. Où irait-elle ? elle n’en savait rien encore. Peut-être chez une tante à Orléans, peut-être à Savigny, n’importe où. Ce qu’il fallait avant tout, c’était partir, fuir ce milieu de trahisons et de mensonges.

En ce moment elle était dans sa chambre à faire une malle, à entasser des effets. Navrante occupation. Chaque objet qu’elle déplaçait remuait en elle des mondes de pensées, de souvenirs. Il y a tant de nous-mêmes dans tout ce qui nous sert. Quelquefois le parfum d’un sachet, le dessin d’une dentelle suffisait pour lui faire venir des larmes Tout à coup, un pas lourd retentit dans le salon dont la porte était entr’ouverte ; puis, on toussa légèrement comme pour avertir qu’il y avait quelqu’un là. Elle crut que c’était Risler ; car lui seul avait le droit d’entrer chez elle avec cette familiarité. L’idée de se retrouver devant ce visage hypocrite, ce sourire menteur l’écœurait tellement qu’elle se précipita pour fermer la porte.

– Je n’y suis pour personne.

La porte résista, et la tête carrée de Sigismond parut dans l’entre-bâillement.

– C’est moi, madame, dit-il tout bas. Je viens chercher l’argent.

– Quel argent ? demanda Claire qui ne se rappelait plus pourquoi elle était allée à Savigny.

– Chut !… Les fonds pour mon échéance de demain, monsieur Georges, en sortant, m’avait dit que vous me les remettriez tantôt.

– Ah ! oui…, c’est vrai… Les cent mille francs… Je ne les ai pas, monsieur Planus ; je n’ai rien.

– Alors, dit le caissier avec un son de voix étrange, comme s’il se parlait à lui-même, alors c’est la faillite.

Et il s’en retourna lentement. « La faillite !… » Elle s’assit, épouvantée, anéantie. Depuis quelques heures, la ruine de son bonheur lui avait fait oublier celle de la maison ; mais elle se souvenait maintenant. Ainsi son mari était ruiné.

Tout à l’heure, en rentrant, il allait apprendre son désastre, et il apprendrait en même temps que sa femme et son enfant venaient de partir, qu’il restait seul au milieu de ce sinistre. Tout seul, lui cet être si mou, si faible, qui ne savait que pleurer, se plaindre, montrer le poing à la vie, comme un enfant. Qu’allait-il devenir le malheureux ? Elle en avait pitié, malgré son crime.

Puis cette idée lui vint qu’elle aurait peut-être l’air d’avoir fui devant la faillite, la misère. Georges pourrait se dire « Si j’avais été riche, elle m’aurait pardonné ! » Devait-elle lui laisser ce doute ?

À une âme généreuse et fière comme celle de Claire, il n’en fallait pas plus pour changer sa résolution. À la minute, il se fit en elle un apaisement de tous ses dégoûts, de toutes ses révoltes et comme une lumière subite qui l’éclairait mieux sur son devoir. Quand on vint lui dire que l’enfant était habillée, les malles prêtes, sa nouvelle décision était prise :

– C’est inutile, répondit-elle doucement… nous ne partons pas.