Géorgiques I

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Traduction par Auguste Desportes.
Texte établi par Édouard SommerHachette (1p. 2-14).

Je vais chanter l’art qui produit les riantes moissons ; je dirai, ô Mécène, sous quel astre il convient de labourer la terre, et de marier la vigne à l’ormeau ; quels soins il faut donner aux bœufs, à la conservation des troupeaux, et quelle sage industrie fait prospérer l’abeille économe. Brillants flambeaux de l’univers, vous qui dirigez dans les cieux la marche de l’année, Bacchus, et toi, bienfaisante Cérès, je vous invoque, s’il est vrai que grâce à vous les humains aient remplacé le gland de Chaonie par l’épi nourricier, et mêlé pour la première fois le jus de la grappe avec l’eau de l’Achéloüs. Et vous, divinités tutélaires des champs, Faunes, Dryades, venez ensemble, accourez à ma voix : ce sont vos bienfaits que je chante. Et toi, qui du sein de la terre ébranlée par ton trident, fis sortir un coursier frémissant, ô Neptune, entends ma voix ; et toi aussi, divin habitant des bois, Aristée, pour qui trois cents jeunes taureaux, blancs comme la neige, broutent le vert feuillage des buissons dans les grasses campagnes de Cée. Et toi-même, dieu de Tégée, Pan, qui protèges nos brebis, abandonne pour un moment les bois paternels, les forêts du Lycée, et si le Ménale t’est cher encore, viens et sois moi favorable. Minerve, qui fis naître le pacifique olivier ; toi, jeune homme qui inventas la charrue recourbée ; Silvain, qui portes dans tes mains le tendre rameau d’un cyprès déraciné ; vous tous, dieux et déesses, qui veillez sur nos champs, qui fécondez les germes des nouvelles semences, et qui leur versez du haut des cieux des pluies salutaires, je vous invoque aussi !

Et toi enfin, César, dont nous ignorons quel sera bientôt le rang dans le conseil des dieux, soit que tu veuilles honorer nos villes et nos campagnes de tes regards et de tes soins, et recevoir, comme dispensateur des fruits de la terre et souverain régulateur des saisons, le tribut d’hommages que l’univers entier te rendra en ceignant ton front du myrte maternel ; soit que tu préfères régner sur les vastes mers, qu’à toi seul s’adressent les prières des nautonniers, qu’aux extrémités de l’Océan Thulé te soit soumise, et que Téthys ne croie pas acheter trop cher l’honneur de t’avoir pour gendre en t’offrant tout l’empire des ondes ; soit que, nouvel astre d’été, tu te places parmi ceux qui président aux longs mois, entre Érigone et le brûlant Scorpion, qui déjà retire devant toi ses serres enflammées et te cède le plus grand espace des cieux ; quelle que soit enfin la place qui t’attend dans l’Olympe (car les Enfers n’oseraient se flatter de t’avoir jamais pour roi ; et jamais le triste empire des morts ne pourra tenter ton ambition, bien que la Grèce vante les merveilles des champs Élysées, et que Proserpine résiste aux prières de sa mère qui la redemande), ô César, rends facile à mes pas la carrière où je vais entrer ; favorise d’un regard mon audacieuse entreprise, et, prenant en pitié nos laboureurs égarés, daigne les guider avec moi dans les routes nouvelles que j’ouvre à leur ignorance, et accoutume-toi dès à présent à t’entendre nommer dans nos vœux.

Lorsque, au retour du printemps, la neige se fond et s’écoule du haut des montagnes longtemps blanchies, lorsque la terre amollie cède à la douce haleine des Zéphyrs ; que dès ce moment le taureau commence à gémir sous le joug de la charrue, et que le soc, rouillé par un long repos, sorte luisant du sillon. Une terre répond enfin aux vœux de l’avide laboureur, quand elle a deux fois subi les rigueurs de l’hiver, deux fois éprouvé les chaleurs de l’été ; c’est alors seulement qu’il voit ses greniers crouler sous le poids de ses immenses récoltes.

Mais avant que le soc ouvre le sein d’une terre inconnue, sache quels vents y règnent, quelle est la température du climat, quels sont les procédés de culture consacrés par la tradition ou conseillés par la nature du sol ; sache enfin quelles productions le terrain adopte volontiers ou refuse de donner. Ici les moissons viennent plus heureusement ; là ce sont les vignes ; ailleurs les arbres fruitiers et les herbages croissent et verdissent sans culture. Ainsi tu vois que le Tmole nous envoie son safran, l’Inde son ivoire, la molle Arabie son encens, les Chalybes aux bras nus leur fer, le Pont l’onguent précieux de ses castors, et l’Épire ses cavales qui viennent disputer les palmes d’Olympie. Telles sont les lois éternelles, telle est l’immuable constitution que, dès le principe, la nature imposa pour toujours à chaque climat, alors que Deucalion, pour repeupler le monde désert, jeta ces pierres fécondes d’où naquirent les hommes, race infatigable. À l’œuvre donc ! et que, dès les premiers jours de l’année, tes vigoureux taureaux retournent les terres grasses, et que l’été sec et poudreux pénètre et cuise de ses feux les mottes étendues au soleil. Si, au contraire, le terrain est sec par lui-même, il suffira qu’au lever de l’Arcture le soc l’effleure d’un léger sillon : ainsi dans les terrains gras les herbes parasites n’étoufferont pas les joyeuses moissons ; ainsi le terrain maigre conservera le peu de suc dont il est humecté.

Laisse ensuite se reposer tes champs moissonnés, et que la terre pendant un an se raffermisse ; du moins n’y sème de nouveau le froment qu’au retour de la saison, et après avoir recueilli sur ce terrain une récolte de pois, de vesce légère, de lupins aux frêles chalumeaux, fragile et bruyante forêt de légumes résonnant dans leur cosse tremblante ; mais garde-toi d’y semer l’avoine, le lin et le pavot chargé des vapeurs du Léthé : ils dessèchent, ils brûlent la terre qui les reçoit. Cependant elle peut les supporter de deux années l’une, pourvu que tu ne te refuses pas à réparer par d’abondants engrais ton champ épuisé, et à lui rendre sa première vigueur en le couvrant des sels vivifiants de la cendre. Ainsi se reposent les champs par le seul changement de productions, et pendant ce temps-là la terre restée sans culture ne reste pas toutefois sans utilité.

Souvent il est bon de mettre le feu à un champ stérile et de livrer le chaume léger aux flammes pétillantes : soit que la terre reçoive de cet embrasement une énergie secrète et de nouveaux aliments ; soit que le feu la purge de ses principes pernicieux, et la débarrasse d’une surabondance d’humidité ; soit que la chaleur élargisse ou multiplie les conduits souterrains par où la sève nourricière monte dans les tiges naissantes ; soit enfin que l’action du feu raffermisse et condense le sol, resserre ses pores trop dilatés, et qu’il en ferme ainsi l’entrée aux pluies fines, au soleil dévorant, au souffle desséchant de Borée.

Il n’aura pas travaillé en vain pour ses champs, le laboureur qui, le râteau à la main, brise les mottes inertes, et qui y promène la claie d’osier. La blonde Cérès le regarde et lui sourit du haut de l’Olympe. Elle ne voit pas d’un œil moins favorable celui qui croise par de nouveaux sillons les sillons déjà tracés, abat les rayons trop exhaussés, tourmente la terre sans relâche et lui commande en maître.

Laboureurs, demandez au ciel des solstices d’été pluvieux et des hivers sereins. C’est surtout un hiver sec et poudreux qui fait la joie des champs et donne de riants guérets. La Mysie est moins fière de ses récoltes, et le Gargare même s’admire moins dans ses brillantes moissons. Que dirai-je de celui qui, après avoir semé, parcourt ses sillons et rabat sur la semence la glèbe écrasée ; qui y amène ensuite l’eau de quelque source voisine qu’il partage en petits ruisseaux ? Et quand le soleil embrase les campagnes, que l’herbe sèche et meurt, voilà que des hauteurs sourcilleuses du mont il fait descendre une onde salutaire qui, tombant de roc en roc avec un doux murmure, porte la fraîcheur et la vie dans ses champs desséchés. Parlerai-je aussi de celui qui, pour empêcher que la tige ne s’affaisse sous le poids de l’épi, livre à la dent de ses troupeaux ce vain luxe d’herbe, lorsqu’à peine la pousse naissante commence à sortir du sillon ? de celui qui fait écouler l’eau dormante dont sa terre est noyée, surtout dans les mois pluvieux, quand les fleuves débordés couvrent au loin les campagnes d’un noir limon et y forment des bas-fonds où l’eau s’échauffe en croupissant, et d’où s’exhalent de fétides vapeurs ?

Et cependant, malgré ces soins assidus du laboureur, malgré le labeur patient des bœufs qui l’aident à remuer la terre, on n’est point à l’abri de l’oie vorace, de la grue du Strymon, des herbes aux racines amères et envahissantes, de l’ombre funeste des bois. Jupiter lui