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Gabrielle (Augier)/Acte I

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Théâtre completTome 1 (p. 279-304).
Acte II  ►


ACTE PREMIER


Le théâtre représente un salon au rez-de-chaussée, donnant sur un jardin. Porte au fond, et portes latérales au second plan. Une console au premier plan, à droite ; une cheminée avec une glace sans tain, au premier plan à gauche ; une table ronde sur le devant, à droite ; un canapé sur le devant, à gauche.


Scène première


JULIEN, travaillant à droite ; GABRIELLE, assise sur le canapé, tenant à la main un livre qu’elle ne lit pas.

Julien.

Article dix-neuf cent. Où diable est donc mon code ?

Il cherche parmi ses papiers.

Me voilà bien ! mon code est perdu… c’est commode !
Je n’ai qu’à me croiser les bras jusqu’à ce soir !


Gabrielle.

Que cherchez-vous ?


Julien.

Que cherchez-vous ? Mon code.


Gabrielle, indiquant la console.

Que cherchez-vous ? Mon code.Il est dans ce tiroir.


Julien.

C’est donc un parti pris dont tu ne peux démordre,
De me déranger tout pour y mettre de l’ordre ?
Ma mère avait aussi cette démangeaison,
De serrer mes effets lorsque j’étais garçon ;
Et je n’ai pu jamais obtenir de sa grâce
Qu’elle laissât un peu mon pêle-mêle en place.


Gabrielle.

N’apportez pas ici vos vilains livres gras,
Et chez vous, je vous jure, on n’y touchera pas.


Julien, se levant.

Ceci, ma chère enfant, prête à la parabole.
Ce livre gras fait honte à ton salon frivole ;
Ton meuble est peu flatté de frayer avec lui,
Et le reléguerait volontiers à l’étui.
Regarde-le pourtant ce livre qu’on rudoie :
C’est parce qu’il est gras que ton meuble est de soie.


Gabrielle, se levant.

Le sens de l’apologue ?


Julien.

Le sens de l’apologue ? Il est un peu lointain.
Je suis sentencieux comme un Turc, ce matin !
Embrasse-moi, ma chère.
Embrasse-moi, ma chèIl l’embrasse.
Embrasse-moi, ma chère.À tout prendre, le livre
Est encor trop heureux s’il peut te faire vivre.


Gabrielle.

Est-ce un reproche ?


Julien.

Est-ce un reproche ? Non. — Sans doute je voudrais
Te voir prendre une part à tous mes intérêts,
T’inquiéter un peu comment vont mes affaires,
Et si pour ton bonheur mes efforts sont prospères ;
Mais ce n’est pas ta faute, et le mal n’est pas grand,
En somme, que cela te soit indifférent.


Gabrielle.

Mais avouez qu’aussi vous ne m’en parlez guères.


Julien.

Que veux-tu ? je t’ai vue à ces détails vulgaires
Bâiller de si bon cœur, que j’ai fait le serment
De ne t’induire plus en pareil bâillement.


Gabrielle.

J’ai toujours eu l’esprit si rempli de paresse !
Mais j’avais tort. Il faut que cela m’intéresse,
Puisque le seul travail que nos faibles cerveaux
Puissent faire ici-bas, est d’aimer vos travaux,
Et que nous ne comptons dans notre vie oisive
Pour tout événement que ce qui vous arrive.
Entretenez-moi donc de tous vos intérêts,
Et si je bâille un peu, j’écoute à cela près.

Elle se rassied.

Julien.

Je la saisis au vol cette bonne pensée !
Elle va sur-le-champ être récompensée.

Il s’assied près d’elle.

Sache que nous marchons, que nous roulons plutôt
Sur le rude chemin de fortune au grand trot :
J’ai quinze mille francs chez Lassusse ; dix mille
Chez Blanche, hypothéqués sur sa maison de ville ;

Ma réputation prend un rapide essor ;
Un ministre — et celui de la justice encor ! —
Sur le seul bruit que fait ma petite éloquence,
D’un gros procès qu’il a m’a donné la défense ;
Et cela met un homme en posture au Palais,
Tu comprends ?


Gabrielle.

Tu comprends ? Oui, très bien.


Julien.

Tu comprends. Oui, très bien.Mes gains ne sont pas laids,
Je fais, bon an mal an, vingt mille francs ; je gage
Que j’en vais faire trente et même davantage.
Or, nous en dépensons douze mille environ,
N’est-ce pas ?


Gabrielle.

N’est-ce pas ? Oui.


Julien.

N’est-ce pas ? Oui.Mettons quinze pour compte rond :
Et si… Pantagruel répondit à Panurge :
« Quand le printemps fleurit, il faut que je me purge. »
Je vois que tu comprends mes calculs.


Gabrielle.

Je vois que tu comprends mes calculs.Oui, très bien.


Julien.

Merci ! Nous reprendrons plus tard cet entretien.

Il se lève, et se dirige vers son travail.

C’est plaisir de causer avec sa ménagère.

Se retournant vers sa femme.

On vous aime pourtant, pauvre tête légère !

Il s’assied à sa table et travaille.

Gabrielle, à part.

Hélas ! il croit m’aimer… Quelle dérision !
Quand il ne va songeant qu’à son ambition !
Il m’aime ! il dit qu’il m’aime ! — Ô nature immortelle,
Pénétrantes senteurs de la feuille nouvelle,
Tranquillité des champs au soleil prosternés,
Est-ce là cet amour dont vous m’entretenez ?
Heureuse !… s’il en est une entre mes compagnes,
Celle qui peut marcher à travers les campagnes,
Appuyant tout son cœur sur un bras bien aimé,
Selon le rêve ardent qu’elle s’était formé !
Nous partirions le soir, à cette heure sereine
Où l’ombre et le silence ont apaisé la plaine ;
Nous irions… quel bonheur ! moi pendue à son bras,
Lui sur mon pas plus lent ralentissant son pas,
Et tous deux regardant tomber la nuit immense
Nous nous enivrerions d’amour et de silence !


Julien.

Gabrielle !


Gabrielle.

Gabrielle ! Plaît-il ?


Julien, se levant.

Gabrielle ! Plaît-il ? Hors chez nous, où voit-on
Chemise de mari n’avoir pas un bouton ?


Gabrielle.

Ah ! — Mettez une épingle.


Julien.

Ah ! — Mettez une épingle.Il faut que je te gronde ;
Mon linge est dans l’état le plus piteux du monde.


Gabrielle.

Bien. — Je ferai venir une femme demain.


Julien

Ma mère m’aurait tout rapiécé de sa main.



Scène II

JULIEN, CAMILLE, GABRIELLE.

Camille.

Maman, la blanchisseuse est là.


Gabrielle.

Maman, la blanchisseuse est là.Dis à ta bonne
De recevoir le linge.


Julien.

De recevoir le linge.Eh ! reçois-le en personne,
Que diable ! Daigne au moins gouverner la maison !
Ce n’est pas exiger beaucoup de ta raison.

Dès le premier mot de Julien, Camille est allée s’asseoir sur le canapé.

Gabrielle.

Bien. J’y vais.


Julien.

Bien. J’y vais.À propos, notre tante Adrienne
Ne passe-t-elle pas ce dimanche à Lucienne ?
Veille aux provisions, car l’oncle Tamponet,
Malgré sa poésie, est gourmand et gourmet.
Fais-lui faire, tu sais, ce ragoût au fromage.


Gabrielle.

Ne vous mêlez donc pas des choses du ménage.


Julien.

J’imite l’empereur.


Gabrielle.

J’imite l’empereur.En quoi, mon pauvre ami ?


Julien.

Je fais la faction du soldat endormi.

Gabrielle baisse la tête et sort.



Scène III

JULIEN, CAMILLE.

Julien.

Camille, où t’en vas-tu si vite ?


Camille.

Camille, où t’en vas-tu si vite ? Petit père,
Je vais dans le jardin jouer avec la terre.


Julien.

As-tu fait ta lecture ?


Camille.

As-tu fait ta lecture ? Oui… C’est-à-dire non !
C’est dimanche aujourd’hui.


Julien.

C’est dimanche aujourd’hui.Respect au droit canon.
Mais on peut embrasser son père le dimanche ?


Camille.

Oh ! oui.

Elle court à lui et l’embrasse sur les deux joues.

Julien, la prenant dans ses bras.

Oh ! oui.Te voilà belle avec ta robe blanche !


Camille.

C’est ma bonne qui m’a coiffée, et pas maman,
Parce qu’elle lisait dans un livre.


Julien

Parce qu’elle lisait dans un livre.Un roman !


Camille.

Pourquoi faire lit-elle après qu’elle sait lire ?


Julien.

Ma foi, je serais bien en peine de le dire,
Car elle a constamment ouvert devant les yeux
Le livre le plus pur et le plus gracieux
Que poète ait jamais tiré de sa cervelle…
Un enfant rose et blanc qui grandit autour d’elle !
— Tu ne me comprends pas, mais cela m’est égal.
Va, cher petit roman de mon destin banal,
Ma seule rêverie et ma seule aventure,
Ce n’est pas moi qui cherche un bonheur en peinture !
Ta présence suffit à verser largement
La gaîté dans mon cœur et l’attendrissement ;
Et la seule chimère à laquelle je tienne,
C’est de jeter ma vie en litière à la tienne.
Ô cher trésor ! — Elle est si belle, qu’on rirait
Si j’osais avouer qu’elle est tout mon portrait !
— M’aimes-tu bien au moins ?


Camille.

M’aimes-tu bien au moins ? Oui, bien ! bien !


Julien.

M’aimes-tu bien au moins ? Oui, bien ! bien ! Va, cher ange,
Ton père t’aime aussi diablement en échange !



Scène IV

GABRIELLE, JULIEN, CAMILLE.
Julien, en voyant sa femme, pose vivement sa fille par terre.

Gabrielle.

Vous pleurez ?


Julien.

Vous pleurez ? Moi ! non pas.


Gabrielle.

Vous pleurez ? Moi ! non pas.Ce n’est pas un affront ;
Tu pleures.


Julien.

Tu pleures.C’est que j’ai dans l’œil un moucheron.


Gabrielle.

Et pourquoi rougis-tu de ta bonté, pauvre homme ?
Nous ne sommes pas gens de Sparte ni de Rome
Pour faire à la nature un si farouche accueil.


Julien.

Mais j’ai tout bonnement une mouche dans l’œil,
Te dis-je. Si c’était faiblesse paternelle,
Je l’avoûrais.
À Camille.
Je l’avoûrais.Allez jouer, mademoiselle.

Camille sort.



Scène V

GABRIELLE, JULIEN.

Gabrielle.

Ces larmes m’auraient plu sortant de votre cœur.
Certes, voilà matière à votre esprit moqueur ;
Mais dussiez-vous encor me trouver romanesque,
Sortant de votre cœur ces pleurs me gagnaient presque.


Julien.

Alors j’avoue…
Alors j’avoueÀ part.
Alors j’avoue…Ah ! bah ! c’est trop tard maintenant.
Haut.
Ce procédé de mouche est fort impertinent.



Scène VI

GABRIELLE, ADRIENNE, TAMPONET, JULIEN.

Tamponet.

C’est nous !


Adrienne.

C’est nous ! Bonjour, Julien.


Tamponet.

C’est nous ! Bonjour, Julien.Eh ! bonjour, Gabrielle.


Gabrielle.

Chère petite tante !


Adrienne.

Chère petite tante ! Embrasse-moi, ma belle.


Julien.

Mon oncle, vous plaît-il nous embrasser aussi ?
Je suis prêt.


Tamponet.

Je suis prêt.Non, merci, mon cher neveu.


Julien.

Je suis prêt. Non, merci, mon cher neveu.Merci !


Tamponet.

Parbleu ! vous habitez un beau coin de la terre,
Mes amis ! Ces coteaux boisés, cette rivière,
Cet aqueduc géant découpant l’horizon,
Ces prés verts, ce ciel bleu, cette blanche maison,
Ces lointains vaporeux, pleins d’ombre et de mystère…
Ah ! je n’étais pas né pour me faire notaire.


Julien.

Eh ! qui diable ici-bas est né pour son métier,
Mon cher oncle, excepté toutefois le rentier ?


Tamponet.

J’avais, j’ai des instincts de peintre et de poète.
J’aurais dû manier la lyre ou la palette !
Figurez-vous, mon cher, qu’au seul aspect des cieux
Il me vient quelquefois des larmes dans les yeux !

Et voulez-vous savoir une de mes idées ?
Les étoiles des nuits longuement regardées
Me semblent le séjour d’où les âmes des morts
Contemplent tristement la terre où gît le corps.


Julien[1].

« L’idée est poétique…


Tamponet.

« L’idée est poétique… « Elle n’est pas commune
« Tenez, une autre encor : je disais que la lune
« Est au soleil — en tant que reflet au rayon —
« Ce que la rêverie est à la passion. »
Est-ce ingénieux ?


Julien.

Est-ce ingénieux ? Oui !… mais votre fantaisie
Plus que pour la peinture est pour la poésie ?


Tamponet.

Pas du tout, mon ami ! j’adore les tableaux,
Et j’ose me flatter d’en avoir d’assez beaux.
Hier, justement, j’ai fait une rencontre unique ;
J’ai payé trente francs une toile authentique…
Devinez de qui ?


Gabrielle.

Devinez de qui ? Non.


Tamponet.

Devinez de qui ? Non.De Pierre Cabassol.


Gabrielle.

Se peut-il ?


Tamponet.

Se peut-il ? C’est signé.


Julien.

Se peut-il ? C’est signé.Trente francs ! c’est un vol.


Tamponet.

Oui, c’est si bon marché qu’à peine osais-je y croire.
Mais c’est de mon Lehmann surtout que je fais gloire !


Adrienne.

Pas signé celui-là.


Tamponet.

Pas signé celui-là.Par malheur ! il vaudrait
Quatre ou cinq mille francs, ce qui m’arrangerait.


Julien.

Moins fortuné que vous, moi, pour toute peinture,
Je n’ai qu’un Meissonier, mais avec signature.


Tamponet.

On estime beaucoup ce peintre ; quant à moi,
Je ne fais pas grand cas de ses tableaux.


Julien.

Je ne fais pas grand cas de ses tableaux.Pourquoi ?


Tamponet.

C’est à peine de quoi porter un bout de cadre ;
Et franchement, encor qu’on ne soit pas un ladre,
Il est dur de payer très cher, comme excellents,
De tout petits tableaux qui ne sont pas meublants.


Adrienne, bas à Gabrielle.

Détourne le propos.


Gabrielle.

Détourne le propos.Pour parler d’autre chose,
Mon oncle, comment va mademoiselle Rose ?


Tamponet.

Ma pupille ? son mal est à peu près guéri ;
Mais pour finir la cure, il lui faut un mari.


Julien.

Doux mal dont le remède à trouver est facile,
Quand on apporte en dot ce qu’a votre pupille.


Tamponet.

Oui, trois cent mille francs sont un joli denier
À trouver sous les fleurs dans le fond du panier ;
Mais l’argent ne fait pas le bonheur.


Julien.

Mais l’argent ne fait pas le bonheur.Il y aide.


Adrienne.

Surtout s’il ne vient pas avec femme trop laide.


Gabrielle.

Vous restez à coucher, j’espère ?


Tamponet.

Vous restez à coucher, j’espère ? Assurément ;
Je n’ai jamais compris la campagne autrement.
Quand sur terre le soir descend tranquille et triste,
La nature assoupie appartient à l’artiste.


Julien.

Ô poète !… Venez faire un tour de jardin.


Tamponet.

Volontiers ; j’ai besoin de m’aiguiser la faim.

Julien et Tamponet sortent.



Scène VII

GABRIELLE, ADRIENNE.

Gabrielle.

Quel homme !


Adrienne.

Quel homme !N’est-ce pas ? Eh bien ! ma pauvre amie,
Sur ses désagréments je me suis endormie :
L’habitude me berce, et j’ai presque oublié
Qu’avec lui mon destin est digne de pitié.
Je me suis résignée à toutes ses manies ;
Je ne me raidis plus contre ses tyrannies,
Et finirais, je crois, par trouver cet époux
Un époux accompli, s’il n’était pas jaloux.


Gabrielle.

Il l’est encore ?


Adrienne.

Il l’est encore ? Hélas ! tous les jours davantage :
Cette fureur ne fait que croître avec mon âge.
Julien est-il jaloux ?


Gabrielle.

Julien est-il jaloux ?Oh non !… Pauvre Julien !
Ce n’est pas un mortel à s’émouvoir de rien :

Il a l’âme logée en trop paisible assiette
Pour qu’un brimborion comme moi l’inquiète.
Pourvu que son métier lui rende de l’argent,
Il a pour tout le reste un dédain indulgent,
Et ne s’informe pas si je me trouve heureuse,
Ni, quand j’ai les yeux creux, quel ennui me les creuse.


Adrienne.

Quel ennui ?… Pauvre femme, as-tu donc des ennuis ?


Gabrielle.

J’en ai… Si tu savais dans quel vide je suis,
Dans quel désœuvrement et quelle solitude !
Tout me manque à la fois, tout, jusqu’à l’habitude,
Ce triste bonheur fait de paresse et d’oubli
Où j’ai cru quelque temps mon cœur enseveli.
Ah ! pourquoi sommes-nous venus à la campagne ?
C’est le réveil des cieux et des champs qui me gagne ;
C’est le tiède printemps, c’est la verte saison
Qui m’ont mis cette sève au cœur, — ou ce poison !
Je sens dans ma poitrine une fureur de vivre,
Une rébellion qui m’effraie et m’enivre ;
Je voudrais… je ne sais, hélas ! ce que je veux ;
Mais rien de ce que j’ai ne satisfait mes vœux.
Le détail journalier de ma maison m’écœure ;
La lecture ne peut me distraire : je pleure,
Et j’éprouve un dégoût dont rien ne me défend,
Pas même — et j’en rougis — pas même mon enfant !


Adrienne.

C’est que tu n’aimes plus ton mari.


Gabrielle.

C’est que tu n’aimes plus ton mari.Moi, ma tante !


Adrienne.

Si tu l’aimais toujours, tu serais plus contente.


Gabrielle.

Je t’assure…


Adrienne.

Je t’assure…Voyons, prends-moi pour confesseur ;
Ne suis-je pas un peu ta mère, un peu ta sœur ?
Tu ne peux pas avoir d’ennui qui ne soit nôtre.
Tu n’aimes plus Julien.


Gabrielle.

Tu n’aimes plus Julien.Je n’en aime pas d’autre,
Du moins.


Adrienne.

Au moins.Pauvre Julien ! Que lui reproches-tu ?
Ne te conduit-il pas dans le chemin battu
Et ne te fait-il pas la voiture assez douce
Pour ne sentir jamais ni cahot ni secousse ?


Gabrielle.

Oh ! sans doute, il m’assure un train de vie égal
Et me donne en effet tout le bonheur légal…
C’est un homme d’esprit, sans contredit, un homme
Laborieux, loyal, noblement économe ;
Il est bon, il me traite avec grande douceur,
Et je serais heureuse à n’être que sa sœur…
Mais que m’importe encor cette paix de ma vie,
Si de quelque tendresse elle n’est pas suivie ?
C’est bien sa faute, va, si mon cœur est changé !
Si tu pouvais savoir les mécomptes que j’ai ;
Contre quels plats calculs, quelles vérités plates
Mes rêves ont heurté leurs ailes délicates ;
En quelle crudité de sentiments bourgeois

Se sont changés les doux entretiens d’autrefois !
Plus de projets à deux, de mutuelle extase !
Sa vie est un damier dont j’occupe une case,
Rien de plus. Je complète un état de maison
Et lui sers seulement à n’être plus garçon.
Est-ce là que devaient aboutir ses promesses
De transports éternels et de saintes tendresses,
Lorsque nous bâtissions un riant avenir
Dont je suis maintenant seule à me souvenir !


Adrienne.

N’accuse pas Julien, n’accuse que la vie
De ton illusion si promptement ravie !
Va, c’est notre malheur à toutes d’ignorer
Que de son rêve d’or nul ne peut s’emparer ;
Nous n’épuiserions pas en de vaines poursuites
L’humble part de bonheur où nous sommes réduites,
Si quelque expérience eût su nous prévenir
Que l’amour nous promet plus qu’il ne peut tenir.
Mais nous croyons en lui ; notre foi nous abuse.
C’est lui qui nous trahit, c’est l’amant qu’on accuse.
On en change, espérant qu’un autre accomplira
L’idéal adoré dont le cœur s’enivra,
Et l’amour, dont on presse encore le mystère,
Nous laisse de nouveau la main pleine de terre.
On reconnaît alors, on reconnaît trop tard,
Qu’on était arrivée au but dès le départ.


Gabrielle.

Adrienne, n’as-tu que ces tristes paroles
Pour soutenir les cœurs souffrants que tu consoles ?
L’amitié de Julien, quoi ! tout l’amour est là ?
Quoi ! je ne peux plus rien rencontrer au delà
Et dois désespérer sur ce premier déboire ?
Non ! je ne te crois pas, je ne veux pas te croire !

Une vitre ternie a pu ternir le jour,
Mais je crois au soleil et je crois à l’amour !


Adrienne.

Vraiment tu me fais peur. — Tais-toi ! le secrétaire
De ton mari !


Gabrielle, à part.

De ton mari ! Monsieur Dariau ? Que vient-il faire ?



Scène VIII

GABRIELLE, ADRIENNE, STÉPHANE.

Stéphane, saluant.

Mesdames…


Gabrielle, avec contrainte.

Mesdames…Qui nous vaut l’inespéré plaisir ?…


Stéphane, de même.

En ceci mon devoir a servi mon désir.
J’ai reçu ce matin une lettre pressée
Du ministre, à monsieur Chabrière adressée ;
N’ayant personne là que j’en pusse charger,
J’ai pris la liberté d’être le messager.


Gabrielle.

Quelque affaire peut-être à Paris vous réclame,
Sans quoi je vous prierais…


Stéphane.

Sans quoi je vous prierais…Mille grâces, madame.
Quelque chose à Paris me rappelle en effet.


Gabrielle, à part.

Pauvre garçon !


Stéphane, à Adrienne.

Pauvre garçon ! Comment va monsieur Tamponet,
Madame ?


Adrienne.

Madame ? Il est ici, monsieur, pour vous répondre.

Elle passe à droite.

Stéphane.

Enchanté de le voir.
Enchanté de leÀ part.
Enchanté de le voir.Au diable l’hypocondre !
Haut.
Où puis-je rencontrer ces messieurs ?


Gabrielle.

Où puis-je rencontrer ces messieurs ? Au jardin.

Stéphane salue et sort.



Scène IX

ADRIENNE, GABRIELLE.

Adrienne.

Si jamais celui-là rend mon mari badin !


Gabrielle.

Quoi ! monsieur Tamponet en prend-il de l’ombrage ?


Adrienne.

Il a cru l’an dernier que j’aimais son hommage,
Et le pauvre garçon, alors comme aujourd’hui,
Ne s’occupait pas plus de moi que moi de lui.
Mais toi, tu le reçois d’une froideur extrême ?


Gabrielle.

Ce n’est pas sans raison.


Adrienne.

Ce n’est pas sans raison.Peut-on savoir ?


Gabrielle.

Ce n’est pas sans raison. Peut-on savoir ? Il m’aime.


Adrienne.

Ah !


Gabrielle.

Ah ! Il s’est déclaré voici bientôt un mois.


Adrienne.

Ton mari n’en sait rien ?


Gabrielle.

Ton mari n’en sait rien ? Non ; mais, comme tu vois,
Je lui fais peu d’accueil à ce pauvre jeune homme.


Adrienne.

Ève, ma chère enfant, prends bien garde à la pomme.


Gabrielle.

Je n’ai pas peur.


Adrienne.

Je n’ai pas peur.Tant pis. — Il est joli garçon.


Gabrielle.

Ce n’est pas mon avis.


Adrienne.

Ce n’est pas mon avis.Il a bonne façon.


Gabrielle.

Qui, lui, ma tante ? Il est très commun, au contraire.


Adrienne.

A-t-il de l’esprit ?


Gabrielle.

A-t-il de l’esprit ? Non… je ne sais… ordinaire.


Adrienne.

Tu l’aimes.


Gabrielle.

Tu l’aimes.Non. Pourquoi ?


Adrienne.

Tu l’aimes. Non. Pourquoi ? Tu l’aimeras bientôt
Alors. — Tiens, tu rougis.


Gabrielle.

Alors. — Tiens, tu rougis.Ne parle pas si haut.


Adrienne.

Ma fille ! oui, c’est le mot, car je te parle en mère…
Écarte de ton cœur cette folle chimère ;
Ne t’abandonne pas en aveugle au danger…
C’est ton mari qui t’aime et non cet étranger !
Tu n’es qu’un passe-temps pour l’un, si, par miracle,
Tu ne lui deviens pas un péril, un obstacle ;
L’autre respecte en toi l’intime compagnon

Qui garde ses enfants, sa fortune et son nom ;
C’est le seul dont l’amour soit certain, car il t’aime
Peut-être encore moins pour toi que pour lui-même,
Et, selon ce beau mot que l’on a décrié,
C’est le seul qui te puisse appeler sa moitié.
Va, crois-moi, n’en fais pas la triste expérience.


Gabrielle.

Mais d’où te vient à toi cette amère science ?


Adrienne, après une pause.

D’une amie à laquelle il en a coûté cher.
Elle m’a raconté tout ce qu’elle a souffert ;
Le mensonge assidu qu’un regard déconcerte,
L’angoisse du bonheur, la faute découverte,
La douleur d’un époux par l’outrage ennobli,
Un mépris accablant, un pardon sans oubli,
Et l’éternel soupçon au nom de l’ancien crime…
Avant d’aller plus loin regarde cet abîme !
Quand je l’y vois ainsi pencher, mon cœur se fend…
Crois-moi, n’abdique pas tes droits sur ton enfant !


Gabrielle.

Grâce au ciel, je suis loin encor de cette chute.


Adrienne.

Ne t’aventure pas cependant à la lutte.


Gabrielle.

Je ne la cherche pas, ni Stéphane non plus ;
À nous fuir tous les deux nous sommes résolus.
Aujourd’hui, par exemple, il pouvait à merveille
Contre mon froid accueil faire la sourde oreille,
Et tu vois cependant qu’au lieu d’en profiter
Il m’a lui-même aidée à ne pas l’inviter.


Adrienne.

Oui, mais n’y cherche pas tant de délicatesse.



Scène X

ADRIENNE, STÉPHANE, JULIEN, GABRIELLE, TAMPONET.

Julien, à Stéphane.

Non, mon cher, ce n’est pas une affaire qui presse,
Et vous pouvez passer la journée avec nous.


Adrienne, à part.

Bien !


Stéphane.

Bien ! S’il m’était possible, il me serait bien doux ;
Mais…


Julien.

Mais…Pas de mais. Dis-lui de rester, Gabrielle.


Gabrielle, à Stéphane.

Si pourtant une affaire à Paris vous rappelle ?


Julien.

Nullement ; je connais l’affaire en question
Et c’est un pur prétexte à sa discrétion.
Si la table est étroite, on serrera les coudes,
Mon cher ! Mais dis-lui donc que s’il part tu le boudes,
Gabrielle.


Gabrielle.

Gabrielle.Oui, monsieur.


Stéphane.

Gabrielle. Oui, monsieur.Madame, j’obéis.


Tamponet, à part.

J’aurai l’œil sur ma femme.


Adrienne, à part.

J’aurai l’œil sur ma femme.Oh ! l’astre des maris !


Julien.

Maintenant, chère tante, il m’arrive un sinistre,
Un ordre de dîner ce soir chez le ministre ;
Pour causer entre nous de procès à loisir
Il n’a que ce moment libre : il faut le saisir.
Il ne me reste donc qu’à vous demander grâce.


Adrienne.

Grâce, quand vous mettez monsieur à votre place ?


Gabrielle

Méchante !


Tamponet, à part.

Méchante ! Elle lui fait des avances, c’est clair.


Julien, à Stéphane.

On vous préfère à moi, vous le voyez, mon cher.


Adrienne, à part.

Pauvre Julien qui croit plaisanter !


Tamponet, à part.

Pauvre Julien qui croit plaisanter ! Oh ! les femmes !


Camille, venant de la droite.

Le déjeuner est prêt, maman.


Julien.

Le déjeuner est prêt, maman.La main aux dames.


Tamponet donne le bras à Gabrielle, Stéphane à Adrienne,
et Julien la main à sa fille. Ils sortent par la droite.



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