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Gabrielle (Augier)/Acte IV

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Théâtre completTome 1 (p. 351-372).
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ACTE QUATRIÈME


Même décoration.


Scène première


JULIEN, TAMPONET.

Tamponet.

Une femme pour qui j’ai tout fait ! c’est infâme !


Julien.

Vous êtes archi-fou, mon cher oncle.


Tamponet.

Vous êtes archi-fou, mon cher oncle.Une femme
Pour qui, depuis vingt ans, je suis aux petits soins !
Voilà ma récompense !


Julien.

Voilà ma récompense !Encore un coup…


Tamponet.

Voilà ma récompense !Encore un coup…Du moins
Si j’étais un mari négligent, infidèle,

Ou cassé… Mais je suis pétulant auprès d’elle
Comme au premier quartier de la lune de miel,
Ma parole d’honneur ! — Que lui faut-il, ô ciel !


Julien.

Permettez-moi…


Tamponet.

Permettez-moi…Tromper un époux exemplaire
Et qui se jetterait dans le feu pour lui plaire !
Un mot vous apprendra jusqu’où vont mes égards :
Je fais depuis quinze ans semblant d’aimer les arts.


Julien.

Vous ne les aimez pas ?


Tamponet.

Vous ne les aimez pas ? Qui ? moi ! je les déteste !
Ils me sont en horreur à l’égal de la peste !
La musique surtout me donne sur les nerfs ;
La peinture m’assomme et j’exècre les vers…
Eh bien, pour m’ajuster aux goûts de mon ingrate,
Je feins de me pâmer pendant une sonate ;
J’achète des tableaux avec mon pauvre argent ;
Je les fais encadrer ; et, tout en enrageant,
J’apprends par cœur, malgré ma mauvaise mémoire,
Un tas de vers, sans rien comprendre à ce grimoire.
Après avoir tant fait, n’est-ce pas du guignon
D’être… ce que je suis ?


Julien.

D’être… ce que je suis ? Mais non ! mille fois non !
Vous ne l’êtes pas !


Tamponet, offensé.

Vous ne l’êtes pas ! Quoi ! quand j’en conviens moi-même ?


Julien.

Vous vous trompez.


Tamponet.

Vous vous trompez.Morbleu !


Julien.

Vous vous trompez. Morbleu ! Fi donc ! c’est un blasphème !


Tamponet.

Je me vante à ce compte ?


Julien.

Je me vante à ce compte ? Eh ! oui, vous avez tort.


Tamponet.

Ne pas en être cru là-dessus, c’est trop fort !


Julien.

Cher oncle, laissez-moi vous dire…


Tamponet.

Cher oncle, laissez-moi vous dire…Suis-je un braque,
Dont le cerveau fêlé sans motif se détraque ?
J’ai cent preuves pour une, et si je sors des gonds…
— En un mot, voulez-vous être un de mes seconds ?


Julien.

Puisque vous tenez tant à votre nouveau titre,
Laissez-moi m’expliquer un peu sur ce chapitre.
Moi, si j’étais trompé, je ne me battrais pas ;
J’éconduirais l’amant en douceur et tout bas,
Estimant que traîner notre honneur sur la claie
N’est pas le vrai moyen d’en refermer la plaie,
Et qu’un sage silence est le seul appareil
Qu’on y doive poser en accident pareil.
Ainsi quand vous seriez ce que vous voulez être…


Tamponet.

Quand je serais ?… Tournez les yeux vers la fenêtre,
Les voyez-vous tous deux ? Parbleu ! j’en suis charmé.


Julien.

Ils causent.


Tamponet.

Ils causent.Mais voyez de quel air animé !
Vous appelez cela causer ? De pareils gestes
Tiennent-ils compagnie à des discours modestes ?
Voyez !… Elle saisit l’infâme par le bras…
Malheureuse ! tu crois que je ne te vois pas !
— Ils s’arrêtent. Il met la main sur sa poitrine…
Ce qu’il peut répliquer ainsi, je le devine !
Tenez, il tend le bras comme pour un serment…
Va, drôle ! gesticule avant l’enterrement !
Tu verras si je suis un mari débonnaire…
— Est-ce clair maintenant ? suis-je un visionnaire ?


Julien.

C’est étrange, en effet.


Tamponet.

C’est étrange, en effet.Ah ! ah ! vous commencez
À trouver mes soupçons un peu moins insensés ?
C’est heureux !… Je me bats, la chose est résolue.
Serez-vous mon témoin ?


Julien.

Serez-vous mon témoin ? Vous avez la berlue
Et vous me la donnez.


Tamponet.

Et vous me la donnez.Serez-vous mon témoin ?


Julien.

Éclaircissons les faits avant d’aller plus loin.
Ils viennent par ici : pour résoudre nos doutes,
Derrière la cloison mettons-nous aux écoutes.


Tamponet.

Mais, lorsque vous serez certain de mes affronts,
Vous serez mon témoin ?


Julien.

Vous serez mon témoin ? Nous verrons, nous verrons.
Mais je veux parier cent contre un que ce piège
Vous montrera ma tante aussi blanche que neige.


Tamponet.

Vous me faites rire.


Julien.

Vous me faites rire.Oui ?… Cachons-nous là-dedans
Et vous rirez bientôt mieux que du bout des dents.


Tamponet.

Ce moyen me répugne.


Julien.

Ce moyen me répugne.Il est vieux ; mais qu’importe !
S’il n’était qu’un jaloux sur terre et qu’une porte,
La porte servirait d’embuscade au jaloux,
C’est moi qui vous le dis : c’est pourquoi cachons-nous,
Et tâchons d’écouter cet entretien si tendre,
Puisqu’il n’est rien de tel qu’écouter pour entendre.
Les voici… vite, entrez.


Tamponet, sur la porte.

Les voici… vite, entrez.Vous serez mon témoin ?


Julien.

Oui, car vous n’en aurez sûrement pas besoin.

Ils entrent dans la pièce à droite.



Scène II

ADRIENNE, STÉPHANE.
Ils viennent du fond.

Adrienne.

Ainsi votre ferveur au grand air se dissipe,
Et vous restez garçon maintenant par principe ?


Stéphane.

Oui. Tout décidément vive le célibat !
C’est un goût dépravé que ma raison combat,
Mais en vain. Contre lui pourquoi m’obstinerais-je ?
Tenez, vous avez vu sur l’eau flotter du liège :
On peut bien quelquefois l’enfoncer jusqu’au fond,
Mais il remonte à flot après chaque plongeon.
Cette explication, Madame, suffit-elle ?


Adrienne.

Non. Je vous en propose une plus naturelle :
C’est que vous conservez quelque espoir d’être aimé.


Stéphane.

Ah ! de ce côté-là mon cœur est bien fermé,
Je vous jure. Je suis guéri de cette femme,
Et son indifférence est un puissant dictame.


Adrienne.

Vous avez cru lui plaire : elle vous l’avait dit.
Il est vrai maintenant que son cœur s’en dédit ;
Mais la fatuité de l’homme est si têtue
Qu’il lui faut vingt échecs pour se croire battue.


Stéphane.

Pour moi, je crois si bien mon désastre accompli,
Madame, que j’en suis tout vengé par l’oubli.


Adrienne.

Si vraiment vous avez cette philosophie,
Je vous fais compliment ; car je vous certifie
Que Gabrielle…


Stéphane.

Que Gabrielle…Quoi ! vous saviez ?…


Adrienne.

Que Gabrielle… Quoi ! vous saviez ?…Je savais.
Et j’avoûrai, de plus, que je vous desservais !
Donc je vous certifie, et vous pouvez m’en croire,
Qu’il ne reste plus rien de vous qu’en sa mémoire.


Stéphane.

Vraiment ! Se souvient-elle encore de mon nom ?
Dans quinze jours d’ici je jurerais que non.
Beau texte pour parler avec quelque amertume
De ce sexe volage au vent comme la plume !
Mais, bah ! j’en fais mon deuil sans phrase et sans effort.


Adrienne.

Votre deuil est trop gai : le défunt n’est pas mort.
Tenez, ne perdons pas de temps en bagatelle :
Vous avez parlé bas tantôt à Gabrielle
En la quittant.


Stéphane.

En la quittant.Moi ?


Adrienne.

En la quittant. Moi ? Vous. Qu’a-t-elle répondu ?
J’ai tâché d’écouter et n’ai pas entendu,
Mais c’est évidemment la réponse accordée
Qui vous a fait changer si promptement d’idée.


Stéphane.

Je ne vous comprends pas, Madame.


Adrienne.

Je ne vous comprends pas, Madame.En vérité ?
C’est donc que vous manquez de bonne volonté.


Stéphane.

À force d’être fin votre esprit se fourvoie.


Adrienne.

Allons, je vois qu’il faut vous mettre sur la voie.
Serait-ce point ceci qu’on vous a dit tout bas :
« Je vous aime toujours, ne vous mariez pas. »
Rappelez-vous.


Stéphane.

Rappelez-vous.Croyez ce qu’il vous plaît de croire,
Madame, et finissons cet interrogatoire.


Adrienne.

C’est un aveu, cela.


Stéphane.

C’est un aveu, cela.Non pas ! — Je prends congé,
Car votre esprit fait peur au peu d’esprit que j’ai.

Il sort.



Scène III

JULIEN, très pâle, ADRIENNE, TAMPONET.

Tamponet, entr’ouvrant la porte.

Il est parti.


Adrienne.

Il est parti.Julien !


Julien, sortant.

Il est parti. Julien ! Moi, ma tante, en personne.


Adrienne.

Vous avez entendu ?…


Tamponet.

Vous avez entendu ?…Tout entendu, mignonne !
J’attends de ta bonté deux cent mille pardons,
Et je me sens en train de chanter des fredons !


Adrienne.

C’est assez.
À Julien.
C’est assez.Vous avez entendu que Stéphane
Aime ?…


Julien.

Aime ?…Oui.


Tamponet, à part.

Aime ?… Oui.Pauvre garçon ! Et moi qui me pavane !


Adrienne.

Mais s’il n’est pas aimé, que vous importe ?


Julien.

Mais s’il n’est pas aimé, que vous importe ? Il l’est ;
Nous avons entendu l’entretien au complet.


Adrienne.

Ce calme est effrayant alors.


Julien.

Ce calme est effrayant alors.Pourquoi, ma tante ?


Tamponet.

N’oubliez pas, mon cher, si quelque éclat vous tente,
Qu’un silence prudent est le seul appareil
Que supporte l’honneur en accident pareil.


Julien.

Mais ce n’est pas le cas d’appliquer la sentence,
Cher oncle, et mon honneur n’est pas atteint, je pense.
Ma femme a moins d’amour encor que de vertu :
Je l’estime d’autant qu’elle a bien combattu,
Et la tiens en mon cœur pour une brave femme,
Digne de mon respect et non pas de mon blâme.
Quiconque en parlerait autrement a menti.


Tamponet.

À la bonne heure !
À la bonne heurÀ part.
À la bonne heure ! Il prend galamment son parti.


Julien, avec effort.

Quant à monsieur Stéphane…


Tamponet.

Quant à monsieur Stéphane…Oui, parlons-en !


Julien.

Quant à monsieur Stéphane… Oui, parlons-en ! En somme,
Il a fait là-dedans son métier de jeune homme.
Mais j’étais son ami !… Cependant je lui crois,
Malgré sa trahison, le cœur et l’esprit droits.


Tamponet.

Lui ? c’est, tranchons le mot, une franche canaille.
Il faut le renvoyer.


Julien.

Il faut le renvoyer.Non. Il faut qu’il s’en aille.
Il est très étourdi, mais n’est pas vicieux.
Je lui rendrai ses torts à lui-même odieux,
Et je l’accablerai d’une amitié si vraie
Que de sa trahison il faudra qu’il s’effraie.


Tamponet.

Ce moyen est chanceux.


Julien.

Ce moyen est chanceux.Non, non, il ne l’est pas.
À moins de s’avouer le dernier des pieds plats,
On n’ose pas tromper l’homme qui se confie.


Tamponet.

Mais enfin, s’il l’osait ?


Julien.

Mais enfin, s’il l’osait ? Alors je l’en défie,
Car Gabrielle, ouvrant les yeux avec dégoût,
Remettrait dans son cœur mon image debout.


Adrienne.

Lorsque la passion est réellement forte,
Il n’est digue ni mur que son courant n’emporte.


Julien.

La leur n’est, grâce au ciel, encore qu’un ruisseau
Qui va se diviser à l’entour d’un roseau.
Seulement n’allez pas leur dire, je vous prie,
Que je suis averti de leur étourderie :
Cela gâterait tout.


Adrienne.

Cela gâterait tout.Je m’en garderais bien.


Tamponet.

Moi de même.


Julien.

Moi de même.Il me faut un moment d’entretien
Avec ma femme, ici. Seriez-vous assez bonne
Pour me l’envoyer ?


Adrienne.

Pour me l’envoyer ? Certe !


Tamponet.

Pour me l’envoyer ? Certe ! Attends-moi donc, mignonne.


Julien.

Mon oncle veut avoir son tête-à-tête aussi…
Mais le sien est plus gai que le mien.


Tamponet, à part.

Mais le sien est plus gai que le mien.Dieu merci !
À sa femme, dans le fond du théâtre.
Étrange insouciance en cette catastrophe !


Adrienne.

Bien étrange, en effet.


Tamponet.

Bien étrange, en effet.C’est un grand philosophe !

Ils sortent.



Scène IV

JULIEN, seul.

Déborde, maintenant, déborde, ô désespoir !
— Elle ne m’aime plus ! Qui l’aurait pu prévoir ?
Ah ! je sens tout mon cœur sombrer en ce naufrage !
Adieu, bonheur ! adieu, travail ! adieu, courage !…
À quoi bon désormais des efforts superflus ?
Je suis seul dans le monde ; elle ne m’aime plus !

Il s’assied.

Insensé ! voilà donc la tendresse éphémère
Que j’ai pu préférer à la vôtre, ô ma mère !
Quand mon petit bagage a vidé la maison,
Vous pleuriez en silence, et vous aviez raison ;
Car votre fils quittait sa véritable amie,
Ô mère, dans la tombe à présent endormie !
Hélas ! j’ai plus aimé cette femme que vous ;
Je l’entourais de soins plus tendres et plus doux ;
Pour ne pas voir un pli sur sa lèvre vermeille,
Je desséchais mon sang aux ardeurs de la veille,
Et la trouvant heureuse et fraîche le matin,
J’oubliais ma fatigue aux roses de son teint…
Voilà ma récompense ! Ô l’ingrate ! l’ingrate !

Il se lève.

Et de quoi te plains-tu ? qu’es-tu donc qui la flatte,
Pauvre gratte-papier, obscur praticien,
Avocat de la veuve et du mur mitoyen ?
Te crois-tu bon à mieux qu’à payer sa dépense,
Manœuvre, et te faut-il une autre récompense
Que l’honneur, déjà grand pour ton obscurité,
De défrayer son luxe et son oisiveté ?
Tu prétends être aimé ? Regarde-toi ! les rides
S’impriment avant l’âge à tes tempes arides.
C’est le travail, dis-tu ! mais qu’importe à ses yeux ?
Tout ce qu’elle en conclut, c’est que tu te fais vieux ;
Elle te sacrifie au premier fat qui passe…
Ô les femmes ! stupide et méprisable race !
Qu’elle me fait de mal, la cruelle !

Il se rassied.

Qu’elle me fait de mal, la cruelle ! Eh bien, quoi ?
Est-elle là dedans moins à plaindre que moi ?
N’a-t-elle pas perdu le repos qu’elle m’ôte ?
Elle ne m’aime plus ! mais ce n’est pas sa faute…
C’est peut-être la mienne ! — Elle a bien combattu ;
Que puis-je demander de plus à sa vertu ?
Je dois mettre une main sur ma plaie, et de l’autre
Défendre son honneur… dernier bien qui soit nôtre !
Il faut la raffermir au moins dans son devoir…
En est-il temps encore ?

Gabrielle entre.

En est-il temps encore ? Ah ! je vais le savoir.



Scène V

GABRIELLE, JULIEN.

Gabrielle.

Vous voulez me parler ?


Julien, très simplement.

Vous voulez me parler ? Oui. Je pars dans une heure ;
Prépare une chemise, entends-tu ? la meilleure.

Il passe à droite.

Fais brosser mon habit ; il faut te dépêcher.
Ah ! pense à visiter les chambres à coucher ;
Pour les époux, la chambre avec l’alcôve double ;
Pour Stéphane…


Gabrielle.

Pour Stéphane…Monsieur Stéphane ?…


Julien, à part

Pour Stéphane… Monsieur Stéphane ?…Elle se trouble.


Gabrielle.

C’est impossible.


Julien.

C’est impossible.En quoi, ma chère, et depuis quand
L’appartement d’en haut n’est-il donc plus vacant ?


Gabrielle.

Mais… un jeune homme ici… la nuit… en votre absence…
C’est contraire, je crois, à toute bienséance.


Julien.

Ah ! bah ! pour une nuit ! — Les autres restent bien.


Gabrielle.

C’est différent.


Julien.

C’est différent.Ce sont tes amis ; c’est le mien.


Gabrielle.

Mon dieu ! n’insistez pas.


Julien.

Mon dieu ! n’insistez pas.Comme te voilà prude !
Je ne t’ai jamais vue à personne aussi rude.


Gabrielle.

Soit ; mais je ne veux pas qu’il passe ici la nuit.


Julien

Je respire ! — Il est temps, puisqu’elle a peur de lui.
Haut.
Eh bien ! fais retenir une chambre à l’auberge ;
Qu’importe la façon, pourvu que je l’héberge !

Stéphane entre ; il s’arrête sur la porte en voyant Julien.



Scène VI

STÉPHANE, JULIEN, GABRIELLE

Julien.

Venez, mon cher. — Je pars pour Paris ; mais demain
Nous nous retrouverons ici le verre en main.


Stéphane.

Quoi ?…


Julien.

Quoi ?…Si vous n’avez rien pourtant qui vous empêche
De passer au village une nuit un peu fraîche.


Stéphane.

Au contraire.


Julien, à Gabrielle qui se dirige vers la droite.

Au contraire.Où vas-tu ?


Gabrielle.

Au contraire. Où vas-tu ? Votre habit…


Julien.

Au contraire. Où vas-tu ? Votre habit…Ah ! c’est vrai.
Va, dans une minute ou deux je te suivrai.

Gabrielle sort.



Scène VII

STÉPHANE, JULIEN.

Julien.

Nos lits vacants sont pris par mon oncle et ma tante,
Mais nous avons tout près une auberge excellente.


Stéphane.

C’est parfait.


Julien.

C’est parfait.Pardonnez à l’exiguïté
D’une maison peu propre à l’hospitalité :

Si l’amitié pouvait élargir la muraille,
Vous auriez une chambre ici de belle taille.


Stéphane, avec embarras.

Je ne mérite pas vos bontés.


Julien.

Je ne mérite pas vos bontés.Mes bontés !…
D’abord, ce n’en sont pas ; puis vous les méritez.
Vous m’avez plu, mon cher, à la première vue,
Et jamais mon instinct n’a commis de bévue.
« Voilà, me suis-je dit, un ami qui me vient,
Un homme franc, loyal, un cœur qui me convient. »
Me trompais-je ?


Stéphane.

Me trompais-je ? Non, certe.


Julien.

Me trompais-je ? Non, certe.Aussi ma confidence
Se sent vers vous portée avec pleine assurance,
Et vous êtes le seul devant qui j’oserais
Ouvrir la profondeur de mes chagrins secrets.


Stéphane.

Des chagrins ?


Julien.

Des chagrins ? Ma gaîté n’est, hélas ! qu’un mensonge,
Et je porte une plaie en dedans qui me ronge.
C’est… L’aveu, cher Stéphane, est des plus délicats :
À tout autre que vous je ne le ferais pas,
Car les gens sont enclins à s’amuser sous cape
Des tourments d’un époux à qui sa femme échappe.


Stéphane, troublé

Vous croyez que madame ?…


Julien.

Vous croyez que madame ?…Oui, je ne sais pourquoi,
Son cœur de jour en jour se retire de moi.


Stéphane.

Soupçonnez-vous qu’un autre ?…


Julien.

Soupçonnez-vous qu’un autre ?…Un autre ? — Gabrielle
Ne trompera jamais ma confiance en elle.
Mais n’est-ce point assez de perdre son amour ?


Stéphane.

Vous l’aimez donc… beaucoup ?


Julien.

Vous l’aimez donc… beaucoup ? Autant qu’au premier jour ;
Plus même. — Elle n’est plus seulement mon délice,
Elle est le fondement de tout mon édifice.
Son amour me manquant, tout me manque à la fois.
Jugez donc ce que vaut ma gaîté quand je vois
Sa froideur sous mes yeux incessamment accrue !
— Je suis le laboureur assis sur sa charrue,
Qui d’un air hébété fredonne une chanson,
En regardant le feu dévorer sa moisson.


Stéphane.

Vous vous exagérez sans doute…
Vous vous exagérez sans douteÀ part.
Vous vous exagérez sans doute…Que lui dire ?


Julien.

Je n’exagère rien, non ; son cœur se retire.
Si je savais pourquoi, je pourrais y pourvoir…
Et par vous, mon ami, j’espère le savoir.


Stéphane.

Par moi, Monsieur !


Julien.

Par moi, Monsieur ! Ma femme a pour vous de l’estime.
Essayez de gagner sa confidence intime.
Elle est fière, et, si j’ai des torts, comme je croi,
Elle s’en ouvrira plutôt à vous qu’à moi.


Stéphane.

Vous me donnez, Monsieur, un délicat office.


Julien.

Au nom de l’amitié rendez-moi ce service.
En un mot, je remets ma vie en votre main.
Adieu.
À part.
Adieu.Je puis dormir en paix jusqu’à demain.

Il sort.



Scène VIII

STÉPHANE, seul.
Il traverse lentement la scène, la tête inclinée sur la poitrine ; il va s’asseoir sur le canapé à gauche et après un long silence :


Après tout, j’aime aussi Gabrielle, je l’aime !
Chacun pour soi. L’amour ne connaît que lui-même.
Je ne partirai pas. — Le tromper cependant
Cet homme qui me vient prendre pour confident
Et de son amitié loyalement m’accable,
C’est une lâcheté dont je suis incapable !
Tout à l’heure déjà mon honneur a frémi
Quand débonnairement il me traitait d’ami ;
Ce serait tous les jours nouvelle platitude

Qui dégénérerait bientôt en habitude,
Car ce que je n’ai pu tout à l’heure éviter,
Le subir par deux fois ce serait l’accepter !
— Laissons aux intrigants les basses perfidies.
La honte n’entre point dans les choses hardies,
Et l’enlèvement seul en cette extrémité
Peut sauver notre amour et notre dignité ;
Il faut que Gabrielle à cela se résigne.

Il va pour sortir, quand Tamponet entre.



Scène IX

TAMPONET, STÉPHANE.

Tamponet, à part.

Attachons-nous à lui selon notre consigne.


Stéphane, à part.

Encor cet imbécile !


Tamponet.

Encor cet imbécile ! Hé ! hé ! mauvais sujet,
Nous avions entamé, ce me semble, un piquet.


Stéphane.

Excusez-moi, Monsieur, de ne pas le poursuivre.


Tamponet.

À votre aise.
À votre aisÀ part.
À votre aise.Il n’a pas le moindre savoir-vivre.


Stéphane.

Julien est-il parti ?


Tamponet.

Julien est-il parti ? Je le quitte à l’instant ;
Mais il m’a délégué tous ses droits en partant,

Et notamment celui de récréer son hôte.
Si vous vous ennuyez, ce sera de ma faute.


Stéphane.

Je le crois ; mais je suis si maussade aujourd’hui
Que vous vous laisseriez gagner à mon ennui.


Tamponet.

Allons donc !


Stéphane.

Allons donc ! Non, vraiment. Faussez-moi compagnie.


Tamponet.

Pour qui me prenez-vous ?


Stéphane.

Pour qui me prenez-vous ? Point de cérémonie,
De grâce ; laissez-moi.


Tamponet.

De grâce ; laissez-moi.Je ne vous quitte pas.


Stéphane.

C’est donc moi qui vous quitte alors.

Il sort.

Tamponet, courant après lui.

C’est donc moi qui vous quitte alors.Je suis vos pas.