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Gabrielle (Augier)/Acte III

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Théâtre completTome 1 (p. 330-350).
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ACTE TROISIÈME


Même décoration.


Scène première


ADRIENNE, TAMPONET.

Adrienne.

Expliquez-vous ici… Nous sommes sans témoins,
À moins que ces fauteuils n’écoutent dans leurs coins.


Tamponet.

Vous croyez qu’on ne peut m’entendre ?


Adrienne.

Vous croyez qu’on ne peut m’entendre ? J’en suis sûre,
Si vous ne hurlez pas pourtant outre mesure.
Est-ce votre projet ?


Tamponet.

Est-ce votre projet ? Quoi ?


Adrienne.

Est-ce votre projet ? Quoi ? De hurler un peu.


Tamponet.

Vous badinez a tort ; ceci n’est pas un jeu.


Adrienne.

Croyez-vous ?


Tamponet, furieux.

Croyez-vous ? Osez-vous me plaisanter encore
Quand votre inconséquence ici me déshonore ?
Me prenez-vous… ?


Adrienne, un doigt sur ses lèvres.

Me prenez-vous… ? On va s’étonner de vos cris.


Tamponet, à demi-voix.

C’est bon. Me prenez-vous pour un de ces maris,
De ces porte-bandeaux sourds et paralytiques
Dont on se cache moins que de ses domestiques ?


Adrienne.

Je ne vous comprends pas.


Tamponet.

Je ne vous comprends pas.Vous comprenez fort bien,
Madame ; mais sachez qu’il ne m’échappe rien ;
Que j’ai parfaitement vu vos yeux en coulisse
Chercher effrontément ceux de votre complice ;
Que je n’ai pas été dupe de la façon
Dont vous jetez des fleurs à ce joli garçon ;
Qu’il n’a pas compris seul les sourdes épigrammes
Dont vous m’assassiniez à la façon des femmes,
Et qu’enfin… Qu’avez-vous à répondre ?


Adrienne.

Et qu’enfin… Qu’avez-vous à répondre ? Plus bas,
De grâce.


Tamponet.

De grâce.Ah ! vous voulez qu’on ne m’entende pas,
Madame ! vous craignez l’éclat de votre honte !
Je le crains plus que vous.


Adrienne.

Je le crains plus que vous.Vous êtes loin de compte :
Le ridicule seul cause ici mon effroi,
Et lorsque je le crains, c’est pour vous, non pour moi.


Tamponet.

Je serais ridicule !… Ô comble d’impudence !
Elle ose à mon affront conseiller la prudence !
Non, je n’ai jamais vu de cynisme pareil,
Et reste abasourdi devant ce beau conseil !


Adrienne.

Ce qui surtout me plaît du soupçon qui m’obsède
C’est cette sûreté d’erreur qui vous possède,
Cette sagacité qui réussit toujours
À faire fausse route à tous les carrefours ;
C’est enfin cet esprit inventif qui fourmille
De monstruosités sur des pointes d’aiguille.


Tamponet.

Les bras m’en tombent.


Adrienne.

Les bras m’en tombent.Bah ! Vous les ramasserez.


Tamponet.

Savez-vous à la fin que vous m’exaspérez ?
Qu’on ne plaisante pas avec la jalousie,

Et que l’occasion de rire est mal choisie ?
Conjurez ma colère au lieu de l’attirer,
Vous dis-je !


Adrienne.

Vous dis-je ! Ah ! si je ris, c’est de peur de pleurer !
Car à l’indignité de vos folles alarmes
On ne peut opposer que le rire ou les larmes !
Croyez-moi ; laissez-moi traiter légèrement
Tout ce que vos soupçons me donnent de tourment,
Et soyez sûr encor, malgré mon persiflage,
Que je ressens assez la pointe de l’outrage.


Tamponet.

On ne me trompe pas deux fois.


Adrienne.

On ne me trompe pas deux fois.Le voilà donc
Ce reproche éternel qu’on appelle un pardon,
Cette insulte toujours nouvelle et toujours prête
Qui dans tous nos débats me fait courber la tête !
Eh bien ! expliquons-nous une fois là-dessus ;
J’en ai le droit après tant d’outrages reçus.
Croyez-vous n’avoir pas votre part dans la faute
Que vous me reprochez d’une façon si haute,
Vous qui, m’ayant reçue enfant dans votre lit,
N’eûtes soin d’occuper mon cœur ni mon esprit ;
Qui me traitiez déjà moins en ami qu’en maître,
Qui n’étiez pas jaloux quand vous auriez dû l’être,
Et qui m’abandonniez sans guide et sans appui
Dans les tentations du monde et de l’ennui ?
J’ai fait pour vous aimer tout ce que j’ai pu faire ;
Mais vous ne m’aidiez pas, Monsieur, bien au contraire.
Vous partiez le matin pour vos graves travaux,
Vous rentriez le soir plein de soucis nouveaux ;
Et le besoin d’amour dont j’étais dévorée,

D’un peu d’illusion saluant votre entrée,
Rencontrait un accueil toujours brusque ou distrait
Dont vous ne me disiez pas même le secret.
Je n’ai connu de vous, entre vos bras jetée,
Que l’irritation loin de moi contractée…
Le respect du devoir m’a soutenue un temps,
Mais est-ce une pâture à des cœurs de vingt ans ?
J’ai succombé. — Mais vous, mon soutien légitime,
Vous qui n’avez rien fait pour me fermer l’abîme,
A ma chute, Monsieur, vous deviez compatir,
Sinon par indulgence au moins par repentir !


Tamponet.

Fort bien. Si je comprends où tend votre argutie,
Il faut de mes affronts que je vous remercie,
Et par contrition je dois peut-être aussi
Vous tendre l’autre joue en vous disant merci.
Morbleu ! Madame, suis-je un homme qu’on bafoue ?
Jamais les Tamponet n’ont tendu l’autre joue,
Et votre amant verra si je suis un mari
Dont la contrition soit un commode abri.


Adrienne.

Pour la dernière fois, Monsieur, je vous répète
Qu’entre monsieur Stéphane et moi rien ne s’apprête ;
Et, s’il ne suffit pas à calmer vos soupçons,
Tant pis ! Je n’entends plus contraindre mes façons,
Et prétends à ma part des libertés modestes
Qu’ont partout nos regards, nos propos et nos gestes.
Avisez.


Tamponet.

Avisez.C’est-à-dire…


Adrienne.

Avisez. C’est-à-dire…On vient ; tenez-vous coi.



Scène II

ADRIENNE, JULIEN, GABRIELLE, TAMPONET.

Julien.

J’en fais juges ta tante et ton oncle.


Tamponet.

J’en fais juges ta tante et ton oncle.De quoi ?


Julien.

Trouvez-vous Gabrielle aimable avec Stéphane ?


Tamponet.

Ne le fût-elle pas, qu’un autre la condamne ;
Quant à moi, j’aime peu ce petit compagnon.


Julien.

La question n’est pas que vous l’aimiez ou non.
À Gabrielle.
Stéphane doit au moins te trouver singulière.


Adrienne.

Qu’y faire ? voulez-vous qu’elle soit familière ?


Julien.

Non : mais je te voudrais moins froide de moitié.
C’est un garçon pour qui j’ai beaucoup d’amitié,
Et je ne prétends pas que ta mauvaise grâce
Lui ferme cet hiver mon salon ou l’en chasse.


Gabrielle.

Tranquillisez-vous donc, si c’est votre souci :
Votre ami cet hiver ne sera pas ici.


Julien.

Comment ?


Gabrielle.

Comment ? Dans le Berry son père le rappelle.


Julien.

Allons donc ! en voilà la première nouvelle.
Il te l’a dit ?


Gabrielle.

Il te l’a dit ? Pendant qu’on jouait au billard.


Adrienne, à part.

Aïe ! Aïe !


Tamponet, à part.

Aïe ! Aïe ! Il n’aime pas ma femme puisqu’il part !
Voilà qui de nouveau m’embrouille les idées.



Scène III

ADRIENNE, JULIEN, STÉPHANE, GABRIELLE, TAMPONET.

Julien.

Arrivez, que sur vous je lâche mes bordées,
Ingrat qui nous quittez sans demander avis.


Gabrielle, vivement.

Des ordres paternels veulent être suivis.


Stéphane.

Oui, mon père en effet me rappelle.


Julien.

Oui, mon père en effet me rappelle.La cause ?


Stéphane.

Mais ce sont des détails de famille, et je n’ose…


Adrienne, à part.

Il n’est pas inventif.


Gabrielle.

Il n’est pas inventif.Pourquoi n’osez-vous pas
À Julien comme à moi conter votre embarras ?
Le père de monsieur, comme tant d’autres pères,
Observe qu’à Paris son fils n’avance guères,
Et lui propose ailleurs un établissement
Que monsieur pour sa part accepte sagement.


Julien.

Quelle folie ! aller s’enterrer en province !


Adrienne.

Bon ! à très peu de frais on y vit comme un prince.


Tamponet, à part.

Elle pousse au départ ?


Julien.

Elle pousse au départ ? Vous m’avez dit cent fois
Que vous ne pourriez pas y rester plus d’un mois ;
Et vous aviez raison, car Paris est le centre
De quiconque se sent autre chose qu’un ventre.
En province, mon cher, vous sécherez d’ennui,
Si vous ne devenez gras et gros comme un muid.


Stéphane.

Il n’importe, mon père…


Julien.

Il n’importe, mon père…Est par trop égoïste
Si sa décision à ce tableau résiste.


Stéphane.

J’ai promis.


Adrienne.

J’ai promis.On dirait à vous entendre tous
Que les départements soient des pays de loups !
Je vous jure, Monsieur, que ce sont des contrées
Habitables à l’homme et point hyperborées ;
Les naturels n’ont pas le cerveau plus transi
Et l’esprit ne s’y perd ni plus ni moins qu’ici.
Votre père a raison ; c’est un rôle plus mince
De végéter chez nous que de vivre en province.
Être peu, dans Paris, c’est n’être rien du tout,
Et sans un piédestal nul n’y semble debout ;
En province, être peu c’est être quelque chose ;
Sur ses jambes chacun en évidence y pose,
Et l’on vous rend service en vous y rappelant,
Puisque le piédestal manque à votre talent.


Tamponet, à part.

Ce jeune homme est charmant.


Julien.

Ce jeune homme est charmant.Vous parlez d’or, ma tante.
C’est vrai ; le piédestal est la chose importante :
Je m’en charge. Je vois le ministre ce soir
Et j’essaierai sur lui de mon petit pouvoir.
Justement il lui manque un secrétaire intime ;
Le poste est excellent.


Tamponet.

Le poste est excellent.Peste ! excellentissime !
C’est un commencement qui peut conduire à tout,
Et je vois un bonnet de président au bout.


Julien.

Le bonnet est encore un peu dans un nuage ;
Mais je vois clairement un riche mariage.
Si trois cent mille francs avec un grand œil noir
Vous plaisent, je m’engage à vous les faire avoir.


Tamponet.

Qui donc ?


Julien, bas.

Qui donc ? Votre pupille.


Tamponet, de même.

Qui donc ? Votre pupille.Ah ! oui.
Qui donc ? Votre pupille. Ah oui.Haut.
Qui donc ? Votre pupille. Ah ! oui.C’est rare en France
Cent mille écus de dot, sans compter l’espérance.
Les voulez-vous ?


Stéphane.

Les voulez-vous ? Merci ; je veux rester garçon.


Julien.

Ah ! parbleu, j’en reviens à mon premier soupçon…
Vous êtes amoureux.


Stéphane.

Vous êtes amoureux.Amoureux !


Julien.

Vous êtes amoureux. Amoureux ! Oui, vous l’êtes.


Tamponet.

Il ne partirait pas… ?


Julien.

Il ne partirait pas… ? Que les oncles sont bêtes !…
Quand les chemins de fer votés par les maris
Mettent tous les amants aux portes de Paris ?
On vient deux fois par mois, et la poste restante
Adoucit l’intervalle à la sensible amante.


Tamponet.

Ah ! vous croyez ?


Julien.

Ah ! vous croyez ? Parbleu !


Gabrielle, à part.

Ah ! vous croyez ? Parbleu ! Quel langage !


Adrienne, à part.

Ah ! vous croyez ? Parbleu ! Quel langage ! Voilà
Mon mari perplexe.


Tamponet.

Mon mari perplexe.Oui, c’est possible, cela !


Stéphane.

Je vous jure…


Julien.

Je vous jure…Pourquoi le nier ? qui vous blâme ?
Je ne demande pas le nom de cette dame ;
Mais, soit dit sans choquer votre doux sentiment,
Elle n’en doit pas être à son premier amant.


Tamponet, à part.

J’étouffe !


Stéphane, vivement.

J’étouffe ! Assez !


Gabrielle, à part.

J’étouffe ! Assez ! Je meurs de honte.


Julien, à Stéphane.

J’étouffe ! Assez ! Je meurs de honte.Sans colère,
Mon Amadis : elle est digne en tout de vous plaire…
Seulement elle sait sans doute ce qu’on doit
Attendre des amours qui vont sans bague au doigt,
Et vous pourriez très bien prendre votre courage
Pour lui dire : « Madame, on m’offre un mariage,
» Disposez de mon sort. » — Je voudrais parier
Qu’elle vous répondrait : « Il faut vous marier.


Adrienne, regardant Gabrielle.

Peut-être.


Tamponet

Peut-être.C’est trop fort.
Peut-être. C’est trop forHaut.
Peut-être. C’est trop fort.Mon neveu, je vous prie,
Sortons, que je vous parle.


Adrienne, à part.

Sortons, que je vous parle.Il paraît en furie.


Julien.

Est-ce pressé, mon oncle ?


Tamponet.

Est-ce pressé, mon oncle ? Oui, oui !
Est-ce pressé, mon oncle ? Oui, ouÀ part.
Est-ce pressé, mon oncle ? Oui, oui !J’éclaterais !


Julien.

Allons.
À Stéphane.
Allons.Nous reprendrons cet entretien après.

Tamponet et Julien sortent.



Scène IV

ADRIENNE, STÉPHANE, dans le fond, GABRIELLE.

Adrienne, à Gabrielle

Il sait qu’il est aimé, n’est-ce pas ?
Il sait qu’il est aimé, n’est-ce pasGabrielle baisse la tête.
Il sait qu’il est aimé, n’est-ce pas ? Imprudente !


Gabrielle.

Mais il part.


Adrienne.

Mais il part.Ce n’est pas chose bien évidente.
Les femmes que l’on voit se perdre, la plupart
Ont aussi commencé par croire à ce départ.


Gabrielle.

Quelle comparaison !


Adrienne.

Quelle comparaison ! Veux-tu, quoi qu’il t’en coûte,
Te sauver ?


Gabrielle.

Te sauver ? Je le veux.


Adrienne.

Te sauver ? Je le veux.Attends. — On nous écoute.
Regardant par la fenêtre.
Ah ! Dieu ! ta fille au bord de ce vilain tonneau.


Gabrielle.

Je cours…


Stéphane.

Je cours…Restez.

Il sort vivement.



Scène V

ADRIENNE, GABRIELLE.

Adrienne.

Je cours. Restez.Il a donné dans le panneau.


Gabrielle.

C’était une ruse ?


Adrienne.

C’était une ruse ? Oui. — Ruse bien innocente. —
Il faut à cet hymen que Stéphane consente.


Gabrielle.

Adrienne !


Adrienne.

Adrienne ! Il le faut, te dis-je, et sans sursis ;
Car autrement ta perte est certaine. Choisis.


Gabrielle.

Me crois-tu donc si peu d’honnêteté qu’il faille

Entre la honte et moi mettre cette muraille ?
Va, va, j’ai de la force, et j’ai su le prouver.


Adrienne.

Je dois te parler ferme afin de te sauver.
Qu’as-tu fait pour compter ainsi sur ton courage ?
Qu’as-tu fait pour te croire au-dessus de l’orage ?
Ton amour n’a pas su se taire seulement !
Tu crois bien beau l’effort d’exiler ton amant ?
Mais je te le disais tout à l’heure, ces femmes
Que le monde poursuit justement de ses blâmes,
Ces femmes-là, ma chère, ont toutes au début
Honoré leur devoir de ce mince tribut.
Veux-tu leur ressembler ? Soit. Estime-toi forte,
Et laisse le danger s’établir à ta porte.


Gabrielle.

Si Stéphane pourtant s’en allait pour toujours ?


Adrienne.

Les départs les plus sûrs sont sujets aux retours.
Mais ne revînt-il pas, ce serait sa ruine,
Et tu ne le veux pas ruiner, j’imagine !


Gabrielle.

Et moi qui n’ai pas eu cette pensée ! Oh ! oui,
C’est lui qu’il faut sauver et non pas moi ; c’est lui !
Tu devais commencer par ce mot, Adrienne.
Mais son consentement, crois-tu que je l’obtienne ?
Ce triste mariage, hélas ! est son salut,
C’est vrai ; mais il faudrait aussi qu’il le voulût.


Adrienne.

Il le voudra, s’il croit à ton indifférence.


Gabrielle.

Quoi ! feindre de ne plus l’aimer ? Quelle souffrance !


Adrienne.

Préfères-tu qu’il parte et s’enterre là-bas,
Ou qu’il reste à Paris et te perde ?


Gabrielle.

Ou qu’il reste à Paris et te perde ? Oh ! non pas…
Je ferai ce qu’il faut.


Adrienne.

Je ferai ce qu’il faut.Le voici ; je vous laisse.

Elle sort.



Scène VI

GABRIELLE, STÉPHANE.

Gabrielle

L’épreuve approche ; allons, mon cœur, pas de faiblesse.


Stéphane.

Je n’ai pas rencontré votre fille.


Gabrielle.

Je n’ai pas rencontré votre fille.Merci.
Nous avons à causer ; asseyez-vous ici.


Stéphane.

C’est donc très sérieux ?


Gabrielle.

C’est donc très sérieux ? Très sérieux.


Stéphane.

C’est donc très sérieux ? Très sérieux.J’écoute.


Gabrielle.

Il faut vous marier.


Stéphane, bondissant.

Il faut vous marier.Me marier !


Gabrielle.

Il faut vous marier. Me marier ! Sans doute.
Mais si le premier mot qu’on dit vous fait sauter,
Nous n’en finirons pas. — Tâchez de m’écouter.
Le parti qu’on vous offre est chose peu commune,
Tout s’y trouve à la fois : figure, esprit, fortune ;
Et qu’on soit à l’argent indifférent ou non,
Il faut bien avouer qu’il est bon compagnon.


Stéphane.

Est-ce vous qui parlez ? est-ce vous, Gabrielle ?


Gabrielle, à part.

Hélas !
Haut.
Hélas ! Oui, je parais très superficielle ;
Mais, le cas échéant, je suis de bon conseil.


Stéphane.

C’est un rêve, sans doute ?


Gabrielle.

C’est un rêve, sans doute ? Hé non ! c’est un réveil.
Il s’est bien échangé, je crois, quelques paroles
Entre nous ; mais au fond ce sont choses frivoles,
Et je ne voudrais pas, pour ce qui s’est passé,
Qu’à perdre un bon parti vous vous crussiez forcé.


Stéphane.

Est-ce une épreuve ?


Gabrielle.

Est-ce une épreuve ? Hé non ! je vous mets à votre aise,
Voilà tout. — Mais, pour Dieu ! ne brisez pas ma chaise.


Stéphane.

Ainsi par vous déjà tout est mis en oubli ?


Gabrielle.

Le roman promettait de devenir joli,
C’est vrai ; mais, quand soudain la réalité passe,
Ces petits romans-là doivent lui faire place.


Stéphane.

Je suis émerveillé de tout ce que j’entends,
Madame ! je n’étais pour vous qu’un passe-temps ?

Ôtant la rose de sa boutonnière.

Adieu donc, pauvre fleur ! va, que le vent t’emporte
Avec le souvenir de ma tendresse morte.
Je fais de mon amour comme de ce bouquet.

Il jette la rose.

Gabrielle, à part.

Adrienne — Il est temps ! la force me manquait.



Scène VII

GABRIELLE, ADRIENNE, STÉPHANE.

Stéphane, à Adrienne.

Venez, venez, madame, apprendre une nouvelle
Qui vous étonnera peut-être.


Adrienne.

Qui vous étonnera peut-être.Quelle est-elle ?


Stéphane.

C’est que tout bien pesé, tout bien examiné,
À prendre femme enfin je suis déterminé.


Gabrielle, à part.

Déjà !


Adrienne.

Déjà ! Vraiment ?


Stéphane.

Déjà ! Vraiment ? J’étais épris d’une coquette
Qui regarde l’amour comme un jeu de raquette.


Adrienne, bas à Gabrielle.

Oh ! c’est bien.


Stéphane.

Oh ! c’est bien.Je voulais lui conserver ma foi,
Pourtant, par un scrupule aussi naïf que moi ;
Mais madame m’a fait comprendre ma sottise,
Et, grâce à ses conseils prudents, je me ravise.


Adrienne.

Oui, oui, mariez-vous ; hors de là, rien de bon.


Stéphane.

D’autant que la personne est charmante, dit-on.


Adrienne.

Oui, charmante en effet.


Stéphane.

Oui, charmante en effet.Est-elle brune ou blonde ?


Adrienne.

Elle est blonde.


Stéphane.

Elle est blonde.Je suis le plus heureux du monde.
Quel âge a-t-elle ?


Adrienne.

Quel âge a-t-elle ? Elle a seize ans.


Stéphane.

Quel âge a-t-elle ? Elle a seize ans.De mieux en mieux.
Son esprit ne doit pas être encor vicieux,
Et je trouverai là ce sûr et doux commerce
Où le cœur fatigué se repose et se berce.


Gabrielle, à part.

Ô mon Dieu !


Adrienne, bas à Gabrielle.

Ô mon Dieu ! Du courage !


Stéphane.

Ô mon Dieu ! Du courage ! A-t-elle des talents,
Comme disent messieurs les notaires galants ?


Adrienne.

Les futures en ont dans tous les mariages.


Stéphane.

C’est vrai : mais croyez-vous qu’elle aime les voyages ?


Adrienne.

Ma foi, je n’en sais rien.


Stéphane.

Ma foi, je n’en sais rien.S’aimer et voyager !
On est bien plus ensemble en pays étranger,

Loin de cette amicale et sotte multitude
Qui vous vole, en passant, un peu de solitude.


Adrienne.

Oui. — Voulez-vous dehors poursuivre ce propos ?


Stéphane.

Volontiers.
Il la suit vers la porte, puis se retourne et indique Gabrielle.
Volontiers.Et madame ?


Adrienne.

Volontiers. Et madame ? Il lui faut du repos.


Stéphane, revenant à Gabrielle.

Qu’avez-vous ?


Adrienne, de la porte.

Qu’avez-vous ? Venez donc.


Stéphane, bas, à Gabrielle.

Qu’avez-vous ? Venez donc.Je fais ce qu’on m’ordonne.


Gabrielle, bas et vivement.

Ne vous mariez pas… et que Dieu me pardonne !

Sur un signe de Gabrielle, il rejoint Adrienne et sort avec elle.