Galehaut, sire des Îles Lointaines/07

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Plon-Nourrit et Cie (2p. 125-128).


VII


Vers l’heure de tierce, il parvint à un pavillon dont la porte ouverte laissait voir une demoiselle d’une grande beauté, assise sur une riche couche : une pucelle à genoux peignait ses cheveux qui étaient blonds comme de l’or fin, tandis qu’une autre lui présentait un miroir et une couronne de fleurs. Messire Gauvain lui souhaita le bonjour.

— Dieu vous bénisse, sire chevalier, répondit-elle, si vous n’êtes pas de ces mauvais mécréants qui virent battre et injurier le bon chevalier sans l’aider.

— Ha, demoiselle, pour Dieu, dites-moi quel est ce chevalier et pourquoi il menait ainsi deuil et joie !

Mais, à ces mots, il sentit son destrier bondir sous lui et retomber mort, et comme il se remettait debout lui-même, tout irrité, il vit le nain tenant dans sa main une épée sanglante dont il venait d’occire le cheval. Alors il se jeta sur lui et il l’empoignait déjà, prêt à l’écraser, lorsque le petit bossu, qui avait nom Groadain, se mit à crier :

— Ha ! ma mère me l’avait bien dit, que je mourrais de la main du pire homme du monde !

— Certes, vous êtes mort, répliqua messire Gauvain, si vous ne me dites pourquoi le chevalier riait et pleurait sur la fontaine, et pourquoi il a changé d’écu, et pourquoi vous l’avez battu et emmené sans qu’il se défendit.

— Je te le dirai pourvu que tu m’octroies un don : c’est de combattre le chevalier que je te désignerai.

Messire Gauvain ayant juré, le nain parla à la pucelle au miroir, qui sortit et revint bientôt, accompagnée du chevalier de la fontaine, jeune, blond et beau, quoiqu’il eût le visage tout meurtri, tant les mailles de son haubert lui avaient gâté la peau sous les coups de bâton du nain.

— Sache que ce chevalier a nom Hector des Mares et que cette pucelle est ma nièce et pupille, et que tous deux s’aiment plus que leur vie. Or, Hector voudrait combattre Ségurade, qui est de si grande prouesse qu’on l’a surnommé le chevalier Fée, car si nul ne vainc Ségurade avant la fin de l’année, il pourra prendre pour femme la dame de Roestoc, qui le déteste ; mais elle a dû s’accorder à cela avec lui. Ma nièce, cependant, tant elle redoute le péril pour son ami, lui a fait jurer de ne défier nul chevalier sans qu’elle le lui ait permis, et de ne pas jouter sans avoir un écu noir à gouttes d’argent qu’elle lui a fait faire. Hector souffre cruellement de se voir ainsi empêché ; il rêva, l’autre nuit, qu’il était provoqué par le chevalier Fée à la fontaine du Pin ; aussi, quoique ma nièce l’eût averti que songe n’est que mensonge, il s’est empressé d’y courir ce matin. Mais elle m’avait conté ce rêve, et j’ai fait porter à la fontaine ces lances qu’Hector croyait celles de Ségurade, et l’écu qui lui rappelait son serment, afin qu’il crût le songe réalisé. Et il riait ou pleurait, selon qu’il regardait les unes qui signifiaient bataille et gloire, ou l’autre qui signifiait paix et obscurité. S’il s’est laissé corriger comme il le méritait, c’est qu’il me redoute, pour ce que de mon vouloir dépend son mariage avec ma nièce. Maintenant, tu sais ce que tu voulais savoir. À toi de tenir ta promesse en combattant le chevalier Fée, car c’est contre lui que je compte t’employer. La dame de Roestoc, qui est ma dame lige, m’a mandé par lettre que le terme de son année approche et que j’aille à la cour du roi Artus, à force de chevaux, pour en ramener monseigneur Gauvain, comme si c’était chose aisée que de le trouver, lui qui est toujours errant ! Maudits soient les femmes et ceux qui les aiment ! Je t’amènerai au lieu de monseigneur Gauvain, quoique tu ne vailles pas une chambrière. Je crains seulement que tu ne t’enfuies, car tu es le pire chevalier qui ait jamais porté écu.