Galehaut, sire des Îles Lointaines/14

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Plon-Nourrit et Cie (2p. 144-146).


XIV


En quittant Galore, ils chevauchèrent tant qu’ils parvinrent dans le Sorelois dont Galehaut était sire, car il l’avait conquis sur Glohier, le neveu du roi de Northumberland. C’était le plus délicieux pays qui fût en toute la Bretagne bleue, le mieux muni de bonnes forêts, de rivières poissonneuses et de plantureuses terres ; il était assez proche du royaume de Logres et Galehaut en préférait le séjour à tout autre, parce qu’il y prenait plus aisément qu’ailleurs le plaisir des chiens et des oiseaux.

Un mois après qu’ils y furent arrivés, la Dame du Lac envoya à Lancelot un damoisel, en lui mandant de le garder jusqu’à temps de le faire chevalier : et c’était Lionel, le fils aîné du roi Bohor de Gannes. Il fit plus tard d’assez hautes prouesses, comme l’histoire le rapportera quand il en sera temps, et Lancelot, dont il était le cousin germain, l’aima tendrement toute sa vie.

Galehaut demeurait en Sorelois plus privément qu’il n’avait coutume afin que personne ne sût quel était son compagnon. Et en vain réconfortait-il Lancelot de son mieux : celui-ci était si triste qu’il ne pouvait dormir et qu’il ne buvait et ne mangeait qu’à peine, en sorte qu’il tomba malade.

— Beau doux compagnon, lui demanda un jour Galehaut, si vous pouviez voir madame, ne seriez-vous plus aise ?

— Sire, je crois que oui. Mais comment serait-ce possible ?

— Nous lui manderons qu’elle nous oublie trop, et qu’elle fasse que nous la voyions.

— Ha, sire, en nom Dieu, merci !

Galehaut appela Lionel.

— Lionel, lui dit-il, tu vas te rendre à la cour du roi Artus, et sais-tu ce que tu feras ? Tout d’abord tu demanderas où est le roi, et puis tu t’enquerras de madame de Malehaut et tu la prieras de te faire parler en secret à la reine. Et quand tu seras devant la rose des dames, prends garde d’être preux, sage et bien disant. Si elle te demande ton nom, tu répondras que tu es le cousin de Lancelot et le fils du roi Bohor de Gannes. Et si elle te demande ensuite comment se porte Lancelot, tu diras qu’il ne peut aller bien quand il ne la voit pas, et qu’elle nous oublie, et que, si elle veut avoir pitié des plus malheureux chevaliers qui soient, elle trouvera quelque moyen pour que nous la voyions bientôt. Pars, et garde de dire à personne qui tu es ni où tu vas, ou bien tu nous feras morts et toi honni.

Lionel répondit qu’il se laisserait plutôt arracher les yeux, et il s’en fut sur son roussin, bien armé en écuyer, avec un corselet de mailles sous son hoqueton. Il menait en main un bon cheval de rechange bai-brun qui n’avait pas plus de sept ans, le poil plus luisant que soie, blanc des quatre pieds, maigre de tête, large de poitrail et de croupe, les oreilles menues, l’œil fier et profond, l’échine haute, la cuisse courte, la jambe plate, forte et droite, le sabot bien taillé, et qui aurait pu courir tout un jour sans avoir un poil mouillé et se trouver aussi frais le soir qu’au matin.