Galehaut, sire des Îles Lointaines/13

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Plon-Nourrit et Cie (2p. 142-144).


XIII


Florée avait fait préparer pour Hector un haut lit où ne manquaient, certes, ni les draps blancs comme neige neigée, ni le mol oreiller, ni les coussins bien ouvrés, ni les riches couvertures, et, comme il était très las, il coucha tout seul dans une très belle chambre, sans la compagnie d’aucun chevalier.

Or, lorsque les dames furent endormies, la pucelle, en chemise et surcot, toute déceinte et les cheveux sur les épaules, vint s’agenouiller auprès de son lit sans qu’il s’en avisât tout d’abord, car il était à demi sommeillant ; enfin il l’aperçut. Elle lui souhaita le bonsoir et lui demanda s’il ne désirait point boire et s’il était bien couvert. Il lui rendit son salut et répondit que tout était bien. Alors elle se pencha vers lui, et lui dit tout bas, en lui mettant la main sur l’épaule :

— Ha ! sire, je me viens plaindre à vous de vous-même, et vous seul pouvez me faire droit. Vous ne m’avez pas demandée à mon père : pourquoi ?

— Par Dieu, ce n’est point que vous ne soyez assez belle et vaillante, et haute femme, et riche ! Mais je ne puis prendre femme avant que d’avoir achevé ma quête.

— Sire, si vous vouliez, je vous attendrais.

Hector se mit à rire et il la prit dans ses bras, puis il l’attira doucement et la baisa au visage ; et ce faisant il sentit qu’elle était froide pour ce qu’elle était demeurée longtemps à genoux.

— Demoiselle, lui dit-il, vous êtes toute morte de froid. Venez ici jusqu’à ce que vous soyez réchauffée et que le cœur vous soit revenu.

Ce disant, il la prit sous son drap tremblante comme la feuille sur l’arbre, et ils se jouèrent tant qu’elle s’endormit dans la douceur de son ami, et ils demeurèrent toute la nuit couchés bouche à bouche et bras à bras, ce qui, m’est avis, ne les ennuya guère. Et quand il fut temps qu’elle le quittât, la pucelle pria Hector de rester un jour encore à l’Étroite Marche pour l’amour d’elle, ce qu’il lui promit. Alors elle regagna son lit où elle sommeilla jusqu’au matin. Lorsqu’il plut à Dieu que les ténèbres disparussent, sa mère entra dans sa chambre, mais, la voyant dormir, la dame ne voulut la réveiller et s’en fut entendre la messe à la chapelle. En revenant, elle alla voir Hector qui était encore couché ; et il lui dit qu’il se sentait tout souffrant et qu’il ne pourrait sans doute chevaucher avant le lendemain.

— Demandez à ma fille ce dont vous aurez besoin, lui dit la dame, et elle fera votre volonté.

Puis elle lui prépara des gélines à la sauce blanche ; et il mangea et but très bien ; et tout le jour il eut compagnie de messire Yvain, de Sagremor, du seigneur de l’Étroite Marche et des dames, et la nuit de Florée. Lorsque vint pour eux l’heure de se séparer, elle le pria en pleurant d’accepter son anneau.

— Vous emporterez avec lui tout mon cœur.

Mais le conte laisse maintenant ce propos et devise de Galehaut, le fils de la belle géante, et de Lancelot, dont il s’est tu depuis longtemps.