Galehaut, sire des Îles Lointaines/22

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Plon-Nourrit et Cie (2p. 168-172).


XXII


Le conte dit maintenant que, peu après, Galehaut dut s’en aller pour régler les affaires de sa terre. « Bien folle est celle qui aime d’amour un si haut et riche homme, pensa la dame de Malehaut, car jamais elle ne fait de lui à sa volonté ! » Lancelot eût préféré de rester auprès de la reine, mais il accompagna son ami qu’il aimait plus qu’homme au monde. Et Galehaut lui-même était dolent de quitter la dame de Malehaut ; mais il le cachait du mieux possible ; et d’ailleurs il se disait que, s’il plaisait à Dieu, il reviendrait sous peu.

Le soir, ils couchèrent dans une maison de religion où Galehaut eut un mauvais songe. Il le conta à son compagnon, tout en cheminant, le lendemain.

— Il me semblait voir deux lions, dont l’un portait couronne, qui se livraient la plus fière et orgueilleuse bataille qu’on puisse imaginer ; et tandis qu’ils combattaient ainsi, un grand léopard survint, qui se mit à les regarder. Au bout d’un moment, le couronné eut le dessous, car l’autre était de trop grand pouvoir ; aussitôt le léopard alla le protéger et le sans-couronne n’osa plus l’attaquer. Et quand le couronné eut repris son souffle, le léopard se retira et la mêlée des deux lions recommença. Et à nouveau le couronné fut déconfit, le léopard intervint et le sans-couronne se tint coi. Puis, quand le léopard s’approcha de lui, il vint à sa rencontre à grande joie. Alors le léopard fit la paix des deux lions ; après quoi il s’en fut avec le sans-couronne ; mais enfin il le quitta : dont celui-ci demeura si triste qu’il en prit la mort. Si par clergie on peut connaître le sens de ce rêve, je m’en enquerrai.

— Beau très doux ami, dit Lancelot, vous êtes trop sage homme pour croire aux songes.

À ce moment, les deux compagnons arrivaient en vue d’un fort château que Galehaut avait fait nouvellement construire et qu’il avait lui-même nommé l’Orgueilleuse Emprise, tant il était fier et beau. Et, tout autour de la roche sur laquelle il était assis, coulait une eau large et profonde, fréquentée par beaucoup d’oiseaux de marais et où l’on prenait autant de saumons qu’on voulait ; puis la forêt s’étendait non loin, abondante en bêtes rousses et commode pour la chasse : si bien que c’était là le plus agréable séjour.

— Beau compagnon, dit Galehaut, si vous saviez à quel dessein j’entrepris de bâtir ce fort château, vous me croiriez fol. J’y fis faire trente créneaux à la maîtresse tour parce que je comptais conquérir autant de royaumes. J’en eusse fait venir les trente rois ici, et j’eusse tenu une cour grande et magnifique comme il appartenait à ma hautesse. Et, au sommet de chaque créneau, j’eusse fait placer, sur un candélabre d’argent de la taille d’un homme, la couronne du roi conquis ; et la mienne au-dessus de toutes, au faîte de la tour. Puis, la nuit, on eût planté sur les candélabres des cierges assez gros pour qu’aucun vent ne les pût éteindre, et le mien eût brillé sur tous les autres. Depuis que le château a été achevé, pour triste que j’y sois entré, jamais je n’en suis sorti que joyeux ; c’est pourquoi je m’y rends à présent, car j’ai grand besoin de réconfort.

« Sire Dieu, pensait Lancelot en l’écoutant, comme il me devrait haïr, qui l’ai empêché de faire tout cela ! » Et les larmes lui coulaient des yeux sous son heaume ; mais il prenait garde que Galehaut ne s’en aperçût.

Cependant, ils arrivaient à un trait d’arc des fossés. Alors advint une merveilleuse aventure : car les murs soudain tremblèrent et ondulèrent comme une étoffe sous le vent ; puis ils s’écroulèrent et toute la forteresse s’effondra.

Galehaut demeura tout d’abord si étonné qu’il ne put que se signer sans sonner mot. Mais, comme Lancelot se peinait fort à le consoler, il sourit et lui dit :

— Comment, beau doux ami, croyez-vous que ce soit la chute de mon château qui m’angoisse de la sorte ? Jamais personne ne me verra navré d’aucune perte que j’aie faite de bien ou d’avoir. Ce qui m’émeut, c’est que mon cœur m’annonce de grands maux à venir, et lequel pourrait être plus grand que celui de vous perdre ? Je souhaite que Dieu ne me laisse pas vivre un seul jour après vous, et si madame la reine avait aussi bon vouloir envers moi que j’ai envers elle, elle ne vous arracherait pas à moi. Mais j’ai bien vu qu’elle ne s’en peut empêcher. Sachez pourtant que, lorsque je perdrai votre compagnie, le siècle perdra la mienne.

Tout en causant ainsi, ils parvinrent au bourg qui était sous la forteresse, où les écuyers de Galehaut avaient fait apprêter son logis, et les habitants s’émerveillèrent de voir leur seigneur si peu escorté, car il avait accoutumé d’avoir toujours une grande suite de chevaliers. De là, il envoya des messagers convoquer ses barons à Sorehaut, qui était la maîtresse cité du Sorelois, quinze jours avant la Noël. Puis il fit écrire une lettre au roi Artus, où il le priait comme son seigneur et son bon ami de lui envoyer les plus sages clercs qu’il pourrait trouver, car il en avait très grand besoin pour déchiffrer son rêve, et, appelant Lionel, il le chargea de la porter.

Le lendemain, les deux compagnons se remirent en chemin et ils allèrent tant que, le jour suivant, ils parvinrent à dix lieues d’Allentive. Et là Galehaut vit venir à sa rencontre son sénéchal, qui était loyal et preux et son parent éloigné. Il courut l’embrasser ; mais l’autre faisait bien triste mine.

— Ai-je donc perdu quelqu’un de mes compagnons ? demanda Galehaut.

— Nenni, sire, Dieu merci ! Mais dans le royaume de Sorelois il ne reste plus une forteresse : toutes, elles se sont écroulées le même jour.

Alors Galehaut hocha la tête en souriant.

— Ami, jusqu’ici je vous avais tenu pour sage. Comment avez-vous pu penser qu’aucune perte m’attristât, si ce n’est celle d’un ami ?

Mais le conte se tait maintenant de lui et de Lancelot, voulant reprendre le propos du roi Artus qu’il a laissé depuis longtemps.