Galehaut, sire des Îles Lointaines/23

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Plon-Nourrit et Cie (2p. 172-179).


XXIII


Quand Lionel fut parti pour faire son message, il chevaucha tant sur son roussin qu’il parvint en la cité de Camaaloth, où le roi reçut ses lettres et lui fit très bonne chère, en le priant de séjourner jusqu’à l’arrivée des clercs que lui demandait Galehaut et qu’il avait envoyé quérir.

Or, un jour que le roi était assis à son haut manger, entouré de ses barons, une demoiselle descendit devant le palais, accompagnée d’un chevalier tout vieux et tout chenu. En entrant dans la salle, elle laissa tomber son voile, et l’on vit une pucelle d’une grande beauté, richement vêtue de drap de soie, dont les cheveux étaient réunis en une seule tresse longue, épaisse, claire et luisante.

— Dieu sauve le roi et toute sa compagnie ! dit-elle.

— Demoiselle, répondit le roi, Dieu vous donne bonne aventure !

Là-dessus, le vieux chevalier, qui était entré avec la pucelle, remit à celle-ci une boîte d’or et de pierres précieuses, et elle en tira une lettre qu’elle offrit au roi.

— Sire, avant que de faire lire ces lettres, réunissez céans toute votre maison jusqu’aux dames et demoiselles, car sachez qu’il y est question d’une haute et grande affaire : il convient que tout le monde les entende.

Le roi envoya donc quérir la reine Guenièvre avec ses dames et tous les prêtres, chevaliers et sergents de sa maison ; puis, devant eux, il reçut la lettre et la bailla à celui de ses clercs qu’il savait le mieux disant et de meilleur sens. Mais, dès qu’il y eut jeté les yeux, le clerc regarda la reine qui était appuyée sur l’épaule de monseigneur Gauvain assis à ses pieds, et il se prit à pleurer si fort qu’il n’eût su prononcer un seul mot, lui eût-on dû couper la tete. Le roi, ébahi, appela un autre clerc qui prit la lettre à son tour ; mais il la rejeta bientôt dans le giron de son seigneur et s’en alla, faisant le plus grand deuil du monde. Alors, le roi envoya quérir son chapelain, et, tout troublé, le conjura sur la messe qu’il avait chantée de lui lire tout ce qui se trouvait écrit, sans en rien celer. Et le chapelain, après avoir parcouru la lettre, soupira et dit :

— Hélas ! sire, il me faudra prononcer des mots qui mettront toute cette cour en tristesse !

Puis il lut ce qui suit :


La reine Guenièvre, la fille du roi Léodagan de Carmélide, salue le roi Artus ainsi qu’elle doit, et toute sa compagnie, barons et chevaliers.

Roi, je me plains de toi premièrement, car il ne convient pas à un roi de tenir une femme en concubinage comme tu fais. C’est vérité prouvée que je fus unie à toi par loyal mariage. Mais, soit par ta volonté ou par le conseil d’autrui, l’on mit en ma place celle qui était ma servante et me serve. Cette traîtresse Guenièvre, que tu tiens pour ton épouse, m’a jetée hors de mon royaume et déshéritée. Mais Dieu qui jamais n’oublie ceux qui s’abandonnent à sa merci m’a délivrée de ses mains. Je requiers que de cette déloyauté soit prise vengeance par le jugement de ta cour, et que tu amendes tes forfaits passés. Et parce que je ne puis écrire tout ce que je te veux mander, je t’envoie mon cœur et ma langue : c’est la pucelle qui t’apporte ces lettres. Je veux que tu croies ce quelle te dira de par moi. Quant à celui qui l’accompagne, c’est le plus loyal des chevaliers qui sont aux îles de la mer.


Le chapelain se tut et tout le monde demeura interdit. Le roi, après un long silence, regarda la pucelle :

— Demoiselle, dit-il, vous pouvez parler, puisque vous portez le cœur et la langue de votre dame. Et je voudrais savoir quel est ce chevalier, qui est le plus loyal de tous ceux des îles de la mer.

La demoiselle prit son vieux compagnon par la main et le mena devant le roi. Il était ridé et chenu, et semblait de très grand âge. Son visage était pâle et plein de cicatrices, et la peau de sa gorge pendante. Mais il avait les épaules larges et fournies, il était haut et puissant, et il se tenait comme un jeune homme.

— Sire, dit la demoiselle, quand vous vîntes en Carmélide servir comme soudoyer le roi Léodagan avec toute votre compagnie, messire le roi vous donna sa fille, la plus vaillante dame qui soit. Mais, au matin de votre nuit de noces, lorsque vous vous fûtes levé, madame fut trahie et déçue par celle en qui elle se fiait le plus, car elle fut ravie, et cette demoiselle-ci, qui se fait appeler Guenièvre, fut couchée dans le lit à la place de madame ; et vous ne vous aperçûtes de rien, tant était merveilleuse la ressemblance entre elles deux. On enferma madame dans une prison et cette demoiselle-ci croyait bien qu’elle avait été tuée. Mais madame fut sauvée par la volonté de Dieu et grâce à ce chevalier qui la délivra par ruse et engin. Maintenant elle est revenue au royaume de Carmélide, dont les barons l’ont reconnue et lui ont rendu sa terre. Et elle demande que vous lui teniez vos serments et que vous la repreniez comme votre loyale épouse, faisant justice de celle qui la mit en péril de mort. Et si vous, ou tout autre, vouliez prétendre que madame n’a pas été trahie, je suis prête à prouver le contraire, en votre cour ou ailleurs, par un chevalier loyal et preux.

Quand la demoiselle eut ainsi parlé, toute la cour demeura saisie de stupeur et le roi se signa plusieurs fois coup sur coup.

— Dame, dit-il à la reine, levez-vous et disculpez-vous de ces choses dont on vous accuse. Dieu m’aide ! si vous étiez telle que dit cette demoiselle, vous que l’on tenait pour la plus vaillante dame du monde, vous en seriez la plus déloyale et la plus fausse !

La reine se mit debout, et elle n’avait pas la mine d’une femme intimidée. En même temps qu’elle se levèrent ducs et comtes ; mais messire Gauvain l’accompagna jusque devant le roi et prit la parole pour elle.

— Demoiselle, dit-il à la pucelle, nous voulons savoir si c’est de madame la reine que vous avez parlé comme vous avez fait.

— Je n’ai point, parlé d’une reine, mais de cette fausse Guenièvre que voici, qui commit la trahison.

— En nom Dieu, madame est bien pure de trahison ! Pour un peu, vous me feriez oublier la courtoisie à laquelle je n’ai jamais manqué envers une dame, et je vous dirais que vous avez énoncé les plus grandes folies que femme ait inventées. Et quand même tous ceux de votre pays l’auraient juré, cela ne rendrait pas plus vrai ce que vous dites. Sire, ajouta-t-il, voyez-moi tout prêt à défendre madame la reine contre le corps de n’importe quel chevalier et à jurer qu’elle est votre compagne épousée en loyal mariage.

— Sire chevalier, répondit la demoiselle, il serait bien raison que je connusse votre nom.

— Il n’a jamais été caché par crainte d’autrui : on m’appelle Gauvain.

La demoiselle sourit.

— Messire Gauvain, je suis plus aise maintenant qu’avant de savoir votre nom, car je vous connais si prud’homme et si loyal que vous n’attesteriez point par serment de telles paroles, fût-ce pour le royaume de Logres. Toutefois, si vous osez risquer la bataille, vous l’aurez. Bertolai, dit-elle au vieux chevalier, êtes-vous prêt à soutenir le droit contre monseigneur Gauvain ou tout autre ?

Le vieillard s’agenouilla devant le roi et offrit son gage. Mais, en le voyant si âgé, messire Gauvain se détourna dédaigneusement, et Dodinel le sauvage s’écria :

— Amenez de votre pays le meilleur champion que vous trouverez, demoiselle, et messire Gauvain le combattra ; ou même amenez trois chevaliers de votre terre, et, aidé de moi seul, qui suis le pire des compagnons de la Table ronde, il les combattra encore. Mais voulez-vous qu’il joute contre un homme de cet âge, qui a la mort entre les dents ? Honni soit qui le ferait !

— Sire chevalier, repartit la demoiselle, j’ai amené celui-ci parce qu’il est le meilleur de notre pays. Si vous avez si grande pitié de monseigneur Gauvain, vous entreprendrez vous-même la bataille.

— Sire Dieu ! autant combattre un mort !

Et Dodinel cracha à terre de mépris ; puis se tournant vers le roi :

— Sire, il faudrait l’opposer à Do de Carduel qui n’est pas trop jeune : il était déjà renommé avant que votre père fût encore chevalier !

Tous se mirent à rire. Mais le roi releva Bertolai par la main.

— Demoiselle, dit-il, je ne veux pas décider d’une si haute chose sans conseil et sans assembler mon baronnage. Dites à votre dame que je l’ajourne à la Chandeleur et qu’elle vienne à Bedingran, dans la marche d’Irlande et de Carmélide, ce jour-là, car j’entends que la chose soit jugée par mes barons et ceux de Carmélide ensemble. Mais qu’elle garde d’avancer rien qu’elle ne puisse prouver, car, par ce Dieu de qui je tiens mon sceptre, celle des deux qui sera reconnue coupable, j’en tirerai une vengeance dont il sera parlé à toujours ! Et vous, dame, fit-il à la reine, soyez ce jour-là prête à vous défendre.

— Sire, j’attends le jugement de votre cour. Dieu m’y donne d’honneur pour autant que je suis innocente !