Galehaut, sire des Îles Lointaines/31

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Plon-Nourrit et Cie (2p. 202-205).


XXXI


Lorsque les deux baronnages furent assemblés à Bedingran, le roi prit la parole :

— Seigneurs, dit-il, je vous ai mandés ici, car un roi ne doit entreprendre nulle chose sans le conseil de ses hauts hommes. Vous savez la plainte et la clameur qu’une demoiselle fit à Camaaloth, le jour de la Chandeleur. Je pensais alors quelle avait tort ; mais je sais bien maintenant qu’elle a droit, et que celle qui a vécu longtemps avec moi a commis une trahison : les gens de ce royaume de Carmélide témoigneront qu’elle est la fille au sénéchal du roi Léodagan. Je vous ai assemblés pour que vous me conseilliez comme vous le devez.

Galehaut s’avança devant tous.

— Sire, tout le monde vous tient pour le plus prud’homme qui vive. Mais comment sait-on que madame soit ce que vous dites ? Il m’est avis qu’elle est la bonne et loyale reine ; ceux de Bretagne l’ont toujours tenue pour telle.

— Je sais bien ce qu’il en est, répondit le roi. Les chevaliers de ce pays connaissent mieux que ceux de Bretagne laquelle est la fille du roi Léodagan et de sa femme épousée. Celle qu’ils s’accorderont pour désigner comme telle sera dame et reine.

Alors il fit apporter les meilleures reliques qu’on put trouver ; puis on appela la reine Guenièvre, d’une part, de l’autre celle qui voulait se faire passer pour elle ; et le roi invita les barons de Carmélide à jurer sur les saints qu’ils parleraient sans amour ni haine et diraient la vérité.

Bertolai le vieux s’agenouilla le premier, tendit la main sur les reliques et se parjura, puis il prit la fausse Guenièvre par le poing et la désigna pour la fille du roi Léodagan et de la reine sa femme. Tous les hauts hommes de Carmélide agirent comme lui, et c’est ainsi que la reine Guenièvre fut privée de son honneur. De toutes les choses que fit jamais le roi Artus, c’est là celle dont il a été le plus blâmé.

— Seigneurs, dit-il, je vous commande donc comme à mes hommes liges de juger maintenant celle qui si longtemps m’a fait vivre en péché mortel.

Et il eût accepté que la reine fût livrée à la mort, tant la fausse Guenièvre lui avait fait prendre de médecines. Mais messire Gauvain déclara qu’il n’assisterait pas au jugement où la dame qu’il avait tant aimée serait sans doute condamnée à être brûlée et détruite, et tous ceux du royaume de Logres dirent comme lui.

— Si vous ne voulez faire le jugement, s’écria le roi en colère, je trouverai bien qui le rendra, et avant la nuit !

Là-dessus, il commanda aux barons de Garmélide de rendre la sentence. Et quand Bertolai le vieux lui eut remontré que, du moment qu’un si haut baronnage que celui de Bretagne refusait d’y prendre part, il était bien besoin qu’il assistât lui-même au parlement, il se leva et alla avec eux.