Galehaut, sire des Îles Lointaines/30

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Plon-Nourrit et Cie (2p. 199-202).


XXX


Il chevaucha tant, entre ceux qui le gardaient, qu’il parvint au château de l’Enchantement, en Carmélide. La fausse Guenièvre descendit à sa rencontre dans la cour, et il fut ébahi en l’apercevant, car il crut voir la reine elle-même.

Sachez, en effet, que le roi Léodagan était père de cette fausse Guenièvre qu’il avait eue de la femme de son sénéchal, comme il l’était de la vraie, et la ressemblance de ses deux filles était si merveilleuse que, lorsqu’elles avaient toutes deux la même parure, on ne les pouvait distinguer l’une de l’autre. Au temps du mariage de la vraie Guenièvre, sa demi-sœur avait tenté de lui faire justement la même trahison dont elle l’accusait, et ce par le conseil de Bertolai ; mais elle en fut empêchée par Merlin l’enchanteur, sans que personne s’en doutât.

— Sire, dit-elle au roi, maintenant je vous ai en ma prison et vous n’en sortirez jamais que vous ne m’ayez rendu mon droit.

Là-dessus, elle commanda qu’on servît à souper et il ne faut pas demander si le roi fut honoré. Mais il était si déconforté qu’il ne voulut presque pas manger, jusqu’à ce que la dame lui eût offert d’un breuvage qu’elle et Bertolai avaient préparé. Il en but, et aussitôt il devint enjoué autant qu’il avait été triste. Alors la fausse Guenièvre pensa qu’elle aurait beaucoup gagné si elle pouvait faire, par ce philtre et par elle-même, que le roi l’aimât d’amour.

Quand il fut temps de se coucher, on mena le roi dans une chambre où un lit était préparé, très riche, comme il convenait à un si haut seigneur, et la dame lui dit :

— Certes, si vous étiez prud’homme, je vous devrais plaire et vous auriez grande joie de ce que Dieu nous a remis ensemble. Mais, si Notre Sire le veut, celle qui nous a séparés aura sa récompense, et, si elle ne paye en ce monde, elle payera dans l’autre.

Là-dessus ils se mirent au lit et menèrent cette nuit-là très bonne vie. Ainsi en fut-il tout l’hiver, et, par le poison que la dame lui donna chaque jour à boire, le roi commença de l’aimer. Pourtant, quand vinrent Pâques, il dit qu’il ne pouvait plus souffrir de n’avoir nouvelles de sa gent.

— Dieu m’aide ! dit la fausse Guenièvre, vous ne sortirez jamais de ma prison, car je ne sais que trop que je vous perdrais si vous retourniez en votre terre. Et j’aime mieux de vous avoir pauvre que de vous savoir seigneur du monde entier, loin de moi.

— Belle très douce amie, je vous aime plus que nulle autre, et pourtant je pensais qu’aucune femme ne peut valoir celle qui m’a trompé par sa déloyauté : car il n’y a pas de dame de plus grand sens qu’elle, ni de si grande courtoisie, et si douce, si débonnaire, si généreuse. On disait dans toute la Bretagne qu’elle était l’émeraude des dames.

Ainsi le roi louait sa femme devant celle qui en voulait la ruine. Mais toujours la fausse Guenièvre lui faisait boire du philtre, si bien qu’il finit par lui promettre de la reconnaître pour reine, pourvu que les barons de Carmélide témoignassent devant ceux de Bretagne qu’elle était bien la fille du roi Léodagan. Ce qu’elle accepta sans crainte parce que, chaque jour, Bertolai travaillait à persuader à ceux du pays qu’elle était leur vraie dame.

Par l’ordre du roi, les deux veneurs qui avaient été pris avec lui furent donc envoyés à monseigneur Gauvain, et d’autres messagers furent adressés aux chevaliers de Carmélide, pour convoquer les deux baronnages à Bedingran, le jour de l’Ascension. En attendant, le roi s’en alla chevaucher par son royaume de Carmélide, où les barons lui firent grande joie et l’honorèrent de leur mieux, car il n’était jamais revenu en leur contrée depuis son mariage. Et la fausse Guenièvre, qu’il traitait comme sa femme épousée, fut bien honorée aussi : ils croyaient vraiment qu’elle était leur dame, et ce n’était pas merveille quand le roi lui-même s’y accordait.