Galehaut, sire des Îles Lointaines/43

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Plon-Nourrit et Cie (2p. 236-238).


XLIII


Le lendemain, comme le roi était à son haut manger, un messager du seigneur de Pintadol arriva, et, peu après, la dame de Briestoc, qui contèrent comment messire Gauvain avait été enlevé par Karadoc de la Tour Douloureuse, et comment Galessin et Lancelot du Lac étaient allés en quête de lui. Lorsqu’elle apprit ainsi que Lancelot était parti, la reine eut grand deuil, et songeant qu’il s’en était allé sans avoir son congé, elle eut si grand dépit, aussi, qu’elle ne lui pardonna de longtemps, comme le conte en devisera plus loin. Et Lionel dit à Galehaut :

— Sire, vous m’avez trahi, car hier soir j’eusse rejoint mon seigneur et je fusse mort ou occis avec lui !

Galehaut n’était pas moins chagrin que Lionel : pourtant il le réconforta de son mieux ; après quoi il défendit son ami auprès de la reine, non qu’il trouvât lui-même que Lancelot eût bien fait de partir sans congé, mais parce qu’il voulait lui apaiser sa dame. Cependant, le roi faisait crier par la ville que nul ne s’en allât, car il irait le lendemain délivrer monseigneur Gauvain. Au matin, en effet, il se mit en marche avec ses gens vers la Tour Douloureuse ; toutefois la reine, courroucée, refusa de l’accompagner et fit dire qu’elle était malade.

Or, peu après le départ du roi, elle vit entrer Lionel dans sa chambre, qui lui conta comment Galehaut l’avait arrêté, la veille, parce qu’il n’était pas encore chevalier.

— Dame, dit le demoisel, je vous requiers de me faire chevalier pour l’amour de monseigneur Lancelot.

La reine consentit. Sur-le-champ, elle lui passa son haubert, lui laça son heaume, lui boucla ses éperons et lui ceignit l’épée au flanc ; après quoi elle dit :

— Bel ami, attendons quelque bon chevalier pour vous donner la colée, car il ne convient pas qu’une femme frappe un homme.

— Dame, frappez, je vous prie. Pour l’amour de vous, je ferai mieux de mon épée d’acier.

Alors elle le heurta de sa main sur le cou aussi rudement qu’elle put, en disant :

— Que Dieu t’envoie prouesse et hardiesse !… Et maintenant, si vous désirez un baiser, prenez-le, ajouta-t-elle.

— Grand merci, dame !

Et il la baisa trois fois d’un seul tenant. Puis il descendit dans la cour, sauta sur son cheval sans se servir de l’étrier, et le fit galoper et volter devant la reine qui s’était mise à la fenêtre. Enfin elle le recommanda à Dieu et il s’en fut.

Mais à présent le conte devise de ce qui advint à Lancelot après qu’il eut quitté le Blanc Castel.