Gaston Chambrun/La voix du maître

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Éditions Édouard Garand (p. 33-37).

X

LA VOIX DU MAÎTRE


Levé de bon matin, Monsieur Richstone s’assurait par une dernière inspection, que les réparations faites par le chauffeur permettraient à l’automobile de fournir une course laborieuse par des chemins fatigués et peu entretenus ; car elle devait le conduire à une coupe de bois à trente milles dans le nord. Chaussé de fortes bottes, l’imperméable au dossier de sa chaise, le riche commerçant achevait de déjeuner. Soudain la porte s’ouvrit pour livrer passage à Aurélia. Après avoir tendrement embrassé son père, elle lui remit le courrier de la veille que le facteur avait tardivement déposé dans la boîte.

Négligemment, il parcourut des yeux les souscriptions des enveloppes dont les en-têtes commerciaux lui indiquaient la provenance. Sur l’une d’elles se détachaient ces mots « Usine Blamon » ; puis l’écriture ne lui était pas inconnue. Aussitôt l’enveloppe brisée, il lut : Une perplexité croissante fronça ses sourcils, rembrunit sa physionomie habituellement joviale.

— Il ne doute de rien, l’ami Gaston ! grommela-t-il entre ses dents. Facile à dire : « Je m’en remets à vous… » Au reste, c’est ma faute, il ne fait qu’obéir à ma consigne. Mais je comptais choisir mon heure… Et ne voilà-t-il pas que son brave homme de père vient se jeter à l’encontre de mes plans. Sans aucun doute, il va m’arriver un de ces beaux matins. Comment lui expliquer l’impossibilité de ce mariage que je lui avais pour ainsi dire offert ? Je n’ai pas l’habitude de biaiser devant la vérité moi !

Un peu à l’écart, Aurélia avait entendu le soliloque, qu’inconsciemment son père débitait à mi-voix. D’un air résolu, elle s’approcha :

— Tu diras la vérité, Papa ! Mon mariage avec Gaston est impossible parce que j’ai résolu d’entrer en religion ; je veux être Carmélite au couvent de Montréal.

— Hein !… Que dis-tu ? s’écria Monsieur Richstone effaré… Toi religieuse !…

La foudre tombant à ses pieds ne l’eut pas atterré davantage.

— Et tu oserais nous laisser seule ta mère et moi ?…

De lourdes larmes sillonnèrent ses yeux soudainement blêmes et étouffèrent sa voix.

La jeune fille, le cœur serré, vint mettre les bras au cou de son père, appuya la tête contre son épaule et murmura :

— Papa, ne pleure pas !… Pourquoi ce chagrin ? … Tu voulais bien donner ta fille à un homme et tu la disputerais à Dieu ?…

— Je ne t’aurais pas perdue autant ! balbutia le pauvre père.

— Bien davantage, Papa !… Songe donc si j’avais épousé Gaston, il m’eût bien fallu quitter le foyer quand même, mon cœur eût été partagé entre lui et nos enfants. Au cloître, après Dieu, vous serez mes seules affections ici-bas et de lui, vous ne serez point jaloux, j’espère !…

La tendre enfant essuyait les larmes paternelles de ses mains caressantes et s’ingéniait à sourire pour ne point trahir les sanglots à grand’peine contenus, qui bouleversaient son cœur, torturé.

— Ah ! s’écria Monsieur Richstone d’un ton amer, ce qu’il me coûte cher ce Gaston Chambrun !

— Oh ! Père, ne sois pas injuste !… Surtout ne garde pas rancune à Marie-Jeanne et à son fiancé… Je t’assure, je n’étais pas faite pour le mariage. Sans doute, quand j’ai rencontré Gaston, en fillette qui ne sait rien, j’avais incarné en lui le rêve de mes seize ans. Mais depuis, une autre voix s’est fait entendre : celle du remords.

— Du remords ?… Que veux-tu dire, ma fille ?… Quel crime ta conscience pourrait-elle avoir à se reprocher, toi que nous avons toujours connue si douce et si bonne ?…

— Je vais tout vous dire, mon père, car l’heure est venue de vous révéler mon secret. Si je n’ai pas voulu vous le dévoiler plus tôt, c’était afin d’épargner à vos cœurs la déchirure qu’il va y faire. Déjà je n’ai que trop tardé et aujourd’hui par les événements, la Providence me met en demeure de lui prouver ma sincérité.

— Mon enfant, je ne comprends pas où tu veux en venir.

— Mon Père, je m’explique :

— Vous avez encore présent à la mémoire, le souvenir de la fameuse journée où, en compagnie de Gaston Chambrun et de son père, nous fîmes cette partie de pêche qui faillit me coûter la vie. Quant à moi, cette heure tragique, jamais ne s’effacera de mon esprit. J’en revois toutes les circonstances avec la même netteté de détails, que si elle était d’hier. Je me sens encore roulant dans l’abîme, en recommandant mon âme à Dieu ; je me vois soutenant une lutte désespérée, tâchant de m’accrocher aux herbages fragiles, tandis que Gaston accourait à mon secours, Or, c’est dans cette minute d’angoisse suprême, que mettant en Dieu mon unique espoir, je fis le vœu de lui consacrer pour jamais ma vie, s’il daignait me la conserver. Mon père, vous savez le reste, et comment attentive à ma prière, la Providence permit à temps l’arrivée de mon généreux sauveteur.

Monsieur Richstone avait écouté sa fille les yeux avides, l’âme bouleversée.

— Je suis moins généreux que toi, ma chérie ; mais es-tu sûre que ta vocation, provenant de la crainte, ait été libre et n’ait pas eu une origine plus humaine que divine ?

— Mon Père, vous êtes trop loyal pour ignorer ou méconnaître la valeur de la parole donnée ; si par elle, en honneur, on se croit lié vis-à-vis d’un homme, que sera-ce de la parole donnée à Dieu ? En assistant, il y a quelques semaines, aux grandioses et inoubliables manifestations de foi et de piété qui se sont déroulées à Montréal, je sentais mon âme toute honteuse d’avoir tant différé l’exécution de mes promesses. Au passage de la procession, j’entendis le divin Maître me redire au fond du cœur la parole adressée jadis au Père des croyants :

— Quitte ta famille et la maison de ton père et viens dans la terre que je te montrerai : puis cette autre du Saint Évangile : — Marie a choisi la meilleure part, « celle de la contemplation du bon Maître ».

Un souffle de grâce et de bénédiction en effet, venait de passer avec le divin Maître, entraînant les foules à sa suite comme autrefois les populations de la Judée. On était aux mémorables et historiques journées du Congrès Eucharistique de Montréal.

Après Londres, Cologne, etc., c’était au Nouveau-Monde à offrir à l’ancien, le spectacle sublime de ces manifestations de foi eucharistique.

À la proposition qui lui en avait été faite, sa Grandeur Mgr Bruchési, archevêque de Montréal, avait répondu :

— Je prédis un immense triomphe à notre bien-aimé Sauveur sur les bords du Saint-Laurent.

La prédication devait se réaliser. Partout, depuis, on a été répétant : Le Congrès de Montréal a été le plus beau des Congrès Eucharistiques.

Nulle part, en effet, ensemble aussi imposant de cérémonies grandioses ne se déroula dans un cadre aussi immense, dans des circonstances aussi émouvantes, devant des foules aussi recueillies.

Nulle part, affluence aussi empressée de tant de races diverses, unies par les liens d’une même foi et d’un même amour, ne refléta avec autant d’évidence la catholicité de l’église.

Nulle part, l’unanimité des citoyens d’un grand pays et la participation spontanée de toutes les autorités municipales, provinciales et fédérales ne donnèrent à une manifestation en l’honneur de Dieu de l’Eucharistie, le caractère d’un hommage aussi entièrement officiel et national.

Dans quel cadre grandiose va se déployer la pompe des manifestations générales, telle la messe pontificale et la bénédiction papale !… Déjà, l’arrivée du Légat de Pie x, venant de Québec par le Saint-Laurent, entouré d’évêques de toutes les nations, passant lentement entre les berges du fleuve, couvertes de foules enthousiastes venues processionnellement au son des cloches, avait été un spectacle, que l’on croyait insurpassable.

Il n’en était rien cependant : au pied du Mont-Royal à proximité de la ville, s’étend une immense esplanade, où tous les amateurs de jeux en plein air peuvent se livrer sans contrainte à leurs sports favoris. Au dernier plan, s’élève la masse imposante de la montagne, que l’été a parée de frondaisons épaisses, où se mêlent le pourpre et l’or des automnes.

Sur ce fond de verdure, un gigantesque reposoir dresse l’éclatante blancheur de ses quatre colonnes festonnées et de son baldaquin aux reflets d’or. Aux côtés du monument, d’immenses estrades laissent voir, prosternés, plus d’une centaines de prélats en manteau violet, des chanoines en camail bigarré, des centaines de prêtres en blanc surplis et nombre de religieux, aux costumes variés.

La foule des fidèles, que l’on a évaluée à plus de cent vingt mille personnes, est debout sur le gazon, admirable de recueillement écoutant la grand’messe solennelle, dont les cérémonies se déroulent dans un nuage d’encens et le scintillement des habits sacerdotaux.

Un radieux soleil, dans une matinée idéale baigne de sa lumière l’incomparable scène que le légat proclame le plus beau jour de sa vie.

Ceci n’est encore que le préambule de cérémonies plus grandioses. Enfin, le jour si attendu se lève : le temps est splendide ; dans l’avant-midi, cent trains supplémentaires ont déversé dans la métropole plus de cent mille pèlerins nouveaux. Dès onze heures, les groupes se forment aux points de ralliement prévus. À midi et demi le signal du départ est donné ; l’immense cortège se met en marche pour la procession finale.

Pendant trois heures, par rangs de six, société après société, paroisse après paroisse, diocèse après diocèse, en tout, cinquante mille hommes, tous chapelet en main, tantôt au bruit des chants et des fanfares, tantôt dans un impressionnant silence, vont défiler ; à leur suite s’échelonnent les nombreuses fraternités du Tiers-Ordre, la longue série des religieux de tous ordres ; la théorie multicolore des enfants de chœur, des milliers de prêtres en surplis ou en chasuble, cent vingt évêques en chape et en mitre, la crosse à la main.

Quatre heures ont sonné ; le Très Saint Sacrement porté par le Légat parait au seuil de l’église Notre-Dame. Derrière le dais, la procession continue. Ce sont les cardinaux de Baltimore et d’Armagh, les protonotaires et les prélats, l’Administrateur général du Canada, le gouverneur américain du Rhode-Island, le lieutenant-gouverneur de la province et leurs états-majors, les ministres, sénateurs et députés catholiques, le maire et les échevins, la magistrature, le barreau, l’université en toges, les corporations ouvrières et les confréries.

Sur une longueur d’une lieue et demie, par les rues jonchées de fleurs, sous des arcs de triomphe monumentaux, entre les maisons pavoisées, à travers une multitude innombrable qui remplit les trottoirs, couvre les perrons, s’écrase aux balcons et aux estrades élevés pour la circonstance, envahit les toits, s’accroche aux arbres ou aux poteaux, le triomphale cortège s’avance lentement au chant des hymnes et des cantiques.

Le recueillement est parfait, le respect incline tous les fronts, l’émotion met des larmes sur beaucoup de visages et souvent l’admiration impuissante à se maîtriser éclate en applaudissements.

Il est sept heures et l’ombre du soir descend, lorsque le Très Saint Sacrement arrive au reposoir ; la foule massée sur l’esplanade dépasse un demi-million. C’est à perte de vue une mer de têtes d’où émergent des oriflammes et des étendards.

Le Tantum Ergo s’élance, poussé par des milliers de poitrines ; enfin l’Hostie sacrée s’élève au-dessus du peuple prosterné bénissant la cité, le Canada, le monde entier. Dans un silence religieux, en n’entend au loin, que le carillon des cloches emportant vers le ciel l’épanouissement sublime de l’acte de foi accompli sur les bords du Saint-Laurent par Maisonneuve et le Père Vimont, le 18 mai 1642.

Telles furent en résumé, les fêtes eucharistiques dont l’atmosphère de foi et de piété raviva dans l’âme d’Aurélia le désir de se donner à Dieu.

Toujours inconsolable, Monsieur Richstone, une par une, épuisait la série de ses objections.

— Mais, ma fille, y as-tu réfléchi ; que sera la maison sans toi ? Quel courage soutiendra ma peine quand je n’aurai plus l’unique enfant pour qui j’étais heureux et fier d’amasser une honnête fortune ? Mon Dieu !… Mon Dieu !… Que vous ai-je donc fait pour que vous exigiez de moi un tel sacrifice ?…

— Ô mon Père, reprit la généreuse fille déjà éprise de la folie de la Croix : La vanité humaine transforme en fête un mariage terrestre et vous oseriez faire un deuil des fiançailles d’une vierge avec Jésus !…

Monsieur Richstone courba le front ; il était trop chrétien pour disputer son enfant à Dieu. Bien que sa volonté agonisât, il eut le courage de prononcer le « fiat » de la résignation.

Aurélia, tendrement se pressa contre son père, comme pour lui communiquer la force dont la grâce céleste récompensait son holocauste.

Enfin, elle l’embrassa et lui dit :

— Va à tes affaires, Papa ; si Monsieur Chambrun se présente, c’est moi qui le recevrai.

— Toi ?

— Sans doute. Tu n’avais engagé ta parole au père de Gaston qu’en autant que j’y serais consentante. Moi seule conserve donc le droit de délier ta parole… Allons, Père, en route, tu vas être en retard.

— Ah ! que m’importe maintenant, fit l’Anglais d’un grand geste exténué.

— Mais, ceux qui t’attendent, croiront que tu violes tes engagements.

Puis en fermant la portière de l’automobile :

— À ce soir ! père chéri, lui jeta-t-elle en adieu.

À peine la voiture eut-elle tourné le coude de la rue, que la jeune fille courut s’enfermer dans sa chambre, se prosterna devant le crucifix, unissant les sanglots de sa prière à ceux du Maître accablé au jardin de l’Agonie.

Celui qui a béatifié les larmes de Madeleine pénitente, ne pouvait avoir que pour agréables, celles de cette tendre vierge, lui immolant la fleur de sa jeunesse, avec les ardeurs de son cœur innocent.

Des bruits de pas dans la cuisine et la voix de sa mère qui rentrait du marché rappelèrent à la jeune fille d’avoir à maîtriser ses émotions. Rapidement, elle baigna sa figure dans l’eau fraîche, répara le désordre de sa chevelure et descendit.

À l’approche de la cuisine, elle surprit ces paroles :

— Je le regrette bien pour vous, mon bon Monsieur Chambrun, mon mari est parti pour ses coupes de bois et il ne rentrera que tard dans la soirée. Il regrettera bien d’avoir manqué votre visite.

— Moins que moi, riposta ce dernier d’un air contrarié : j’ai à lui causer sans retard.

Aurélia venait d’entrer et de présenter ses hommages au père de Gaston.

— Mon père s’attendait à votre visite, dit-elle ; mais des engagements antérieurs l’obligeaient à s’absenter. Si les motifs de votre voyage, sont ceux que je soupçonne, aussi bien que lui, je puis vous fournir les explications que vous souhaitez.

Interloquée, Annette Richstone regardait alternativement sa fille et son hôte.

— Je t’expliquerai cela plus tard, Maman, dit Aurélia. Tu me permets bien de conduire Monsieur Chambrun au bureau pour lui transmettre les explications qu’il désire.

Comme Aurélia aidait son père à tenir sa comptabilité et sa correspondance :

— Va, mon enfant… dit-elle. À tout à l’heure, Monsieur Chambrun : vous nous ferez le plaisir de manger avec nous.

— Impossible, Madame, mon voisin Grandmaison, qui m’a amené, m’attend à bonne heure avec sa voiture.

— Tant pis !… ce sera pour une autre fois ; mais faites-vous moins rare : chacun ici a plaisir à vous voir, déclara aimablement Madame Richstone.

Au bureau, Aurélia indiqua un siège à Alphée, puis s’assit en face de son hôte.

La première elle parla.

— Vous paraissez surpris, Monsieur, d’avoir affaire à moi dans la circonstance ? Pourtant ne suis-je pas la plus intéressée ?

— Effectivement, reprit Alphée : mais comment savez-vous ce qui m’amène ?

Aurélia sourit :

— Une lettre de votre fils a prévenu mon père de votre visite probable. Sans aucun doute, vous aviez hâte de connaître la cause qui rend irréalisable le projet rêvé entre mon père et vous. C’est un secret entre Papa, votre fils et moi ; ma mère elle-même n’en est pas encore informée : je le confie donc à votre honneur : j’entre prochainement au Carmel de Montréal.

— Vous ! s’exclama Monsieur Chambrun abasourdi.

— Moi-même ! C’est ma vocation religieuse qui est l’obstacle insurmontable à l’espoir d’une union entre votre famille et la nôtre. Cette vie qui m’a été conservée miraculeusement, vous savez dans quelles circonstances tragiques et au prix de quel dévouement, j’ai juré à Dieu de la dévouer à son service dans le cloître.

Gaston est un ami dont le souvenir m’est très cher ; nul mieux que lui n’aurait su me plaire et après son geste héroïque, personne n’avait autant de titres à posséder mon cœur et ma vie. Mon père ignorait ma résolution quand il s’est ouvert à vous. C’est pressée par les événements, que j’ai dû lui avouer que ma vocation me séparait de votre fils.

— Et pourquoi, sur-le-champ, Monsieur Richstone ne m’en a-t-il pas informé ?… Il était peu généreux de sa part, de me laisser l’illusion d’un bonheur irréalisable.

Émue de l’accusation dirigée contre son père, Aurélia dit :

— Votre fils avait échoué à son concours. Il s’était rencontré avec mon père qui loyalement lui avait confié mon secret. La condition des fiançailles n’étant pas remplie, mon père se trouvait dégagé par le fait même, de la parole qu’il vous avait donnée.

Bouleversé, hors de lui en voyant s’évanouir ses souhaits les plus chers, Monsieur Chambrun ne prêtait plus qu’une oreille distraite aux arguments de la jeune fille. Épuisé par cette lutte où se brisait son cœur, il s’inclina et dit :

— Le sacrifice que je fais en vous perdant comme bru, m’est plus douloureux que ne l’a été celui de mes biens ; car j’escomptais alors les revanches de l’avenir : l’âge et les circonstances ne me permettent plus aujourd’hui d’espérer.

Il se leva pour prendre congé.

La jeune fille s’approchant, lui dit :

— Oserais-je encore vous demander le baiser que vous me réserviez comme bru ?

Alphée sentit une protestation monter en lui ; mais se reprenant bientôt :

— Vous me donnez un trop noble exemple de renoncement aux biens et aux joies de ce monde pour qu’oubliant mes griefs, je ne défère pas à votre désir.

Il embrassa paternellement la future novice, salua sa mère, et repartit le cœur en deuil pour le « Val de la Pommeraie ».

— Que voulait donc Monsieur Chambrun, demanda Annette Richstone, après le départ du visiteur.

— Nous en causerons tous trois ce soir, avec Papa, répliqua simplement la jeune fille.

À la veillée, en effet, la révélation eut lieu au travers des larmes et des sanglots. Aurélia leur fille, la joie de la maison, le soleil de leur automne voulait les quitter !… La mère ne trouvait d’autres objections que la douleur dont la séparation allait les abreuver. Monsieur Richstone lui, ne luttait plus ; la volonté de sa fille lui était apparue inexorable. Mais sa résignation était morne : il frissonnait comme si son front eût déjà été effleuré par le baiser glacial de la mort.

Des journées grises s’écoulèrent. Aurélia n’avait pas annoncé la date où elle exécuterait sa résolution. De crainte d’avancer l’échéance fatale nul n’osait faire allusion à ce sujet. Mais la jeune fille sentit le supplice que leur infligeait l’angoisse de l’attente ; ne valait-il pas mieux en hâtant son sacrifice, mettre les siens devant l’inexorabilité du fait accompli ? Parfois, la pensée de la détresse morale où elle laisserait ses parents, la jetait en de passagères défaillances dont seule la relevait la prière.

D’autres fois, il lui semblait entendre sa vocation taxée de dépit amoureux. Mais aussitôt sa conscience affirmait que la voie où Dieu l’appelait, était la seule qui pût lui offrir la félicité ici-bas et lui assurer le bonheur dans l’autre vie.

Le matin de Pâques, après s’être agenouillée à la table sainte, entre son père et sa mère, sa résolution définitive fut prise. Elle commencerait son postulat dans huit jours. Elle se gardait une dernière semaine pour dire l’adieu suprême au monde, aux lieux et aux êtres qu’elle avait aimés.

Elle demanda à son père d’aller passer quelques jours à leur île de Pointe-Fortune. Il s’empressa de la satisfaire, heureux de pouvoir réaliser un de ses derniers désirs. L’émotion fut vive durant ce pèlerinage aux lieux témoins à la fois de ses rêves d’avenir et cause déterminante de sa vocation.

Ensuite, elle voulut demeurer une journée entière à Saint-Placide près de son amie Marie-Jeanne. Le « Val de la Pommeraie » tout entier revêtu de sa floraison printanière, présentait autant de bouquets aux blancheurs virginales qu’il comptait de pommiers. Dans les allées du verger, Aurélia révéla à son amie ses fiançailles avec le Dieu qui se plaît parmi les lis.

Marie-Jeanne contempla sa compagne avec une angoissante inquiétude : la future novice n’était-elle pas sa victime ?… Mais non ! Ses yeux étaient irradiés d’une telle flamme de de foi et de charité, que la fiancée de Gaston crut pouvoir l’embrasser sans remords. Elle seule pleurait à l’idée de perdre une amie qui déjà souriait aux joies surhumaines du sacrifice.

Pauline, l’aveugle, dans l’intuition secrète qu’elle avait de l’holocauste sublime de la jeune fille, avant son départ, voulut la presser sur sa poitrine en lui murmurant à l’oreille ces deux mots éloquents :

— Pardon et merci !… Adieu, mon enfant, soyez bénie !…

— Quant à toi, Marie-Jeanne, ajouta la jeune fille, je te réclame près de moi le jour de ma profession. Papa et Maman t’amèneront au Carmel. Ton bonheur, à cette époque sera bien prêt d’être réalisé ; avant d’aller à celui qui t’attend, tu me diras :

— Adieu, ma sœur en Jésus-Christ !

— Ne l’es-tu pas déjà ma sœur, s’écria Marie-Jeanne, dans une dernière étreinte.

Toute sa vie, Marie-Jeanne devait garder devant ses yeux le souvenir du jour où aux côtés des parents de l’immolée, elle vit vêtue de blanc, parée de la couronne nuptiale, Aurélia s’avancer tenant d’une main, le cierge à la flamme symbolique, de l’autre, la livrée du Christ son bien-aimé.

Quand, pâle, les yeux en terre, la jeune vierge, revint dans son costume austère de Carmélite, un frisson parcourut l’assistance. Puis, dès que le son de sa voix si pure eut fait résonner la formule des engagements sacrés, les yeux de tous les assistants, subitement se noyèrent de larmes.

Aurélia était l’épouse du Christ : elle venait de choisir la meilleure part.

Anéantis dans leur douleur, mais l’âme embaumée des joies célestes du sacrifice, Monsieur et Madame Richstone, en compagnie de Marie-Jeanne, étaient revenus à leur demeure.