Gazette d’Art (La Revue blanche)/01 juillet 1891

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William B.
Les Salons
La Revue blancheTome 3 (série belge) (p. 216-230).
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Les Salons

Les Salons



Tout est dit et je viens trop tard depuis deux mois qu’il y a des Salons et que l’on chronique. Néanmoins, j'espère arriver à temps pour guider le choix des riches Américains abonnés à la Revue Blanche. Puissé-je me faire une place auprès de M. Albert Wolff, ce Hans Sachs de la critique d'Art et m'attirer par de savantes manœuvres, quelques offrandes en nature. La critique est un sacerdoce, donnez pour les frais de culte.

Le Salon des Champs Élysées.


Le Rempart de l’École, l'Exutoire des Prix de Rome, la Sécurité dès Réputations toutes faites, la Consolation des bons élèves. Des critiques pessimistes (il y a toujours des intrus dans la bonne société !) ont avancé que le salon de cette année était sensiblement inférieur à celui de l'an dernier. Je ne trouve pas : on y retrouve les mêmes paysages en zinc, les mêmes académies en sucre, les mêmes sujets mythologiques détrempés au bitume. Il y a des numéros attendus, nos deux Henner, nos deux William Bouguereau, nos portraits de Machard, nos Normann, etc. Je ne vois aucune raison pour que cet état de choses se modifie. Tout ira bien tant que Chicago ne se découragera pas.

Avec beaucoup de peine on parvient à découvrir quelques toiles de mérite, étouffées sous l'amas des navets sinistres des patrons arrivés.

Dans le salon d'entrée, La Voûte d’Acier de J P. Laurens commandé par la Ville de Paris. Mon Dieu ! je sais bien qu’on n’a pas besoin de se gêner quand c’est au compte de l’État que l’on travaille, mais il ne faudrait pas non plus abuser des contribuables. Cette grande machine, très honnête, est froide, terne, sans air, sans éclat, sans mouvement. Le tableau est suffisamment composé ; on peut demander mieux à Jean-Paul Laurens. — Chacun la sienne de M. H. Martin. Une idée, intéressante, une forme qui n’est pas banale. Mais on a l’impression d’un grand effort qui n’a pas donné tout le résultat désiré — De Micheléna, Penthésilée. Des cuisinières mal peintes sur des chevaux d’omnibus mal dessinés. Et c’est d’une sagesse, d’un emportement appliqué ! À côté le Plain chant de Walter Gay : une vague recherche de lumière, un sentiment assez frais. De l’autre côté, de G. Guay, la Mort du chêne (avec une citation de Laprade qui est assez dans îa note). La voilà, la peinture en zinc verni et la poésie en toc et la nature dans l’atelier ! De M. Geoffroy À l’Asile de Nuit, du Deschamps mâtiné de Pelez, un peu terni et assombri ; des qualités, et de l’expression. 一

Oh ! le Printemps de F. Lamy, prétentieux, pesant, criard et banal à pleurer ! Rien de pitoyable comme une toile à sensation complètement maquée. N’insistons pas sur ces marionnettes malencontreuses qui séchottent dans un paysage navrant, parmi des rhododendrons facétieux.

Une toile estimable de Lambert. — Laurent-Desrousseaux Chez les Sœurs. Une jolie lumière et la même ingénuité de sentiment signalée chez M. Gay — Fournier hélas ! et pourtant Prix de Rome ! — M. Gagliardini est le Montenard des Champs-Élysées, comme M. Montenard est le Gagliardini du Champs de Mars. Son Plein midi est vibrant, d’une grande intensité de ton, sans violence pourtant ; des empâtements dangereux — Le Vaneau de Moreau de Tours est carrément mauvais. Je préfère de beaucoup son Portrait bien campé, dans un effet bleu jaune assez original. — Il faut citer une bretagnerie de Paul Lecomte.

Et nous passons aux Gérôme, dont une photographie coloriée qui s’intitule Un coin du Caire et un Lion aux aguets qui ne tire pas à conséquence. — Deux portraits de Humbert très-sobres, très étudiés, surtout un portrait de femme dans une fine harmonie grise.

Melida Communion de religieuse, mysticisme, de salon, religiosité de pacotille, couleur jaunasse. — Le Portrait de Flameng rentre dans la catégorie des portraits pour ameublements cossus. La dame guindée dans une pose théâtrale, s’accoude sur une grande chimère en bois verni. Conclusion : une pénible étude d’étoffes, une figure sans caractère et une peinture sans qualités. J’aime infiniment mieux le baptême du même auteur. Dans la lumière paisible du couchant, quelques jeunes filles passent sur une terrasse. — Le Salon ne serait pas complet, s’il n’y avait pas les deux Gilbert réglementaires, qui sont cruellement semblables à tout les Gilberts habituels. —

Les bretons de Kendall sont convenables — Les paysages de Harpignies se maintiennent, toujours dans la note antique, mais c’est solide tout de même. — De Henner, Pieta, un petit bon Dieu couché, propret, blanchet sur fond de bitume, comme il sied, il manque de solidité, par exemple. La pleureuse est meilleure, mais décidément il les fait à la mécanique. Mlle Romani a dû acheter le brevet ; elle vient d’ouvrir un comptoir voisin, où elle débite la même chair crémeuse, les mêmes cheveux roux, sur fond de… je m’entends. — Giran-Max un intérieur d’atelier qui méritait la cimaise. —

Deux portraits de Fox ont passé inaperçus ; ils sont pourtant au dessus de la moyenne, de facture serrée et point banale. — Je ne songe pas sans terreur à ce qui serait arrivé si H. le Roux n’avait pas exposé sa petite vestale coutumière. Elle est agenouillée, heureusement, car, si elle se levait, elle aurait au moins douze têtes, ce qui, évidemment, est exagéré même pour une vestale de porcelaine. — Odile de Mlles Langlois, fort jolie. Je sais bien que c’est escamoté et que cela fait plus d’effet que cela ne vaut ; la bonne peinture de femme est si rare qu’il ne faut pas y regarder de si près. — Deux Munkacsy coup sur coup. Encore un qui vit sur son talent de jadis. L’air favori est mauvais, très-mauvais, sale de couleur, bébête d’arrangement, et si inutile ! Le portrait de Mme B., toujours le rayon d’ameublement. — Deux petits tableautins, Chloris et La Tapissière, plutôt gentils, d’une coloration éteinte, mais douce, signés W. Lée. — Norvegiana : le Hardangerfjord de Grimelund. Une couleur féroce, hurlante, mais plus franche que celle de Normann.

Les Deux portraits de Aman Jean sont vraiment beaux, c*est ainsi que le portrait offre un intérêt artistique. À l’éternel portrait-de-Dame-ressemblance-garantie, avec petit fond quelconque et chairs léchées, M. Aman Jean substitue une œuvre composée, d’où se dégage une impression d’ensemble très saisissante. Le portrait de jeune fille évoque le souvenir de la petite Bérénice. La facture assombrie, sévère, se rapproche de celle de M. Hébert. Elle est cependant plus personnelle, avec un caractère de tristesse et de résignation.

Deux Luminais : comme ils feront bien en chromolithographie dans la chambre du premier aux soieries du Bon Marché ! Et deux Machard aussi : le monde de la finance en raffole. La succession de Chaplin revient de droit à M. Machard ; j’entrevois un avenir de jeunes filles roses, décolletées, avec croissant à la Diane, dans les cadres faux Louis XV. Le portrait au grand chapeau est passable à la rigueur. — Marec : l’Aïeule, bon. 一 Gorguet, de la couvée des Beaux-Arts. Diane tourmentée par l’amour. Fadasse, le plus pur des riens ; le plein air en chambre, agrémenté de chairs mythologiques. — Léandre : les longs jours. Un sentiment très-délicat, traité dans des harmonies grises très fines il y a là un exquis parfum de choses d’antan fanées. Le portrait du général Derrécagaix simple et vivant.

Baschet un grand diable de portrait d’un président à la Cour de Cassation, lourd, froid, sans vigueur, sans qualités. 一 Deux Bouguereau, le compte y est. — Carpentier, les Vieux assez étudiés. — Le coin de forêt de Buffet est un des paysages les plus intéressants du Salon ; aussi l’a-t-on perché au premier étage, par représaille. Des sous-bois intenses, avec un premier plan vigoureux. — Doucet un portrait de femme d’un rose diabétique. Mes parents : on n’est jamais trahi que par les siens, couleur commune avec prétention à la lumière et à la vigueur. Des verts déplacés qui font hurler le rose béat de la figure.

Pierre bellet la Dembovitza (c’est une rivière, ô Monsieur Wolf, et le Pirée n’est pas un homme). Une extraordinaire virtuosité de palette : de jolis mauves, aux reflets du fleuve. Les tons chantent doucement dans le calme du soir. La grande femme debout est d’une jolie pâte. Ce que l’on pourrait reprocher à M. Bellet, ce serait peut-être un manque de solidité. Mais on le pardonnerait en faveur de l’harmonie si jolie de ces blondes et de ces rousses. — Bordes le laminoir peinture d’école. M. Bordes a cherché la puissance, et la brutalité. Il n’a rien trouvé. Il avait pourtant une belle occasion de se ruer dans la couleur. — Si Chalon avait rempli dix mètres carrés de toile de plus, il faisait son petit Rochegrosse, tout comme un autre ; son Sardanapale n’a guère moins d’intérêt. Comme c’est ennuyeux ! — Les Huns de Checa. Il faut lui savoir gré d’avoir fait cela si petit. — Signalons une grande toile de Cadel. Du Merson gigantesque ; M. Cadel s’est trompé, mais sa grande machine si baroque ne manque pas de qualités. M. Cadel cherche et c’est déjà quelque chose, au milieu du panmuflisme pictural du Salon.

Dans Espagne 1523 Clairin a répété plusieurs fois la même femme dans le même costume de veuve chauve-souris. Encore de la peinture de vente, comme les Moines de la Cartuja ; ce n’est vraiment pas la peine de faire la concurrence à ces braves peintres espagnols qui ont tant de mal à écouler leur produits. — Citons en passant un paysage de Brielmann et un portrait de Darien. — Si l’Algérie n’est pas plus lumineuse que ne la peint Bompard, j’aime mieux la plaine St.-Denis.

Chaque année, Lefebvre expose un portrait, et, par surcroît, un tableau ; donc, pas de surprise. On sait d’avance que ce sera glacial, correct de dessin, léchotté, posé. Une nymphe chasseresse. Pourquoi nymphe et pourquoi chasseresse ? — P. Gomez un portrait estimable. — Pierre Lagarde, Jeanne d’Arc. Beaucoup de talent et de sentiment, une tonalité bleuâtre d’une grande paix. La figure de Jeanne d’Arc est simple et vivante. — Kowalsky, le Printemps, assez frais, mais si timide ! — Landelle. Jeune fille arabe. M. Landelle, élève d’Aryscheffer, a eu sa 3e médaille en 1842.

De petites Monchablonneries passables, mais pas farouches. — La Bénédiction de la Mer par Le Sidaner. Ôtez le titre, il ne reste pas grand chose. — Sur la falaise de Le poittevin. Des premiers plans vigoureux, mais par malheur cela ne tient pas. Les fonds sont désastreux. — Un panneau de Lefebvre, d’une exécution curieuse. — L’Eurydice de Henri Lévy. M. Lévy est, de beaucoup, le plus sympatique des jurés ; il encourage les jeunes, les soutient au scrutin, les console. En outre, un artiste consciencieux et sincère. Toutes ces qualités se montrent dans ses œuvres. — Puis l’œuvre maîtresse du Salon, les Saintes Maries de Gervais. Une parfaite harmonie bleu-rose, une exécution franche, audacieuse. L’idée crée la forme, originale, et jette sur le nu chaste des saintes, une lumière radieuse, où passe le vol des flamants roses, tandis que le bleu saphir de la mer soutient les brillants du fond. Il eut été de bonne politique de donner une ire médaille à M. Gervais, ne fut-ce que pour relever un peu la récompense. Orphée de Belair. Du modernisme, atténué il est vrai, mais encore déplacé aux Champs Élysées. Il fallait garder pour le Champ de Mars cette vision irréelle, ce vague rêve d’une teinte bleuâtre et d’atmosphère si transparente sous les premiers rais de la lune. M. Chigot, la barque de la Méduse. Ne pourrait-on pas introduire subrepticement dans la composition un réveil-matin, et des sujets mobiles ? 一 Des portraits de Benj. Constant. La grande dame assise est singulièrement creuse. — Quand la haute société protestante sera suffisamment fournie de Benners assortis, j’espère qu’ils passeront à d’autres exercices. Je ne sais rien de plus fétide que les plats lavis de ces industriels. 一 Brouillet. La Comédie Française en 1870. J’aime à croire que M. Brouillet se rattrape sur les qualités du cœur. 一 Dessary le départ pour la pêche, naïf, maladroit, mais rempli de bonnes intentions et de sincérité. Au moins ce n’est pas de la sensiblerie de vente. Le sujet très poignant est traité dans un brouillard bleu, diffus d’une grande douceur, Jeune mère un intérieur lumineux sans brutalité, modeste de touche et de facture personnelle. — La tentation de Bourgonnier est peut-être un peu lourde mais il y a des promesses de couleur. — Les halles de Dambourgez, un chatoiement de couleurs vives, la gaîté des laitages au matin. — Axilette encore de l’espalier national et spécial. Faites le compte des Prix de Rome qui exposent cette année ; il y en a au moins quatre. MM. Fournier, Thys, Pinta et Axilette : le résultat est navrant d’impuissance et de nullité. Et c’est pour aboutir à cette pauvreté que les peintres vont perdre douze ans de leur belle jeunesse dans les caves de la rue Bonaparte.

Nozal, les grands magasins, du paysage cotonneux. — Rochegrosse. La mort de Babylone. Il ne faudrait pourtant pas s’imaginer qu’un peintre ait droit à la médaille d’honneur parce qu’il a couvert un hectare de toile (avec sérénité, du reste). Ce n’est pas la peine d’établir une composition quelconque, n’est-ce pas ? Nous mettrons le traditionnel « beau morceau de femme » au ier plan, éclairé au jour d’atelier ; au fond, nous ferons intervenir de petits Perses avec lumière fausse du matin, et enfin, tout en haut dans les frises nous perdons le sujet principal, plus une allégorie : lumière dorée des lampes. En tout, trois éclairages différents, et complètement indépendants (!!!) ; un trou énorme au milieu du tableau ; à part cela, les petites malices de détail habituelles à M. Rochegrosse. — Rouffet, Waterloo. Un navet, pour être quatre fois nature, n’en est pas moins un navet.

…X de Thevenot. De la vraie peinture, une intensité de vie remarquable — de Sainville, un portrait d’une bonne tenue. — W. Smith, trois contre un, une petite lumière délicate et fondue.

Schultberg ; décidément le Nord bouge. Les paysages de Picardie exposés par ce suédois sont remplis de qualités. — Je pense avec tristesse que les cardinaux obstinés de Vibert ne s’altéreront jamais, que dans des siècles et des sciècles, on possédera encore ce témoignage immuable de la peinture bourgeoise à notre époque. — Un Vollon trompe-l’œil ; le procédé habituel de l’empâtement pour obtenir le coup de lumière sur la panse des vases de cuivre. Il y a au Luxembourg un curieux spécimen de ce genre de nature morte. C’est amusant, et rien de plus. — Le Cardinal de Delaunay ; de l’art supérieur, d’une sérénité de peinture superbe ; une belle tenue de couleur et une simplicité d’exécution, une étude d’étoffe rouge très solide et très large. M. Delaunay est peut-être le seul des maîtres qui conserve son autorité et sa position artistique. — Le portrait de R. Collin est un peu frêle de facture, très clair cependant, et d’une jolie note blonde. — Quant à Cormon, il s’attarde dans la petite peinture de genre, ingénieuse, mais sans intérêt. Son portrait de M. Gérome est sec et froid. — Bonnat. La jeunesse de Samson ; de la peinture de sculpteur. C’est tout ce qu’on en peut dire et c’est peu flatteur. Le portrait de Mme A. C, est en bois, avec des blancs canailles sur un fond gélatineux.

La Sculpture n’est généralement pas heureuse : les statues de commande y pullulent, plus des têtes coupées qui sont des portraits de gens aisés, soucieux de conserver leur image pour le bonheur de leur descendance. Ô la perpétuelle dame décolletée, avec son sourire si nécessaire ! et le garçonnet mutin à cravate flottante ! Nous possédons aussi le groupe patriotique : un cuirassier soutenant un lignard blessé (ou vice versà, au choix du conseil muncipal). Une femme nue quelconque et indifférente peut aussi bien s’appeler Ève que la Source ou la Nymphe ou Premier éveil ou Madeleine. Prenez un homme en habit à basques, mettez à ses pieds un compas et des roues dentées, ce sera un inventeur, Fulton voire même Gutemberg. Les littérateurs sont généralement assis et tristes. Çà et là quelques Alsace-Lorraine agenouillées, et plusieurs Jeanne d’Arc hypnotisées. Relevons les œuvres principales ; ce sera vite fait.

D’abord le marbre de A. Boucher, qui a forcé la médaille d’honneur : À la Terre. Il y avait longtemps qu’un maître sculpteur de cette puissance ne s’était révélé. Le piocheur de M. Boucher donne bien l’impression de la force têtue, le continuel effort tendant les veines et les muscles rudes des cuisses et des biceps. En somme, le caractère de la sculpture romaine.

Puis la Diane de Falguière. Toujours joli, le modelé délicat des bras et des jambes avec une caresse de ciseaux sur les flancs de la Diane. Mais M. Falguière nous apparaît comme un finisseur presque un fignoleur qui abuse du gracieux et se contente d’un art un peu frêle, — De Godebski Reve de Gloire, un bel élan d’inspiration. — Bien indifférents les Chapu ; aucune vie dans ces portraits, corrects, précis. — Aubert, un Orphé satisfaisant.

Nous voici au bout. Le bilan est facile à établir. Un certain nombre d’efforts isolés, des essais de lumière intéressants, de petits germes de révolution qui aboutiront si l’on n’y met ordre ; une tendance à s’affranchir de cet absurde et odieux jour du Nord si décolorant. Et puis la grande masse des gens qui persévèrent dans le bitume. Prochainement, nous aurons à nous occuper de l’autre école, qui groupe les adeptes du plein air et de la couleur quand-même ; l’école des gens qui estiment à bon droit que la peinture n’a pas pour but d’exprimer des idées littéraires et qu’il n’est pas besoin d’insérer des histoires au catalogue pour justifier et commenter leurs toiles.

Le Champ de Mars




Les peintres du Champs de Mars sont les enfants gâtés du Tout-Paris qui a pour eux des trésors d’indulgence. Habilement lancés par quelques critiques en quête de protégés, les scissionnaires se sont concilié la faveur des banquiers-juifs-mécènes par de menues audaces qui peuvent prêter à la spéculation financière. Voici le principal lieu-commun que l’on a continué de délayer dans les chroniques artistiques : au Champ de Mars il y a une tendance générale vers la lumière. Or le danger est justement là ; cela tourne à l’enrégimentation. Les indigents qui n’ont pas les moyens de s’offrir une lumière personnelle acceptent la lumière officielle, et au lieu de produire leur platitude particulière, piochent la couleur selon la formule vert-bleu-chrome. Seulement le plein air ainsi compris, le plein air de convention est aussi faux que la peinture d’atelier. L’impression que l’on rapporte du Champ de Mars est plutôt favorable ; mais on garde une certaine défiance envers certains spécialistes de l’audace pour amateur éclairé et de la peinture pour bourgeois dans le mouvement. Cette recherche du succès s’accuse surtout chez tes artistes qui se sont accrochés à une célébrité. Je remarque avec regret que les leaders sont accompagnés d’un double, d’un William Wilson qui singe la manière du maître. Il y a des sous-Carrières, les sous-Whistler, des sous-Besnard et des sous-Zorn.

Peut-être exagérons nous ici les critiques qu’il convient de faire, mais il serait triste de laisser s’introduire une tradition dans cette Société proclamée révolutionnaire.

Nous continuerons le système adopté de critique processionnelle avec reposoirs aux œuvres capitales.

Chabas fournit la Mairie de Montrouge de sujets démocratiques. Il s’agissait de glorifier le prolétaire et de contenter les classes laborieuses. Repas nuptial et La famille, deux panneaux décoratifs énormes, peinture commune et criarde, adéquate au sujet. — Blanche et ses portraits farineux de pantins raides et cassants. M. Barrès a l’air d’un premier communiant gêné dans ses entournures. La tête de M. Rivarde nous rappelle les sydonies de modistes. — Gandara. Le petit frère de Whisler. Son étude Sous bois est d’une harmonie sombre fort intéressante quoiqu’en aient dit les archimandrites mes confrères. Ces facétieux feuilletonistes se sont égayés sur les « tons de noyée » de la jeune fille. La Rue Pavée en rit encore. — Les paysages de M. Edelfeldt sont attendrissants d’effort et de conscience. Le plein air de bénédictin, avec petites taches de soleil dégradées. Une impression de forêt assez jolie ; mais la grande toile de Marie-Madeleine est si ennuyeuse ! — M. Dannat écoule son bleu de Prusse en espagnoleries hurlantes et [1] chromolithographiquement tapageuses. — Deux Whistler exquis. Portrait et surtout la Marine. Dans cet arrangement en Vert et opale, règne un sentiment de mystère vraiment étrange ; une vision de pays inconnus et paisibles, rêvés au cours d’une fièvre. — Sain. le Benner du Champ de Mars ; le plus beau spécimen de cette peinture haïssable qui fait de l’œil aux capitalistes ventrus et flatte la stupidité obscène de leurs goûts artistiques. — Fourié. encore un qui fouette son tempérament ; il y a quelques qualités dans la grande femme de Au soleil. Mais c’est bien pauvre de facture, malgré tout. — Gervex, son plafond est simplement ignoble. Le reste de son exposition est à l’avenant. M. Gervex vivote sur la rente de réputation de son premier tableau. — Claus, un effet de neige assez vrai, des fonds délicats. Peinture bleu intéressante. — Un kilomètre de Lee Robbins. Quand les dames peintres n*ont pas assez de talent pour se faire pardonner leur sexe, elles feraient mieux de n’exposer que pour la famille et les amis. Je ne dis pas cela seulement pour Mlle Robbins, qui réussit assez bien les sucreries. — Le portrait de E. Uhde est en zinc. — Les paysages de Billotte sont délicieux. M. Billotte exprime en des tonalités douces et si tristes la mélancolie grise des paysages pelés et crayeux. La facture en est précise et discrète, cette conception du paysage est très personnelle. M. Billote ne se borne pas à copier la nature mais cherche à interpréter le sentiment particulier qui s’en dégage. — Duez, toujours lourd, commun, compact, froid, pénible et plat malgré la prétention à l’originalité. — Cette année Carrière s’est définitivement affirmé. Son exposition compte parmi les plus belles du Salon. Dans cette lumière empoussièrée, ce sont les mêmes êtres tristes et maladifs. Voici le portrait de M. Daudot, portrait d’une vérité si cruelle que l’on n’ose en faire l’éloge. Les yeux de terreur de cette face souffreteuse… La petite fille est un peu disloquée. Le Matin, l’ingénuité d’un baiser dans la lumière. Une des rares toiles où la vision de Carrière s’égaye, une des meilleures sans contredit. Le portait de Verlaine. La face de faune du poête, irréelle vraiment, mais telle que nous la devons imaginer.

Montenard. Du soleil à flots, l’éblouissement des arènes en plein midi, avec des ombres lumineuses. Du reste aucune malice de procédé. L’intensité de lumière est obtenue simplement, sans heurts de couleurs. Les Arènes sont d’une chaleur de ton inouïe, mais je leur préfère de beaucoup le Promenoir, une fine étude de femmes dans l’ombre portée des stores, éclairées par les réverbérations du cirque. Une étude de mer d’un bleu un peu lourd, manque d’air. Le vieux Bastidon une merveille de calme et de gaité isolée.

Prinet, coin de salon, les spirales des robes entrainées par la valse. C’est d’un flou assez joli, dans un éclairage de convention inédit. Mais trop d’habileté.

Binet. La sortie, la grande machine à qualités qui force l’éloge de consolation. Enfin, c’est pour l’Hôtel de Ville qui en a vu bien d’autres. Bernt Gronvöld. Y en a-t-il de ces norwégiens ? et la lumière norwégienne et le tableau — type norwégien, rajeuni de Robert-Hubert. Le coup de soleil violent, l’échappée de jardin, vigoureuse, entrevue par une porte (ou fenêtre au choix) au 1er plan femme ou homme en costume matinal dans la pénombre sabrée de reflets violets sur les meubles. Desboutins. Le rempart de la vieille peinture, en cuir de Cordoue. A-t-on-fait assez de bruit autour du portrait du Sar. Pauvre M. Desboutins, il a trop regardé les maîtres hollandais, et c’est ce qui l’a perdu. En résumé, triste couleur, sobre parce que indigent.

Puvis de Chavannes le grand patron désormais incontesté. J’ai même peine à voir le snobisme s’en emparer. Les réflexions maintenant admiratives des Face-à-main me le gâtent. Son grand panneau l’Été est d’une grand allure décorative, encore que (comme dit mon collègue Brunetière) on se soit donné beaucoup de mal pour justifier la tache sombre centrale. La Poterie et la Céramique ne sont pas aussi parfaites, on y relèverait certaine indécision de composition et comme un malaise de couleur. Les Algérienneries de Dinet ont sans doute le mérité de la vérité mais c’est peu, personnel ; de l’orient à la douzaine. Boldini a la fâcheuse habitude de peindre debout ; il voit ses patients à vol d’oiseau. Les perspectives chahutent, les parquets ont le mal de mer ; en somme une grande liberté de facture et une couleur sale, Quelques chats de Lambert pour les dames. Des Kuehl satisfaisants. Des Saintin séniles. — Zorn ; une peinture prodigieusement habile, d’une habileté qui est presque de la ficelle. Cela joue la touche large, puissante d’un maître. En fin de compte c’est essoufflé. M. Zorn a pourtant le mérite d’être bien lui même et de ne rien devoir à personne. Il y a des qualités importantes dans le portrait de M. Spuller. Le portrait de M. F. La Valse est vraiment médiocre, d’une pauvreté d’effet, une indécision de touche auxquelles M. Zorn ne nous a pas habitués.

Le Camus, petite peinture solitaire et renfermée. De timides effets de plein air, estimables pourtant. — Odieux les Roll ! portraits baudrucheux, potironesques et luisants de vulgarité. Polytechnicien et amiral lanternes, plus un petit Tirard pour enfants. — Mathey maniéré, crispant et roid. — Une belle suite de Besmard, le portrait de Mlle D. est une des meilleures œuvres de cet artiste. Il y a là une exquise allégresse de couleur, une harmonie de jeunesse, une fraîcheur de ton très particulières. M. Besnard est un des rares peintres qui peignent, un de ceux qui ont aidé le plus au mouvement artistique actuel. Une vision de la nature distinguée et très hardie, et d’une entière sincérité. — Israël, Préparatifs pour le dîner. Un peu confus et brouillé, mais pas banal. Un Liebermann Gardeuse de vaches. Un effet de prairie d’un sentiment délicat. Peinture solide, calme, allemande.

Béraud. Et dire que la Madeleine chez le Pharisien est peu être ce qu’il a fait de mieux ! petit art haïssable, petites idées mesquines ; on dit de ça « comme c’est Parisien » ! — Quelques Deschamps atteints d’ophthalmie. Fadasse et timide — Prouvé. Je ne sais comment on peut arriver à faire hurler les tons aussi complètement. Il y a des cascades de verts mal élevés et de ces sables ! — De beaux Sisley. Couleur intense, virtuosité exceptionnelle. Une Avenue de peupliers traitée dans les violacés. La crue du Loing, le Loing en été. — M. Sisley est un puissant paysagiste, un coloriste rare. Mas il lui manque un peu de ce sentiment du paysage, que possède M. Billotte.

Raffaelli. Rien ne ressemble à un Raffaelli comme un autre Raflaelli : paysages miteux, avec chiffonnier poussant carriole. Cela rappelle les tableaux faits en cheveux. — La pâte épaisse de Ribot. Des blancs opaques entrevus à fleur de bitume, des cuivres éteints, des figures brique-atténuée dans une atmosphère de charbon de bois. Bref un intéressant pastiche de peinture de maître jaunie par le temps.

L. Picard a cherché comment Besnard avait fait sa réputation. Voilà une femme verte, avec ses dépendances. C’est plutôt ennuyeux. — Des Cazin très fins. — Un pastel d’Anquetin, — M. Schwabe avait une jolie idée dans ses cloches du soir, de Merson des bons Jours. — La peinture de Dubufe fils est inepte. Dagnan. L’étude consciencieuse des visages de dimanche des paysans. Aucune qualité, du reste. Un tableau de bon élève qui aurait eu pour sujet « le sentiment patriotique obligatoire dans les classes rurales ». — Friant reproduit fidèlement les Coquelin et leur fils. Recherche de l’exactitude, pose à la sincérité, et froideur irrémédiable. — Carolus-Duran, le Robert-Houdin du modelé. Rien derrière. Parfaitement nul et pauvre. Mais de loin cela fait de l’effet, du bruit. De très loin…

L’exposition de sculpture est très anémique. Avant tout le buste de M. Puvis de Chavannes par Rodin, altier, superbe. — Des bustes de Dalon, peinés, bustes de vente. Lenoir. Statue de Mme la princesse de Salernes. Rigidité de cadavre et sommeil dernier. La meilleure pièce du salon de sculpture. Il y a une idée, pas banale, dans le Monument funéraire de Bartolomé ; et c’est tout. Grande misère sur table !

En mon âme et conscience j’ai dit ce que je pensais, tout ce que je pensais et rien que ce que je pensais.

William B.



  1. J’appelle l’attention de nos lecteurs sur cet adverbe inédit dont il peut être fait un emploi profitable.