George Sand, sa vie et ses œuvres/2/13

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Plon et Nourrit (2p. 394-458).

CHAPITRE XIII
(1837-1838)


Le Monde. — Lettres à Marcie, Visite aux Catacombes. Luigi Calamatta. André, Simon, Jacques, Mauprat. — La fin de 1837. — Nouveaux malheurs. — Fontainebleau. — Félicien Mallefille. — Nérac. — L’hiver de 1837-1838. — Balzac. — l’abbé Georges Rochet. — Départ pour Majorque.


Nous avons parlé d’une manière fort détaillées des idées et des doctrines de Lamennais qui eurent une action indubitable sur George Sand, mais nous n’avons rien dit encore de ses relations personnelles avec l’abbé, le troisième personnage de ce triumvirat qui contribua à la transformation morale de George Sand entre 1830 et 1837.

Comme nous l’avons déjà dit, George Sand fit la connaissance de Lamennais, lors du procès d’avril. Il lui fut présenté par Liszt qui vint un jour chez elle, accompagné de Lamennais, et du petit Puzzi-Gohen. Dans le courant du printemps de 1835, l’abbé et George Sand se virent souvent, tantôt chez elle, tantôt chez Liszt[1]. Ensuite Lamennais partit pour la Bretagne, dans sa solitude de la Chenaie. Il invita George Sand à venir l’y voir en automne ; mais celle-ci, comme elle le dit dans l’Histoire de ma Vie [2] n’osa pas se rendre à son invitation : à cette époque elle n’était pas encore assez intimement liée avec lui et, par modestie, elle se croyait trop insignifiante pour venir troubler, soit ses occupations, soit son repos. Elle considérait son invitation comme un honneur non mérité, comme un sacrifice que se serait imposé Lamennais, sacrifice qu’elle n’était pas en droit d’accepter.

Dans le courant de la seconde moitié de 1835 et en 1836, préoccupée par son procès avec son mari, par sa lutte intellectuelle et ses relations avec Michel, partageant son temps entre son voyage en Suisse et ses travaux, George Sand continua à voir de temps en temps Lamennais, mais elle le craignait encore un peu, redoutant de trouver en lui un esprit par trop orthodoxe, des idées sentant trop l’ancien curé, un homme ne pouvant pas partager ses opinions extrêmes et sa liberté de pensée à elle.

Mais lorsque George Sand vécut en compagnie de Liszt et de la comtesse d’Agoult en Suisse et à l’Hotel de France, c’est-à-dire pendant l’automne et l’hiver de 1836, elle se lia plus intimement avec Lamennais ; il gagna complètement sa confiance, et elle lui voua dès lors cette admiration exaltée et illimitée dont sont empreintes les pages de l’Histoire de ma Vie consacrées à la mémoire du grand enthousiaste, de même que ses deux Lettres à M. Lerminier parues dans la Revue des Deux-Mondes et ayant pour but de détendre Lamennais contre Lerminier qui avait éreinté le Livre du Peuple, et enfin son article ultérieur sur les Amshaspands et les Darvands de Lamennais.

Ainsi, par exemple, encore au mois de mai de 1836[3] elle écrivait à la comtesse d’Agoult : « L’abbé de Lamennais se fixe, dit-on, à Paris. Pour moi, ce n’est pas certain. Il y va, je crois, avec l’intention de fonder un journal. Le pourra-t-il ? Voilà la question. Il lui faut une école, des disciples. En morale et en politique, il n’en aura pas s’il ne fait pas d’énormes concessions à notre époque et à nos lumières. Il y a encore en lui, d’après ce qui m’est rapporté par ses intimes amis, beaucoup plus du prêtre que je ne croyais. On espérait l’amener plus avant dans le cercle qu’on n’a pu encore le faire. Il résiste. On se querelle et on s’embrasse. On ne conclut rien encore. Je voudrais bien que l’on s’entendît. Tout l’espoir de l’intelligence vertueuse est là. Lamennais ne peut marcher seul.

« Si, abdiquant le rôle de prophète et de poète apocalyptique, il se jette dans l’action progressive, il faut qu’il ait une armée. Le plus grand général du monde ne fait rien sans soldats. Mais il faut des soldats éprouvés et croyants. Il trouvera facilement à diriger une populace d’écrivassiers sans conviction qui se serviront de lui comme d’un chapeau et qui le renieront ou le trahiront à la première occasion. S’il veut être secondé véritablement, qu’il se méfie des gens qui ne disputeront pas avec lui avant d’accepter sa direction. En réfléchissant aux conséquences d’un tel engagement, je vous avoue que je suis moi-même très indécise. Je m’entendrais avec lui sur tout ce qui n’est pas le dogme. Mais là, je réclamerais une certaine liberté de conscience, et il ne l’accorderait pas. S’il quitte Paris sans s’être entendu avec deux ou trois personnes qui sont dans les mêmes conditions de dévouement et de résistance que moi, j’éprouverai une grande consternation de cœur et d’esprit. Les éléments de lumière et d’éducation des peuples s’en iront, encore épars, flottant sur une mer capricieuse, échouant sur tous les rivages, s’y brisant avec douleur sans avoir pu rien produire. Le seul pilote qui eût pu les rassembler leur aura retiré son appui et les laissera plus tristes, plus désunis et plus découragés que jamais.

« Si Franz a sur lui de l’influence, qu’il le conjure de bien connaître et de bien apprécier l’étendue du mandat que Dieu lui a confié. Les hommes comme lui font les religions et ne les acceptent pas. C’est là leur devoir. Ils n’appartiennent point au passé. Ils ont un pas à faire faire à l’humanité. L’humilité d’esprit, le scrupule, l’orthodoxie sont des vertus de moine que Dieu défend aux réformateurs. Si l’œuvre que je rêve pour lui peut s’accomplir, c’est vous qui serez obligée de vous joindre à son bataillon sacré. Vous avez l’intelligence plus mâle que bien des hommes, vous pouvez être un flambeau pur et brillant !!… »

Mais, dès que Lamennais eut l’idée de fonder un journal, le Monde, George Sand y participa immédiatement et, quoiqu’on y travaillât quelque peu pour le roi de Prusse, elle ne fut pas tentée par les propositions avantageuses qui lui furent faites par le Journal des Débats, et aussi longtemps qu’elle se sentit utile au journal de Lamennais, elle resta sa collaboratrice. Elle écrivit, en réponse à Jules Janin qui s’était adressé à elle au nom du Journal des Débats :

« Je ne travaille pas dans le Monde, je ne suis l’associée de personne. Associée de l’abbé de Lamennais est un titre et un honneur qui ne peuvent m’aller. Je suis son dévoué serviteur. Il est si bon et je l’aime tant, que je lui donnerai autant de mon sang et de mon encre qu’il m’en demandera. Mais il ne m’en demandera guère, car il n’a pas besoin de moi. Dieu merci. Je n’ai pas l’outrecuidance de croire que je le sers autrement que pour donner, par mon babil frivole, quelques abonnés à son journal, lequel journal durera ce qu’il voudra et me payera ce qu’il pourra. Je ne m’en soucie pas beaucoup. L’abbé de Lamennais sera toujours l’abbé de Lamennais, et il n’y a ni conseil ni association possible pour faire de George Sand autre chose qu’un très pauvre garçon[4]… »

George Sand publia dans le journal de Lamennais, en 1837, trois articles de grandeur et d’importance différentes, mais tous trois attirant l’attention du biographe et du critique. C’est d’abord son article : Ingres et Calamatta, puis un petit fragment poétique : Une visite aux Catacombes et enfin les célèbres Lettres à Marcie.

George Sand fit la connaissance du jeune graveur Luigi Calamatta vers 1835, à l’occasion de son portrait, à elle, commandé par la rédaction de la Revue des Deux-Mondes[5], et spontanément elle eut de l’amitié pour cet artiste consciencieux et pour cet homme supérieur. Calamatta grava trois portraits de George Sand : l’un d’après celui peint par Delacroix et représentant George Sand avec sa jaquette d’homme, en velours, une cravate au cou et les cheveux tombant sur les épaules ; l’autre est ce même portrait, mais corrigé et plus idéalisé ; enfin, le troisième fut dessiné au crayon par Calamatta lui-même, puis gravé, et représente George Sand en robe à larges manches à la mode de 1837 et coiffée de rubans comme on les portait alors, tombant des deux côtés de son visage. Ce dernier portrait, selon toute apparence, a été fait par Calamatta, lors du séjour de George Sand à l’Hôtel de France, et immédiatement après, au commencement de 1837, Calamatta fit les portraits de Liszt et de la comtesse d’Agoult. S’étant intimement liée avec le jeune graveur, ayant apprécié son amour passionné de l’art, son désintéressement, sa bonne foi, George Sand a, d’une part, comme nous l’avons dit à propos des Mosaïstes, peint Calamatta et son ami Mercuri sous les traits des deux frères Zucatti, de tempéraments et de caractères si différents, menant une existence si dissemblable, mais également épris de leur art, prêts à supporter à cause de lui, toutes les infortunes, tous les déboires et toutes les privations. Nous avons dit aussi que George Sand a profité, en écrivant ses Nouvelles Vénitiennes, des conseils, des indications et même des dessins de Calamatta et de Mercuri pour les descriptions des costumes vénitiens et pour des détails historiques et artistiques. D’autre part, voyant la gêne dans laquelle se trouvait Calamatta, elle mit toute sa généreuse ardeur à lui venir en aide. Elle écrivit non seulement elle-même un article sur lui dans le journal de Lamennais, mais elle en fit encore écrire par ses amis dans plusieurs autres journaux, ce qui fut une véritable réclame pour ce jeune talent. C’est ainsi que Janin publia le sien dans le Journal des Débats et Pelletan dans l’Artiste. L’article de George Sand intitulé : Ingres et Calamatta, comme ceux qu’elle écrivit plus tard sur la Joconde de Leonardo de Vinci, et la Vierge à la Chaise de Raphaël[6] gravées par Calamatta, ne présentent rien d’exceptionnel et ne frappent le lecteur, ni par la nouveauté ou l’originalité des idées, ni par des paradoxes intéressants sur l’art. Mais c’est encore une preuve de cette générosité active, de ce désir toujours éveillé de secourir tous ceux de ses amis, de ses connaissances ou même des étrangers qui avaient besoin d’aide et de protection, que George Sand manifesta toute sa vie. Par ce morceau, si l’on ne compte pas celui sur Obermann, s’ouvre la série sans fin d’articles, de notes, de notices et de préfaces sortis de la plume de George Sand. Pendant toute sa carrière, elle ne refusa jamais ses services lorsqu’il fallait faire connaître une œuvre peu connue — comme Obermann, un talent mal apprécié, — comme le poète George Maurice de Guérin[7], mort prématurément, ou pour recommander simplement au public un nouvel auteur ou un nouvel artiste, un livre ou un tableau nouvellement parus.

Le second fragment, publié dans le Monde sous le titre : Une visite aux Catacombes, nous arrête par sa profonde tristesse et la résignation désolée qui y règne. L’auteur y raconte sa visite aux Catacombes et ses mélancoliques impressions au bord d’une source souterraine encaissée dans son cadre de granit et dont le sombre miroir, privé de tout rayon de lumière, ne reflète rien. Ce triste spectacle fait naître dans l’âme du voyageur des réflexions philosophiques et de sublimes pensées sur la vie et la mort.

« Vie et mort, indissoluble fraternité, union sublime, pourquoi représenteriez-vous pour l’homme le désir et l’effroi, la jouissance et l’horreur ? Loi divine, mystère ineffable, quand même tu ne te révélerais que par l’auguste et merveilleux spectacle de la matière assoupie et de la matière renaissante, tu serais encore Dieu, esprit, lumière et bienfait ! »…

Les Lettres à Marcie, la troisième œuvre de George Sand parue dans le Monde, est certes bien plus importante que les deux articles dont nous venons de parler. Malheureusement, cet ouvrage, on le sait, n’a jamais été terminé et a été interrompu au chapitre VI. Lamennais ne l’a-t-il pas suffisamment lu avant d’en commencer l’impression, en fut-il mécontent plus tard, ou bien encore, des amis lui firent-ils remarquer que les idées prêchées par George Sand différaient trop de ses propres opinions et des tendances du Monde[8] ? C’est ce que nous ne saurions dire. Quoi qu’il en soit, déjà le 28 février, c’est-à-dire après l’apparition du n° 3 avec la suite des Lettres à Marcie, George Sand adressa une lettre à Lamennais pour lui demander ce qu’elle avait à faire. Elle avait évidemment touché à des questions trop hardies qui avaient pu horripiler Lamennais : le mariage, le divorce, l’importance de la passion dans la vie des femmes. Elle n’avait pas su prévoir que son récit la mènerait si loin. Elle aurait voulu obtenir l’approbation du maître, mais elle n’ose pas le consulter sur tous les détails.

« Pourtant, me voilà lancée et j’éprouve le désir d’étendre ce cadre des Lettres à Marcie, tant que je pourrai y faire entrer des questions relatives aux femmes. Je voudrais parler de tous les devoirs, du mariage, de la maternité, etc. En plusieurs endroits, je crains d’être emportée par ma pétulance naturelle, plus loin que vous ne me permettriez d’aller, si je pouvais vous consulter d’avance. Mais, ai-je le temps de vous demander à chaque page de me tracer le chemin ?… »

« … Que faire, donc ? Me livrerai-je à mon impulsion ? ou bien vous prierai-je de jeter les yeux sur les mauvaises pages que j’envoie au journal ? Ce dernier moyen a bien des inconvénients ; jamais une œuvre corrigée n’a d’unité. Elle perd son ensemble, sa logique générale. Souvent, en réparant un coin de mur, on fait tomber toute une maison qui serait sur pied si on n’y avait pas touché.

« Je crois qu’il faudrait, pour obvier à tous ces inconvénients, convenir de deux choses : c’est que je cous confesserai ici les principales hardiesses qui me passent par l’esprit et que vous m’autoriserez à écrire dans ma liberté, sans trop vous soucier, que je fasse quelque sottise de détail. Je ne sais pas bien jusqu’à quel point les gens du monde vous en rendraient responsable et je crois d’ailleurs, que vous vous souciez fort peu des gens du monde. Mais j’ai pour vous tant d’affection profonde, je me sens commandée par une telle confiance, que lors même que je serais certaine de n’avoir pas tort, je me soumettrais encore pour mériter de vous une poignée de main… »

Ensuite, George Sand parle à Lamennais d’une série de questions concernant la femme, soulevées dans ces Lettres, et finit par dire :

« Répondez-moi un mot. Si vous me défendez d’aller plus avant, je terminerai les Lettres à Marcie où elles en sont, et je ferai toute autre chose que vous me commanderez, je puis me taire sur bien des points et ne me crois pas appelée à rénover le monde. Adieu, père et ami, personne ne vous aime et ne vous respecte plus que moi. »

Lamennais ne daigna pas lui permettre « d’aller plus avant », et les Lettres à Marcie ne furent jamais terminées.

Dans la préface de l’édition de librairie des Lettres, George Sand assure qu’elle n’a pas eu l’intention de propager ses propres idées philosophiques et que ces six premières Lettres n’étaient qu’une espèce de prologue où elle voulait « peindre pour commencer, l’ennui de l’isolement ». Il devait seulement faire voir au lecteur l’état d’âme de l’héroïne qui ne devait être vue qu’à travers les lettres de son ami, sans que le lecteur ait devant lui aucune de ses lettres à elle. George Sand affirme encore que :

« … Le roman a été interrompu par des circonstances qui n’avaient rien de commun avec le sujet… Je n’avais accepté l’honneur de concourir à la collaboration du journal le Monde que pour faire acte de dévouement envers M. Lamennais, qui l’avait créé et qui en avait la direction. Dès qu’il l’abandonna, je me retirai sans même m’enquérir des causes de cet abandon ; je n’avais pas de goût et je manquais de facilité pour ce genre de travail interrompu, et pour ainsi dire haché. N’ayant pas eu l’occasion de continuer en temps et lieu les Lettres à Marcie, j’ai eu bientôt oublié l’espèce de plan que j’avais conçu… »

Ayant dit plus loin que certains journaux libéraux lui ont reproché d’avoir cédé devant les difficultés, George Sand émet à ce propos une opinion très judicieuse et très juste en disant que toute œuvre naît complète, entière, dans l’esprit de l’artiste et que pour cette raison, il est très difficile, presque impossible, de la corriger ou de la changer dans la suite, opinion caractérisant parfaitement la manière de travailler de George Sand, mais qui est en contradiction avec le fait qu’un an à peine auparavant, elle avait corrigé et refait Lélia.

Bien que George Sand ne considère elle-même les Lettres à Marcie que comme le prologue d’un vrai roman, nous nous croyons en droit de les analyser comme une œuvre purement théorique, comme l’expression de ses idées sur le mariage, sur l’affranchissement de la femme, sur son égalité avec l’homme, etc., etc.

Nous pouvons nous convaincre par ces Lettres, que depuis Lélia, les idées et les vues générales de George Sand se sont précisées, affirmées, et ont beaucoup mûri. Jadis, c’était une protestation passionnée et poétique. À présent, c’est l’exposition d’une théorie claire et bien définie sur l’égalité des droits de l’homme et de la femme. Aussi, n’y a-t-il rien d’étonnant qu’après les Lettres à Marcie, ainsi qu’après Indiana, Valentine et Jacques, les rétrogrades et les bigots crièrent au renversement de l’institution sacrée du mariage, etc., etc. Lamennais lui-même fut intimidé.

Marcie a vingt-cinq ans ; elle est désabusée de la vie, elle aspire à quelque chose de mieux, ne peut se résigner à une existence mesquine, s’ennuie dans le monde, s’ennuie quand elle n’y est pas, pense même pour quelque temps à s’enfermer dans un cloître (comme Lélia ou comme George Sand elle-même). Marcie rêve au mariage, tout en se révoltant contre ses abus ; elle ne trouve pas de vraie consolation dans la religion, et pourtant, elle a peur d’analyser ses croyances en critique et en philosophe ; elle ne sait même pas si une femme peut oser s’occuper de philosophie. Marcie ne trouve pas dans son entourage un homme qui lui semble digne d’elle ; ses exigences de la vie sont trop grandes ; elles ne ressemblent nullement à celles de son monde, et pourtant elle a une peur pusillanime de rester vieille fille…

Son ami et correspondant, par la bouche duquel l’auteur émet ses idées et dans lequel beaucoup de personnes ont voulu voir la personnification des théories et des conseils donnés à George Sand par Lamennais, cet ami commence par conseiller à Marcie de ne pas donner tant d’importance à toutes les douleurs humaines, à toutes les désillusions personnelles.

« Ne sommes-nous pas insensés dans nos mécontentements, et n’est-ce pas une chose digne de pitié que de voir de si chétifs atomes avoir besoin de tant d’espace et de bruit pour y promener une misère si obscure et si commune ?… Nous ne sommes qu’enflure et vanité ; nos plaintes ne sont qu’emphase ou blasphème !… »

Le pessimisme et même les déceptions bien fondées, selon l’ami de Marcie, n’engendrent que l’orgueil, font naître le sentiment d’une supériorité imaginaire, la sécheresse et la froideur.

Ensuite, cet ami tâche de vaincre chez Marcie la crainte de rester vieille fille. Il lui prouve ab adverso l’inanité de cette crainte, en lui racontant deux histoires qu’il eut l’occasion de connaître. D’abord il lui raconte celle d’une malheureuse jeune fille de seize ans, héritière riche, mais malingre et contrefaite, qui, de peur de rester vieille fille, s’était laissé marier à un homme qui ne cherchait et ne pouvait chercher en elle que la richesse. Cette jeune fille paya cette malheureuse pusillanimité par une vie d’humiliation ; méprisée et abreuvée de dégoûts par son mari, meurtrie dans ses aspirations vers le bonheur terrestre, minée par un désespoir caché au milieu d’une opulence extérieure, elle mourut dans la plus atroce misère morale, dans la solitude et l’abandon absolus.

Ensuite l’auteur évoque une autre histoire, celle des trois sœurs vivant chez leur oncle, curé italien (cette partie des Lettres à Marcie a été reproduite par différents journaux sous le titre de Les trois sœurs). La cadette, Arpalice, s’éprend d’un jeune lord anglais, qui l’aime à son tour. Elle pourrait devenir heureuse, se marier (car l’amour de ce jeune couple finit par vaincre les préjugés de caste et par désarmer les préventions de la mère du jeune lord), mais Arpalice ne veut pas abandonner ses sœurs ; elle renonce volontairement à sa passion et revient à son ancienne vie, soucieuse du bonheur des autres et se vouant tout entière, avec ses deux sœurs, aux œuvres de pitié, afin de servir l’humanité.

Déjà, avant d’avoir commencé l’histoire des trois sœurs, l’auteur ayant devancé ainsi de bien des années les idées émises dans la Sonate à Kreutzer de Tolstoï, disait à Marcie… « Vous êtes instruite, vous êtes pure, voilà de vrais éléments de bonheur, » et lui conseillait d’aspirer à l’indépendance, d’étudier, de se développer intellectuellement, de ne point se marier ou de n’épouser qu’un homme dont elle serait sûre, de n’accepter de croyances, qu’après les avoir soumises à une critique et à une analyse sérieuse et libre.

Mais tout en disant cela, Fauteur se voit obligé de refroidir un peu les élans de Marcie vers une vaste activité, car, dit-il, à présent, il n’y a pas encore pour la femme de champ d’activité, outre l’art et la famille ; les autres professions sont insupportables même pour les hommes, du moins pour ceux qui ont des vues un peu larges et qui ont certaines exigences. (Ici, nous voyons encore des points de ressemblance avec les idées de Tolstoï, exprimées dans son article « Aux femmes » ; on y trouve même l’antithèse identique entre le travail de l’homme hors de la maison et celui de la femme dans la maison, la femme ayant pour charge l’organisation de l’intérieur et l’éducation des enfants ; elle est le vrai chef de la maison et de la famille, c’est son devoir sacré, etc., etc.)

Puis, l’ami de Marcie, après avoir tâché de lui prêcher le calme, et après l’avoir éclairée sur ses doutes, veut lui prouver son droit à la liberté des croyances, à la liberté de l’analyse, à la liberté personnelle, et vient à lui exposer ses théories quant à la vie qu’elle doit mener, et sur ce qu’elle doit faire. Ses conseils, alors nouveaux, sont aujourd’hui tant soit peu vieillis, légèrement rebattus, mais peut-être ne le sont-ils que parce que George Sand a existé et que des générations entières ont été élevées dans ces idées. Il est donc bien inutile aussi de tant crier au « vieux jeu », parce que, Dieu merci, tout cela a vieilli et n’est plus nécessaire à prêcher ! Il fut un temps où cela fut bien utile.

« Je sais que certains préjugés refusent aux femmes le don d’une volonté susceptible d’être éclairée, l’exercice d’une persévérance raisonnée. Beaucoup d’hommes aujourd’hui font profession d’affirmer physiologiquement et philosophiquement que la créature mâle est d’une essence supérieure à celle de la créature femelle. Cette préoccupation me semble assez triste, et si j’étais femme, je me résignerais difficilement à devenir la compagne ou seulement l’amie d’un homme qui s’intitulerait mon dieu ; car au-dessus de la nature humaine, je ne conçois que la nature divine ; et, comme cette divinité terrestre serait difficile à justifier dans ses écarts et dans ses erreurs, je craindrais fort de voir bientôt la douce obéissance, naturellement inspirée par l’être qu’on aime le mieux, se changer en haine instinctive qu’inspire celui qu’on redoute le plus. C’est un étrange abus de la liberté philosophique de s’aventurer dans des discussions qui ne vont à rien de moins qu’à détruire le lien social dans le fond des cœurs, et ce qu’il y a de plus étrange encore, c’est que ce sont les partisans fanatiques du mariage qui se servent de l’argument le plus propre à rendre le mariage odieux et impossible. Réciproquement l’erreur affreuse de la promiscuité est soutenue par les hommes qui défendent l’égalité de nature chez la femme. De sorte que deux vérités incontestables, l’égalité des sexes et la sainteté de leur union légale, sont compromises de part et d’autre par leurs propres champions[9]

« … Dieu serait injuste s’il eût forcé la moitié du genre humain à rester associée éternellement à une moitié indigne d’elle ; autant vaudrait l’avoir accouplée à quelque race d’animaux imparfaits. À ce point de vue, il ne manquerait plus aux conceptions systématiques de l’homme que de rêver, pour suprême degré de perfectionnement, l’anéantissement complet de la race femelle et de retourner à l’état d’androgyne.

« Eh quoi, la femme aurait les mêmes passions, les mêmes besoins que l’homme, elle serait soumise aux mêmes lois physiques, et elle n’aurait pas l’intelligence nécessaire à la répression et à la direction de ses instincts ? On lui assignerait des devoirs aussi difficiles qu’à l’homme, on la soumettrait à des lois morales et sociales aussi sévères, et elle n’aurait pas un libre arbitre aussi entier, une raison aussi lucide pour s’y former ! Dieu et les hommes seraient ici en cause. Ils auraient commis un crime, car ils auraient placé et toléré sur la terre une race dont l’existence réelle et complète serait impossible. Si la femmes est inférieure à l’homme, qu’on tranche donc tous ses liens, qu’on ne lui impose plus ni amour fidèle ni maternité légitime, qu’on détruise même pour elle les lois relatives à la sûreté de la vie et de la propriété ; qu’on lui fasse la guerre sans autre forme de procès. Des lois dont elle n’aurait pas la faculté d’apprécier le but et l’esprit aussi bien que ceux qui les créent seraient des lois absurdes et il n’y aurait pas de raison pour ne pas soumettre les animaux domestiques à la législation humaine[10] !…

« Les femmes reçoivent une déplorable éducation ; et c’est là le grand crime des hommes envers elles. Ils ont porté l’abus partout, accaparant les avantages des institutions les plus sacrées[11] ! Ils ont spéculé à consommer cet esclavage et cet abrutissement de la femme qu’ils disent être aujourd’hui d’institution divine et de législation éternelle[12] » !…

« … Pour empêcher la femme d’accaparer par sa vertu l’ascendant moral sur la famille et sur la maison, l’homme a dû trouver un moyen de détruire en elle le sentiment de la force morale, afin de régner sur elle par le seul fait de la force brutale ; il fallait étouffer son intelligence ou la laisser inculte, c’est le parti qui a été pris. Le seul secours moral laissé à la femme fut la religion, et l’homme, s’affranchissant de ses devoirs civils et religieux, trouva bien que la femme gardât le précepte chrétien de souffrir et se taire.

« Le préjugé qui interdit aux femmes les occupations sérieuses de l’esprit est d’assez fraîche date. L’antiquité et le moyen âge ne nous offrent guère, que je sache, d’exemples d’aversion et de systèmes d’invectives contre celles qui s’adonnent aux sciences et aux arts. Au moyen âge et à la renaissance, plusieurs femmes d’un rang distingué marquent dans les lettres. La poésie en compte plusieurs. Les princesses sont souvent versées dans les langues anciennes, et il y a un remarquable contraste entre les ténèbres épaisses où demeure le sexe et les vives lumières dont les femmes de haute condition cherchent à s’éclairer. Ces honorables exceptions n’excitent aucune haine chez les contemporains, et sont, au contraire, mentionnées par les écrivains de leur siècle sur un pied d’égalité qui serait à tort ou à raison fort contesté dans les mœurs littéraires d’aujourd’hui[13]… »

L’ami de Marcie fait à ce propos la remarque assez mordante qu’à présent on oublie tous les apôtres et qu’on viole toutes les autres prescriptions religieuses ; mais que les maris se souviennent de saint Paul et de son impérieux principe, avec une ardeur extraordinaire et exigent que les lois basées sur ce principe soient toujours observées.

Les Lettres à Marcie se terminent par un aperçu historique où l’auteur expose comment, à l’époque où les guerres et la vie sociale moins bien organisée attiraient les hommes hors de chez eux, et où les femmes devaient diriger toutes les affaires domestiques, le ménage, l’éducation des enfants, et en avaient la responsabilité, tout allait à merveille. Mais lorsque les grandes guerres de religion et les autres prirent fin, les hommes livrés à une sorte d’inaction s’occupèrent plus des petites choses de la vie ; le siècle de Louis XIV amena « l’amoindrissement et l’énervement du caractère masculin » ; le xviiie siècle, comme une époque de vice brillant, porta aussi un coup mortel à la dignité du lien conjugal. Et voilà qu’à présent, même dans les relations jadis si nettes et si précises, tout est sens dessus dessous. Somme toute, nous vivons aujourd’hui dans une époque de transition, saturée de puissance cachée, d’aspirations réprimées, de fermentation générale, de décomposition universelle, alors que le vieux monde meurt et que le nouveau n’est pas encore né. C’est sur cette peinture d’une époque troublée que les Lettres à Marcie s’arrêtent : leur dernier mot est : Espérons ! Et Marcie elle-même est comme la personnification de cette époque de transition dans l’histoire de la femme. C’est une âme en fermentation ; la recherche du vrai dans les ténèbres, c’est le crépuscule précurseur de l’aurore, comme celui dont l’auteur nous parle à la fin de la quatrième Lettre à Marcie, l’une des plus belles pages de George Sand :

« Marcie, il est une heure dans la nuit, que vous devez connaître, vous qui avez veillé au chevet de malades, ou sur votre prie-Dieu, à gémir, à invoquer l’espérance : c’est l’heure qui précède le lever du jour ; alors, tout est froid, tout est triste ; les songes sont sinistres et les mourants ferment leurs paupières. Alors, j’ai perdu les plus chers d’entre les miens, et la mort est venue dans mon sein comme un désir. Cette heure, Marcie, vient de sonner pour nous ; nous avons veillé, nous avons pleuré, nous avons souffert, nous avons douté ; mais vous, Marcie, vous êtes plus jeune : levez-vous donc et regardez : le matin descend déjà sur vous à travers les pampres et les giroflées de votre fenêtre. Votre lampe solitaire lutte et pâlit ; le soleil va se lever, son rayon court et tremble sur les cimes mouvantes des forêts, la terre, sentant ses entrailles se féconder, s’étonne et s’émeut comme une jeune mère, quand, pour la première fois, dans son sein, l’enfanta tressailli[14]. »

Marcie et Lélia sont comme les jalons de la voie que George Sand a parcourue depuis 1833. Lélia est la question, Marcie est la réponse. Entre ces deux romans, ces deux types de femmes, entre Lélia la pessimiste qui nie tout et ne croit à rien, ni à l’amour, ni à Dieu, ni aux hommes, type tout négatif, et Marcie, cherchant la consolation chez son sage conseiller, qui tâche de lui tracer l’idéal positif, doivent être placés trois romans, trois héroïnes de George Sand, écrits entre 1834 et 1837, et dont nous n’avons rien ou presque rien dit jusqu’ici : la Sylvia de Jacques, la Fiamma de Simon, l’Edmée de Mauprat.

En parlant de Jacques dans le chapitre ix, nous n’avons effleuré que sa donnée générale, et dit quelques mots par rapport à la solution toute nouvelle de l’éternelle question de la trahison en amour, solution donnée par Jacques, qui, tout en adorant sa jeune femme, cette tendre et faible Fernande, s’éloigne d’elle et lui permet de jouir du bonheur coupable avec Octave, le plus banal des jeunes-premiers, admirateur éconduit de la mystérieuse Sylvia. Cette dernière se trouve être, dans la suite, la sœur de Fernande et de Jacques, car elle est le fruit de l’amour adultère du père de ce dernier et de la mère de Fernande. Sylvia est en tout supérieure à Octave ; c’est une sœur de Lélia, l’égale de Jacques ; c’est une amante de la solitude, une âme fière et hardie, un esprit scrutateur, ne reculant devant aucune déduction, une pessimiste qui ne se permet pas de regarder la vie à travers un voile rose, qui ne veut pas errer dans les ténèbres et qui juge des gens et de leurs actions avec une sévérité extrême et une droiture inflexible. Évidemment, Octave n’est pas à sa hauteur ; elle l’éclipse de sa supériorité, comme Lélia écrase Sténio. Octave s’éprend de Fernande à sa première rencontre avec elle. Sylvia le cède sans aucun regret. Elle préfère l’amitié de Jacques et la met au-dessus de l’amour. Dans cette amitié calme et fraternelle, elle trouve l’égal de son esprit, un soutien précieux, une pleine entente ; elle trouve ce que ni elle ni Jacques ne trouveront jamais dans l’amour, ce que George Sand elle-même n’avait jamais trouvé chez ses amants, ce qu’elle n’a rencontré que chez François Rollinat et chez deux ou trois de ses amis qui, depuis leur jeunesse et jusqu’à leurs derniers jours, sans être comme Rollinat, ses alter ego, savaient pourtant la comprendre, l’apprécier, partager ses idées et lui être fidèles dans la joie comme dans le malheur.

Nous avons vu quelques écrivains russes, ainsi que des auteurs étrangers, blâmer George Sand d’avoir créé des types comme Lélia et Jacques. Qu’est-ce donc que ces héros imaginaires, que personne n’a jamais rencontrés sur la terre, impossibles dans la vie réelle, disent-ils ! Ce sont des êtres divins, des inutilités, rien qu’à cause de leur irréalité. Cependant, à nos yeux, l’exceptionnel n’est pas l’impossible, et nous nous demandons pourquoi il nous faudrait croire qu’il n’y a pas, qu’il ne peut y avoir des hommes « meilleurs », aristocrates du cœur et de l’esprit ? Faudrait-il vraiment désirer qu’il n’y eût point d’hommes extraordinaires ? Nous sommes, au contraire, persuadés que si cela arrivait, l’humanité entière s’arrêterait dans son développement, dans son progrès qui n’avance que grâce à des Jacques, des Sylvia, des George Sand, tous exceptionnels, tous extraordinaires. S’il n’existait que des hommes « ordinaires », si tous étaient des Octaves, aimant simplement de bonnes âmes comme Fernande, ne tourmentant personne, ne connaissant pas l’ennui, contents de tout, ne se sentant point isolés au-dessus des autres, comme se sentait Jacques, ne méprisant point le monde avec ses intérêts mesquins, ses sentiments passagers, s’il n’existait pas des George Sand et des Lélia, — oh ! combien alors la vie en ce monde serait ennuyeuse, étouffante, mesquine ! Quant à nous, nous vivons dans l’espoir qu’il y a çà et là de par le monde — deux ou trois êtres par peuple, cinq ou six par siècle, — comme Lélia et Jacques, qui sont « de la race des Esséniens, gens solitaria ». Ils s’élancent au-devant de l’idéal ; mais il ne leur échoit que rarement en partage le bonheur de pouvoir se dire, comme Lélia disait à Trenmor, Sylvia à Jacques, George Sand à Rollinat : « Je t’entends, parle ; je suis comme toi, moi aussi, je suis solitaire, moi aussi je suis un rêveur, je ne ressemble pas aux autres ; je tourmente les autres, car je me tourmente moi-même ; mais je vaux mieux que les autres, je le sais, comme toi tu le sais aussi… » Oh oui ! s’il fallait ne plus croire qu’ils existent, ces rêveurs inutiles, ces prétendus fainéants qui ne sont bons à rien — la vie serait alors insupportable, à nous comme à vous, chers lecteurs.

Malgré tout l’invraisemblable que l’on peut trouver dans ce roman, si l’on se met au point de vue de la vie bourgeoise de tous les jours, il nous transporte par la profondeur de la pensée, par son ardeur passionnée et par ses grandes qualités poétiques. Combien charmantes ces premières pages, racontant l’amour heureux de Jacques et de Fernande ! Quelle fraîcheur dans la peinture des sentiments et des premières sensations de la jeune femme ! Et l’on est d’autant plus saisi par le tragique de la vie, lorsqu’on les voit, eux qui semblaient si heureux, s’éloigner peu à peu l’un de l’autre, et se sentir si différents. Puis arrive la rencontre d’Octave, l’amour que Fernande éprouve pour lui, l’abnégation et enfin le suicide de Jacques. Peut-on lire sans émotion les lettres de Jacques à Silvia dans la seconde moitié du roman ? Ces lettres respirent une telle profondeur du sentiment conscient de lui-même ; on y voit un homme si parfaitement humain, si fidèle à ses idées généreuses jusqu’à la fin, même lorsqu’elles lui coûtent la vie et qu’elles exigent sa mort : Fort comme la mort. D’après le plan de l’auteur, Sylvia devait jouer le rôle de soprano secondo dans le roman, ne servir qu’à expliquer la donnée générale, montrer que ni la tendresse du mari, ni la douceur, l’innocence et l’amour de la femme ne suffisent à donner le vrai bonheur ; que la plus charmante jeune fille sera mauvaise épouse, s’il n’y a pas de vraie amitié entre elle et son mari ; que le mari le plus instruit, le plus spirituel, adorant sa femme, fût-elle la plus gentille et la plus pure, se sentira isolé. Mais il n’est que trop certain que ce puissant et dramatique soprano secondo nous intéresse infiniment plus que la prima donna — un petit soprano legiere insignifiant, — et que toutes nos sympathies sont pour Sylvia et non pour Fernande, probablement parce que Sylvia était aussi plus proche du cœur de l’auteur.

Fiamma Falier, l’héroïne de Simon, est tout aussi chère à George Sand. Ce roman est dédié à la comtesse d’Agoult et la dédicace est ainsi conçue :

« À Madame la comtesse ***

« Mystérieuse amie, soyez la patronne de ce pauvre conte.

« Patricienne, excusez les antipathies du conteur rustique.

« Madame, ne dites à personne que vous êtes sa sœur.

« Cœur trois fois noble, descendez jusqu’à lui et rendez-le fier…

« Comtesse, soyez pardonnée.

« Étoile cachée, reconnaissez-vous à ces litanies. »

Et dans l’une de ses premières lettres à la comtesse, si coquettes et si enthousiastes, écrites en 1835 au plus fort de la prédication de Michel et au commencement des relations de George Sand avec Lamennais, celle-ci disait à cette même amie :

« … Vous me semblez la seule chose belle, estimable et vraiment noble que j’aie vue briller dans la sphère patricienne. Il faut que vous soyez en effet bien puissante pour que j’aie oublié que vous êtes comtesse. Mais à présent vous êtes pour moi le véritable type de la princesse fantastique, artiste, aimante et noble de manières, de langage et d’ajustements, comme les filles des rois aux temps poétiques. Je vous vois comme cela, et je veux vous aimer comme vous êtes et pour ce que vous êtes. »


Supposons que ceci ne soit pas dit par George Sand, mais par un jeune plébéien, épris d’une adorable patricienne, lequel ne pardonne et n’oublie que la jeune fille qu’il aime est comtesse, qu’à force de l’adorer, et nous aurons Simon Féline, fils unique de cette vénérable vieille Jeanne Féline, paysanne illettrée, mais toute confite dans ses vertus républicaines, vraie matrone romaine en coiffe berrichonne, filant sa quenouille au seuil de sa cabane et lançant des regards implacables au château seigneurial que s’élève au sommet de la colline. Simon fut élevé par cette vieille républicaine et dirigé par son oncle l’abbé Féline, qui « comprenait la formule chrétienne de l’amour et de l’égalité comme la comprenaient les premiers chrétiens ». Le jeune paysan reçoit une bonne instruction et, sans doute grâce à l’influence de maître Michel, ami de l’auteur, il se dispose à entrer au barreau, à l’aide du vieil ami de la famille, vrai représentant du tiers état, maître Parquet. Sur ces entrefaites, l’ancien seigneur revient dans son domaine qu’il rachète à ses propriétaires actuels, paysans cupides qui s’en étaient emparés au moment où les terres seigneuriales étaient devenues propriétés nationales. C’est un certain comte de Fougères, un émigré revenu dans sa patrie après un séjour en Autriche, où, pour gagner son pain quotidien (lisez : par suite de son esprit de lucre et la bassesse de ses sentiments), il s’occupait, comme un parfait épicier, à vendre des chandelles, de la cannelle, du poivre et du suif, et où il s’était appelé de l’humble nom « de signor Spazetta », qui lui allait certes mieux que le grand nom de ses ancêtres. Il ramène avec lui dans son château sa fille Fiamma.

Nous ne nous intéressons pas à la fable du roman, et il n’y en a presque pas d’ailleurs, car tout le roman peut se résumer en quelques mots. Simon, l’ennemi implacable des aristocrates, malgré le mépris et l’indignation du comte de Fougères, et surtout malgré la protestation de sa propre conscience républicaine et de son orgueil plébéien, ne tombe pas seulement sous le charme de la noble Fiamma, mais finalement il l’épouse. Il va sans dire que l’auteur fait couver dans l’âme de sa fière et intrépide amazone les sympathies et les sentiments les plus républicains, et que pour la parfaite glorification du peuple et le plus grand abaissement des vils aristocrates (du moins des aristocrates français qui n’avaient pas été élevés dans les traditionnelles vertus républicaines, comme les nobles vénitiens), il dévoile finalement aux lecteurs le crime du comte de Fougères qui doit assurer à Fiamma toutes leurs sympathies, aussi bien que l’adoration de Simon, et révèle en même temps la source et la raison du caractère aristocratiquement indépendant de Fiamma et de ses idées démocratiquement républicaines. Lorsque le comte de Fougères était dans une fâcheuse situation et ne s’était pas encore enrichi en vendant de la cannelle et du suif, il avait épousé la noble héritière de la grande maison des Falier ou Faliero, de ces mêmes Falier dont l’un des ancêtres, le célèbre Marino, a payé de sa vie son ambition et sa trahison à la cause de la République. On comprend que la descendante des Falier souffre de son union avec un homme aussi prosaïque que Spazetta-Fougères. Et ce dernier n’invente rien de mieux, au bout d’un certain temps, que de faire de sa femme un objet d’opération commerciale avantageuse, c’est-à-dire de la vendre à un seigneur autrichien, le comte de Strabenbach (ou Stagenbracht, — dans la première édition). La comtesse est sauvée de cette ignominie par un généreux homme du peuple qu’elle suit dans les montagnes, qu’elle aime et de qui elle a plus tard une fille, Fiamma. Après la mort de la comtesse, Spazetta-Fougères consent à reconnaître Fiamma pour sa fille, mais — cela va sans dire — à la condition de la déshériter. On comprend dès lors que Fiamma — née, comme George Sand, de la fusion du sang plébéien et du sang noble — ne peut être qu’une Vénitienne rêvant au moyen de secouer le joug des Autrichiens, qu’une âme désirant la liberté pour tout le monde et surtout le triomphe des sublimes prolétaires sur les misérables aristocrates. Il est clair aussi qu’ayant les oreilles rebattues par les débats du procès d’avril et par les récits de Michel sur ses premiers pas au barreau, sur les roueries du métier, George Sand nous donne un compte rendu détaillé du début oratoire de Simon ; elle suit pas à pas sa première plaidoirie et raconte avec complaisance son triomphe. Elle n’oublie pas non plus de signaler que le père de Simon — cet avocat paysan (sic) — le vieux républicain Féline, a été tué en 1793 par les chouans (comme le père de Michel, en 1799).

Ce roman présente par conséquent le reflet intense des sentiments et des idées de George Sand en 1835, et l’œuvre, quoique dédiée à la comtesse d’Agoult, est, par son fond et ses détails, semblable à une offrande sur l’autel de Michel, son idole d’alors. En même temps, Simon est comme le pendant du roman précédent de George Sand, André, ou plutôt, c’est la contre-partie d’André. Là, c’est le fils d’un marquis qui s’éprend d’une jeune prolétaire, ici, la fille d’une comtesse qui tombe amoureuse d’un paysan.

Quoique André ait été écrit à Venise, il ne doit à cette ville que la raison de sa naissance. George Sand raconte dans la préface du roman qu’en entendant un jour le babillage de deux couturières vénitiennes, travaillant dans la chambre voisine, et aiguisant leur langue sur les grandes familles de Venise, elle s’était tout à coup crue transportée à La Châtre, tellement les mœurs, les habitudes, les gens et les types, vus à travers le bavardage des grisettes vénitiennes, ressemblaient aux mœurs, aux gens et aux types que Mme Dudevant avait connus en Berry. Sous l’impression de ce qu’elle venait d’entendre, atteinte du mal du pays, que ces souvenirs avaient éveillé, elle écrivit André.

Ici encore la fable du roman n’est pas compliquée. Un jeune homme noble, André, fils du marquis de Morand, fait la connaissance d’une jolie fleuriste, nommée Geneviève, et la séduit : ou plutôt il ne la séduit pas du tout, mais il l’aime pour tout de bon et ne songe pas à trouver une femme plus parfaite que cette gentille petite grisette, si aimante et si dévouée. Mais André est faible et indécis ; il ne sait pas lui-même ce qu’il veut ni ce qu’il ne veut pas. N’ayant apparemment aucune ressource pour vivre, il est entièrement sous la dépendance de son père, qu’il craint. Le père s’oppose naturellement au mariage de son fils avec la fleuriste. Geneviève, qui finalement va devenir mère, et dont les forces sont épuisées par une lutte trop inégale avec les préjugés du marquis et le faible caractère de son fils, tombe malade de chagrin et de honte. Au dernier moment, André l’épouse, mais il est trop tard : Geneviève meurt dans les bras de celui qui n’a pas su l’apprécier plus tôt. Le sujet du roman, on le voit, est des plus simples, mais c’est peint avec une fraîcheur et une délicatesse de couleur tout à fait extraordinaires, surtout la première partie. La scène de la rencontre des jeunes gens dans le pré fleuri au bord de l’Indre ; les impressions que la nature fait naître dans le cœur simple de Geneviève, ignorante, mais sensible à toutes les beautés ; la vie modeste de la jeune fleuriste dans sa chambrette ; la naissance de son amour pour André, tout cela sont autant de tableaux charmants. D’un autre côté, le père Morand, la scène de l’invasion inattendue de son château par un essaim de gaies grisettes, sous la conduite du joyeux ami d’André, nommé Joseph Marteau, et le portrait de ce Joseph lui-même, sont enlevés avec beaucoup de verve et dénotent chez l’auteur une observation et une parfaite connaissance de la vie provinciale et de ses types.

Ce que George Sand nous dit des motifs qui l’ont amené à écrire André, est très curieux à noter. Car cela montre combien elle était impressionnable, et à quel degré la direction de son esprit et de ses écrits dépendait du monde ambiant. Le temps serein ou morne, le ciel clair ou couvert, une lumière plus ou moins vive, les barcarolles mélodiques des gondoliers ou les simples chansons et le babil de quelques modistes, le bruit du vent dans les vieilles cheminées de Nohant ou le chant du rossignol au jardin, tout avait sur elle une influence tantôt directe, tantôt par contraste. L’entretien des deux couturières vénitiennes qu’elle entend par hasard, lui suffit pour transporter son esprit dans les rues de La Châtre, au milieu des pauvres modistes qu’elle a connues autrefois — et elle écrit André. Le chant des rossignols dans les lilas de Nohant réveille en elle le souvenir des rossignols qu’elle a entendus chanter à San-Fantino ou au Ponte di Barcaroli, à Venise — et elle écrit les Maîtres mosaïstes. Prêtant l’oreille au gémissement du vent autour du château de Nohant, ses pensées s’envolent dans les pays méridionaux, son imagination lui dessine les plages ensoleillées de la belle Adriatique et des îles Ioniennes, théâtre des exploits du terrible Uscoque, ou bien, au contraire, les lugubres impressions d’une nuit orageuse font naître les sombres scènes du château des Mauprat.

Mauprat est avec raison considéré comme un des meilleurs romans de George Sand, on le lit encore avec le même intérêt qu’à l’époque de son apparition[15]. Et la première raison en est que la donnée générale du roman, très caractéristique pour George Sand, n’est nullement vieillie, mais a plutôt un intérêt d’actualité palpitant de nos jours, où, d’une part, le Gant de Björsnson et la Sonate à Kreutzer nous prêchent la nécessité d’une parfaite moralité avant le mariage tant pour l’homme que pour la femme, et où, d’autre part, le déterminisme réaliste proclame le pouvoir tout-puissant et absolu des lois d’hérédité et de l’ambiance sur tout individu, l’impossibilité de se soustraire à leur joug. Or, les écrivains amis de cette dernière théorie, condamnent les héros de leurs romans à rester inertement confinés dans les vices héréditaires et toujours au même niveau moral, et cela depuis leur première apparition devant le lecteur jusqu’à la dernière page du livre, sans nulle possibilité de changer, sans aucune lutte avec les circonstances, sans moyen de se corriger, de devenir meilleur, de s’élever, comme s’il n’y avait dans la vie qu’immobilité et inertie.

George Sand avait d’autres croyances. Elle voyait la vie autrement. Malgré sa condescendance sans bornes, sa générosité envers les faibles, les criminels, les hommes vicieux, malgré sa compréhension des circonstances fatales qui peuvent entraîner au crime des personnes que la nature a faites bonnes, elle croyait à la libre volonté, au libre arbitre ; comme Rousseau, elle était persuadée que l’homme est bon en sortant des mains de Dieu et que c’est la société qui le corrompt[16]. Elle croyait donc à la possibilité pour chacun, fût-il le plus dépravé des hommes, le plus ignorant, le plus obscur, le plus malheureux, le plus sauvage ou le plus criminel, de se corriger, de se sauver, de s’amender, de s’élever et de s’éclairer. C’est même là un de ses thèmes favoris. Trenmor, grâce à un esprit hors ligne, à une ferme volonté et plus encore à la vive pitié qu’il porte aux malheureux, de joueur, d’assassin, et de forçat banni de la société, redevient un ami et un membre utile de l’humanité. Bernard Mauprat, de [17] petite bête sauvage, haïe de tout le monde, et haïssant chacun, de rejeton brutal, digne élève de ces derniers chevaliers coupe-gorge qui ne connaissaient que la rapine et la violence, ce Bernard Mauprat, par la force de son amour pour la fière, pure et généreuse Edmée, se transforme en homme cultivé et instruit, devient non seulement un brave et honnête citoyen, mais encore une individualité rare, capable de sacrifice, d’abnégation. Ce qui plus est, la force de cet amour modifie si complètement sa nature sans frein, qu’en finissant le récit de son existence, il peut s’écrier :

« Elle fut la seule personne que j’aimai dans toute ma vie : jamais aucune autre n’attira mon regard et ne connut l’étreinte de ma main. »

George Sand revient souvent, dans ses romans ultérieurs, à cette donnée de la rédemption, de l’éducation et de la purification de l’être humain par l’amour. Nous la retrouvons encore dans Nanon, Cadio, Valvèdre et les Maîtres sonneurs.

Dans Mauprat, la transformation morale et la renaissance de l’homme sous l’effet de l’amour et sous l’influence d’un être supérieur, sont peintes avec un talent extraordinaire. De jeune animal qui ne voulait rien connaître que la chasse et la table, Bernard devient d’abord une brute dangereuse, qui veut violemment se rendre maître de sa jeune cousine tombée entre ses mains, puis un homme sauvage et follement passionné, mais noble, mettant déjà l’amour au-dessus de la possession, et tâchant d’obtenir cet amour, assez gauchement, il est vrai, mais y travaillant quand même. Puis s’étant rendu compte de son ignorance complète et de ses défauts, il se met à étudier avec toute l’opiniâtreté de sa nature fougueuse ; il en arrive même à être pédant, orgueilleux de ses connaissances, et tombe dans un amour-propre maladif. Mais, de plus en plus éclairé par la lumière de l’esprit et soutenu par le véritable amour, il devient enfin un homme distingué, capable d’abnégation et, plutôt que d’être un objet de terreur et de haine pour Edmée, en profitant de sa parole arrachée dans un moment de danger, il préfère renoncer à la jeune fille adorée, et mourir loin de sa patrie, et dans la guerre pour l’indépendance de l’Amérique, afin de mériter son estime. Revenu pourtant dans son pays, il trouve le bonheur ; mais au moment de l’atteindre, le dernier des Mauprat, le hideux Jean le Tors attente à la vie d’Edmée. Le soupçon retombe sur Bernard. Il est arrêté et jugé. À la fin tout s’explique et Bernard épouse sa bien-aimée. Les étapes successives que traverse cette nature exceptionnelle et puissante sont tracées de main de maître. L’apparition d’Edmée sous les voûtes sombres du castel des Mauprat ; le siège du château par la maréchaussée royale ; la scène passionnée de la chapelle, dont il n’existe de pendant que dans le dialogue nocturne d’Esmeralda et de Claude Frollo ; la veillée à la tour Gazeau ; la scène de jalousie de Bernard à propos de M. de la Marche, un autre prétendant à la main d’Edmée, et l’explication en sa présence, entre Bernard et Edmée ; enfin, l’épisode final, un peu mélodramatique il est vrai, mais grandement puissant et hardiment beau, et l’apparition inattendue de Jean de Mauprat, la tentative de meurtre d’Edmée et la scène du tribunal, — voilà des pages que le lecteur n’oubliera jamais. Le souffle des siècles passés, de farouche mémoire, semble traverser le roman, l’air de ces temps où les hommes et les passions étaient désordonnés, violents, excessifs. Et avec cela, quel charme dans cette adorable figure d’Edmée qui semble mieux que toute autre mériter l’épithète de « forte et terme dans sa pureté » que Dostoïevsky a donnée aux héroïnes de George Sand. Edmée, cette brave, fière et intrépide jeune fille, qui aime Bernard dès le premier moment, mais ne le lui montre pas, qui le guide et le transforme, faisant de lui un homme digne d’elle et de sa propre estime ; ce grand esprit et ce grand caractère nous rappelle toujours la Portia du Marchand de Venise, notre héroïne préférée de toutes les femmes de Shakespeare. Oui, il nous semble qu’Edmée est la sœur cadette de cette vaillante et spirituelle jeune fille qui, travestie en docteur ès lois, se nomme Baltazar, marche à grands pas, contrefait sa voix en parlant gravement au doge et aux juges, et sauve le pauvre Antonio des griffes de Shylock. Il nous semble que ce charmant justicier donne en souriant la main à la blonde Edmée, vêtue en amazone de drap gris, soutachée d’argent, chapeau à plumes et à larges bords, cravache à la main, qui entre fièrement dans la sombre salle du château des Mauprat, tâchant vainement de masquer la terreur qui l’envahit, soutenant sans sourciller le terrible tête-à-tête avec Bernard, dangereux comme un loup en liberté, et parvenant à le dompter par l’ascendant de son âme indomptable, par celui de son esprit, et par le charme de sa pureté virginale. On trouve dans le roman des longueurs, des déclamations, des réminiscences des théories de Michel et de Rousseau dans la bouche de Patience. Mais, on peut assurer que cette œuvre artistique occupe une place à part parmi les romans de George Sand, par l’ensemble de toutes ses parties comme par ses détails, par son coloris, par son style, par la puissance de la peinture des personnages principaux aussi bien que des figures secondaires, sans en excepter même le bon petit chien Blaireau. Jamais ni Bernard, ni Edmée, ni Patience, ni Marcasse ne se confondront dans notre mémoire avec les autres héros de George Sand ; jamais nous ne les oublierons !

Mauprat fut fini et publié en 1837, sous des impressions plus riantes que celles qui présidèrent à sa naissance, et c’est pour cela que George Sand put dire, plus tard, dans la préface du roman, que ce ne fut qu’après avoir plaidé en séparation que le mariage, dont jusque-là elle avait combattu les abus, lui « apparut dans toute la beauté morale de son principe comme une institution sacrée ». Mauprat est comme la solution posée à la question soulevée dans Jacques, et une solution bien positive : le bonheur est possible dans un mariage indissoluble et vraiment saint, lorsque ce mariage est basé sur l’estime mutuelle, l’amour constant et la fidélité des époux ; mais il faut savoir conquérir et mériter ce bonheur.

On voit par là que vers 1837, une période plus paisible commençait pour George Sand. Sa vie de famille prit un caractère de stabilité et de calme, ses idées se fixèrent et s’éclaircirent dans son esprit.

À partir de ce moment, les heures orageuses de doute et de désespoir font place chez elle à une compréhension plus philosophique de l’existence ; ses entraînements et ses passions, sans disparaître de sa vie, n’accaparent plus toute son âme, comme dans le passé. Hâtons-nous d’ajouter cependant que cette évolution ne se fit pas sans lutte et sans souffrance. Peut-être même que la fin de l’année 1837 fut une des périodes les plus tristes de sa carrière.

Ce fut pour George Sand une époque de chagrins, d’inquiétudes et de larmes. Un jour, au moment du dîner, probablement vers la fin de juillet, un des derniers jours que Liszt et Mme d’Agoult passèrent à Nohant, George Sand reçut une lettre de Pierret, une lettre lui annonçant que sa mère était gravement malade. Elle partit le jour même pour Paris, par Châteauroux, et arriva à temps : elle trouva sa mère encore en vie et put l’entourer de soins et de consolations pendant ses derniers jours. Quoique George Sand nous dise dans l’Histoire de ma Vie que ses rapports avec sa mère, durant les dernières années, avaient été meilleurs, les pages qu’elle consacre à sa maladie et à sa mort sont tièdes, on y sent une certaine contrainte, et dans les lettres de George Sand à des tiers, on voit souvent des phrases comme celles qui suivent :

« La pauvre chère femme a été si bonne et si tendre pour moi au moment de mourir, que sa perte m’a causé une douleur tout à fait excédant mes prévisions[18]… »

« … Le lendemain matin, je l’ai trouvée raide dans son lit et j’ai senti en embrassant son cadavre que ce qu’on dit de la force du sang et de la voix de la nature n’est pas un rêve, comme je l’avais souvent cru dans mes jours de mécontentements.

« Me voilà revenue à Fontainebleau, écrasée de fatigue et brisée d’un chagrin auquel je ne croyais pas, il y a deux mois. Vraiment le cœur est une mine inépuisable de souffrances[19]. »

On dirait, à en juger par ces phrases, que George Sand était elle-même comme étonnée du chagrin qu’elle éprouvait à l’occasion de cette mort, et cela ne fait qu’augmenter l’impression de froid et de gêne que nous causent les pages de l’Histoire de ma Vie, consacrées à cet événement. Évidemment, il n’était plus question de l’adoration romanesque que, dans son enfance, elle avait portée à sa mère, et ses relations envers elle avaient pris cette nuance de pitié dédaigneusement condescendante, que l’on a pour les déséquilibrés. Et toutes les phrases, officiellement chagrines, dans le genre de « pauvre excellente femme », « j’ai perdu ma pauvre mère », ne peuvent détruire l’impression produite par l’ensemble de tout ce que George Sand dit des derniers jours et des dernières années de la vie de sa mère. Ces phrases ne sont que l’expression de ce sentiment de culpabilité que chacun de nous éprouve envers les défunts, alors qu’il est déjà trop tard pour réparer nos torts. George Sand était loin d’être coupable envers sa mère, bien au contraire, mais elle était peut-être tourmentée par la pensée de n’avoir eu dans les derniers temps que de la calme impartialité envers sa mère, et de ne l’avoir plus aimée passionnément et aveuglement.

Notons pourtant ici ce que dit George Sand de l’intérêt que Mme Dupin prenait à sa carrière littéraire :

« Ma renommée littéraire produisait sur elle les plus étranges alternatives de joie et de colère. Elle commençait par lire les critiques malveillantes de certains journaux et leurs insinuations perfides sur mes principes et sur mes mœurs. Persuadée aussitôt que tout cela était mérité, elle m’écrivait ou accourait chez moi pour m’accabler de reproches ; en m’envoyant ou m’apportant un ramassis d’injures qui, sans elle, ne fussent jamais arrivées jusqu’à moi. Je lui demandais alors si elle avait lu l’ouvrage incriminé de la sorte. Elle ne l’avait jamais lu avant de le condamner. Elle se mettait à le lire après avoir protesté qu’elle ne l’ouvrirait pas. Alors, tout aussitôt, elle s’engouait de mon œuvre avec l’aveuglement qu’une mère peut y mettre ; elle déclarait la chose sublime et les critiques infâmes ; et cela recommençait à chaque nouvel ouvrage. Il en était ainsi de toutes choses à tous les moments de ma vie. »

Il est très intéressant de comparer ces lignes de George Sand avec une lettre inédite de Sophie-Antoinette à Casimir, écrite en 1834, dans laquelle Mme Dupin tâche d’apaiser et de calmer le mécontentement de Dudevant envers sa femme. S’adressant d’abord à ses sentiments paternels, et lui rappelant que c’est à lui et à Aurore qu’il incombe de penser à une vie de famille régulière pour Maurice et Solange, elle continue en lui remémorant qu’Aurore n’est pas une femme ordinaire, qu’elle mérite d’être appréciée, car « son nom doit être placé à côté de celui de Mme de Staël », — preuve que malgré le peu d’éducation qu’elle avait reçue, Sophie-Antoinette était douée de sens critique et artistique, et qu’elle savait apprécier le talent de sa fille.

Les dernières paroles que prononça Sophie-Antoinette Dupin avant de mourir furent : « Arrangez-moi mes cheveux. » Elle ne démentit donc pas, même à sa dernière heure, son caractère et les habitudes de sa vie[20]. Après l’enterrement, George Sand ne revint pas à Nohant, mais s’en retourna à Fontainebleau où elle s’était installée dès avant la mort de sa mère. Dans l’Histoire de ma Vie, il est dit qu’elle s’y installa avec Maurice, donnant à penser qu’elle ne l’avait fait que pour lui ; mais il n’en est pas ainsi. Il est vrai que, dans la Correspondance, on ne trouve en fait de lettres de Fontainebleau, que celles qui furent écrites après le 24 août, c’est-à-dire à l’époque où Maurice y était déjà. Mais parmi les lettres inédites il y en a une de La Châtre, du 22 juillet, deux de Fontainebleau, du 24 et du 26 juillet, une autre ne portant que « juillet », sans autre date, et enfin une datée du 1er août ; ces lettres portent donc les mêmes dates que celles des lettres imprimées, mais antérieures d’un mois, et ce n’est pas là une erreur : les lettres imprimées dans la Correspondance ont réellement été écrites un mois plus tard, mois passé en majeure partie à Fontainebleau, toutefois d’abord sans Maurice. La preuve en est que plusieurs des lettres inédites, datées de juillet, sont justement adressées à Maurice, au château d’Ars, près de la Châtre, où, en l’absence de sa mère, il demeurait chez Gustave Papet, et elle lui dit entre autres qu’elle l’ « attendra à Fontainebleau ». Dans d’autres lettres inédites, adressées à Girerd, elle dit que « Michel a l’intention de se faire élire député du Cher», et que, d’après les nouvelles qu’elle a reçues, il se propose de venir à La Châtre, tandis que les lettres imprimées datées de la fin d’août nous apprennent que Girerd et Michel sont déjà élus. George Sand s’était donc établie à Fontainebleau à la fin du mois de juillet. Il paraît que Mallefille s’y trouvait également à cette époque, car pendant que George Sand soignait sa mère mourante, il se passa ce qui suit : on annonça à Mme Sand que Dudevant est à La Châtre et qu’il a l’air de vouloir enlever Maurice. « Alors — dit George Sand, dans sa lettre à Duteil — je fais atteler en poste mon cabriolet, que j’avais amené à Fontainebleau et j’envoie Mallefille chercher mon fils. Dudevant ne paraît pas en Berry. C’était une fausse alerte, une menace en l’air. Je me rassure[21]. »

En effet, Mallefille ramena heureusement et sans obstacle, Maurice près de sa mère, à Fontainebleau, où ils demeurèrent quelque temps dans une petite auberge perdue à la lisière de la forêt. On passait les jours en promenades à cheval, à âne ; on faisait des chasses aux papillons. Et pendant la nuit, George Sand continuait son excessif labeur littéraire. C’est là qu’elle écrivit cette Lettre de Fontainebleau, dont un fragment est seul publié, et dont nous avons parlé au chapitre viii, et la Dernière Aldini. Nous avons dit dans le même chapitre quels souvenirs, unissant dans l’esprit de George Sand Venise à Fontainebleau, firent naître ce roman. Contentons-nous d’ajouter ici que d’après une rumeur qui a couru, et que nous ne pouvons ni rejeter ni affirmer, Mallefille aurait collaboré à cette œuvre.

Pendant que George Sand et son fils jouissaient du calme de la forêt et des beautés de la nature, travaillaient et herborisaient, M. Dudevant accomplit réellement un enlèvement ; il emmena de Nohant la petite Solange. Ayant en toute hâte confié Maurice aux soins de Mme Marliani[22], sans perdre une minute, George Sand se mit à faire des démarches, fit jouer le télégraphe[23], se procura des lettres de recommandation de la part des ministres, se munit des autorisations nécessaires, mit sur pied toutes ses connaissances et vola à Nérac. Grâce à l’aide du sous-préfet, le baron Hausmann, — plus tard préfet de la Seine, — et de l’administration locale, grâce surtout aux papiers dont elle s’était fort perspicacement munie, elle se présenta à Guillery flanquée des fonctionnaires de la justice et de la gendarmerie, et exigea que sa fille lui fût rendue[24].

Dudevant voyant qu’il ne lui restait qu’à se soumettre à la loi, remit la fillette à sa femme sur le seuil de la propriété, car George Sand avait refusé d’y entrer, ce qui lui était, du reste, défendu en vertu du jugement prononçant la séparation de corps et d’habitation. Cet épisode amena, comme nous l’avons dit, le second procès entre les deux époux, par lequel il fut décidé que les deux enfants seraient définitivement confiés aux soins de leur mère.

Après avoir délivré Solange, George Sand, se trouvant à quelques pas de ses chères Pyrénées, ne put résister à la tentation de les visiter encore une fois. Elle revit, en compagnie de sa belle enfant, tous les sites enchanteurs de jadis : Cauterets, Bagnères, Saint-Sauveur, et poussa jusqu’au Marboré. Toute l’excursion ne dura que quatre jours et de là, sans s’arrêter nulle part, elle revint à Nohant où elle passa avec ses enfants l’automne et presque tout l’hiver.

En dehors de la mort de sa mère, du refroidissement de son amitié avec Mme d’Agoult, et des inquiétudes que lui avaient données l’enlèvement de sa fille, George Sand eut encore à cette époque à traverser une autre épreuve : sa rupture définitive avec Michel. Toutes les lettres inédites à Girerd, leur ami commun, de même que les Lettres de femme inédites, nous donnent les détails de la douloureuse fin de ce grand amour, plein d’abnégation de la part de George Sand, et qui lui avait donné aussi peu de bonheur que son premier amour mystique pour de Sèze et sa brûlante passion pour Musset.

C’est aussi à cette époque que se rapporte la Fauvette du docteur, charmant petit poème en prose, daté de juillet 1837, mais qui n’a été imprimé qu’en 1844. Nous trouvons en note sur la dernière page que, d’après les renseignements pris par l’éditeur, George Sand n’avait alors parmi ses amis aucun docteur de quatre-vingts ans, et que ce docteur ne peut être autre que l’auteur lui-même. Mais, pour nous, avant même que nous ayons vu ce petit fragment écrit dans les feuillets du journal de Piffoël, il n’était que trop clair que c’est le docteur Piffoël qui l’a écrit. Au moment où il écrivait ces quelques pages racontant comment un petit oiseau qu’il avait sauvé, en récompense des tendres soins qu’il lui avait prodigués, s’était attaché à lui dans l’espace de dix jours, l’ami Piffoël n’était certes plus le brave et gai docteur-voyageur, qui avait su calmer doucement l’âme malade et rongée par le doute de la « princesse Mirabella ». Il était lui-même profondément triste et désenchanté, et tout ce qu’il dit des attachements humains et de l’ingratitude des hommes, trahit d’autant plus l’amertume et le mépris qui remplissaient son cœur, qu’il vient de peindre en quelques traits pleins de tendresse l’histoire touchante de la petite fauvette qu’il avait sauvée.

C’est à ce moment aussi que se rapportent les lettres inédites à Girerd[25], dont la première est datée de juillet, sans autre indication de jour, et qui sont comme l’épilogue des Lettres de Femme :


« Bon frère,

« Je suis à Paris ; on m’y renvoie ta lettre. Je suis venue soigner ma pauvre mère qui est mourante, et j’y resterai jusqu’à ce que sa triste position se décide. Certainement dès que je pourrai retourner à Nohant, tu viendras m’y voir et j’y compte.

« Tu me crois heureuse, mon ami. Je suis loin de là ; outre la maladie douloureuse à laquelle j’assiste, j’ai souffert de la part de Michel tout ce que tu avais prévu. Ce que tu m’avais prédit dans ta dernière lettre est arrivé aussi. Lasse de dévouement, ayant combattu ma fierté avec toutes les forces de l’amour, et ne trouvant qu’ingratitude et dureté pour récompense, j’ai senti mon âme se briser et mon amour s’éteindre. Je suis guérie ; ne me félicite pas trop de ce triste bonheur, et ne me plains pas non plus, car, relativement, j’ai à remercier ma destinée. Ces affreuses angoisses ont cédé à leur propre excès. À force de saigner, la plaie s’est fermée, et cette fois je suis sûre de mon fait : je n’aime plus. Je sens que le voile est tombé et que j’ai recouvré mes forces. J’en ai besoin, car je suis arrivée au dernier degré de désenchantement. Mais qu’importe ? Sommes-nous ici bas pour être heureux ? Et de quel droit le serions-nous ? Nous sommes en mer, la volonté des vents et des flots soit faite !

« Je ne suis point ingrate ! Je sens le bonheur d’avoir des enfants, et quoique profondément triste que je sois, l’amitié me trouvera toujours digne de ses bienfaisantes sollicitudes. Combien la tienne a été grande, intelligente, attentive et délicate !

« Ne crains pas que je t’oublie jamais et quand tu seras malheureux, songe qu’il y a une âme qui t’appartient et qui a droit à la moitié du fardeau.

« Écris-moi à Nohant. Je te tiendrai au courant de ce que je fais. »


Et à Duteil elle écrit de Fontainebleau le 1er août.

« Michel est venu en mon absence. Il a passé une heure à Nohant et la journée à Ars. Est-il venu pour moi ou pour tâter la députation à La Châtre[26] ? Il ne faut pas flairer les choses de trop près. De ce côté-là, du moins, mon esprit est bien portant. Michel n’a pas de chances à La Châtre, on dit qu’on le porte à Niort. Est-ce vrai ? Je crains que cela ne lui passe devant le nez encore une fois. Le vent ne souffle pas de ce côté.

« Adieu ! Adieu ! »


Mais un peu plus tard, elle dit de nouveau à Girerd :

« Je reçois en même temps une lettre de Duplan qui m’apprend que Michel est près de toi ! Vous avez causé, vous vous êtes dit tout ce que vous aviez à dire. Tu n’as pas pu mal dire et mal faire. Tout ce qui part d’un cœur comme le tien, doit être vrai, généreux et juste. Je suis donc bien tranquille. Tu n’as pas abandonné ma cause, j’en suis sûre, et tu connais trop le fond de mon âme pour ne pas m’avoir défendue éloquemment. D’ailleurs, qu’importe à présent ! Je ne puis plus désirer que ce lien terrible soit renoué ! Je ne le désire plus, je ne le peux plus, je ne le veux plus.

« Peut-être un jour viendra, où Michel sentira qu’il a brisé durement le cœur le plus dévoué qui ait jamais battu pour lui. Si ce jour vient et que mon amitié lui soit désirable, il retrouvera en moi un sentiment que l’âge aura rendu plus calme et que le temps n’aura pas rendu moins sincère et moins tendre. Mais ce temps est loin ; il faudra des années pour fermer la blessure profonde que j’ai au travers de la poitrine.

« Dans la lettre que Duplan m’écrit, Michel semble désirer une entrevue avec moi. Moi, je l’éviterai. Fais-le comprendre à Michel, s’il est encore près de toi. Je vois à la manière détournée dont il m’exprime sa fantaisie, qu’il met beaucoup d’orgueil à toutes ces choses. Il ne peut plus y en avoir dans mon âme. Ménage le sien, et dis-lui que je vais voyager, que je ne sais moi-même où j’irai. Le fait est que je retourne à Nohant au mois d’octobre, pendant que Michel sera à Paris (car il paraît devoir y aller, d’après la lettre de Duplan).

« Il faudra que tu viennes me voir, n’est-ce-pas, mon bon frère ! oh ! que tu as été bon pour moi ! Comme tu as compris et senti ma souffrance !

« Adieu, cher frère, je ne te dis rien du présent, afin que si l’on t’interroge là-dessus, tu n’aies pas d’embarras pour répondre. Tout se résume dans ce mot qui est notre devise à tous, à lui, l’orgueilleux, comme à moi, le bohémien :

« Malheur ! Malheur ! Malheur ! »


Il est vrai que le 18 septembre encore, elle annonce à Girerd qu’elle a reçu une lettre de Michel « avec sommation, sans autre forme de procès, de me rendre à Châteauroux pour le voir. Tu penses que je n’y suis pas allée ? Tu te trompes. J’ai fait huit lieues au galop par une nuit glacée pour le voir un instant. Il est resté alors deux jours avec moi. Il allait à Niort ; et à son retour, bien qu’il m’eût juré qu’il ne remettrait jamais les pieds à Nohant, il est arrivé au milieu de la nuit. Il est avec moi d’une tendresse et d’une bonté inconcevables, après tout ce qui s’est passé de cruel entre nous. Au reste, notre position respective est changée, et il y a de si étranges complications que je ne puis te les dire que verbalement ; ce serait trop long. Viens me voir. »

Mais quelques jours plus tard, elle répète ce qu’elle avait dit précédemment.


« Je crois que j’ai enfin terrassé le dragon et que cette passion tenace et ruineuse de toutes mes facultés a enfin été guérie par une autre affection plus douce, moins enthousiaste, moins âpre aussi, et j’espère, plus durable. Michel est maintenant à l’abri de tout chagrin venant de moi. Il est dans l’élément qu’il lui fallait pour vivre, il voit de temps en temps des personnes de mes amis auxquelles il dit que je suis le seul amour de sa vie. Quel amour ! mais je n’en suis plus blessée. Le calme et la justice sont rentrés dans mon cœur, et je l’aime aujourd’hui comme tu l’aimes toi-même. Du moins, je me flatte qu’il en est ainsi, je l’espère, j’y travaille, je fuis Paris. J’irai en Italie au printemps, je passerai par Nevers, pour te voir, pour rester deux ou trois jours près de toi.

« Adieu, cher bon, je t’embrasse de toute mon âme ; mes enfants aussi t’embrassent. »


Il est à croire que les mots sur « l’affection plus douce, moins enthousiaste » se rapportent à Félicien Mallefille qui, d’après une lettre inédite de George Sand à Mme Marliani, — arriva à Nohant aussitôt après son retour de Nérac : « deux heures après mon retour dans mes foyers respectives (toujours) », écrit-elle à Mme Marliani — et qui, ayant remplacé Pelletan dans ses fonctions de précepteur du jeune Maurice, passa tout l’hiver de 1837-1838 à Nohant.

Ainsi, c’était déjà pour la seconde fois qu’après la passion malfaisante et torturante d’un grand homme, George Sand espérait trouver le bonheur et le repos dans l’amour calme d’un simple mortel. Après Musset, Pagello, après Michel de Bourges, Mallefille. Certes, elle s’abusait encore une fois là-dessus ! Et peut-être est-ce à ce propos que nous revient bien souvent à l’esprit une charmante analogie que nous trouvons dans le Roudine de Tourguéniew :

« Roudine se mit à arpenter la chambre, puis tournant brusquement sur ses talons, il dit :

— « Avez-vous jamais remarqué que sur le chêne, cet arbre robuste, les vieilles feuilles ne tombent que lorsque les nouvelles commencent à pousser.

— « Oui, répliqua Nathalie lentement, je l’ai remarqué.

— « Il en est de même d’un vieil amour dans un cœur puissant. Cet amour est déjà mort, mais il tient encore et ce n’est qu’un autre, un nouvel amour qui peut l’extirper… »

Pendant l’hiver de 1837-1838, George Sand consacra presque tout son temps à ses enfants, s’occupant avec ardeur de leur instruction et espérant qu’il lui serait possible de remplir seule, ou bien avec le secours d’amis comme Mallefille, les fonctions de tous les professeurs et de faire faire à ses enfants toutes les études exigées par les programmes reçus.

Encore au printemps de 1837, le 16 avril, George Sand écrivait à Auguste Martineau-Deschenez :


« Eh bien, que devenez-vous, mademoiselle Benjamin ? M’aimez-vous ? Pensez-vous à moi ? Il me semble que vous êtes bien paresseuse. Pour moi, il y a longtemps que je t’aurais écrit, sans la corvée de Mauprat, et mes enfants malades, chacun à son tour. Solange m’a beaucoup inquiétée. Elle a eu la petite vérole volante, qui est une assez laide et une assez rude maladie. J’ai même craint pour ses belles joues, tant l’éruption était forte. Mais heureusement, il n’y paraît pas ; les roses et les lys ont refleuri sur son visage. Elle est gaie, folle, fantasque, aimable et détestable au suprême degré.

« Maurice, après avoir été très bien pendant six semaines, est redevenu chétif depuis quelques jours. C’est un bon enfant. Ma vie se partage entre eux deux, et le vieux époux, que je vois de temps en temps, et près de qui je vais passer quelques heures à des intervalles assez éloignés. Le cours ordinaire du temps s’écoule dans ma chambre depuis que j’ai quitté Paris, et maintenant elle est bruyante comme une classe. On y braille des leçons de latin et d’anglais toute la journée, tandis que je dors, car, selon ma coutume, je me couche au grand jour, et quelquefois je m’éveille en sursaut, au régime direct, ou bien j’entends dans les nuages du sommeil, des voix fantastiques, qui conjuguent en chœur des verbes réfléchis. »

Il semble qu’outre Maurice et Solange, ce sont les enfants de Pierre Leroux, que George Sand voulait encore adopter, vu la position pécuniaire très pénible où se trouvait alors Leroux[27], qui faisaient les voix de ce chœur. Ce projet n’eut pourtant pas de suite. George Sand avait d’ailleurs bien assez à faire avec ses propres enfants. Il paraît qu’il n’était pas facile de venir à bout de Solange, et Maurice, que sa mère gâtait beaucoup, ne manifestait de goût que pour la peinture. Aussi George Sand dut-elle se décider bientôt à faire entrer Solange dans un pensionnat, chez Mme Bascans, et Maurice s’adonna entièrement à la peinture, d’abord sous la direction de Mercier, frère du célèbre sculpteur, puis il entra dans l’atelier d’Eugène Delacroix. Mais durant les années 1837-1838, George Sand fut elle-même l’institutrice et la gouvernante de ses enfants, et si l’on se rappelle d’une part les paroles de Heine :

« J’ai assisté pendant de longues heures aux leçons de français qu’elle donnait à ses enfants, et c’est bien dommage que l’Académie française, in corpore, n’assistât pas à ces leçons, car elle en aurait pu tirer beaucoup de choses utiles[28]. »

Et si d’autre part, l’on relit attentivement les réflexions sur l’enseignement, et les déductions que George Sand avait tirées de sa longue pratique pédagogique et qu’elle publia plus tard dans les chapitres xi, xii et xiii de ses Impressions et souvenirs sous le titre de : « Les idées d’un maître d’école »[29], il faut reconnaître que Maurice et Solange n’auraient pu désirer une meilleure institutrice.

Mais ces occupations pédagogiques extra ne pouvaient aller de front avec le constant travail auquel George Sand consacrait ses nuits, et qui, à ce moment, était d’autant plus urgent qu’il devait servir à régler la somme de 50.000 francs qu’elle devait payer immédiatement à Dudevant en échange des revenus de l’hôtel de Narbonne auxquels il avait renoncé. Mais George Sand avait d’ailleurs subi d’autres pertes encore, par suite du procès qu’elle avait eu dans le courant de cette même année 1838 contre son éditeur, procès qu’elle gagna, il est vrai, mais dont la conséquence immédiate fut la rupture du contrat, ce qui fit que pendant qu’elle était à la recherche d’un autre éditeur, l’argent s’était fait assez rare chez elle, ce qui l’amena à écrire peu après au major Pictet :

« J’ai gagné deux procès et me voilà ruinée[30]. »

Elle pouvait donc, moins que jamais, diminuer ses heures de travail.

Durant l’hiver de 1837-1838, Mallefille lui vint en aide, quant à ses occupations avec ses enfants. Nous trouvons d’ailleurs quelque chose d’étrange et d’inexplicable dans les relations de George Sand et de Mallefille.

D’une part, dans ses lettres à la comtesse d’Agoult et à Pierre Leroux, elle dit que Mallefille est « une nature sublime », un excellent cœur, et elle assuré même qu’elle est prête à donner pour lui « la moitié de son sang », qu’elle « l’aime de toute son âme »… et d’autre part, dans ses rapports personnels avec lui on sent un peu de dédain ou même de mépris. Ainsi, par exemple, il arriva que Mallefille écrivit, au cours de cet hiver, une lettre soit mal tournée, soit trop peu respectueuse, soit enfin pas assez correcte, orthographiquement parlant, à la charmante comtesse à qui il avait déjà, pendant l’été, fait un brin de cour. George Sand avait envoyé la lettre avec la sienne, sans y jeter les yeux. La comtesse d’Agoult en fut fort irritée et ne tarda pas à le faire voir dans une lettre à George Sand, tout en ayant aussi l’air de s’étonner que celle-ci eût osé lui envoyer pareille missive. Mallefille, de son côté, crut pouvoir reprocher à George Sand de ne lui avoir pas appris à écrire. Alors, malgré la place que Mallefille occupait déjà dans sa vie, George Sand le livra, pieds et poings liés, en écrivant à la comtesse la lettre la plus drôle et la plus charmante du monde, mais mortellement dédaigneuse pour le pauvre jeune homme, lettre dont voici le sens : « Je ne suis pas responsable des actes de Mallefille, je ne me sens nullement obligée de lui apprendre à écrire des lettres, et s’il commet des bêtises, tant pis pour lui. »

Cela se passait au mois de janvier, et au mois de septembre de la même année 1838, lorsque Mallefille se permit « des bêtises » à l’égard de George Sand elle-même, en ne pouvant se décider à prendre au sérieux la résolution qu’elle avait prise de ne plus avoir pour lui que de l’amitié (après six mois d’intimité plus complète) et qu’il se permit de la tourmenter par des scènes de jalousie, elle s’en plaignit, cette fois sans plaisanteries, à leur maître et ami commun Pierre Leroux, et lui demanda de sermonner Mallefille à la première occasion. (Mallefille devait, en effet, se rendre avec Rollinat chez Leroux, pour parler philosophie.) Elle demanda donc à Leroux, dans une lettre datée du 26 septembre 1838, de calmer la passion tragique de Mallefille, qui « est allé, ces jours-ci, faire un esclandre tout à fait coupable envers moi, et se battre en duel avec un de mes amis. Il semble guéri aujourd’hui, et je m’attends à ce qu’avant huit jours, il viendra me demander pardon. Mais tout ce vacarme pourrait recommencer au premier jour avec quelque autre. Il a abdiqué provisoirement sa jalousie. » Il faut donc que Leroux use de toute son influence pour l’apaiser ; « … il a beaucoup travaillé, mais mal, et ses études ont plus développé son orgueil que sa sagesse ».

Elle définit plus loin ce qu’elle demande précisément.

« Quand viendra entre vous la question des femmes, dites-lui bien qu’elles n’appartiennent pas à l’homme par droit de force brutale, et qu’on ne raccommode rien en se coupant la gorge… »

Elle peut assurer qu’elle fut toujours sincère avec Mallefille ; elle l’avait aimé de tout son cœur pendant six mois, mais voilà trois mois qu’il n’y a plus d’intimité entre eux et deux mois qu’elle lui a franchement déclaré que tout est fini.

Quant à celui qui viendra chez Leroux avec Mallefille, c’est un homme tout différent. « Je ne vous dirai de Rollinat que ce que je vous ai déjà dit plusieurs fois. C’est un saint et un martyr. Depuis l’âge de vingt ans, il plaide pour le mur mitoyen afin de nourrir et d’élever honorablement père, mère et onze frères et sœurs dont il est l’aîné. Il les a tous menés à bien… Il porte leurs vieilles bottes et leurs vieux habits, afin qu’ils aient bonne façon, tandis que lui peine et va comme un pleutre ! et il n’a pas d’amours, le vertueux garçon. »

George Sand avait mis sous le même pli une petite image coloriée, comme celles qu’on trouve sur des cartonnages, et représentant saint Pierre secouru par le Seigneur, au moment où les vagues vont l’engloutir. C’est à l’occasion de cette petite image que, jouant sur les mots, et faisant allusion au nom de Pierre que porte Leroux, George Sand ajoute :

« Soyez le sauveur de celui qui se noie et le consolateur de l’autre, du martyr inconnu, adonné à une profession qu’il déteste, mais qu’il n’abandonne pas, tant qu’il y a une responsabilité qui pèse sur lui[31]. »

Pourtant, malgré ce caractère complexe et double de ses relations avec Mallefille[32], tantôt tout amicales, tantôt côtoyant le dédain, elle lui prêta secours et aide à ses débuts littéraires. Mallefille se trouvait alors dans une position pécuniaire fort embarrassée et ne parvenait pas à faire publier une œuvre qu’il avait écrite. Alors George Sand, pour l’aider et pour lui donner le moyen de gagner le plus possible, signa de son nom, à elle, son œuvre, à lui : Le dernier Sauvage[33], qui fut imprimé comme étant de George Sand, tout comme, quelques années plus tard, elle signa de son nom le récit de Balzac : Voyage d’un moineau de Paris. Balzac avait, à cette époque, besoin d’argent et Stahl (Hetzel) refusa d’insérer dans son livre : Scènes de la vie privée des animaux (2 volumes 1842) cette fantaisie de Balzac, qui avait déjà donné dans ce recueil plusieurs autres articles. Alors George Sand signa de son nom le Voyage d’un moineau de Paris, et de cette manière, Balzac toucha la somme dont il avait besoin à ce moment[34].

Comme nous n’avons pas parlé jusqu’à présent des relations personnelles des deux grands romanciers, saisissons cette occasion pour en dire quelques mots ; cette occasion nous semble d’autant plus propice que ce fut précisément au commencement de 1838 que Balzac vint voir George Sand à Nohant. Ils avaient fait connaissance tout au début de sa carrière littéraire, presque immédiatement après son installation à Paris. Ce fut Jules Sandeau qui les présenta l’un à l’autre, bien qu’il fût lui-même peu en relations avec Balzac à cette époque. Les rapports entre le célèbre écrivain et la romancière en herbe furent d’emblée de nature cordiale : ils devinrent vite camarades. L’Histoire de ma Vie, nous peint des soirées et des dîners absolument curieux chez Balzac, et l’impression que fit alors sur la jeune femme ce rêveur incorrigible, cet éternel créateur des projets fantastiques, naïf comme un enfant, simple comme un génie, esprit sincère et loyal, infatigable travailleur, véritable artiste adorant son art et lui ayant voué un véritable culte. George Sand nous raconte encore comment, un jour, le grand original les accompagna (elle et Sandeau) jusque chez elle en robe de chambre écarlate et en pantoufles, avec un chandelier en vermeil à la main, leur éclairant la route à travers les rues désertes et sombres. Elle raconte aussi ses discussions avec Balzac, sur l’art et la littérature, discussions qui finissaient ordinairement par la fuite de Balzac, détalant et jurant de la manière la plus comique du monde, de ne plus mettre les pieds chez elle, mais se terminant d’autres fois aussi par la constatation bien calme qu’ils avaient deux manières diverses de voir les choses, qu’ils suivaient dans leurs œuvres des voies tout opposées et des systèmes tout différents.

Il y avait, au fond, peu de points communs entre eux, peu d’attraction ; mais c’étaient de vrais frères d’armes, pleins d’estime réciproque et d’admiration mutuelle pour leur talent, chacun saluant les œuvres de l’autre avec le plus vif et le plus bienveillant intérêt. Ils se traitaient d’égal à égal ; jamais il n’y eut entre eux la moindre jalousie de métier, jamais non plus la moindre velléité d’aucun autre sentiment, que celui de bons et francs camarades[35]. Ils se voyaient pourtant assez rarement et finirent même par ne plus se voir du tout, lorsque George Sand rompit avec Sandeau. Mais bientôt ce dernier se montra tout aussi perfide et traître en amitié pour Balzac qu’il l’avait été en amour pour Aurore Dudevant. C’est ainsi que Balzac qui, en 1838, se trouvait non loin de Nohant se souvint de sa promesse d’autan, et vint voir George Sand ; il s’y rendit de Frapesles[36]. Ce qui l’attirait surtout à Nohant, c’était, semble-t-il, son désir de s’entretenir de celui qui fut la cause de leurs relations et qui les avait tous les deux abusés si cruellement et si complètement. La lettre de Balzac à Mme Hanska, décrivant sa visite chez George Sand, lettre dans laquelle nous trouvons de plus un portrait admirable et fort curieux de George Sand, fut publiée et il y a quelques mois dans la Revue de Paris. Balzac y raconte aussi en quelques lignes l’histoire de ses relations antérieures avec la grande femme et de leur amitié présente. Nous nous permettons de citer ici la lettre presque in extenso, sans aucun commentaire :


« Frapesles[37], 2 mars 1838.


« Cara Contessina,

« J’ai appris que George Sand était à sa terre de Nohant, à quelques pas de Frapesles, et je suis allé lui faire une visite : aussi aurez-vous vos deux autographes souhaités, et, aujourd’hui, je vous envoie du George Sand ; à ma première lettre, vous en aurez un autre, signé Aurore Dudevant. Ainsi, vous aurez l’animal curieux sous ses deux faces. Mais il en est un troisième, c’est son surnom d’amitié, le docteur Piffoël. Quand il m’adviendra, je vous l’enverrai. Comme vous êtes une éminentissime curieuse, ou une curieuse éminentissime, je vais vous raconter ma visite.

« J’ai abordé le château de Nohant le samedi gras, vers sept heures et demie du soir, et j’ai trouvé le camarade George Sand dans sa robe de chambre, fumant un cigare après le dîner, au coin de son feu, dans une immense chambre solitaire. Elle avait de jolies pantoufles jaunes, ornées d’effilés, des bas coquets et un pantalon rouge. Voilà pour le moral. Au physique, elle avait doublé son menton comme un chanoine. Elle n’a pas un seul cheveu blanc malgré ses effroyables malheurs ; son teint bistré n’a pas varié ; ses beaux yeux sont tout aussi éclatants ; elle a l’air tout aussi bête quand elle pense, car, comme je lui ai dit après l’avoir étudiée, toute sa physionomie est dans l’œil. Elle est à Nohant depuis un an, fort triste, et travaillant énormément. Elle mène à peu près ma vie. Elle se couche à six heures du matin et se lève à midi ; moi, je me couche à six heures du soir et me lève à minuit ; mais, naturellement, je me suis conformé à ses habitudes, et nous avons, pendant trois jours, bavardé depuis cinq heures du soir, après le dîner, jusqu’à cinq heures du matin ; en sorte que je l’ai plus connue, et réciproquement, dans ces trois causeries, que, pendant les quatre années, précédentes, où elle venait chez moi quand elle aimait Jules Sandeau, et que quand elle a été liée avec Musset. Elle me rencontrait seulement, vu que j’allais chez elle de loin en loin.

« Il était assez utile que je la visse, car nous nous sommes fait nos mutuelles confidences sur Jules Sandeau. Moi, le dernier de ceux qui la blâmaient sur cet abandon, aujourd’hui, je n’ai que la plus profonde compassion pour elle, comme vous en aurez une profonde pour moi, quand vous saurez à qui nous avons eu affaire : elle en amour, moi en amitié.

« Elle a cependant été encore plus malheureuse avec Musset, et la voilà dans une profonde retraite, condamnant à la fois le mariage et l’amour, parce que, dans l’un et l’autre état, elle n’a eu que déceptions.

« Son mâle était rare, voilà tout. Il le sera d’autant plus qu’elle n’est pas aimable, et, par conséquent, elle ne sera que très difficilement aimée. Elle est garçon, elle est artiste, elle est grande, généreuse, dévouée, chaste ; elle a les traits de l’homme : ergo, elle n’est pas femme. Je ne me suis pas plus senti qu’autrefois près d’elle, en causant pendant trois jours à cœur ouvert, atteint de cette galanterie d’épiderme que l’on doit déployer en France et en Pologne pour toute espèce de femme.

« Je causais avec un camarade. Elle a de hautes vertus, de ces vertus que la société prend au rebours. Nous avons discuté avec un sérieux, une bonne foi, une candeur, une conscience, dignes des grands bergers qui mènent les troupeaux d’hommes, les grandes questions du mariage et de la liberté.

« Car, comme elle le disait avec une immense fierté (je n’aurais pas osé le penser de moi-même) : « Puisque par nos écrits, nous préparons une révolution pour les mœurs futures, je suis non moins frappée des inconvénients de l’un que de ceux de l’autre. »

« Et nous avons causé toute une nuit sur ce grand problème. Je suis tout à fait pour la liberté de la jeune fille et l’esclavage de la femme, c’est-à-dire que je veux qu’avant le mariage, elle sache à quoi elle s’engage, qu’elle ait étudié tout ; puisque, quand elle a signé le contrat, après en avoir expérimenté les chances, elle y soit fidèle. J’ai beaucoup gagné en faisant reconnaître à Mme Dudevant la nécessité du mariage ; mais elle y croira, j’en suis sûr, et je crois avoir fait du bien en le lui prouvant.

« Elle est excellente mère, adorée de ses enfants ; mais elle met sa fille Solange en petit garçon et ce n’est pas bien.

« Elle est comme un homme de vingt ans, moralement, car elle est chaste, prude, et n’est artiste qu’à l’extérieur. Elle fume démesurément elle joue peut-être un peu trop à la princesse, et je suis convaincue qu’elle s’est peinte fidèlement dans la princesse du Secrétaire intime. Elle sait et dit d’elle-même ce que j’en pense, sans que je le lui aie dit : qu’elle n’a ni la force de conception, ni le don de construire des plans, ni la faculté d’arriver au vrai, ni l’art du pathétique ; mais que sans savoir la langue française, elle a le style ; c’est vrai. Elle prend assez, comme moi, sa gloire en raillerie, a un profond mépris pour le public, qu’elle appelle Jumento.

« Je vous raconterai les immenses et secrets dévouements de cette femme pour ces deux hommes, et vous vous direz qu’il n’y a rien de commun entre les anges et les démons. Toutes les sottises qu’elle a faites sont des titres de gloire aux yeux des âmes belles et grandes. Elle a été dupe de la Dorval, de Bocage, de Lamennais, etc., etc. ; par le même sentiment, elle est dupe de Liszt et de Mme d’Agoult ; mais elle vient de le voir pour ce couple comme pour la Dorval, car elle est de ces esprits qui sont puissants dans le cabinet, dans l’intelligence, et fort attrapables sur le terrain des réalités.

« C’est à propos de Liszt et de Mme d’Agoult qu’elle m’a donné le sujet des Galériens ou des Amours forcés, que je vais faire, car dans sa position elle ne le peut pas. Gardez bien ce secret-là. Enfin, c’est un homme et d’autant plus un homme qu’elle veut l’être, qu’elle est sortie du rôle de femme, et qu’elle n’est pas femme. La femme attire, et elle repousse, et, comme je suis très homme, si elle me fait cet effet-là, elle doit le produire sur les hommes qui me sont similaires ; elle sera toujours malheureuse. Ainsi, elle aime maintenant un homme qui lui est inférieur, et, dans ce contrat-là, il n’y a que désenchantement et déception pour une femme qui a une belle âme ; il faut qu’une femme aime toujours un homme qui lui soit supérieur, ou qu’elle y soit si bien trompée que ce soit comme si ça était.

« Je n’ai pas été impunément à Nohant, j’en ai rapporté un énorme vice : elle m’a fait fumer un houka et du Latakieh ; c’est devenu tout à coup un besoin pour moi… »

Après ce séjour de Balzac à Nohant, ses relations avec George Sand devinrent encore plus amicales ; une correspondance très active s’ensuivit, correspondance encore inédite, mais heureusement conservée et qui présente non seulement le plus palpitant intérêt pour l’historien et pour le psychologue, mais qui offre encore un grand charme pour tout lecteur, car on y voit deux grands écrivains montrant leur âme à nu, causant de toutes choses avec abandon et franchise, intimement, simplement, tout en admirant et en reconnaissant mutuellement le talent, le mérite de chacun d’eux. Ils s’intéressent aux œuvres l’un de l’autre, donnent et demandent des conseils[38], se communiquent leurs projets, leurs espérances. La lecture de ces lettres n’est pas moins attrayante que celle de la correspondance de Gœthe avec Schiller, de Pouchkine avec Joukovsky.

On retrouve l’écho et le reflet de cette illustre amitié dans les belles pages et les paroles émues que nous ont laissées ces deux grands écrivains en parlant l’un de l’autre.

Outre les passages de l’Histoire de ma Vie consacrés à son ami, après sa mort George Sand écrivit une notice spéciale qui a été publiée en guise de préface à l’édition des Œuvres complètes de Balzac éditée par Houssiaux en 1855. Quant à Balzac, comme nous l’avons déjà dit, il a d’abord représenté George Sand sous le nom de Camille Maupin ou de Félicité des Touches dans son roman de Béatrix. Nous trouvons ensuite dans ses lettres plusieurs passages fort sympathiques sur George Sand, dont le plus intéressant, si on ne compte pas la lettre à Mme Hauska que nous venons de citer, se trouve dans une lettre datée de 1839, adressée à sa sœur Mme Surville et insérée dans la Correspondance de Balzac, lettre que Mme Surville reproduit encore une fois dans la notice biographique qu’elle a consacrée à son frère.

« Elle n’a aucune petitesse en l’âme ni aucune de ces basses jalousies qui obscurcissent tant de talents contemporains. Dumas lui ressemble en ce point. George Sand est une très noble amie, et je la consulterais en toute confiance dans mes moments de doute sur le parti logique à prendre en telle ou telle occurrence ; mais je crois que le sens critique lui manque, au moins de prime saut ; elle se laisse trop facilement persuader, ne tient pas assez à ses opinions et ne sait pas combattre les motifs que lui oppose son adversaire pour se donner raison. »

Il semble impossible de mieux préciser en quelques mots, les grandes lignes, les puissances et les faiblesses de l’être moral de George Sand.

Il nous semble impossible aussi de clore le chapitre de cette amitié par un épilogue autre que par cette dédicace des Mémoires de deux jeunes mariées, que nous citerons encore in extenso, roman pour lequel Balzac, comme nous le supposons et comme nous l’avons déjà dit, s’est bien certainement servi des récits oraux que George Sand lui avait faits sur sa vie de jeune fille ou des lettres de ses amies de couvent qu’elle avait pu lui prêter.


« À George Sand,

« Ceci, cher George, ne saurait rien ajouter à l’éclat de votre nom, qui jettera son magnifique reflet sur ce livre ; mais il n’y a là de ma part ni calcul ni modestie. Je désire attester ainsi l’amitié vraie qui s’est continuée entre nous à travers nos voyages et nos absences, malgré nos travaux et les méchancetés du monde. Ce sentiment ne s’altérera sans doute jamais. Le cortège de noms amis, qui accompagnera mes compositions, mêle un plaisir aux peines que me cause leur nombre, car elles ne vont point sans douleur, à ne parler que des reproches encourus par ma menaçante fécondité, comme si le monde qui pose devant moi n’était pas plus fécond encore. Ne sera-ce pas beau, George, si quelque jour l’antiquaire des littératures détruites ne retrouve dans ce cortège que de grands noms, de nobles cœurs, de saintes et pures amitiés, et les gloires de ce siècle ? Ne puis-je me montrer plus fier de ce bonheur certain que de succès toujours contestables ? Pour qui vous connaît bien, n’est-ce pas un bonheur que de pouvoir se dire comme je le fais ici :

« Votre ami,
« De Balzac. »

« Paris, juin 1840. »

Ce fut en 1838 aussi que l’abbé Rochet vint encore une fois à Nohant[39]. Les relations entre George Sand et ce curé berrichon ne servirent jamais de pâture aux journaux et l’on n’en a presque pas parlé. Seul Charles de Mazade leur a consacré quelques lignes mystérieuses et malveillantes dans ses Souvenirs. Mais à présent, après la publication d’abord des fragments de cette correspondance des plus curieuses, et puis des lettres mêmes de George Sand à l’abbé Rochet dans la Gironde littéraire, dans les Nouvelles de l’Intermédiaire, et enfin dans la Nouvelle revue de 1895, on peut parler d’une manière plus détaillée, plus précise, de cette amitié intéressante et singulière. L’abbé Georges Rochet, modeste curé de village, eut le malheur de douter un jour de sa vocation, et de se sentir attiré vers la littérature. Le souffle de liberté qui traversait l’époque et l’exemple de Lamennais y furent certes pour beaucoup. Voilà donc notre abbé tout à ses poésies et à ses livres, et se demandant s’il n’était pas temps de jeter le froc aux orties. Il ne se décida pas pourtant à entrer ouvertement dans la carrière littéraire, craignant de s’attirer prématurément la condamnation du haut clergé, peut-être même l’excommunication. Il doutait aussi de son talent. Il n’était pas non plus convaincu de son droit d’abandonner sa vocation. Qu’entreprend-il alors ? Il s’adresse à sa célèbre compatriote dont la gloire était alors à l’apogée et lui demande conseil. C’était, comme nous l’avons vu, en l’hiver de 1835-1836. Bientôt il fit personnellement la connaissance de George Sand à Nohant, puis il la rencontra par hasard, dans un hôtel à Châteauroux. Il faut admirer et s’incliner devant le tact, la bonté, la prudence et la sagesse dont George Sand fit preuve en cette occurrence. Profondément touchée de la candeur, de la confiance et de la sincérité avec lesquelles l’abbé lui parlait et lui écrivait, elle le prit dès lors en amitié et lui rendit la même sincérité, la même confiance. Mais au lieu d’attiser, d’encourager les rêves de liberté du malheureux homme, d’approuver son intention d’abandonner la soutane, de rompre avec son passé et de se faire écrivassier, elle fit tous ses efforts pour le calmer, pour diriger ses rêves, ses tendances dans la bonne voie, et le réconcilier avec la vie. George Sand voyait d’une part trop clairement que ce n’était pas là un talent hors ligne, qui exigeait et valait qu’on lui sacrifiât toute une vie d’homme ; puis, elle avait dû voir aussi que l’abbé ne ressemblait en rien à Lamennais, cette volonté inébranlable, ce champion inflexible, ce caractère de fer, et que le rôle d’apostat dépassait les forces de l’abbé Georges. Aussi, avec quelle délicatesse admirable, quelle constance ne tâche-t-elle pas dans toutes ses lettres de détourner l’abbé d’une résolution irréparable et de lui faire croire en même temps que la vie peut être supportable, heureuse. Elle lui conseille de ne point abandonner ses occupations littéraires, d’écrire, ne fut-ce que pour lui-même, car « le travail nous sauve de bien des choses » (elle en parle en connaissance de cause !).

Elle lit toujours volontiers les œuvres de l’abbé, lui donne des conseils, fait même, à ce qu’il semblerait du moins, des démarches pour que l’une de ses productions soit imprimée, mais elle ne se permet jamais de mentir, même pour être charitable, de donner trop d’espérance à l’auteur, de l’encenser outre mesure. Elle lui conseille même franchement de renoncer à faire des vers, car il ne s’en produit déjà que trop ; elle lui dit carrément que les siens n’ont pas assez d’originalité et de spontanéité, qu’ils n’ajouteraient rien à « l’œuvre de sa vie ». Cette correspondance nous montre George Sand sous un point de vue tout nouveau et extraordinairement sympathique.

Nous y voyons cette révoltée, cette amante insatiable de la liberté, qui était « toujours prête à tout risquer, à tout propos », comme elle le dit dans ce fragment curieux de la première version de Elle et lui qui n’eut pas de suite, nous la voyons sauver et préserver un autre d’un risque trop grand, d’un pas imprudent. L’abbé Rochet resta prêtre, il poursuivit jusqu’à la fin de ses jours sa correspondance avec George Sand, et il lui fut certainement toujours reconnaissant de la sympathie et du secours amical qu’il avait trouvé chez elle.

En 1838, comme nous venons de le dire, il vint, selon toute apparence à Nohant et devint l’ami intime de toute la maison. En tout cas, nous voyons que, depuis l’été de 1838, George Sand lui parle en détail dans ses lettres de sa vie et de tous les membres de sa famille. Elle lui annonce le départ de Maurice et de Mallefille pour le Havre, lui parle de ses visites chez Mme Marliani, de son amitié pour Lamennais, etc., etc.

Au printemps de cette même année séjourna aussi à Nohant le peintre Charpentier qui, comme nous le voyons par les lettres inédites, exécuta le portrait de George Sand et de ses enfants. Ainsi par exemple, nous lisons dans une lettre à Mme Marliani datée du 20 mai 1838 :

« Chère et bonne !

« Je suis malade à mourir d’un rhume mal guéri à Paris qui m’a repris ici avec une fureur remarquable. J’ai la fièvre et je suis sur les dents… Ce que j’aime est malade aussi en masse dans ce moment, Maurice n’est pas bien, le temps humide ramène tous ses maux, Solange souffre toujours de la tête ; Mallefille a aussi la migraine obstinément. Le pauvre Charpentier par-dessus le marché est très souffrant. Il travaille néanmoins comme un cheval… »


Il semble qu’au printemps et en l’été de cette année George Sand alla fréquemment à Paris et qu’en automne elle y passa quelque temps dans un isolement complet, cachant son séjour à tout le monde. Elle était logée dans une mansarde de la rue Laffitte, au numéro 38, sous le nom de Madame Dupin et ne recevait ses amis que le soir dans le logement de Mme Marliani, 7, rue Grange-Batelière, « travaillant comme un forçat à un nouveau roman[40] » (qui fut Spiridion). Elle ne le termina pourtant qu’à l’île Majorque où elle se rendit, au mois d’octobre, avec ses enfants et Chopin, et où elle passa tout l’hiver de 1838-1839.

Ce nouveau voyage fut le début d’une nouvelle phase dans l’existence de la grande romancière ; d’autre part il peut être considéré comme l’épilogue de sa jeunesse tourmentée et orageuse. Ses doutes se dissipent complètement, surtout grâce à Pierre Leroux, — comme elle le disait souvent plus tard ; — ses vues générales et son idéal se prononcent et se dégagent définitivement ; la période de la création sereine commence. Nous nous permettons donc aussi de clore par cet épisode la première partie de notre travail.

    coup d’État, il renonça à la carrière politique, reprit son ancienne profession, tout en restant fidèle à ses opinions républicaines, dans lesquelles il éleva aussi son fils, M. Cyprien Girerd, qui, à son tour, joua un rôle politique très connu.

  1. Voir plus haut.
  2. Histoire de ma Vie, t. IV, p. 376.
  3. Correspondance, vol. I. p. 369.
  4. Correspondance, II, p. 48.
  5. Ce portrait parut dans le numéro d’octobre de la Revue des Deux-Mondes de 1836. Il est signé : Disegnato e inciso da me
    L. Calamatta, 1836.
  6. Le second article fait maintenant partie du volume : Autour de la Table ; le premier et le troisième furent réimprimés dans les Questions d’Art et de Littérature.
  7. Cet article de George Sand parut dans la Revue des Deux-Mondes de 1840, puis fut réimprimé dans l’édition actuelle du volume : Autour de la Table.
  8. On pourrait admettre ce dernier cas en lisant dans le livre de M. Napoléon Peyrat sur Bélanger et Lamennais, le passage suivant d’une lettre de Béranger : « Je l’ai répétée (une invitation) aussi à Lamennais, que je voudrais bien retirer du bourbier où d’autres semblent vouloir l’enfoncer. N’en dites mot ; il veut se mettre à la tête d’un journal et je crains d’arriver trop tard pour lui éviter cette folie. Il m’a compris relativement à ses rapports avec Liszt et George Sand. Mais je crains bien que, facile et bon comme il est, il ne tombe de Charybde en Scylla… » Un peu après, pourtant, ce même Béranger, en disant qu’il ne sait pas trop comment Lamennais et son Monde se tireraient d’affaire, ajoute : « À moins que George Sand n’invente quelque chose. »
  9. Lettres à Marcie, p. 228.
  10. Lettres à Marcie, p. 229-230.
  11. « Je trouve, dit Daniel de Foë dans son Essay on projects, que l’une des manifestations les plus grossières de nos mœurs est d’exclure les femmes des privilèges que donne l’éducation. Nous nous croyons un peuple chrétien et civilisé et reprochons toujours aux femmes leur ignorance et leur manque d’éducation, tandis que je suis sûr que si nous leur donnions une éducation semblable à celle dont nous jouissons nous-mêmes, elles n’auraient jamais donné l’occasion de leur adresser ce reproche… Peut-on les accuser de stupidité, si la seule cause en est notre désir de ne pas leur donner la possibilité de devenir plus sages ? La femme est mieux douée que l’homme ; elle saisit plus vite, ce que l’on observe facilement par l’exemple de quelques femmes instruites. On croirait que nous ne leur donnons pas d’éducation à dessein dans la crainte qu’elles ne nous surpassent… Est-ce qu’une femme d’esprit est pire qu’une femme stupide, et est-ce que les femmes instruites sont si dangereuses qu’il faille les priver d’éducation ?… Il est difficile de montrer une plus hideuse manifestation de l’ingratitude et de la bêtise de l’homme que la privation pour les femmes de l’éclat que l’éducation et la culture donnent à la beauté innée de l’esprit. Une femme instruite et bien élevée est incomparable ; c’est un délice que les relations avec elle ; elle ressemble à un ange, elle est tout amour, paix et délices ; elle est l’idéal suprême, et l’homme auquel une femme pareille a été donnée, n’a qu’à se réjouir et à bénir son sort. Mais représentez-vous cette même femme sans instruction. Si elle est bonne par nature, cette absence de culture la rend faible et sans résistance ; si elle a de l’esprit, elle bavarde trop ; si elle a quelque savoir, mais pas d’éducation, elle a une trop grande opinion d’elle-même, mais si elle est méchante par nature, alors elle est arrogante, vaniteuse, querelleuse et ressemble à un être insensé. Tous ses défauts font d’elle souvent un diable… « … J’ose affirmer que tout le monde agit injustement envers les femmes, car je ne puis penser que le Tout-Puissant créa de ces êtres si tendres, si charmants, les doua de traits si agréables et des mêmes capacités que les hommes, seulement pour en faire des ménagères, des cuisinières et des esclaves !… » Il est fort douteux que George Sand sût que par la bouche de l’ami de Marcie elle disait presque mot pour mot ce que l’auteur du Robinson avait dit cent quarante ans avant elle, il y a juste deux cents ans de cela, en 1698. Nous nous sommes permis de donner cette longue citation de l’Essay on projects en supposant que la mise en regard des idées de Daniel de Foë et des opinions de George Sand est fort curieuse, et pour montrer qu’il ne faut pas être une femme pour les avoir et les émettre. Amos Coménius (ou Komencki) l’a dit aussi. Cela ne signifie-t-il pas que les grands esprits doivent souvent répéter les uns après les autres, une grande vérité bien simple jusqu’à ce qu’elle devienne accessible à l’esprit de tout le monde ?
  12. Lettres à Marcie p. 230.
  13. Lettres à Marcie, p. 231.
  14. Lettres à Marcie, p. 217.
  15. Il fut écrit à la fin de 1836 et au commencement de 1837 et parut en 1837 dans les nos des 1er et 15 avril, du 1er mai et du 15 juin de la Revue des Deux-Mondes, mais dans toutes les éditions, nous trouvons
  16. Elle dit dans une lettre à son fils, datée du 15 décembre 1830, presque la même chose que Rousseau dans sa célèbre formule.
  17. dans la préface ces mots : « Je crois que j’ai écrit ce roman en 1846, mon procès en séparation à peine terminé ». Il est clair que c’est une simple faute d’impression, non corrigée, et qu’il faut lire : 1836.
  18. Correspondance, t. II, p. 89. Lettre à Duteil.
  19. Correspondance, p. 86. Lettre à la comtesse d’Agoult.
  20. Elle mourut le 19 août 1837.
  21. Correspondance, t. II, p. 89.
  22. C’est ce que George Sand dit dans la Correspondance ; dans l’Histoire de ma Vie, elle dit avoir confié son fils à M. Louis Viardot.
  23. Correspondance, t. II, p. 90 : « Je cours à Paris. Je braque le télégraphe. J’invoque la police… », etc.
  24. Correspondance, t. II, p. 88-92. Histoire de ma Vie, t. IV, p. 419-422. Voir aussi à ce sujet les Mémoires du baron Haussmann, t. II, p. 129-136.
  25. Frédéric Girerd, avocat et homme politique éminent, naquit en 1810 et mourut en 1859. Il a rempli des fonctions municipales à Nevers, fut bâtonnier de l’ordre des avocats de cette ville, collabora à différents journaux de l’opposition, et fonda lui-même une feuille locale : l’Association. Il était l’ami intime de Michel et de Cavaignac, fut député du Nivernais en 1848, ensuite commissaire du gouvernement provisoire à Nevers, et enfin membre de l’Assemblée constituante. Après le
  26. Il est fort probable que Michel s’y rendit tout autant pour voir le fils de George Sand, que pour tâter Gustave Papet au sujet des élections.
  27. Correspondance, t. II, p. 94.
  28. Lutèce, p. 297.
  29. « Le maître d’école, c’est moi. » C’est ainsi que George Sand commence ces articles pédagogiques si remarquables et pourtant si complètement ignorés du public. Puis, elle nous dit qu’elle a le droit de s’intituler ainsi, ayant, toute sa vie, enseigné et appris à lire à quelqu’un : à ses enfants, à ses neveux, à ses petits-enfants et à une foule d’autres élèves de tous âges, sans en excepter les grands gars villageois. Et quoiqu’elle nous dise qu’elle n’est arrivée à ces idées sur l’éducation que par voie d’expérience et qu’elle a commis d’abord beaucoup d’erreurs, surtout lorsqu’elle donnait des leçons à ses propres enfants, nous voyons justement par toutes ses judicieuses remarques, observations et conclusions, que ses leçons n’étaient pas affaire de routine, que son enseignement devait être animé d’un souffle de vie et guidé par un esprit d’observation psychologique tout à fait exceptionnels.
  30. Correspondance, t. II, p. 108.
  31. Possédant une copie de la lettre entière, nous ne nous permettons d’en citer que les extraits qui furent publiés dans la Revue des Autographes, d’Eugène Charavay.
  32. On peut trouver des détails fort intéressants sur Mallefille et son amour pour George Sand, dans l’article de Perret : Souvenirs Littéraires (le Gaulois, 29 septembre 1885), ainsi que dans deux articles anonymes publiés dans le même journal, le 25 septembre 1885, dans le Temps le 30 octobre 1884, et enfin dans un article de la Liberté du 30 novembre 1894, intitulé « George Sand, Musset, Mallefille », et signé P. P.
  33. La lettre de Mallefille au directeur de l’Artiste, Delaunay, à propos de cette œuvre, lettre datée du 27 juillet 1838, existe encore.
  34. Voir l’Étude bibliographique sur les œuvres de George Sand, par le Bibliophile Isaac (vicomte de Spoelberch de Lovenjoul). Bruxelles, 1868, in-8°, 36 p. Nous en avons déjà dit quelques mots plus haut. C’est une œuvre unique et inestimable.
  35. Voir la Correspondance de Honoré de Balzac (1819-1830). Avec portrait et fac-similé. (Œuvres complètes, in-8°. Calmann-Lévy, 1876-1882, vol. XXIV.) Une notice biographique par Mme Laure Surville, née de Balzac, sert d’introduction à ce volume. Nous trouvons dans les pages de Mme Mme Surville, consacrées à son illustre frère, une appréciation très remarquable de George Sand faite par Balzac, et en général beaucoup de détails et d’indications par rapport à l’amitié et à l’estime de Balzac pour George Sand.
  36. George Sand dit à Duvernet dans une lettre inédite du 25 janvier 1838 : « J’attends Balzac. S’il vient chez moi, faut-il te l’amener ? Mallefille te remercie pour l’invitation, mais il part pour Paris et ne reviendra pas avant huit jours. »
  37. C’était la propriété de ses amis, M. et Mme Carraud. On sait que Mme Zulma Carraud fut une amie intime et une correspondante fidèle de Balzac.
  38. Nous avons mentionné dans le chapitre ix l’enthousiasme de Balzac pour Gabriel et ses conseils à George Sand d’en faire un drame pour le théâtre.
  39. Voir plus haut, ch. xi.
  40. Comme elle le dit dans la lettre inédite à Pierre Leroux.