Georges/01

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Michel Lévy frères (pp. 1-9).


I.

L’ÎLE DE FRANCE.


Ne vous est-il pas arrivé quelquefois, pendant une de ces longues, tristes et froides soirées d’hiver, où seul, avec votre pensée, vous entendiez le vent siffler dans vos corridors, et la pluie fouetter contre vos fenêtres ; ne vous est-il pas arrivé, le front appuyé contre votre cheminée, et regardant, sans les voir, les tisons pétillants dans l’âtre ; ne vous est-il pas arrivé, dis-je, de prendre en dégoût notre climat sombre, notre Paris humide et boueux, et de rêver quelque oasis enchantée, tapissée de verdure et pleine de fraîcheur, où vous puissiez, en quelque saison de l’année que ce fût, au bord d’une source d’eau vive, au pied d’un palmier, à l’ombre des jamboses, vous endormir peu à peu dans une sensation de bien-être et de langueur.

— Eh bien ! ce paradis que vous rêviez existe ; cet Éden que vous convoitiez vous attend ; ce ruisseau qui doit bercer votre somnolente sieste tombe en cascade et rejaillit en poussière ; le palmier qui doit abriter votre sommeil abandonne à la brise de la mer ses longues feuilles, pareilles au panache d’un géant. Les jamboses, couverts de leurs fruits irisés, vous offrent leur ombre odorante. Suivez-moi ; venez.

Venez à Brest, cette sœur guerrière de la commerçante Marseille, sentinelle armée qui veille sur l’Océan, et là, parmi les cent vaisseaux qui s’abritent dans son port, choisissez un de ces bricks à la carène étroite, à la voilure légère, aux mats allongés comme en donne à ses hardis pirates le rival de Walter Scott, le poétique romancier de la mer. Justement nous sommes en septembre, dans le mois propice aux longs voyages. Montez à bord du navire auquel nous avons confié notre commune destinée, laissons l’été derrière nous, et voguons à la rencontre du printemps. Adieu Brest, salut Nantes, salut Bayonne, adieu France.

Voyez-vous, à notre droite, ce géant qui s’élève à dix milles pieds de hauteur, dont la tête de granit se perd dans les nuages au-dessus desquels elle semble suspendue, et dont à travers l’eau transparente on distingue les racines de pierres qui vont s’enfonçant dans l’abîme ? C’est le pic de Ténériffe, c’est l’ancienne Nivaria, c’est le rendez-vous des aigles de l’Océan que vous voyez tourner autour de leurs aires et qui vous paraissent à peine gros comme des colombes. Passons, ce n’est point là le but de notre course, ceci n’est que le parterre de l’Espagne, et je vous ai promis le jardin du monde.

Voyez-vous, à notre gauche, le rocher nu et sans verdure que brûle incessamment le soleil des tropiques ? C’est le roc où fut enchaîné six ans le Prométhée moderne ; c’est le piédestal où l’Angleterre a élevé elle-même la statue de sa propre honte ; c’est le pendant du bûcher de Jeanne d’Arc et de l’échafaud de Marie Stuart ; c’est le Golgotha politique, qui fut dix-huit ans le pieux rendez-vous de tous les navires ; mais ce n’est point encore là que je vous mène. Passons, nous n’avons plus rien à y faire ; la régicide Saint-Hélène est veuve des reliques de son martyr.

Nous voilà au cap des tempêtes. Voyez-vous cette montagne qui s’élance au milieu des brumes ? C’est ce même géant Adamastor qui apparut à l’auteur de la Lusiade. Nous passons devant l’extrémité de la terre ; cette pointe qui s’avance vers nous, c’est la proue du monde. Aussi, regardez comme l’Océan s’y brise furieux mais impuissant ; car ce vaisseau-là ne craint pas ses tempêtes, car il fait voile pour le port de l’éternité, car il a Dieu même pour pilote. Passons, car au delà de ces montagnes verdoyantes nous trouverons des terres arides et des déserts brûlés par le soleil. Passons : je vous ai promis de fraîches eaux, de doux ombrages, des fruits sans cesse murissant et des fleurs éternelles.

Salut à l’océan Indien, où nous pousse le vent d’ouest ; salut au théâtre des Mille et une Nuits ; nous approchons du but de notre voyage. Voici Bourbon la mélancolique, rongée par un volcan éternel. Donnons un coup d’œil à ses flammes et un sourire à ses parfums ; puis, filons quelques nœuds encore, et passons entre l’île Plate et le Coin de Mire ; doublons la pointe aux Canonniers ; arrêtons-nous au pavillon. Jetons l’ancre, la rade est bonne : notre brick, fatigué de sa longue traversée demande du repos. D’ailleurs, nous sommes arrivés, car cette terre, c’est la terre fortunée que la nature semble avoir cachée aux confins du monde, comme une mère jalouse cache aux regards profanes la beauté virginale de sa fille ; car cette terre, c’est la terre promise, c’est la perle de l’océan Indien, c’est l’île de France.

Maintenant, chaste fille des mers, sœur jumelle de Bourbon, rivale fortunée de Ceylan, laisse-moi soulever un coin de ton voile pour te montrer à l’étranger ami, au voyageur fraternel qui m’accompagne ; laisse-moi dénouer ta ceinture, oh ! la belle captive ! car nous sommes deux pèlerins de France, et peut-être un jour la France pourra-t-elle te racheter, riche fille de l’Inde, au prix de quelque pauvre royaume d’Europe.

Et vous, qui nous avez suivi des yeux et de la pensée, laissez-moi maintenant vous dire la merveilleuse contrée, avec ses champs toujours fertiles, avec sa double moisson, avec son année faite de printemps et d’étés qui se suivent et se remplacent sans cesse l’un l’autre, enchaînant les fleurs aux fruits, et les fruits aux fleurs. Laissez-moi dire l’île poétique qui baigne ses pieds dans la mer, et qui cache sa tête dans les nuages ; autre Vénus née, comme sa sœur, de l’écume des flots, et qui monte, de son humide berceau à son céleste empire, toute couronnée de jours étincelants et de nuits étoilées, éternelles parures qu’elle tenait de la main du Seigneur lui-même, et que l’Anglais n’a pas encore pu lui dérober.

Venez donc, et si les voyages aériens ne vous effraient pas plus que les courses maritimes, prenez, nouveau Cléofas, un pan de mon manteau, et je vais vous transporter avec moi sur le cône renversé du Piéterboot, la plus haute montagne de l’île après le piton de la rivière Noire. Puis, arrivés là, nous regarderons de tous côtés, et successivement à droite, à gauche, devant et derrière, au-dessous de nous et au-dessus de nous.

Au-dessus de nous, vous le voyez, c’est un ciel toujours pur tout constellé d’étoiles ; c’est une nappe d’azur où Dieu soulève sous chacun de ses pas une poussière d’or, dont chaque atome est un monde.

Au-dessous de nous, c’est l’île tout entière étendue à nos pieds, comme une carte géographique de cent quatre-cinq lieues de tour, avec ses soixante rivières qui semblent d’ici des fils d’argent destinés à fixer la mer autour du rivage, et ses trente montagnes tout empanachées de bois de nattes, de takamakas et de palmiers. Parmi toutes ces rivières, voyez les cascades du Réduit et de la Fontaine, qui, du sein des bois où elles prennent leurs sources, lancent au galop leurs cataractes, pour aller, avec une rumeur retentissante comme le bruit d’un orage, à l’encontre de la mer qui les attend, et qui, calme ou mugissante, répond à leurs défis éternels, tantôt par le mépris, tantôt par la colère ; lutte de conquérants à qui fera dans le monde plus de ravages et plus de bruit ; puis, près de cette ambition trompée, voyez la grande rivière Noire qui roule tranquillement son eau fécondante, et qui impose son nom respecté a tout ce qui l’environne, montrant ainsi le triomphe de la sagesse sur la force, et du calme sur l’emportement. Parmi toutes ces montagnes, voyez encore le morne Brabant, sentinelle géante placée sur la pointe septentrionale de l’île pour la défendre contre les surprises de l’ennemi, et briser les fureurs de l’Océan. Voyez le piton des Trois-Mamelles, à la base duquel coulent la rivière du Tamarin et la rivière du Rempart, comme si l’Isis indienne avait voulu justifier en tout son nom. Voyez enfin le Pouce, après le Piéterboot, où nous sommes, le pic le plus majestueux de l’île, et qui semble lever un doigt au ciel pour montrer au maître et à ses esclaves qu’il y a au-dessus de nous un tribunal qui fera justice à tous deux.

Devant nous, c’est le port Louis, autrefois le port Napoléon, la capitale de l’île, avec ses nombreuses maisons en bois, ses deux ruisseaux qui, à chaque orage, deviennent des torrents, son île des Tonneliers, qui en défend les approches, et sa population bariolée qui semble un échantillon de tous les peuples de la terre, depuis le créole indolent, qui se fait porter en palanquin s’il a besoin de traverser la rue, et pour qui parler est une si grande fatigue qu’il a habitué ses esclaves à obéir à son geste, jusqu’au nègre que le fouet conduit le matin au travail et que le fouet ramène du travail le soir : entre ces deux extrémités de l’échelle sociale, voyez les Lascars verts et rouges, que vous distinguez à leurs turbans qui ne sortent pas de ces deux couleurs, et à leurs traits bronzés, mélange du type malais et du type malabare, voyez le nègre Yoloff, de la grande et belle race de la Sénégambie, au teint noir comme du jais, aux yeux ardents comme des escarboucles, aux dents blanches comme des perles. Le Chinois court, à la poitrine plate et aux épaules larges, avec son crâne nu, ses moustaches pendantes, son patois que personne n’entend et avec lequel cependant tout le monde traite ; car le Chinois vend toutes les marchandises, fait tous les métiers, exerce toutes les professions ; car le Chinois, c’est le juif de la colonie. Les Malais, cuivrés, petits, vindicatifs, rusés, oubliant toujours un bienfait, jamais une injure ; vendant, comme les bohémiens, de ces choses qu’on demande tout bas. Les Mozambiques, doux, bons et stupides, et estimés seulement à cause de leur force. Les Malgaches, fins, rusés, au teint olivâtre, au nez épaté et aux grosses lèvres, et qu’on distingue des nègres du Sénégal au reflet rougeâtre de leur peau. Les Namaquais, élancés, adroits et fiers, dressés dès leur enfance à la chasse du tigre et de l’éléphant, et qui s’étonnent d’être transportés sur une terre où il n’y a plus de monstres à combattre. Enfin, au milieu de tout cela, l’officier anglais en garnison dans l’île ou en station dans le port ; l’officier anglais, avec son gilet rond écarlate, son shako en forme de casquette, son pantalon blanc ; l’officier anglais, qui regarde du haut de sa grandeur créoles et mulâtres, maîtres et esclaves, colons et indigènes, ne parle que de Londres, ne vante que l’Angleterre, et n’estime que lui-même.

Derrière nous, le Grand-Port, autrefois port impérial, premier établissement des Hollandais, mais abandonné depuis par eux, parce qu’il est au vent de l’île et que la même brise qui y a conduit les vaisseaux les empêche d’en sortir. Aussi, après être tombé en ruines, n’est-ce aujourd’hui qu’un bourg dont les maisons se relèvent à peine, une anse où la goélette vient chercher un abri contre le grappin du corsaire, des montagnes couvertes de forêts auxquelles l’esclave demande un refuge contre la tyrannie du maître ; puis, en ramenant les yeux vers nous, et presque sous nos pieds, nous distinguerons, sur le revers des montagnes du port, Moka, tout parfumé d’aloès, de grenades et de cassis ; Moka, toujours si frais qu’il semble replier le soir les trésors de sa parure pour les étaler le matin ; Moka, qui se fait beau chaque jour comme les autres cantons se font beaux pour les jours de fête ; Moka, qui est le jardin de cette île, que nous avons appelée le jardin du monde.

Reprenons notre première position ; faisons face à Madagascar, et jetons les yeux sur notre gauche : à nos pieds, au delà du Réduit, ce sont les plaines Williams, après Moka le plus délicieux quartier de l’île, et que termine, vers les plaines Saint-Pierre, la montagne du Corps-de-Garde taillée en croupe de cheval ; puis, par delà les Trois-Mamelles et les grands bois, le quartier de la Savane, avec ses rivières au doux nom, qu’on appelle les rivières des Citronniers, du Bain-des-Négresses et de l’Arcade, avec son port si bien défendu par l’escarpement même de ses côtes, qu’il est impossible d’y aborder autrement qu’en ami ; avec ses pâturages rivaux de ceux des plaines Saint-Pierre, avec son sol vierge encore comme une solitude de l’Amérique ; enfin, au fond des bois, le grand bassin où se trouvent de si gigantesques murènes que ce ne sont plus des anguilles, mais des serpents, et qu’on les a vu entraîner et dévorer vivants des cerfs poursuivis par des chasseurs et des nègres marrons qui avaient eu l’imprudence de s’y baigner.

Enfin, tournons-nous vers notre droite : Voici le quartier du Rempart, dominé par le morne de la Découverte, au sommet duquel se dressent des mâts de vaisseaux qui d’ici nous semblent fins et déliés comme des branches de saule ; voici le cap Malheureux, voici la baie des Tombeaux, voici l’église des Pamplemousses. C’est dans ce quartier que s’élevaient les deux cabanes voisines de madame de Latour et de Marguerite ; c’est au cap Malheureux que se brisa le Saint-Géran ; c’est à la baie des Tombeaux qu’on trouva le corps d’une jeune fille tenant un portrait serré dans sa main ; c’est à l’église des Pamplemousses, et deux mois après, que, côte à côte avec cette jeune fille, un jeune homme du même âge à peu près fut enterré. Or, vous avez deviné déjà le nom des deux amants que recouvre le même tombeau : c’est Paul et Virginie, ces deux Alcyons des tropiques, dont la mer semble, en gémissant sur les récifs qui environnent la côte, pleurer sans cesse la mort, comme une tigresse pleure éternellement ses enfants déchirés par elle-même dans un transport de rage ou dans un moment de jalousie.

Et maintenant, soit que vous parcouriez l’île de la Passe de Descorne, au sud-ouest, ou de Mahebourg au petit Malabar, soit que vous suiviez les côtes ou que vous vous enfonciez dans l’intérieur, soit que vous descendiez les rivières ou que vous gravissiez les montagnes, soit que le disque éclatant du soleil embrase la plaine de rayons de flamme, soit que le croissant de la lune argente les mornes de sa mélancolique lumière, vous pouvez, si vos pieds se lassent, si votre tête s’appesantit, si vos yeux se ferment, si, enivré par les émanations embaumées du rosier de la Chine, du jasmin d’Espagne ou du frangipanier, vous sentez vos sens se dissoudre mollement comme dans une ivresse d’opium, vous pouvez, ô mon compagnon, céder sans crainte et sans résistance à l’intime et profonde volupté du sommeil indien. Couchez-vous donc sur l’herbe épaisse, dormez tranquille et réveillez-vous sans peur, car ce bruit léger qui fait en s’approchant frissonner le feuillage, ces deux yeux noirs et scintillants qui se fixent sur vous, ce ne sont ni le frôlement empoisonné du boqueira de la Jamaïque, ni les yeux du tigre de Bengale. Dormez tranquille et réveillez-vous sans peur ; jamais l’écho de l’île n’a répété le sifflement aigu d’un reptile, ni le hurlement nocturne d’une bête de carnage. Non, c’est une jeune négresse qui écarte deux branches de bambous pour y passer sa jolie tête et regarder avec curiosité l’Européen nouvellement arrivé. Faites un signe, sans même bouger de votre place, et elle cueillera pour vous la banane savoureuse, la mangue parfumée ou la gousse du tamarin ; dites un mot, et elle vous répondra de sa voix gutturale et mélancolique : « Mo sella ve mo faire ça que vous vié. » Trop heureuse si un regard bienveillant ou une parole de satisfaction vient la payer de ses services, alors elle offrira de vous servir de guide vers l’habitation de son maître. Suivez-la, n’importe où elle vous mène ; et, quand vous apercevrez une jolie maison avec une avenue d’arbres, avec une ceinture de fleurs, vous serez arrivé ; ce sera la demeure du planteur, tyran ou patriarche selon qu’il est bon ou méchant ; mais qu’il soit l’un ou l’autre, cela ne vous regarde pas et vous importe peu. Entrez hardiment, allez vous asseoir à la table de la famille ; dites : — Je suis votre hôte ; et alors la plus riche assiette de Chine, chargée de la plus belle main de bananes, le gobelet argenté au fond de cristal, et dans lequel moussera la meilleure bière de l’île, seront posés devant vous ; et, tant que vous voudrez, vous chasserez avec son fusil dans ses savanes, vous pêcherez dans sa rivière avec ses filets ; et, chaque fois que vous viendrez vous-même ou que vous lui adresserez un ami, on tuera le veau gras ; car ici l’arrivée d’un hôte est une fête comme le retour de l’enfant prodigue était un bonheur.

Aussi les Anglais, ces éternels jalouseurs de la France, avaient-ils depuis longtemps les yeux fixés sur sa fille chérie, tournant sans cesse autour d’elle, essayant tantôt de la séduire par l’or, tantôt de l’intimider par les menaces ; mais à toutes ces propositions la belle créole répondait par un suprême dédain, si bien qu’il fut bientôt visible que ses amants, ne pouvant l’obtenir par séduction, voulaient l’enlever par violence, et qu’il fallut la garder à vue comme une monja espagnole. Pendant quelque temps, elle en fut quitte pour des tentatives sans importance, et par conséquent sans résultat ; mais enfin l’Angleterre, n’y pouvant plus tenir, se jeta sur elle à corps perdu, et, comme l’île de France apprit un matin que sa sœur Bourbon venait déjà d’être enlevée, elle invita ses défenseurs à faire sur elle meilleure garde encore que par le passé, et l’on commença tout de bon à aiguiser les couteaux et à faire rougir les boulets, car de moment en moment on attendait l’ennemi.

Le 23 août 1810, une effroyable canonnade qui retentit par tout l’île annonça que l’ennemi était arrivé.