Georges/02

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Michel Lévy frères (pp. 9-19).


II.

LIONS ET LÉOPARDS.


C’était à cinq heures du soir, et vers la fin d’une de ces magnifiques journées d’été, inconnues dans notre Europe. La moitié des habitants de l’île de de France, disposés en amphithéâtre sur les montagnes qui dominent le grand port, regardaient haletants la lutte acharnée qui se livrait à leurs pieds, comme autrefois les Romains, du haut du cirque, se penchaient sur une chasse de gladiateurs ou sur un combat de martyrs. Seulement, cette fois, l’arène était un vaste port, tout environné d’écueils, où les combattants s’étaient fait échouer, pour ne pas reculer, quand même, et pouvoir, dégagés du soin embarrassant de la manœuvre, se déchirer à leur aise ; seulement, pour mettre fin à cette naumachie terrible, il n’y avait pas de vestales au pouce levé ; c’était, on le comprenait bien, une lutte d’extermination, un combat mortel ; aussi les dix mille spectateurs qui y assistaient gardaient-ils un anxieux silence ; aussi la mer, si souvent grondeuse dans ces parages, se taisait-elle elle-même pour qu’on ne perdît pas un mugissement de ces trois cents bouches à feu.

Voilà ce qui était arrivé.

Le 20 au matin, le capitaine de frégate Duperré venant de Madagascar monté sur la Bellone, et suivi de la Minerve, du Victor, du Ceylan et du Windham, avait reconnu les montagnes du Vent, de l’île de France. Comme trois combats précédents dans lesquels il avait été constamment vainqueur avaient amené de graves avaries dans sa flotte, il avait alors résolu d’entrer dans le grand port et de s’y radouber ; c’était d’autant plus facile que, comme on le sait, l’île, à cette époque, était encore toute à nous, et que le pavillon tricolore flottant sur le fort de l’île de la Passe et sur un trois-mats mouillé à ses pieds, donnait au brave marin l’assurance d’être reçu par des amis. En conséquence, le capitaine Duperré ordonna de doubler l’île de la Passe, située à deux lieues à peu près en avant de Mahebourg, et pour exécuter cette manœuvre, ordonna que la corvette le Victor marcherait la première, que la Minerve, le Ceylan et la Bellone la suivraient, et que le Windham fermerait la marche. La flottille s’avança donc, chaque bâtiment marchant à la suite de l’autre, le peu de largeur du goulet ne permettant pas à deux vaisseaux de passer de front.

Lorsque le Victor ne fut plus qu’à une portée de canon du trois-mâts embossé sous le fort, ce dernier indiqua par ses signaux que les Anglais croisaient en vue de l’île. Le capitaine Duperré répondit qu’il le savait parfaitement, et que la flotte qu’on avait aperçue se composait de la Magicienne, de la Néréïde, du Syrius et de l’Iphigénie, commandés par le commodore Lambert, mais que comme, de son côté, le capitaine Hamelin stationnait sous le vent de l’île avec l’Entreprenant, la Manche et l’Astrée, on était en force pour accepter le combat si l’ennemi le présentait.

Quelques secondes après, le capitaine Bouvet, qui marchait le second, crut remarquer des dispositions hostiles dans le bâtiment qui venait de faire des signaux. D’ailleurs, il avait beau l’examiner dans tous ses détails avec le coup d’œil perçant qui trompe si rarement le marin, il ne le reconnaissait pas pour appartenir à la marine française. Il fit part de ses observations au capitaine Duperré, qui lui répondit de prendre ses précautions, et que lui allait prendre les siennes. Quant au Victor, il fut impossible de le renseigner ; il était trop en avant, et tout signe qu’on lui eût fait, eût été vu du fort et du vaisseau suspect.

Le Victor continuait donc de s’avancer sans défiance, poussé par une jolie brise sud-est, ayant tout son équipage sur le pont, tandis que les deux bâtiments qui le suivent regardent avec anxiété les mouvements du trois-mâts et du fort ; tous deux cependant conservent encore des apparences amies ; les deux navires qui se trouvent au travers l’un de l’autre échangent même quelques paroles. Le Victor continue son chemin, il a déjà dépassé le fort, quand tout à coup une ligne de fumée apparaît aux flancs du bâtiment embossé et au couronnement du fort. Quarante-quatre pièces de canon tonnent à la fois, enfilant de biais la corvette française, trouant sa voilure, fouillant son équipage, brisant son petit hunier, tandis qu’en même temps les couleurs françaises disparaissent du fort et du trois-mâts et font place au drapeau anglais. Nous avons été dupes de la supercherie ; nous sommes tombés dans le piège.

Mais au lieu de rebrousser chemin, ce qui lui serait possible encore en abandonnant la corvette, qui lui sert de mouche, et qui, revenue de sa surprise, répond au feu du trois-mâts par celui de ses deux pièces de chasse, le capitaine Duperré fait un signal au Windham, qui reprend la mer, et ordonne à la Minerve et au Ceylan de forcer la passe. Lui-même les soutiendra tandis que le Windham ira prévenir le reste de la flotte française de la position où se trouvent les quatre bâtiments.

Alors les navires continuent de s’avancer, non plus avec la sécurité du Victor, mais mèche allumée, chaque homme à son poste, et dans ce profond silence qui précède toujours les grandes crises. Bientôt la Minerve se trouve bord à bord avec le trois-mâts ennemi ; mais cette fois c’est elle qui le prévient : vingt-deux bouches à feu s’enflamment à la fois ; la bordée porte en plein bois ; une partie du bastingage du bâtiment anglais vole en morceaux ; quelques cris étouffés se font entendre, puis à son tour il tonne de toute sa batterie, et renvoie à la Minerve les messagers de mort qu’il vient d’en recevoir, tandis que l’artillerie du fort plonge de son côté sur elle, mais sans lui faire d’autre mal que de lui tuer quelques hommes et de lui couper quelques cordages.

Puis vient le Ceylan, joli brick de 22 canons, pris comme le Victor, la Minerve et le Windham quelques jours auparavant sur les Anglais et qui, comme le Victor et la Minerve, allait combattre pour la France, sa nouvelle maîtresse. Il s’avança léger et gracieux comme un oiseau de mer qui rase les flots. Puis, arrivé en face du fort et du trois-mâts, le fort, le trois-mâts et le Ceylan s’enflammèrent ensemble, confondant leur bruit, tant ils avaient tiré en même temps, et mêlant leur fumée, tant ils étaient proches l’un de l’autre.

Restait le capitaine Duperré qui montait la Bellone. C’était déjà à cette époque un des plus braves et des plus habiles officiers de notre marine. Il s’avança, à son tour, serrant l’île de la Passe plus près que n’avait fait aucun des autres bâtiments ; puis, à bout portant, flanc contre flanc, les deux bords s’enflammèrent, échangeant la mort à portée de pistolet. La passe était forcée ; les quatre bâtiments étaient dans le port ; ils se rallient alors à la hauteur des Aigrettes, et vont jeter l’ancre entre l’île aux Singes et la pointe de la colonie.

Aussitôt le capitaine Duperré se met en communication avec la ville, et il apprend que l’île Bourbon est prise, mais que, malgré ses tentatives sur l’île de France, l’ennemi n’a pu s’emparer que de l’île de la Passe. Un courrier est aussitôt expédié au brave général Decaen, gouverneur de l’île, pour le prévenir que les quatre bâtiments français, le Victor, la Minerve, le Ceylan et la Bellone, sont au Grand-Port. Le 21, à midi, le général Decaen reçoit cet avis, le transmet au capitaine Hamelin, qui donne aussitôt aux navires qu’il a sous sa direction l’ordre d’appareiller, expédie à travers terre des renforts d’hommes au capitaine Duperré, et le prévient qu’il va faire tout ce qu’il pourra pour arriver à son secours, attendu que tout lui fait croire qu’il est menacé par des forces supérieures.

En effet, en cherchant à mouiller dans la rivière Noire, le 21, à quatre heures du matin, le Windham avait été pris par la frégate anglaise le Syrius. Le capitaine Pym, qui la commandait, avait appris alors que quatre bâtiments français, sous les ordres du capitaine Duperré, étaient entrés dans Grand-Port, où le vent les retenait ; il en avait aussitôt donné avis aux capitaines de la Magicienne et de l’Iphigénie, et les trois frégates étaient parties aussitôt : le Syrius remontait vers Grand-Port en passant sous le vent, et les deux autres frégates relevant par le vent pour atteindre le même point.

Ce sont ces mouvements qu’a vus le capitaine Hamelin, et qui, par leur rapport avec la nouvelle qu’il apprend, lui font croire que le capitaine Duperré va être attaqué. Il presse donc lui-même son appareillage ; mais, quelque diligence qu’il fasse, il n’est prêt que le 22 au matin. Les trois frégates anglaises ont trois heures d’avance sur lui, et le vent qui se fixe au sud-est et qui fraîchit de moment en moment va augmenter encore les difficultés qu’il doit éprouver pour arriver à Grand-Port.

Le 21 au soir, le général Decaen monte à cheval, et à cinq heures du matin il arrive à Mahebourg, suivi des principaux colons et de ceux de leurs nègres sur lesquels ils croient pouvoir compter. Maîtres et esclaves sont armés de fusils ; et dans le cas où les Anglais tenteraient de débarquer, ils ont chacun cinquante coups à tirer. Une entrevue a lieu aussitôt entre lui et le capitaine Duperré.

À midi, la frégate anglaise le Syrius, qui est passée sous le vent de l’île, et qui par conséquent a éprouvé moins de difficulté sur sa route que les deux autres frégates, paraît à l’entrée de la passe, rallie le trois-mâts embossé près du fort, et que l’on a reconnu pour être la frégate la Néréide, capitaine Villougby, et toutes deux, comme si elles comptaient attaquer à elles seules la division française, s’avancent sur nous, faisant la même marche que nous avions faite ; mais en serrant de trop près le bas-fonds, le Syrius touche, et la journée s’écoule pour son équipage à se remettre à flot.

Pendant la nuit, le renfort de matelots envoyé par le capitaine Hamelin arrive, et est distribué sur les quatre bâtiments français, qui comptent ainsi l,400 hommes à peu près, et 142 bouches à feu. Mais comme aussitôt leur répartition, le capitaine Duperré a fait échouer la division, et que chaque vaisseau présente son travers, la moitié seulement des canons prendront part à la fête sanglante qui se prépare.

À deux heures de l’après-midi, les frégates la Magicienne et l’Iphigénie parurent à leur tour à l’entrée de la passe ; elles rallièrent le Syrius et la Néréide, et toutes quatre s’avancèrent contre nous. Deux se firent échouer, les deux autres s’amarrèrent sur leurs ancres, présentant un total de 1,700 hommes et de 200 canons.

Ce fut un moment solennel et terrible que celui pendant lequel les dix mille spectateurs qui garnissaient les montagnes virent les quatre frégates ennemies s’avancer sans voiles et par la seule et lente impulsion du vent dans leurs agrès, et venir avec la confiance que leur donnait la supériorité du nombre se ranger à demi-portée de canon de la division française, présentant à leur tour leurs travers, s’échouant comme nous nous étions fait échouer, et renonçant d’avance à la fuite comme d’avance nous y avions renoncé.

C’était donc un combat tout d’extermination qui allait commencer ; lions et léopards étaient en présence, et ils allaient se déchirer avec des dents de bronze et des rugissements de feu.

Ce furent nos marins qui, moins patients que l’avaient été les gardes françaises à Fontenoy, donnèrent le signal du carnage. Une longue traînée de fumée courut aux flancs des quatre vaisseaux, à la corne desquels flottait le pavillon tricolore, puis en même temps le rugissement de soixante-dix bouches à feu retentit, et l’ouragan de fer s’abattit sur la flotte anglaise.

Celle-ci répondit presque aussitôt, et alors commença, sans autre manœuvre que celle de déblayer les ponts des éclats de bois et des corps expirants, sans autre intervalle que celui de charger des canons, une de ces luttes d’extermination comme, depuis Aboukir et Trafalgar, les fastes de la marine n’en avaient pas encore vu. D’abord, on put croire que l’avantage était aux ennemis ; car les premières volées anglaises avaient coupé les embossures de la Minerve et du Ceylan ; de sorte que, par cet accident, le feu de ces deux navires se trouva masqué en grande partie. Mais, sous les ordres de son capitaine, la Bellone fit face à tout, répondant aux quatre bâtiments à la fois, ayant des bras, de la poudre et des boulets pour tous ; vomissant incessamment le feu, comme un volcan en éruption, et cela pendant deux heures ; c’est-à-dire pendant le temps que le Ceylan et la Minerve mirent à réparer leurs avaries ; après quoi, comme impatients de leur inaction, ils se reprirent à rugir et à mordre à leur tour, forçant l’ennemi, qui s’était détourné un instant d’eux pour écraser la Bellone, de revenir à eux, et rétablissant l’unité du combat sur toute la ligne.

Alors il sembla au capitaine Duperré que la Néréide, déjà meurtrie par les trois bordées que la division lui avait lâchées en forçant la passe, ralentissait son feu. L’ordre fut donné aussitôt de diriger toutes les volées sur elle et de ne lui donner aucun relâche. Pendant une heure, on l’écrasa de boulets et de mitraille, croyant à chaque instant qu’elle allait amener son pavillon ; puis comme elle ne l’amenait pas, la grêle de bronze continua, fauchant ses mâts, balayant son pont, trouant sa carène, jusqu’à ce que son dernier canon s’éteignît, pareil à un dernier soupir, et qu’elle demeurât rasée comme un ponton, dans l’immobilité et dans le silence de la mort.

En ce moment et comme le capitaine Duperré donnait un ordre à son lieutenant Roussin, un éclat de mitraille l’atteint à la tête et le renverse dans la batterie ; comprenant qu’il est blessé dangereusement, à mort peut-être, il fait appeler le capitaine Bouvet, lui remet le commandement de la Bellone, lui ordonne de faire sauter les quatre bâtiments plutôt que de les rendre, et cette dernière recommandation faite, lui tend la main et s’évanouit. Personne ne s’aperçoit de cet événement ; Duperré n’a pas quitté la Bellone, puisque Bouvet le remplace.

À dix heures, l’obscurité est si grande, qu’on ne peut plus pointer, et qu’il faut tirer au hasard. À onze heures le feu cesse ; mais comme les spectateurs comprennent que ce n’est qu’une trêve, ils restent à leur poste. En effet, à une heure, la lune paraît, et avec elle, et à sa pâle lumière, le combat recommence.

Pendant ce moment de relâche, la Néréïde a reçu quelques renforts ; cinq ou six de ses pièces ont été remises en batterie ; la frégate qu’on a crue morte n’était qu’à l’agonie, elle reprend ses sens, et elle donne signe de vie en nous attaquant de nouveau.

Alors Bouvet fait passer le lieutenant Roussin à bord du Victor, dont le capitaine est blessé ; Roussin a l’ordre de remettre le bâtiment à flot et de s’en aller, à bout pourtant, écraser la Néréide de toute son artillerie ; son feu ne cessera cette fois que lorsque la frégate sera bien morte.

Roussin suit à la lettre l’ordre donné : le Victor déploie son foc et ses grands huniers, s’ébranle et vient, sans tirer un coup de fusil, jeter l’ancre à vingt pas de la poupe de la Néreide ; puis, de là, il commence son feu, auquel elle ne peut répondre que par ses pièces de chasse, l’enfilant de bout en bout à chaque bordée. Au point du jour, la frégate se tait de nouveau. Cette fois elle est bien morte, et cependant le pavillon anglais flotte toujours à sa corne. Elle est morte, mais elle n’a pas amené.

En ce moment les cris de vive l’empereur retentissent sur la Néréide ; les dix-sept prisonniers français qu’elle a faits dans l’île de la Passe, et qu’elle a enfermés à fond de cale, brisent la porte de leur prison, et s’élancent par les écoutilles, un drapeau tricolore à la main. L’étendard de la Grande-Bretagne est abattu, la bannière tricolore flotte à sa place. Le lieutenant Roussin donne l’ordre d’aborder ; mais au moment où il va engager les grappins, l’ennemi dirige son feu sur la Néréide qui lui échappe. C’est une lutte inutile à soutenir ; la Néréide n’est plus qu’un ponton, sur lequel on mettra la main aussitôt que les autres bâtiments seront réduits ; le Victor laisse flotter la frégate comme le cadavre d’une baleine morte ; il embarque les dix-sept prisonniers, va reprendre son rang de bataille, et annonce aux Anglais en faisant feu de toute sa batterie qu’il est revenu à son poste.

L’ordre avait été donné à tous les bâtiments français de diriger leur feu sur la Magicienne, le capitaine Bouvet voulait écraser les frégates ennemies l’une après l’autre ; vers trois heures de l’après-midi, la Magicienne était donc devenue le but de tous les coups ; à cinq heures, elle ne répondait plus à notre feu que par secousses et ne respirant que comme respire un ennemi blessé à mort ; à six heures on s’aperçoit de terre que son équipage fait tous ses préparatifs pour l’évacuer : des cris d’abord, et des signaux ensuite en avertissent la division française ; le feu redouble ; les deux autres frégates ennemies lui envoient leurs chaloupes, elle-même met ses canots à la mer ; ce qui reste d’hommes sans blessures ou blessés légèrement y descend, mais dans l’intervalle qu’elles ont à franchir pour gagner le Syrius, deux chaloupes sont coulées bas par les boulets, et la mer se couvre d’hommes qui gagnent en nageant les deux frégates voisines.

Un instant après, une légère fumée sort par les sabords de la Magicienne, puis de moments en moments elle devient plus épaisse ; alors, par les écoutilles, on voit poindre des hommes blessés qui se traînent, qui lèvent leurs bras mutilés, qui appellent au secours, car déjà la flamme succède à la fumée, et darde par toutes les ouvertures du bâtiment ses langues ardentes ; puis elle s’élance aux dehors, rampe le long des bastingages, monte aux mâts, enveloppe les vergues, et au milieu de cette flamme on entend des cris de rage et d’agonie ; puis enfin tout à coup le vaisseau s’ouvre comme le cratère d’un volcan qui se déchire. Une détonation effroyable se fait entendre. La Magicienne vole en morceaux. On suit quelque temps ses débris enflammés qui montent dans les airs, redescendent et viennent s’éteindre en frissonnant dans les flots. De cette belle frégate qui, la veille encore, se croyait la reine de l’Océan, il ne reste plus rien, pas même des débris, pas même des blessés, pas même des morts. Un grand intervalle demeuré vide entre la Néréide et l’Iphigénie, indique seul la place où elle était.

Puis, comme fatigués de la lutte, comme épouvantés du spectacle, Anglais et Français firent silence, et le reste de la nuit fut consacré au repos.

Mais, au point du jour, le combat recommence. C’est le Syrius, à son tour, que la division française a choisi pour victime. C’est le Syrius, que le quadruple feu du Victor, de la Minerve, de la Bellone et du Ceylan va écraser. C’est sur lui que se réunissent boulets et mitrailles. Au bout de deux heures, il n’a plus un seul mât ; sa muraille est rasée ; l’eau entre dans sa carène par vingt blessures : s’il n’était échoué, il coulerait à fond. Alors son équipage l’abandonne à son tour ; le capitaine le quitte le dernier. Mais comme à bord de la Magicienne le feu est demeuré à bord, une mèche le conduit à la Sainte-Barbe, et à onze heures du matin, une détonation effroyable se fait entendre, — et le Syrius disparaît anéanti !

Alors l’Iphigénie, qui a combattu sur ses ancres, comprend qu’il n’y a plus de lutte possible. Elle reste seule contre quatre bâtiments ; car, ainsi que nous l’avons dit, la Néréide n’est plus qu’une masse inanimée ; elle déploie ses voiles et, profitant de ce qu’elle a échappé presque saine et sauve à toute cette destruction qui s’arrête à elle, elle essaie de prendre chasse, afin d’aller se remettre sous la protection du fort.

Aussitôt le capitaine Bouvet ordonne à la Minerve et à la Bellone de se réparer et de se remettre à flot. Duperré, sur le lit ensanglanté où il est couché, a appris tout ce qui s’est passé : il ne veut pas qu’une seule frégate échappe au carnage ; il ne veut pas qu’un seul Anglais aille annoncer sa défaite à l’Angleterre. Nous avons Trafalgar et Aboukir à venger. En chasse ! en chasse, sur l’Iphigénie !

Et les deux nobles frégates, toutes meurtries, se relèvent, se redressent, se couvrent de voiles et s’ébranlent, en donnant l’ordre au Victor d’amariner la Néréide. Quant au Ceylan, il est si mutilé lui-même, qu’il ne peut quitter sa place avant que le calfat n’ait pansé ses mille blessures.

Alors de grands cris de triomphe s’élèvent de la terre : toute cette population qui a gardé le silence retrouve la respiration et la voix pour encourager la Minerve et la Bellone dans leur poursuite. Mais l’Iphigénie, moins avariée que ses deux ennemies, gagne visiblement sur elles ; l’Iphigénie dépasse l’île des Aigrettes ; l’Iphigénie va atteindre le fort de la passe ; l’Iphigénie va gagner la pleine mer et sera sauvée. Déjà les boulets dont la poursuivent la Minerve et la Bellone n’arrivent plus jusqu’à elle et viennent mourir dans son sillage, quant tout à coup trois bâtiments paraissent à l’entrée de la Passe, le pavillon tricolore à leur corne ; c’est le capitaine Hamelin, parti de Port-Louis avec l’Entreprenant, la Manche et l’Astrée. L’Iphigénie et le fort de la Passe sont pris en deux feux ; ils se rendront à discrétion, pas un Anglais n’échappera.

Pendant ce temps, le Victor s’est pour la seconde fois rapproché de la Néréide ; et, craignant quelque surprise, il ne l’aborde qu’avec précaution. Mais le silence qu’elle garde est bien celui de la mort. Son pont est couvert de cadavres, le lieutenant qui y met le pied le premier a du sang jusqu’à la cheville.

Un blessé se soulève et raconte que six fois l’ordre a été donné d’amener le pavillon, mais que six fois les décharges françaises ont emporté les hommes chargés d’exécuter ce commandement. Alors le capitaine s’est retiré dans sa cabine, et on ne l’a plus revu.

Le lieutenant Roussin s’avance vers la cabine et trouve le capitaine Villougby à une table, sur laquelle est encore un pot de grog et trois verres. Il a un bras et une cuisse emportés. Devant lui, son premier lieutenant, Thomson, est tué d’un biscaïen qui lui traverse la poitrine ; et à ses pieds est couché son neveu Williams Murrey, blessé au flanc d’un éclat de mitraille.

Alors le capitaine Villougby, de la main qui lui reste fait un mouvement pour rendre son épée ; mais le lieutenant Roussin à son tour étend le bras, et saluant l’Anglais moribond :

— Capitaine, dit-il, quand on se sert d’une épée comme vous le faites, on ne rend son épée qu’à Dieu !

Et il ordonne aussitôt que tous les secours soient prodigués au capitaine Villougby. Mais tous les secours furent inutiles : le noble défenseur de la Néréide mourut le lendemain.

Mais le lieutenant Roussin fut plus heureux à l’égard du neveu qu’il ne l’avait été à l’égard de l’oncle. Sir Williams Murrey, atteint profondément et dangereusement, n’était cependant pas frappé à mort. Aussi le verrons-nous reparaître dans le cours de cette histoire.