Georges/09

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Michel Lévy frères (pp. 99-108).


IX.

LA ROSE DE LA RIVIÈRE NOIRE.


Après avoir payé à Miko-Miko l’éventail chinois dont, à son grand étonnement, Georges lui avait dit le prix, la jeune fille que nous avons entrevue un instant sur le seuil de la porte, était, tandis que son nègre aidait le marchand à recharger sa marchandise, rentrée chez elle toujours suivie de sa gouvernante ; et, toute joyeuse de son acquisition du jour, dont la destinée était d’être oubliée le lendemain, elle avait été, avec cette démarche flexible et nonchalante qui donne tant de charme aux femmes créoles, se coucher nonchalamment sur un large canapé, dont la destination, bien visible, était de servir de lit aussi bien que de siége. Ce meuble était placé au fond d’un charmant petit boudoir, tout bariolé de porcelaines de la Chine et de vases du Japon : la tapisserie qui en recouvrait les murailles était faite de cette belle indienne que les habitants de l’île de France tirent de la côte de Coromandel, et qu’ils appellent Patna. Enfin, comme c’est l’habitude dans les pays chauds, les chaises et les fauteuils étaient en cannes, et deux fenêtres qui s’ouvraient en face l’une de l’autre, l’une sur une cour toute plantée d’arbres, l’autre sur un vaste chantier, laissaient, à travers les nattes de bambou qui leur servaient de persiennes, passer la brise de la mer et le parfum des fleurs.

À peine la jeune fille était-elle étendue sur le canapé, qu’une petite perruche verte à tête grise, grosse comme un moineau, s’envola de son bâton, et, se posant sur son épaule, s’amusa à becqueter le bout de l’éventail, que sa maîtresse, par un mouvement machinal, s’amusait de son côté à ouvrir et à fermer.

Nous disons par un mouvement machinal, parce qu’il était visible que ce n’était déjà plus à son éventail, tout charmant qu’il fût, et quelque désir qu’elle eût manifesté de l’avoir, que pensait en ce moment la jeune fille. En effet, ses yeux, en apparence fixés sur un point de l’appartement où aucun objet remarquable ne motivait cette fixité, avaient évidemment cessé de voir les objets présents pour suivre quelque rêve de sa pensée. Il y a plus, sans doute ce rêve avait pour elle toutes les apparences de la réalité, car de temps en temps un léger sourire passait sur son visage, et ses lèvres s’agitaient, répondant par un muet langage à quelque muet souvenir. Cette préoccupation était trop en dehors des habitudes de la jeune fille, pour qu’elle ne fût pas bientôt remarquée de sa gouvernante ; aussi, après avoir suivi pendant quelques instants en silence le jeu de physionomie de la jeune fille :

— Qu’avez-vous donc, ma chère Sara, demanda mamie Henriette.

— Moi ! rien, répondit la jeune fille en tressaillant comme une personne qu’on éveille en sursaut. Je joue, comme vous voyez, avec ma perruche et mon éventail, voilà tout.

— Oui, je le vois bien, vous jouez avec votre perruche et votre éventail ; mais, à coup sûr, au moment où je vous ai tirée de votre rêverie, vous ne pensiez ni à l’une ni à l’autre.

— Oh ! mamie Henriette, je vous jure…

— Vous n’avez pas l’habitude de mentir, Sara, et surtout avec moi, interrompit la gouvernante ; pourquoi commencer aujourd’hui ?

Les joues de la jeune fille se couvrirent d’une vive rougeur ; puis, après un moment d’hésitation :

— Vous avez raison, chère bonne, lui dit-elle ; je pensais à tout autre chose.

— Et à quoi pensiez-vous ?

— Je me demandais quel pouvait être ce jeune homme qui est passé là si à propos pour nous tirer d’embarras. Je ne l’ai jamais aperçu avant aujourd’hui, et sans doute il est arrivé avec le vaisseau qui a amené le gouverneur. Est-ce donc un mal que de penser à ce jeune homme ?

— Non, mon enfant, ce n’est point un mal d’y penser ; mais c’était un mensonge de me dire que vous pensiez à autre chose.

— J’ai eu tort, dit la jeune fille, pardonne-moi.

Et elle avança sa charmante tête vers sa gouvernante, qui de son côté se pencha vers elle et l’embrassa au front.

Toutes deux demeurèrent en silence pendant un instant ; mais comme mamie Henriette, en Anglaise sévère qu’elle était, ne voulait pas laisser l’imagination de son élève s’arrêter trop longtemps sur le souvenir d’un jeune homme, et que Sara, de son côté, éprouvait un certain embarras à se taire, toutes deux ouvrirent la bouche en même temps pour entamer un autre sujet de conversation. Mais leurs premières paroles se choquèrent en quelque sorte, et chacune s’étant arrêtée pour laisser parler l’autre, il résulta de ce conflit de mots trop pressés un autre moment de silence. Cette fois, ce fut Sara qui le rompit :

— Que vouliez-vous dire, mamie Henriette ? demanda la jeune fille.

— Mais, vous-même, Sara, vous disiez quelque chose. Que disiez-vous ?

— Je disais que je voudrais bien savoir si notre nouveau gouverneur est un jeune homme.

— Et dans ce cas vous en seriez fort aise, n’est-ce pas, Sara ?

— Sans doute. Si c’est un jeune homme, il donnera des dîners, des fêtes, des bals, et cela animera un peu notre malheureux Port-Louis, qui est si triste. Oh ! des bals surtout ! s’il pouvait donner des bals !

— Vous aimez donc bien la danse, mon enfant ?

— Oh ! si je l’aime ! s’écria la jeune fille.

Mamie Henriette sourit.

— Y a-t-il donc aussi du mal à aimer la danse ? demanda Sara.

— Il y a du mal, Sara, à faire toutes choses comme vous les faites, avec passion.

— Que veux-tu, chère bonne, dit Sara d’un petit air câlin plein de charmes qu’elle savait prendre dans l’occasion, je suis ainsi faite : j’aime ou je hais, et je ne sais cacher ni ma haine ni mon amour. Ne m’as-tu pas dit souvent que la dissimulation était un vilain défaut ?

— Sans doute ; mais entre dissimuler ses sensations et s’abandonner sans cesse à ses désirs, je dirai presque à son instinct, répondit la grave Anglaise, que les raisonnements primesautiers de son élève embarrassaient quelquefois autant que les élans de sa nature primitive l’inquiétaient en d’autres moments, il y a une grande différence.

— Oui, je sais que vous m’avez souvent dit cela, mamie Henriette. Je sais que les femmes d’Europe, celles qu’on appelle les femmes comme il faut, du moins, ont trouvé un admirable milieu entre la franchise et la dissimulation : c’est le silence de la voix et l’immobilité de la physionomie. Mais, pour moi, chère bonne, il ne faut pas être trop exigeante ; je ne suis pas une femme civilisée, je suis une petite sauvage, élevée au milieu des grands bois et au bord des grandes rivières. Si ce que je vois me plaît, je le désire, et si je le désire, je le veux. Puis on m’a un peu gâtée, vois-tu, mamie Henriette, et toi comme les autres ; cela m’a rendue volontaire. Quand j’ai demandé, on m’a donné presque toujours ; et quand on m’a refusé par hasard, j’ai pris, et on m’a laissé prendre.

— Et comment cela s’arrangera-t-il, lorsque, avec ce beau caractère, vous serez la femme de M. Henri ?

— Oh ! Henri est un bon garçon ; il est déjà convenu entre nous, dit Sara avec la plus parfaite innocence, que je lui laisserai faire ce qu’il voudra, et que moi je ferai que ce je voudrai. N’est-ce pas, Henri ? continua Sara en se retournant vers la porte, qui s’ouvrait en ce moment pour donner passage à monsieur de Malmédie et à son fils.

— Qu’y a-t-il, ma chère Sara ? demanda le jeune homme en s’approchant d’elle et en lui baisant la main.

— N’est-ce pas que lorsque nous serons mariés vous ne me contrarierez jamais, et que vous me donnerez tout ce qui me fera plaisir ?

— Peste ! dit monsieur de Malmédie, j’espère que voilà une petite femme qui fait les conditions d’avance.

— N’est-ce pas, continua Sara, que si j’aime toujours les bals, vous m’y conduirez toujours et que vous y resterez tant que je voudrai, tout au contraire de ces vilains maris qui s’en vont après la septième on huitième contredanse ? N’est-ce pas que je pourrai chanter tant que je voudrai ? N’est-ce pas que je pourrai pêcher tant que je voudrai ? N’est-ce pas que si j’ai envie d’un beau chapeau de France, vous me l’achèterez ; d’un beau châle de l’Inde, vous me l’achèterez ; d’un beau cheval anglais ou arabe, vous me l’achèterez ?

— Sans doute, dit Henri en souriant. Mais, à propos de chevaux arabes, nous en avons vu deux beaux aujourd’hui, et je suis bien aise que vous ne les ayez pas vus, vous, Sara ; car, comme ils ne sont probablement pas à vendre, si par hasard vous en aviez eu envie, je n’aurais pas pu vous les donner.

— Je les ai vus aussi, dit Sara ; n’appartiennent-ils pas à un jeune homme de vingt-cinq à vingt-six ans, à un étranger brun, avec de beaux cheveux et des yeux superbes ?

— Diable ! Sara, dit Henri, il paraît que vous avez encore plus fait attention au cavalier qu’aux chevaux ?

— C’est tout simple, Henri, le cavalier s’est approché de moi et m’a parlé, tandis que je n’ai vu les chevaux qu’à une certaine distance, et ils n’ont pas même henni.

— Comment, ce jeune fat vous a parlé, Sara ? Et à quelle occasion ? reprit Henri.

— Oui, à quelle occasion ? demanda monsieur de Malmédie.

— D’abord, dit Sara, je ne me suis pas aperçue le moins du monde de sa fatuité, et voilà mamie Henriette qui était avec moi et qui ne s’en est pas aperçue non plus ; ensuite, à quelle occasion il m’a parlé ? oh ! mon Dieu, rien de plus simple. Je rentrais de l’église, lorsque j’ai trouvé, m’attendant sur le pas de la porte, un Chinois avec ses deux paniers tout pleins d’étuis, d’éventails, de portefeuilles et d’une multitude d’autres choses encore. Je lui ai demandé le prix de cet éventail… Voyez comme il est joli, Henri !

— Eh bien ! après ? demanda monsieur de Malmédie ; tout cela ne nous dit point comment ce jeune homme vous a parlé.

— J’y viens, mon oncle, j’y viens, répondit Sara. Je lui demandai donc le prix ; mais il y avait un inconvénient à ce qu’il me le dît : le brave homme ne parlait que chinois. Nous étions donc très-embarrassées, mamie Henriette et moi, demandant à ceux qui nous entouraient pour voir les jolis objets que le marchand avait, étalés, s’il n’y avait pas parmi les assistants quelqu’un qui pût nous servir d’interprète, lorsque le jeune homme s’est avancé, et, se mettant à notre disposition, a parlé au marchand dans sa langue, et se retournant de notre côté nous a dit : — Quatre-vingts piastres. Ce n’est pas cher, n’est-ce pas, mon oncle ?

— Hum ! fit monsieur de Malmédie ; c’est le prix qu’on payait un nègre avant que les Anglais ne défendissent la traite.

— Mais, ce monsieur parle donc chinois ? demanda Henri avec étonnement.

— Oui, répondit Sara.

— Oh ! mon père, s’écria Henri en éclatant de rire ; oh ! vous ne savez pas ? Il parle chinois !

— Eh bien ! qu’y a-t-il de si risible à cela ? demanda Sara.

— Oh ! rien du tout, rien du tout, reprit Henri en continuant de s’abandonner à son hilarité. Comment donc ! mais c’est un charmant talent que possède là le bel étranger, et c’est un homme bien heureux. Il peut causer avec les boîtes à thé et les paravents.

— Le fait est que le chinois est une langue peu répandue, répondit monsieur de Malmédie.

— C’est quelque mandarin, dit Henri, continuant de s’égayer aux dépens du jeune étranger, dont le hautain regard lui était demeuré sur le cœur.

— En tout cas, répondit Sara, c’est un mandarin lettré ; car, après avoir parlé chinois au marchand, il m’a parlé français à moi, et anglais à mamie Henriette.

— Diable ! il parle donc toutes les langues, ce gaillard-là ! dit monsieur de Malmédie. Il me faudrait un homme comme cela dans mes comptoirs.

— Malheureusement, mon oncle, dit Sara, celui dont vous parlez me paraît avoir été à un service qui l’aura dégoûté de tous les autres.

— Et auquel ?

— À celui du roi de France. N’avez-vous pas vu qu’il porte à sa boutonnière le ruban de la Légion-d’honneur, et un autre ruban encore ?

— Oh ! à l’heure qu’il est, tous ces rubans-là se donnent sans que celui qui les reçoit ait besoin d’avoir été militaire.

— Mais encore, en général, faut-il que celui à qui on le donne soit un homme distingué, reprit Sara, piquée sans savoir pourquoi, et défendant l’étranger par cet instinct si naturel aux cœurs simples, de défendre ceux qu’on attaque injustement.

— Eh bien ! dit Henri, il aura été décoré parce qu’il sait le chinois ! voilà tout.

— D’ailleurs, nous saurons tout cela, reprit monsieur de Malmédie avec un accent qui prouvait qu’il ne s’apercevait aucunement de la pique qui avait eu lieu entre les deux jeunes gens ; car il est arrivé sur le bâtiment du gouverneur, et, comme on ne vient pas à l’Île de France pour en partir le lendemain, nous aurons sans aucun doute l’avantage de le posséder quelque temps.

En ce moment, un domestique entra, apportant une lettre au cachet du gouvernement, et qu’on venait d’apporter de la part de lord Murrey. C’était une invitation pour monsieur de Malmédie, pour Henri et pour Sara, au dîner qui avait lieu le lundi suivant, et au bal que devait suivre ce dîner.

Les irrésolutions de Sara étaient fixées à l’endroit du gouverneur. C’était un fort galant homme que celui qui débutait par une invitation ; aussi Sara poussa-t-elle un cri de joie à l’idée de passer toute une nuit à danser : cela tombait d’autant mieux que le dernier vaisseau venu de France lui avait apporté de délicieuses garnitures de robes en fleurs artificielles qui ne lui avaient pas fait la moitié du plaisir qu’elles auraient dû lui faire, attendu qu’elle ne savait pas, en les recevant, quand l’occasion se présenterait de les montrer.

Quant à Henri, cette nouvelle, malgré la dignité avec laquelle il la reçut, ne lui fut pas indifférente au fond : Henri se regardait, à raison d’ailleurs, comme un des plus beaux garçons de la colonie, et, tout convenu qu’était son mariage avec sa cousine, tout son promis qu’il était enfin, il ne se faisait pas faute, en attendant, de coqueter avec les autres femmes. La chose lui était facile, au reste, Sara n’ayant jamais, soit insouciance, soit habitude, manifesté à cet égard la moindre jalousie.

Pour monsieur de Malmédie père, il se rengorgea fort à la vue de cette invitation qu’il relut trois fois et qui lui donna une plus haute idée encore de son importance, puisque, deux ou trois heures à peine après l’arrivée du gouverneur, il se trouvait déjà invité à dîner avec lui, honneur qu’il ne faisait, selon toute probabilité, qu’aux plus considérables de l’île.

Au reste, cela changea quelque chose aux dispositions prises par la famille Malmédie. Henri avait arrêté une grande chasse aux cerfs pour le dimanche et le lundi suivants, dans le quartier de la Savanne, qui, à cette époque, étant encore désert, abondait en grand gibier ; et, comme c’était en partie sur les propriétés de son père que la chasse devait avoir lieu, il avait invité une douzaine de ses amis à se trouver, le dimanche matin, à une charmante maison de campagne qu’il possédait sur les bords de la rivière Noire, l’un des quartiers les plus pittoresques de l’île. Or, il était impossible de maintenir les jours indiqués, attendu que l’un de ces jours était celui désigné par le gouverneur pour son bal ; il devenait donc urgent d’avancer la partie de vingt-quatre heures, et non pas pour messieurs de Malmédie seulement, mais encore pour une partie de leurs invités, qui devaient naturellement être appelés à l’honneur de dîner chez lord Murrey. Henri rentra donc chez lui pour écrire une douzaine de lettres que le nègre Bijou fut chargé de porter à leurs adresses respectives, et qui annonçaient aux chasseurs la modification apportée au premier projet.

Monsieur de Malmédie, de son côté, prit congé de Sara, sous le prétexte d’un rendez-vous d’affaire, mais en réalité pour annoncer à ses voisins que, dans trois jours, il pourrait leur dire franchement son opinion sur le nouveau gouverneur, attendu que, le lundi suivant, il dînait avec lui.

Quant à Sara, elle déclara que, dans une circonstance si inattendue et si solennelle, elle avait trop de préparatifs à faire pour partir avec ces messieurs, le samedi matin, et qu’elle se contenterait de les rejoindre le samedi soir ou le dimanche dans la matinée.

Le reste de la journée et toute celle du lendemain se passa donc, comme l’avait prévu Sara, dans les préparatifs de cette importante soirée, et grâce au calme qu’apporta mamie Henriette dans tous ses arrangements, le dimanche matin, Sara put partir comme elle l’avait promis à son père. L’important était fait, la robe était essayée, et la couturière, femme éprouvée, répondait que le lendemain matin Sara la trouverait faite ; s’il y manquait quelque chose, une partie de la journée restait pour les corrections.

Sara partait donc dans des dispositions aussi joyeuses que possible : après le bal, ce qu’elle aimait le mieux au monde, c’était la campagne ; en effet, la campagne lui offrait cette liberté de paresse ou ce caprice de mouvement que ce cœur aux désirs extrêmes ne trouvait jamais entièrement dans la ville ; aussi, à la campagne, Sara cessait-elle de reconnaître aucune autorité, même celle de mamie Henriette, la personne qui, au bout du compte, en avait le plus sur elle. Si son esprit était à la paresse, elle choisissait un beau site, se couchait sous une touffe de jamboses ou de pamplemousses, et là, elle vivait de la vie des fleurs, buvant la rosée, l’air et le soleil par tous les pores, écoutant chanter les figuiers bleus et les fondi-jala, s’amusant à regarder les singes sauter d’une branche à l’autre ou se suspendre par la queue, suivant des yeux dans leurs mouvements gracieux et rapides ces jolis lézards verts tachetés et rayés de rouge, si communs à l’Île de France qu’à chaque pas on en fait fuir trois ou quatre ; et là, elle restait des heures entières, se mettant pour ainsi dire en communication avec toute la nature, dont elle écoutait les mille bruits, dont elle étudiait les mille aspects, dont elle comparait les mille harmonies. Son esprit, au contraire, était-il au mouvement, alors ce n’était plus une jeune fille ; c’était une gazelle, c’était un oiseau, c’était un papillon ; elle franchissait les torrents, à la poursuite des libellules aux têtes étincelantes comme des rubis ; elle se penchait sur les précipices pour y cueillir des songes, aux larges feuilles, où les gouttes de rosée tremblent comme des globules de vif argent ; elle passait pareille à une ondine sous une cascade dont la poussière humide la voilait comme une gaze, et alors, tout au contraire des autres femmes créoles dont le teint mat se colore si difficilement, ses joues à elle se couvraient d’un incarnat si vif que les nègres, habitués dans leur langage poétique et coloré à donner à chaque chose un nom désignateur, n’appelaient Sara que la Rose de la rivière Noire.

Sara, comme nous l’avons dit, était donc bien heureuse, puisqu’elle avait en perspective, l’une pour le jour même, l’autre pour le lendemain, les deux choses qu’elle aimait le plus au monde, c’est-à-dire la campagne et le bal.