Georges/18

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Michel Lévy frères (pp. 212-222).
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XVIII.

LAÏZA.


Georges, retiré dans l’appartement qu’il avait fait meubler pour lui dans l’habitation de son père à Moka, réfléchissait à la position dans laquelle il venait de se placer, lorsqu’on lui annonça qu’un nègre le demandait. Il crut tout naturellement que c’était quelque message de monsieur Henri de Malmédie et ordonna que l’on fît entrer le messager.

À la première vue de celui qui le demandait, Georges reconnut qu’il s’était trompé ; il avait un vague souvenir d’avoir rencontré cet homme quelque part, cependant il ne pouvait dire où.

— Vous ne me reconnaissez pas ? dit le nègre.

— Non, répondit Georges, et cependant nous nous sommes déjà vus, n’est-ce pas ?

— Deux fois, reprit le nègre.

— Où cela ?

— La première, à la rivière Noire, quand vous sauvâtes la jeune fille ; la seconde…

— C’est juste, interrompit Georges, je me rappelle ; et la seconde…

— La seconde, interrompit à son tour le nègre ; la seconde, quand vous nous avez rendus la liberté. Je me nomme Laïza, et mon frère se nommait Nazim.

— Et qu’est devenu ton frère ?

— Nazim, esclave, avait voulu fuir pour retourner à Anjouan. Nazim, libre, grâce à vous, est parti et doit être à cette heure près de notre père. Merci pour lui.

— Et quoique libre, tu es resté, toi ? demanda Georges ; c’est étrange.

— Vous allez comprendre cela, dit le nègre en souriant.

— Voyons, répondit Georges, qui malgré lui commençait à prendre intérêt à cette conversation.

— Je suis fils de chef, reprit le nègre. Je suis de sang mêlé arabe et zanguebar, je n’étais donc pas né pour être esclave.

Georges sourit de l’orgueil du nègre, sans songer que cet orgueil était le frère cadet du sien.

Le nègre continua sans voir ou sans remarquer ce sourire.

— Le chef de Querimbo m’a pris dans une guerre et m’a vendu à un négrier, qui m’a vendu à monsieur de Malmédie. J’ai offert, si l’on voulait envoyer un esclave à Anjouan, de me racheter pour vingt livres de poudre d’or. On n’a pas cru à la parole d’un nègre, on m’a refusé. J’ai insisté quelque temps, puis… il s’est fait un changement dans ma vie, et je n’ai plus pensé à partir.

— Monsieur de Malmédie t’a traité comme tu méritais de l’être ? demanda Georges.

— Non, ce n’est pas cela, répondit le nègre.

Trois ans après, mon frère Nazim fut pris à son tour et vendu comme moi, et par bonheur au même maître que moi ; mais, n’ayant pas les mêmes raisons que moi pour rester ici, il a voulu fuir. Tu sais le reste, puisque tu l’as sauvé. J’aimais mon frère comme mon enfant, et toi, continua le nègre en croisant ses mains sur sa poitrine et en s’inclinant, je t’aime maintenant comme mon père. Or, voilà ce qui se passe ; écoute, cela t’intéresse comme nous. Nous sommes ici quatre-vingt mille hommes de couleur et vingt mille blancs.

— Je les ai comptés déjà, dit Georges en souriant.

— Je m’en doutais, répondit Laïza. Sur ces quatre-vingt mille, vingt mille au moins sont en état de porter les armes ; tandis que les blancs, y compris les huit cents soldats anglais en garnison, peuvent à peine réunir quatre mille hommes.

— Je le sais encore, dit Georges.

— Eh bien ! devinez-vous ? demanda Laïza.

— J’attends que tu t’expliques.

— Nous sommes décidés à nous débarrasser des blancs. Nous avons assez souffert pour avoir, Dieu merci ! le droit de nous venger.

— Eh bien ? demanda Georges.

— Eh bien ! nous sommes prêts, répondit Laïza,

— Qui vous arrête alors, et pourquoi ne vous vengez-vous pas ?

— Il nous manque un chef, ou plutôt on nous en propose deux ; mais ni l’un ni l’autre de ces deux hommes ne convient à une pareille entreprise.

— Et quels sont-ils ?

— L’un est Antonio le Malaï.

Georges laissa errer sur ses lèvres un sourire de mépris.

— Et l’autre ? demanda-t-il.

— L’autre est moi, répondit Laïza.

Georges regarda en face cet homme qui donnait aux blancs cet exemple étrange de modestie de reconnaître qu’il n’était pas digne du rang auquel il était appelé.

— L’autre est toi ?… reprit le jeune homme.

— Oui, répondit le nègre ; mais il ne faut pas deux chefs pour une pareille entreprise : il en faut un seul.

— Ah ! ah ! fit Georges, qui crut comprendre que Laïza ambitionnait le suprême commandement.

— Il en faut un seul suprême, absolu, et dont la supériorité ne puisse être discutée.

— Mais où trouver cet homme ? demanda Georges.

— Il est trouvé, répondit Laïza en regardant fixement le jeune mulâtre ; seulement acceptera-t-il ?

— Il risque sa tête, dit Georges.

— Et nous, ne risquons-nous rien ? demanda Laïza.

— Mais quelle garantie lui donnerez-vous ?

— La même qu’il nous offrira, un passé de persécution et d’esclavage, un avenir de vengeance et de liberté.

— Et quel plan avez vous conçu ?

— Demain, après la fête du yamsé, quand les blancs, fatigués des plaisirs de la journée, se seront retirés après avoir vu brûler le gouhn, les Lascars resteront seuls sur les bords de la rivière des Lataniers ; alors de tous côtés arriveront Africains, Malais, Madécasses, Malabars, Indiens, tous ceux qui sont entrés dans la conspiration ; enfin là ils éliront un chef, et ce chef les dirigera. Eh bien ! dites un mot, et ce chef ce sera vous.

— Et qui t’a chargé de me faire cette proposition ? demanda Georges.

Laïza sourit dédaigneusement.

— Personne, dit-il.

— Alors l’idée vient de toi ?

— Oui.

— Et qui te l’a inspirée ?

— Vous-même.

— Comment ! moi-même ?

— Vous ne pouvez arriver à ce que vous désirez que par nous.

— Et qui t’a dit que je désirais quelque chose ?

— Vous désirez épouser la rose de la rivière Noire, et vous haïssez monsieur Henri de Malmédie ! vous désirez posséder l’une, vous voulez vous venger de l’autre ! Nous seuls pouvons vous en offrir les moyens ; car on ne consentira pas à vous donner l’une pour femme, et l’on ne permettra pas à l’autre de devenir votre adversaire.

— Et qui t’a dit que j’aimais Sara ?

— Je l’ai vu.

— Tu te trompes !

Laïza secoua tristement la tête.

— Les yeux de la tête se trompent quelquefois, dit-il, ceux du cœur, jamais.

— Serais-tu mon rival ? demanda Georges avec un sourire dédaigneux.

— Il n’y a de rival que celui qui a l’espoir d’être aimé, répondit le nègre en soupirant, et la rose de la rivière Noire n’aimera jamais le lion d’Anjouan.

— Alors tu n’es pas jaloux.

— Vous lui avez sauvé la vie, et sa vie vous appartient, c’est trop juste ; moi, je n’ai pas même eu le bonheur de mourir pour elle, et cependant, ajouta le nègre en regardant Georges fixement, croyez-vous que j’aie fait ce qu’il fallait pour cela ?

— Oui, oui, murmura Georges, oui, tu es brave ; mais les autres, puis-je compter sur eux ?

— Je ne puis répondre que de moi, dit Laïza, et j’en réponds ; donc tout ce que l’on peut faire avec un homme courageux, fidèle et dévoué, tu le feras avec moi.

— Tu m’obéiras le premier ?

— En toutes choses.

— Même en ce qui regardera… Georges s’interrompit en regardant Laïza.

— Même en ce qui regardera la rose de la rivière Noire, dit le nègre continuant la pensée du jeune homme.

— Mais d’où te vient ce dévouement pour moi ?

— Le cerf d’Anjouan allait mourir sous les coups de ses bourreaux et tu as racheté sa vie. Le lion d’Anjouan était dans les chaînes et tu lui as rendu la liberté. Le lion est non-seulement le plus fort, mais encore le plus généreux des animaux ; et c’est parce qu’il est fort et généreux, continua le nègre en croisant les bras et en relevant orgueilleusement la tête, qu’on a appelé Laïza le lion d’Anjouan.

— C’est bien, dit Georges en tendant la main au nègre. Je demande un jour pour me décider.

— Et quelle chose amènera votre acceptation ou votre refus ?

— J’ai insulté aujourd’hui grièvement, publiquement, mortellement, monsieur de Malmédie.

— Je le sais, j’étais là, dit le nègre.

— Si monsieur de Malmédie se bat avec moi, je n’ai rien à dire.

— Et s’il refuse de se battre ?… demanda en souriant Laïza.

— Alors je suis à vous, car comme on le sait brave, comme il a déjà eu avec les blancs deux duels, dans l’un desquels il a tué son adversaire, il aura ajouté une troisième insulte aux deux insultes qu’il m’a déjà faites, et alors la mesure sera comblée.

— Alors, tu es notre chef, dit Laïza ; le blanc ne se battra pas avec le mulâtre.

Georges fronça le sourcil, car il avait déjà eu cette idée. Mais aussi, comment le blanc garderait-il le stigmate de honte que le mulâtre lui a imprimé sur le visage ?

En ce moment Télémaque entra, les mains sur son oreille, dont Bijou, comme nous l’avons dit, avait enlevé une partie.

— Maître, dit-il, le capitaine hollandais voudrait à parler à li.

— Le capitaine Van den Broëk ? demanda Georges.

— Oui.

— C’est bien ! dit Georges ; puis, se retournant vers Laïza : Attends-moi ici, dit-il, je reviens ; ma réponse sera probablement plus prompte que je ne l’espérais.

Georges sortit de la chambre où était Laïza et entra les bras ouverts dans celle où était le capitaine.

— Eh bien, frère, dit le capitaine, tu m’avais donc reconnu ?

— Oui, Jacques, et je suis heureux de t’embrasser, surtout en ce moment.

— Il ne s’en est pas fallu de beaucoup que tu n’eusses pas eu ce plaisir à ce voyage-ci.

— Comment ?…

— Je devrais être parti.

— Pourquoi ?

— Le gouverneur m’a l’air d’un vieux renard de mer.

— Dis un loup, dis un tigre de mer, Jacques ; le gouverneur est le fameux Commodore Williams Murrey, l’ancien capitaine du Leycester.

— Du Leycester ! j’aurais dû m’en douter ; alors nous avions un vieux compte à régler ensemble, et je comprends tout.

— Qu’est-il donc arrivé ?

— Il est arrivé que le gouverneur, après les courses, est venu gracieusement à moi, et m’a dit : Capitaine Van den Broëk, vous avez une bien belle goélette. Jusque-là, il n’y avait rien à dire, mais il ajouta : Est-ce que demain je pourrais avoir l’honneur de la visiter ?

— Il se doute de quelque chose.

— Oui, et moi qui comme un niais ne me doutais de rien, j’ai fait la roue et je l’ai invité à venir déjeuner à bord, ce qu’il a accepté.

— Eh bien ?

— Eh bien ! en revenant tout ordonner pour le susdit déjeuner, je me suis aperçu que de la montagne de la Découverte on faisait des signaux en mer. Alors j’ai commencé à comprendre que les signaux pourraient bien être faits en mon honneur. Je suis donc monté sur la montagne, et, ma lunette à la main, j’ai inspecté l’horizon ; en cinq minutes, j’ai été fixé ; il y avait à une vingtaine de milles un bâtiment qui répondait à ces signaux.

— C’était le Leycester ?

— Justement ; on veut me bloquer ; mais tu comprends, Jacques n’est pas venu au monde hier, le vent est au sud-est, de sorte que le bâtiment ne peut rentrer au Port-Louis qu’en courant des bordées. Or, à ce métier-là, il lui faut une douzaine d’heures au moins pour être à l’île des Tonneliers ; moi, pendant ce temps, je file et je viens te chercher pour filer avec moi.

— Moi, et quelle raison ai-je de partir ?

— Ah ! c’est juste, je ne t’ai rien dit encore. Ah çà, quelle diable d’idée as-tu donc eue de couper la figure de ce joli garçon d’un coup de cravache ? ce n’est pas poli cela.

— Cet homme, ne sais-tu donc pas qui il est ?

— Si fait, puisque je pariais mille louis contre lui. À propos, Antrim est un fier cheval, et tu lui feras mille compliments de ma part.

— Eh bien ! tu ne te rappelles pas que ce même Henri de Malmédie, il y a quatorze ans, le jour du combat…

— Après ?

Georges releva ses cheveux et montra à son frère la cicatrice de son front.

— Ah ! oui, c’est vrai, s’écria Jacques ; mille tonnerres ! tu as de la rancune ; j’avais oublié toute cette histoire. Mais, d’ailleurs, autant que je puis me rappeler, cette petite gentillesse de sa part lui valu de la mienne un coup de poing qui compensait bien son coup de sabre.

— Oui, et j’avais oublié cette première insulte, ou plutôt j’étais prêt à la lui pardonner, lorsqu’il m’en a fait une seconde.

— Laquelle ?

— Il m’a refusé la main de sa cousine.

— Oh ! tu es adorable, toi, ma parole d’honneur. Voilà un père et un fils qui élèvent une héritière comme une caille en mue, pour la plumer à leur aise par un bon mariage, et quand la caille est grasse à point, arrive un braconnier qui veut la prendre pour lui. Allons donc ! est-ce qu’ils pouvaient faire autrement que de te la refuser ! sans compter, mon cher, que nous sommes des mulâtres, pas autre chose.

— Aussi n’est-ce point ce refus que j’ai regardé comme une injure ; mais, dans la discussion, il a levé une baguette sur moi.

— Ah ! dans ce cas, il a eu tort. Alors tu l’as assommé ?

— Non ! dit Georges en riant des moyens de conciliation qui se présentaient toujours, en pareille circonstance, à l’esprit de son frère ; non, je lui ai demandé satisfaction.

— Et il a refusé ; c’est juste, nous sommes des mulâtres. Nous battons quelquefois les blancs, c’est vrai ; mais les blancs ne se battent pas avec nous, fi donc !…

— Et alors je lui ai promis, moi, que je le forcerais bien de se battre.

— Et c’est pour cela que tu lui as envoyé en pleine course, coram populo, comme nous disions au collège Napoléon, un coup de cravache à travers la figure. Ce n’était pas mal imaginé, et le moyen a, ma foi ! manqué de réussir.

— A manqué… que veux-tu dire ?

— Je veux dire qu’effectivement la première idée de monsieur de Malmédie avait été de se battre ; mais personne n’a voulu lui servir de témoin ; et ses amis lui ont déclaré qu’un pareil duel était impossible.

— Alors il gardera le coup de cravache que je lui ai donné ; il est libre.

— Oui ; mais on te garde autre chose, à toi.

— Et que me garde-t-on ? demanda Georges en fronçant le sourcil.

— Comme malgré tout ce qu’on pouvait lui dire, l’entêté voulait absolument se battre, il a fallu, pour le faire renoncer à ce duel, qu’on lui promît une chose.

— Et quelle chose lui a-t-on promise ?

— Qu’un de ces soirs, pendant que tu serais à la ville, on s’embusquerait à huit ou dix sur la route de Moka, qu’on te surprendrait au moment où tu t’y attendrais le moins, qu’on te coucherait sur une échelle, et qu’on te donnerait vingt-cinq coups de fouet.

— Les misérables ! mais c’est le supplice des nègres !

— Eh bien ! que sommes-nous donc, nous autres mulâtres ? Des nègres blancs, pas autre chose.

— Ils lui ont promis cela ? répéta Georges.

— Formellement.

— Tu en es sûr ?

— J’y étais. On me prenait pour un brave Hollandais, pour un pur sang ; on ne se défiait pas de moi.

— C’est bien ! dit Georges, mon parti est pris.

— Tu pars avec moi ?

— Je reste.

— Écoute ! dit Jacques en posant la main sur l’épaule de Georges ; crois-moi, frère, suis le conseil d’un vieux philosophe, ne reste pas, suis-moi.

— Impossible, j’aurais l’air de fuir ; d’ailleurs, j’aime Sara.

— Tu aimes Sara… Qu’est-ce que cela veut dire : J’aime Sara ?

— Cela veut dire qu’il faut que je possède cette femme, ou que je meure.

— Écoute, Georges, moi je ne comprends pas toutes ces subtilités. Il est vrai que je n’ai jamais été amoureux que de mes passagères, qui en valent bien d’autres, crois-moi ; et quand tu en auras tâté, tu troqueras, vois-tu, quatre femmes blanches pour une femme des îles Comores, par exemple. J’en ai six dans ce moment-ci dont je te donne le choix.

— Merci, Jacques. Je te le dis encore, je ne puis pas quitter l’Île de France.

— Et moi, je te répète que tu as tort. L’occasion est belle, tu ne la retrouveras pas. Je pars cette nuit, à une heure, sans tambour ni trompette ; viens avec moi, et demain nous serons à vingt-cinq lieues d’ici, et nous nous moquerons de tous les blancs de Maurice, sans compter que si nous en attrapons quelques-uns, nous pourrons leur faire administrer par quatre de mes matelots, la gratification qu’ils te réservaient.

— Merci, frère, répéta Georges ; c’est impossible.

— Alors, c’est bien ; tu es un homme, et quand un homme dit : C’est impossible, c’est qu’effectivement c’est impossible. Je partirai donc sans toi ?

— Oui, pars ; mais ne t’éloigne pas trop, et tu verras quelque chose à quoi tu ne t’attends pas.

— Et que verrai-je ? Une éclipse de lune ?…

— Tu verras s’allumer, de la passe Descorne au morne Brabant, et de Port-Louis à Manebourg, un volcan qui vaudra bien celui de l’Île Bourbon.

— Ah ! ah ! ceci est autre chose ; tu as des idées pyrotechniques, à ce qu’il me paraît. Voyons, explique-moi un peu cela.

— J’ai que dans huit jours, ces blancs qui me menacent et me méprisent, ces blancs qui veulent me fouetter comme un nègre marron, ces blancs seront à mes pieds. Voilà tout.

— Une petite révolte… je comprends, dit Jacques. Ce serait possible, s’il y avait dans l’île seulement deux mille hommes comme mes cent cinquante Lascars. Je dis Lascars par habitude, car, Dieu merci ! il n’y en a pas un qui appartienne à cette misérable race ; ce sont tous de bons Bretons, de braves Américains, de vrais Hollandais, de purs Espagnols, ce qu’il y a de mieux dans les quatre nations. Mais toi, qu’auras-tu pour soutenir ta révolte ?

— Dix mille esclaves qui sont las d’obéir et qui veulent commander à leur tour.

— Des nègres ! peuh !… fit Jacques, avançant dédaigneusement la lèvre inférieure. Écoute, Georges ; moi, je les connais bien, j’en vends ; ça supporte bien la chaleur, ça vit avec une banane, c’est dur au travail, ça a des qualités enfin, je ne veux pas déprécier ma marchandise ; mais cela fait de pauvres soldats, vois-tu. Tiens, pas plus tard qu’aujourd’hui, aux courses, le gouverneur me demandait mon avis sur les nègres.

— Comment cela ?

— Oui, il me disait : Capitaine Van den Broëk, vous qui avez beaucoup voyagé et qui me paraissez un excellent observateur, si vous étiez gouverneur de quelque île, et qu’il y eût une révolte de nègres, que feriez-vous ?

— Et qu’as-tu répondu ?

— Moi, j’ai répondu : Milord, je défoncerais dans les rues par lesquelles ils doivent passer une centaine de barriques d’arrach, et j’irais me coucher, ma clef à ma porte.

Georges se mordit les lèvres jusqu’au sang.

— Ainsi donc, pour la troisième fois, je te le répète, frère ; viens avec moi, c’est ce que tu as de mieux à faire.

— Et moi, pour la troisième fois, frère, je te réponds : Impossible.

— Alors tout est dit ; embrasse-moi, Georges.

— Adieu, Jacques.

— Adieu, frère ; mais, crois-moi, ne te fie pas aux nègres.

— Ainsi, tu pars ?

— Pardieu ! oui. Oh ! je ne suis pas fier, moi, et je sais fuir : dans l’occasion, en pleine mer, tant que le Leycester voudra ; qu’il vienne m’offrir une partie de quilles, et il verra si je boude ; mais dans le port, sous le feu du fort Blanc et de la redoute Labourdonnaie, merci ! Ainsi, une dernière fois, tu refuses ?

— Je refuse.

— Adieu !

— Adieu !

Les jeunes gens s’embrassèrent une dernière fois ; Jacques entra chez son père, qui, ignorant tout ce qui était arrivé, dormait tranquillement.

Quant à Georges, il passa dans la chambre où l’attendait Laïza.

— Eh bien ? demanda le nègre.

— Eh bien ! dit Georges, dis aux révoltés qu’ils ont un chef.

Le nègre croisa ses mains sur sa poitrine, et, sans demander autre chose, s’inclina profondément et sortit.