Georges/19

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Michel Lévy frères (pp. 223-232).
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XIX.

LE YAMSÉ.


Les courses, comme nous l’avons dit, n’étaient qu’un épisode des fêtes du second jour ; aussi, les courses finies, et vers les trois heures de l’après-midi, toute la population bariolée qui couvrait la petite montagne s’achemina vers la plaine Verte, tandis que les élégants et les élégantes qui avaient assisté au sport, tant en voiture qu’à cheval, rentraient dîner chez eux, pour en ressortir aussitôt après le repas, et aller assister aux exercices des Lascars.

Ces exercices consistent en une gymnastique symbolique se composant de courses, de danses et de luttes, accompagnées de chants discords et de musique barbare auxquels se mêlent, dans la foule, les clameurs des nègres industriels qui trafiquent pour leur compte ou pour celui de leur maître, et qui vont criant : les uns, Bananes, bananes ! les autres : Cannes, cannes ! ceux-ci : Caillé, caillé ! bon lait caillé ! ceux-là : Kalou, kalou, bon kalou !

Ces exercices durent jusqu’à six heures du soir, à peu près ; puis, à six heures du soir, la petite procession, ainsi appelée pour la distinguer de la grande procession du lendemain, commence.

Alors, entre deux haies de spectateurs, les Lascars s’avancent, les uns à moitié cachés sous des espèces de petites pagodes pointues, faites comme le grand gouhn, et qu’ils appellent aïdorés ; les autres, armés de bâtons et de sabres émoussés ; d’autres, enfin, à moitié nus, sous des vêtements déchirés. Puis, à un certain signe, tous s’élancent : ceux qui portent les aïdorés se mettent à tourner sur eux-mêmes en dansant ; ceux qui portent les sabres et les bâtons commencent à combattre en voltigeant les uns autour des autres, portant et parant les coups avec une adresse merveilleuse ; enfin les derniers se frappent la poitrine et se roulent à terre avec l’apparence du désespoir, tous criant à la fois ou tour à tour : Yamsé ! Yamli ! Ô Hoseïn ! Ô Ali !

Pendant qu’ils se livrent à cette gymnastique religieuse, quelques-uns d’entre eux s’en vont offrant à tout venant du riz bouilli et des plantes aromatiques.

Cette promenade dure jusqu’à minuit ; puis, à minuit, ils rentrent au camp Malabar dans le même ordre qu’ils en sont sortis, pour n’en plus sortir que le lendemain à la même heure.

Mais le lendemain la scène changea et s’agrandit. Après avoir fait dans la ville la même promenade que la veille, les Lascars, à la nuit venue, rentrèrent au camp, mais pour aller chercher le gouhn, résultat de la réunion des deux bandes. Il était cette année plus grand et plus splendide que tous les précédents. Couvert des papiers les plus riches, les plus éclatants et les plus disparates, éclairé au dedans par de grandes masses de feu, au dehors par des lanternes de papiers de toutes couleurs suspendues à tous les angles et à toutes les anfractuosités, qui faisaient ruisseler sur ses vastes flancs des torrents de lumière changeante, il s’avança porté par un grand nombre d’hommes, les uns placés dans l’intérieur, les autres à l’extérieur, et qui tous chantaient une sorte de psalmodie monotone et lugubre ; devant le gouhn marchaient des éclaireurs, balançant au bout d’une perche d’une dizaine de pieds des lanternes, des torches, des soleils et d’autres pièces d’artifice. Alors, la danse des aïdorés et les combats corps à corps reprirent de plus belle. Les dévots aux robes déchirées recommencèrent à se frapper la poitrine en poussant des cris de douleur, auxquels toute la masse répondait par les cris alternés de : Yamsé ! Yamli ! Ô Hoseïn ! Ô Ali ! cris encore plus prolongés et plus déchirants que les mêmes cris poussés la veille.

C’est que le gouhn qu’ils accompagnent cette fois est destiné à représenter à la fois la ville de Keberla, près de laquelle périt Hoseïn, et le tombeau dans lequel furent enfermés ses restes : en outre, un homme nu, peint en tigre, figurait le lion miraculeux qui, pendant plusieurs jours, veilla sur les dépouilles du saint iman. De temps en temps il s’élançait sur les spectateurs en poussant des rugissements comme s’il eût voulu les dévorer ; mais un homme représentant son gardien, et qui marchait derrière lui, l’arrêtait au moyen d’une corde, tandis qu’un mollah placé à ses côtés le calmait par des paroles mystérieuses et par des gestes magnétiques.

Pendant plusieurs heures, on promena le gouhn processionnellement dans la ville et autour de la ville ; puis ceux qui le portaient prirent le chemin de la rivière des Lataniers, suivis de toute la population de Port-Louis. La fête tirait à sa fin, on allait enterrer le gouhn, et chacun voulait, après l’avoir accompagné dans son triomphe, l’accompagner aussi dans sa ruine.

Arrivés à la rivière des Lataniers, ceux qui portaient l’immense machine s’arrêtèrent sur le bord ; puis, à minuit sonnant, quatre hommes s’approchèrent avec quatre torches et mirent le feu aux quatre coins. À l’instant même, les porteurs laissèrent tomber le gouhn dans la rivière.

Mais comme la rivière des Lataniers n’est qu’un torrent, et que le bas du gouhn trempait à peine dans l’eau, la flamme gagna rapidement toutes les parties supérieures, s’élança comme une immense spirale et monta en tournoyant vers le ciel. Alors il y eut un moment étrangement fantastique, ce fut celui pendant lequel, à la clarté de cette lumière éphémère, mais vive, on vit ces trente mille spectateurs de toutes les races poussant des cris dans toutes les langues, et agitant leurs mouchoirs et leurs chapeaux : groupés les uns sur la rive même, les autres sur les rochers environnants ; ceux-ci s’enfonçant par masses plus sombres à mesure qu’elles s’éloignaient sous le couvert de la forêt ; ceux-là fermant l’immense cercle, et montés dans leurs palanquins, dans leurs voitures, sur leurs chevaux. Pendant un moment, les eaux reflétèrent les feux qu’elles allaient éteindre ; pendant un moment, toute cette multitude houla comme une mer ; pendant un moment, les arbres s’allongèrent dans l’ombre comme des géants qui se lèvent ; pendant un moment enfin, on n’aperçut plus le ciel qu’à travers une vapeur rouge qui faisait ressembler chaque nuage qui passait à une vague de sang.

Puis bientôt la lumière décrut, toutes ces têtes se confondirent les unes avec les autres, les arbres parurent s’éloigner d’eux-mêmes et rentrer dans l’ombre ; le ciel pâlit, reprenant peu à peu sa teinte plombée ; les nuages se succédèrent de plus en plus sombres. De temps en temps, quelque partie épargnée jusque-là par l’incendie s’enflammait à son tour, et jetait sur le paysage et sur les spectateurs qui le peuplaient un éclair tremblant, puis s’éteignait, rendant l’obscurité plus grande qu’avant qu’il ne s’enflammât. Peu à peu toute l’ossature tomba en charbons ardents, faisant frissonner l’eau de la rivière ; enfin, les dernières clartés s’éteignirent, et, comme le ciel, ainsi que nous l’avons dit, était chargé de nuages, chacun se retrouva dans une obscurité d’autant plus profonde que la lumière qui l’avait précédée avait été plus grande.

Alors il arriva ce qui arrive toujours à la fin des fêtes publiques, et surtout après les illuminations ou les feux d’artifice : une grande rumeur se fit entendre, et chacun, parlant, riant, raillant, tira au plus vite vers la ville ; les voitures partant au galop de leurs chevaux, et les palanquins au trot de leurs nègres, tandis que les piétons, réunis par groupes babillards, marchaient à leur suite de leur pas le plus rapide.

Soit curiosité plus vive, soit flânerie naturelle à l’espèce, les nègres et les hommes de couleur restèrent les derniers ; mais enfin, ils s’éloignèrent aussi à leur tour, les uns reprenant la route du camp Malabar, les autres remontant la rivière ; ceux-ci s’enfonçant dans la forêt, ceux-là suivant le bord de la mer.

Au bout de quelques instants, la place fut entièrement déserte, et un quart d’heure s’écoula pendant lequel on n’entendit d’autre bruit que celui du murmure de l’eau roulant entre les rochers, et où l’on ne vit autre chose, pendant les éclaircies des nuages, que des chauves-souris gigantesques et au vol pesant, qui s’abattaient vers la rivière, comme pour éteindre du bout de leurs ailes les quelques charbons fumant encore à sa surface, et qui remontaient ensuite pour aller se perdre dans la forêt.

Bientôt cependant on entendit un léger bruit, et l’on vit s’avancer, en rampant vers la rivière, deux hommes marchant l’un au-devant de l’autre, et venant, l’un du côté de la batterie Dumas et l’autre du côté de la montagne Longue : quand ils ne furent plus séparés que par le torrent, ils se levèrent tous deux, échangèrent des signes, et, tandis que l’un frappa trois coups dans ses mains, l’autre siffla trois fois.

Alors des profondeurs des bois, des angles des fortifications, des roches qui bordent le torrent, des mangliers qui s’inclinent sur le rivage de la mer, on vit sortir toute une population de nègres et d’Indiens, dont cinq minutes auparavant il eût été impossible de soupçonner la présence ; seulement toute cette population était divisée en deux bandes bien distinctes, une composée rien que d’Indiens, l’autre composée tout entière de nègres.

Les Indiens se rangèrent autour de l’un des deux chefs arrivés les premiers : ce chef était un homme au teint olivâtre parlant l’idiome malaï.

Les nègres se rangèrent autour de l’autre chef, qui était un nègre comme eux, et qui parlait tour à tour l’idiome madécasse et mozambique.

L’un des deux chefs se promenait dans la foule, babillant, grondant, déclamant, gesticulant, type de l’ambitieux de bas étage, de l’intrigant vulgaire : c’était Antonio le Malaï.

L’autre, calme, immobile, presque muet, avare de paroles, sobre de gestes, semblait attirer les regards sans les chercher, véritable image de la force qui contient et du génie qui commande : c’était Laïza, le lion d’Anjouan.

Ces deux hommes, c’étaient les chefs de la révolte ; les dix mille métis qui les entouraient, c’étaient les conspirateurs.

Antonio parla le premier.

— Il y avait une fois, dit-il, une île gouvernée par des singes et habitée par des éléphants, par des lions, par des tigres, par des panthères et par des serpents. Le nombre des gouvernés était dix fois plus considérable que celui des gouvernants ; mais les gouvernants avaient eu le talent, les rusés babouins qu’ils étaient, de désunir les gouvernés, de façon que les éléphants vivaient en haine avec les lions, les tigres avec les panthères, et les serpents avec tous. Il en résultait que lorsque les éléphants levaient la trompe, les singes faisaient marcher contre eux les serpents, les panthères, les tigres et les lions ; et si forts que fussent les éléphants, ils finissaient toujours par être vaincus. Si c’étaient les lions qui rugissaient, les singes faisaient marcher contre eux les éléphants, les serpents, les panthères et les tigres, de sorte que si courageux que fussent les lions, ils finissaient toujours par être enchaînés ; si c’étaient les tigres qui montraient les dents, les singes faisaient marcher contre eux les éléphants, les lions, les serpents et les panthères, de sorte que si forts que fussent les tigres, ils finissaient toujours par être mis en cage. Si c’étaient les panthères qui bondissaient, les singes faisaient marcher contre elles les éléphants, les lions, les tigres et les serpents, de sorte que si agiles que fussent les panthères, elles finissaient toujours par être domptées ; enfin si c’étaient les serpents qui sifflaient, les singes faisaient marcher contre eux les éléphants, les lions, les tigres et les panthères, et les serpents, si rusés qu’ils fussent, finissaient toujours par être soumis. Il en résultait que les gouvernants, à qui cette ruse avait réussi cent fois, riaient sous cape toutes les fois qu’ils entendaient parler de quelque révolte, et employant aussitôt leur tactique habituelle, étouffaient les révoltés. Cela dura ainsi longtemps, très longtemps.

Mais un jour il arriva qu’un serpent, plus fin que les autres, réfléchit ; c’était un serpent qui savait les quatre règles d’arithmétique, ni plus ni moins que le caissier de M*** ; il calcula que les singes étaient, relativement aux autres animaux, comme un est à huit. Il réunit donc les éléphants, les lions, les tigres, les panthères et les serpents sous le prétexte d’une fête, et leur dit : Combien êtes-vous ?

Les animaux se comptèrent, et répondirent : Nous sommes quatre-vingt mille.

— C’est bien, dit le serpent ; maintenant comptez vos maîtres et dites-moi combien ils sont.

Les animaux comptèrent les singes, et répondirent : Ils sont huit mille.

— Alors vous êtes bien bêtes, dit le serpent, de ne pas exterminer les singes, puisque vous êtes huit contre un.

Les animaux se réunirent et exterminèrent les singes, et ils furent maîtres de l’île, et les plus beaux fruits furent pour eux, les plus beaux champs furent pour eux, les plus belles maisons furent pour eux, sans compter les singes dont ils firent leurs esclaves et les guenons dont ils firent leurs maîtresses.

— Avez-vous compris ? dit Antonio.

De grands cris retentirent, des hourras et des bravos se firent entendre ; Antonio avait produit avec sa fable non moins d’effet que le consul Meuenius, deux mille deux cents ans auparavant, en avait produit avec la sienne.

Laïza attendit tranquillement que ce moment d’enthousiasme fût passé ; puis, étendant le bras pour commander le silence, il dit ces simples paroles :

— Il y avait une fois une île où les esclaves voulurent être libres ; ils se levèrent tous ensemble et ils le furent. Cette île s’appelait autrefois Saint-Dominique, elle s’appelle à cette heure Haïti.

Faisons comme eux, et nous serons libres comme eux.

De grands cris retentirent de nouveau, et des bravos et des hourras se firent entendre pour la seconde fois. Mais, il faut l’avouer, ce discours était trop simple pour émouvoir la multitude ainsi qu’avait fait celui d’Antonio ; Antonio s’en aperçut, et conçut un espoir.

Il fit signe qu’il voulait parler et l’on se tut.

— Oui, dit-il, oui, Laïza a dit vrai ; j’ai entendu raconter qu’il y a au delà de l’Afrique, bien loin, bien loin du côté où le soleil se couche, une grande île où tous les nègres sont rois. Mais dans mon île à moi comme dans l’île de Laïza, dans l’île des animaux comme dans l’île des hommes, il y eut un chef élu, mais un seul.

— C’est juste, dit Laïza, et Antonio a raison ; tout pouvoir partagé s’affaiblit ; je suis donc de son avis, il faut un chef, mais un seul.

— Et quel sera ce chef ? demanda Antonio.

— C’est à ceux qui sont rassemblés ici de décider, répondit Laïza.

— L’homme qui est digne d’être notre chef, dit Antonio, est celui qui pourra opposer la ruse à la ruse, la force à la force, le courage au courage.

— C’est juste, dit Laïza.

— Celui qui est digne d’être notre chef, continua Antonio, c’est l’homme qui a vécu avec les blancs et avec les noirs, l’homme qui tient par le sang aux uns et aux autres ; l’homme qui, libre, fera le sacrifice de sa liberté ; l’homme qui a une case et un champ, qui risque de perdre sa case et son champ. Voilà l’homme qui est digne d’être notre chef.

— C’est juste, dit Laïza.

— Je ne connais qu’un homme qui réunisse toutes ces conditions, dit Antonio.

— Et moi aussi, dit Laïza.

— Veux-tu dire que c’est toi ? demanda Antonio.

— Non, répondit Laïza.

— Tu conviens donc que c’est moi ?

— Ce n’est pas toi non plus.

— Et qui est-ce donc ? s’écria Antonio.

— Oui ; qui est-ce ? où est-il ? qu’il vienne, qu’il paraisse ! crièrent à la fois les nègres et les Indiens.

Laïza frappa trois fois dans ses mains ; au même instant, on entendit retentir le galop d’un cheval, et, aux premières lueurs du jour naissant, on vit sortir de la forêt un cavalier qui, arrivant à toutes brides, entra jusqu’au cœur du groupe, et là, par un simple mouvement de la main, arrêta son cheval si court que de la secousse il plia sur ses jarrets.

Laïza étendit la main avec un geste de suprême dignité vers le cavalier.

— Votre chef, dit-il, le voilà.

— Georges Munier ! s’écrièrent dix mille voix.

— Oui, Georges Munier, dit Laïza. Vous avez demandé un chef qui puisse opposer la ruse à la ruse, la force à la force, le courage au courage, le voilà ! — Vous avez demandé un chef qui ait vécu avec les blancs et avec les noirs, qui tînt par le sang aux uns et aux autres, le voilà ! — Vous avez demandé un chef qui fût libre, et qui fît le sacrifice de sa liberté ; qui eût une case et un champ, et qui risquât de perdre sa case et son champ ; eh bien ! ce chef, le voilà ! Où en chercherez-vous un autre, où en trouverez-vous un pareil ?

Antonio demeura confondu ; tous les regards se tournèrent vers Georges, et il se fit une grande rumeur dans la multitude.

Georges connaissait les hommes auxquels il avait affaire, et il avait compris qu’il devait avant tout parler aux yeux : il était donc revêtu d’un magnifique burnous tout brodé d’or, et sous son burnous il portait le caftan d’honneur qu’il tenait d’Ibrahim Pacha, et sur lequel brillaient les croix de la Légion-d’Honneur et de Charles III ; de son côté, Antrim, couvert d’une magnifique housse rouge, frémissait sous son maître, impatient et orgueilleux à la fois.

— Mais, s’écria Antonio, qui nous répondra de lui ?

— Moi, dit Laïza.

— A-t-il vécu avec nous, connaît-il nos désirs, connaît-il nos besoins ?

— Non, il n’a pas vécu avec nous, mais il a vécu avec les blancs, dont il a étudié les sciences. Oui, il connaît nos désirs et nos besoins, car nous n’avons qu’un besoin et qu’un désir, la liberté.

— Qu’il commence donc par la rendre à ses trois cents esclaves, la liberté.

— C’est déjà fait depuis ce matin, dit Georges.

— Oui, oui, crièrent des voix dans la foule, oui, nous libres, maître Georges a donné liberté à nous.

— Mais il est lié avec les blancs, dit Antonio.

— En face de vous tous, répondit Georges, j’ai rompu avec eux hier.

— Mais il aime une fille blanche, dit Antonio.

— Et c’est un triomphe de plus pour nous autres hommes de couleur, répondit Georges, car la fille blanche m’aime.

— Mais si on vient la lui offrir pour femme, reprit Antonio, il nous trahira, nous, et pactisera avec les blancs.

— Si on vient me l’offrir pour femme, je la refuserai, répondit Georges, car je veux la tenir d’elle seule, et n’ai besoin de personne pour me la donner.

Antonio voulut faire une nouvelle objection, mais les cris de : vive Georges ! vive notre chef ! retentirent de tous côtés et couvrirent sa voix de telle façon qu’il ne put prononcer une parole.

Georges fit signe qu’il voulait parler ; chacun se tut.

— Mes amis, dit-il, voilà le jour et par conséquent l’heure de nous séparer. Jeudi est jour de fête ; jeudi vous êtes tous libres ; jeudi, à huit heures du soir, ici, au même endroit, j’y serai, je me mettrai à votre tête, et nous marcherons sur la ville.

— Oui, oui ! crièrent toutes les voix.

— Un mot encore : s’il y avait un traître parmi nous, décidons que, lorsque sa trahison sera prouvée, chacun de nous pourra le mettre à mort à l’instant même, de la mort qui lui conviendra, prompte ou lente, douce ou cruelle. Vous soumettez-vous d’avance à son jugement ? Quant à moi, je m’y soumets le premier.

— Oui, oui, crièrent toutes les voix : s’il y a un traître, que le traître soit mis à mort, à mort le traître !

— C’est bien. Et maintenant, combien êtes-vous ?

— Nous sommes dix mille, dit Laïza.

— Mes trois cents serviteurs sont chargés de vous remettre à chacun quatre piastres, car il faut que pour jeudi soir chacun ait une arme quelconque. À jeudi.

Et Georges, saluant de la main, repartit comme il était venu, tandis que les trois cents nègres ouvraient chacun un sac rempli d’or, et donnaient à chaque homme les quatre piastres promises.

Cette magnificence royale coûtait, il est vrai, à Georges Munier deux cent mille francs. Mais qu’était-ce que cette somme pour un homme riche à millions, et qui eût sacrifié toute sa fortune à l’accomplissement du projet arrêté depuis si longtemps dans sa volonté.

Enfin ce projet allait s’accomplir ; le gant était jeté.