Georges/21

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Michel Lévy frères (pp. 239-248).


XXI.

LE REFUS.


À deux lieues à peu près de l’habitation de son père, Georges rejoignit Miko-Miko, qui revenait au Port-Louis ; il arrêta son cheval, fit signe au Chinois de s’approcher de lui, lui dit à l’oreille quelques mots, auxquels Miko-Miko répondit par un signe d’intelligence, et il continua son chemin.

En arrivant au pied de la montagne de la Découverte, Georges commença à rencontrer des personnes de la ville ; il interrogea des yeux avec soin le visage de ces promeneurs, mais il n’aperçut sur les différentes physionomies que le hasard amenait sur son chemin aucun symptôme qui pût lui faire croire que le projet de révolte qui devait être mis par lui à exécution le soir eût le moins du monde transpiré. Il continua sa route, traversa le camp des Noirs et entra dans la ville.

La ville était calme ; chacun paraissait occupé de ses affaires personnelles ; aucune préoccupation générale ne planait sur la population. Les bâtiments se balançaient calmes et abrités dans le port. La Pointe-aux-Blagueurs était garnie de ses flâneurs habituels ; un navire américain arrivant de Calcutta jetait l’ancre devant le Chien-de-Plomb.

La présence de Georges parut cependant faire une certaine sensation ; mais il était évident que cette sensation se rattachait à l’affaire des courses, et à l’insulte inouïe faite par un mulâtre à un blanc. Plusieurs groupes cessèrent même évidemment à l’aspect du jeune homme, de causer des affaires en ce moment sur le tapis pour suivre Georges du regard, et échanger tout bas quelques paroles d’étonnement sur cette audace qu’il avait de reparaître dans, la ville ; mais Georges répondit à leurs regards par un regard si hautain, à leurs chuchotements par un sourire si dédaigneux, que les chuchotements et les yeux se baissaient, ne pouvant supporter le rayon d’amère supériorité qui tombait de ses yeux.

D’ailleurs la crosse ciselée d’une paire de pistolets à deux coups sortait de chacune de ses fontes.

Ce furent les soldats et les officiers que Georges rencontra sur sa route qui furent surtout l’objet de son attention. Mais soldats et officiers avaient cette physionomie tranquillement ennuyée de gens transportés d’un monde à un autre et condamnés à un exil de quatre mille lieues. Certes, si les uns et les autres eussent su que Georges leur ménageait de l’occupation pour la nuit, ils eussent eu l’air, sinon plus joyeux, du moins plus affairés.

Toutes les apparences rassuraient donc Georges.

Il arriva ainsi à la porte du Gouvernement, jeta la bride de son cheval aux mains d’Ali, et lui recommanda de ne point quitter la place. Puis il traversa la cour, monta le perron et entra dans l’antichambre.

L’ordre avait été donné d’avance aux domestiques d’introduire monsieur Georges Munier aussitôt qu’il se présenterait. Un domestique marcha donc devant le jeune homme, ouvrit la porte du salon et l’annonça.

Georges entra.

Dans ce salon étaient : — lord Murrey, monsieur de Malmédie et Sara.

Au grand étonnement de Sara, dont les yeux se portèrent immédiatement sur le jeune homme, la figure de Georges exprima plutôt à sa vue une sensation pénible que joyeuse : son front se plissa légèrement, ses sourcils se rapprochèrent, et un sourire presque amer glissa sur sa bouche.

Sara qui s’était levée vivement sentit ses genoux plier sous elle, et retomba lentement sur son fauteuil.

Monsieur de Malmédie se tint debout et immobile comme il était, se contentant d’incliner légèrement la tête : lord Williams Murrey fit deux pas vers Georges et lui présenta la main.

— Mon jeune ami, lui dit-il, je suis heureux de vous annoncer une nouvelle qui, je l’espère, comblera tous vos désirs ; monsieur de Malmédie, jaloux d’éteindre toutes ces distinctions de couleur et toutes ces rivalités de castes, qui depuis deux cents ans font le malheur, non-seulement de l’Île de France, mais des colonies en général, monsieur de Malmédie consent à vous accorder la main de sa nièce, mademoiselle Sara de Malmédie.

Sara rougit et leva imperceptiblement les yeux sur le jeune homme, mais Georges se contenta de s’incliner sans répondre. Monsieur de Malmédie et lord Murrey le regardèrent avec étonnement.

— Mon cher monsieur de Malmédie, dit lord Murrey en souriant, je vois bien que notre incrédule ami ne s’en rapporte pas à ma seule parole ; dites-lui donc que vous lui accordez la demande qu’il vous a faite, et que vous désirez que tout souvenir d’animosité ancien et récent soit oublié entre vos deux familles.

— C’est vrai, monsieur, dit monsieur de Malmédie en s’imposant visiblement un grand effort sur lui-même, et monsieur le gouverneur vient de vous faire part de mes sentiments. Si vous avez quelque rancune de certain événement arrivé lors de la prise de Port-Louis, oubliez-la, comme mon fils oubliera, je vous le promets en son nom, l’injure bien autrement grave que vous lui avez faite récemment. Quant à votre union avec ma nièce, monsieur le gouverneur vous l’a dit, j’y donne mon consentement, et à moins qu’aujourd’hui ce ne soit vous qui refusiez…

— Oh ! Georges, s’écria Sara emportée par un premier mouvement.

— Ne vous hâtez pas de me juger sur ma réponse, Sara, répondit le jeune homme ; car ma réponse m’est, croyez-le bien, imposée par d’impérieuses nécessités. Sara, devant Dieu et devant les hommes, Sara, depuis la soirée du pavillon, depuis la nuit du bal, depuis le jour où je vous ai vue pour la première fois, Sara, vous êtes ma femme ; aucune autre que vous ne portera un nom que vous n’avez pas dédaigné, malgré son abaissement ; tout ce que je vais dire est donc une question de forme et de temps.

Georges se retourna vers le gouverneur.

— Merci, milord, continua-t-il, merci, je reconnais dans ce qui se passe aujourd’hui l’appui de votre généreuse philanthropie et de votre bienveillante amitié ; mais du jour où monsieur de Malmédie m’a refusé sa nièce, où monsieur Henri m’a insulté pour la seconde fois, et où j’ai cru devoir me venger de ce refus et de cette insulte par une injure publique, ineffaçable, infamante, j’ai rompu avec les blancs ; il n’y a plus de rapprochement possible entre nous. Monsieur de Malmédie peut faire, dans une combinaison, dans un calcul, dans une intention que je ne comprends pas, moitié du chemin, mais je ne ferai pas l’autre. Si mademoiselle Sara m’aime, mademoiselle Sara est libre, maîtresse de sa main, maîtresse de sa fortune, c’est à elle de se grandir encore à mes propres yeux en descendant jusqu’à moi, et non à moi de m’abaisser aux siens en essayant de monter jusqu’à elle.

— Oh ! monsieur Georges, s’écria Sara, vous savez bien…

— Oui, je sais, dit Georges, que vous êtes une noble jeune fille, un cœur dévoué, une âme pure. Je sais que vous viendrez à moi, Sara, malgré tous les obstacles, tous les empêchements, tous les préjugés. Je sais que je n’ai qu’à vous attendre et que je vous verrai un jour apparaître, et je sais cela justement parce que le sacrifice étant de votre côté, vous avez déjà décidé, dans votre généreuse pensée, que vous me feriez ce sacrifice ; mais, quant à vous, monsieur de Malmédie, quant à votre fils, quant à monsieur Henri, qui consent à ne pas se battre avec moi à la condition qu’il me fera fouetter par ses amis ; oh ! entre nous, c’est une guerre éternelle, entendez-vous ; c’est une haine mortelle qui ne s’éteindra de ma part que dans le sang ou dans le mépris : que votre fils choisisse donc.

— Monsieur le gouverneur, répondit alors monsieur de Malmédie avec plus de dignité qu’on n’aurait pu en attendre de sa part, vous le voyez, de mon côté j’ai fait ce que j’ai pu, j’ai sacrifié mon orgueil, j’ai oublié l’ancienne injure et l’injure nouvelle, mais je ne puis convenablement faire davantage, et il faut que je m’en tienne à la déclaration de guerre que me fait monsieur. Seulement nous attendrons l’attaque en nous tenant sur la défense. Maintenant, mademoiselle, continua monsieur de Malmédie en se tournant vers Sara, comme le dit monsieur, vous êtes libre, libre de votre cœur, libre de votre main, libre de votre fortune ; faites donc à votre volonté ; restez avec monsieur, ou suivez-moi.

— Mon oncle, dit Sara, il est de mon devoir de vous suivre. Adieu, Georges ; je ne comprends rien à ce que vous avez fait aujourd’hui ; mais sans doute que vous avez fait ce que vous deviez faire.

Et, faisant une révérence pleine de calme et de dignité au gouverneur, Sara sortit avec monsieur de Malmédie.

Lord Williams Murrey les accompagna jusqu’à la porte, sortit avec eux et rentra un instant après.

Son regard interrogateur rencontra le regard ferme de Georges, et il y eut un instant de silence entre ces deux hommes qui, grâce à leur nature élevée, se comprenaient si bien l’un l’autre.

— Ainsi, dit le gouverneur, vous avez refusé.

— J’ai cru devoir agir ainsi, milord.

— Pardon si j’ai l’air de vous interroger ; mais puis-je savoir quel sentiment vous a dicté votre refus ?

— Le sentiment de ma propre dignité.

— Ce sentiment est le seul ? demanda le gouverneur.

— S’il y en a un autre, milord, permettez-moi de le tenir secret.

— Écoutez, Georges, dit le gouverneur avec cette espèce d’abandon qui avait d’autant plus de charme chez lui qu’on savait qu’il était complètement en dehors de sa nature froide et composée, écoutez. Du moment où je vous ai rencontré à bord du Leycester, du moment où j’ai pu apprécier les hautes qualités qui vous distinguent, mon désir a été de faire de vous le lien qui réunirait dans cette île deux castes opposées l’une à l’autre. J’ai commencé par pénétrer vos sentiments, puis vous m’avez fait le confident de votre amour, et je me suis prêté à la demande que vous m’avez faite d’être votre intermédiaire, votre parrain, votre second. Pour ceci, Georges, reprit lord Murrey répondant à l’inclinaison de tête que lui faisait Georges, pour ceci, mon jeune ami, vous ne me devez aucun remerciement, vous alliez vous-même au-devant de mes vœux ; vous secondiez mon plan de conciliation ; vous aplanissiez mes projets politiques. Je vous accompagnai donc chez monsieur de Malmédie, et j’appuyai votre demande de toute l’autorité de ma présence, de tout le poids de mon nom.

— Je le sais, milord, et je vous remercie. Mais vous l’avez vu vous-même : ni le poids de votre nom, tout honorable qu’il soit, ni l’autorité de votre présence, quelque flatteuse qu’elle dût être, ne purent m’épargner un refus.

— J’en ai souffert autant que vous, Georges. J’ai admiré votre calme, et j’ai compris à votre sang-froid que vous vous ménagiez une terrible revanche. Cette revanche, le jour des courses, vous l’avez prise en face de tous, et de ce jour j’ai encore compris que, selon toute probabilité, il me faudrait renoncer à mes projets de conciliation.

— Je vous avais prévenu en vous quittant, milord.

— Oui, je le sais, mais écoutez-moi. Je ne me suis pas regardé comme battu ; je me suis présenté hier chez monsieur de Malmédie, et à force de prières et d’instances, et en abusant presque de l’influence que me donne ma position, j’ai obtenu du père qu’il oublierait sa vieille haine contre votre père, du fils qu’il oublierait sa jeune haine contre vous, de tous deux qu’ils consentiraient au mariage de mademoiselle de Malmédie.

— Sara est libre, milord, interrompit vivement Georges, et, pour devenir ma femme, Dieu merci, elle n’a besoin du consentement de personne.

— Oui, j’en conviens, reprit le gouverneur ; mais quelle différence aux yeux de tous, je vous le demande, d’enlever furtivement une jeune fille de la maison de son tuteur, ou de la recevoir publiquement de la main de sa famille ! Consultez votre orgueil, monsieur Munier, et voyez si je ne lui avais pas ménagé une suprême satisfaction, un triomphe auquel lui-même ne s’attendait pas.

— C’est vrai, répondit Georges. Malheureusement ce consentement arrive trop tard.

— Trop tard ! et pourquoi cela, trop tard ? reprit le gouverneur.

— Dispensez-moi de vous répondre sur ce point, milord. C’est mon secret.

— Votre secret, pauvre jeune homme. Eh bien ! voulez-vous que je vous le dise, moi, ce secret que vous ne voulez pas me dire ?

Georges regarda le gouverneur avec un sourire d’incrédulité.

— Votre secret ! continua le gouverneur, voilà un secret bien sûr et bien gardé, qu’un secret confié à dix mille personnes.

Georges continua de regarder le gouverneur, mais cette fois sans sourire.

— Écoutez-moi, reprit le gouverneur, vous vouliez vous perdre, j’ai voulu vous sauver. J’ai été trouver l’oncle de Sara, je l’ai pris à part et je lui ai dit : Vous avez mal apprécié monsieur Georges Munier, vous l’avez repoussé insolemment, vous l’avez forcé de rompre ouvertement avec nous, et vous avez eu tort, car monsieur Georges Munier était un homme distingué, au cœur élevé, à l’âme grande ; il y avait quelque chose à faire de cette organisation-là, et la preuve, c’est que monsieur Georges Munier tient à cette heure notre vie à tous entre ses mains, c’est qu’il est le chef d’une vaste conspiration, c’est que demain, à dix heures du soir, c’était hier que je lui parlais ainsi, monsieur Georges Munier marchera sur Port-Louis à la tête de dix mille nègres. C’est que, comme nous n’avons que dix-huit cents hommes de troupes, à moins que le hasard ne m’envoie une de ces idées préservatrices comme il en arrive parfois aux hommes de génie, nous sommes tous perdus ; c’est qu’après-demain enfin, monsieur Georges Munier, que vous méprisez à cette heure comme descendant d’une race d’esclaves, sera notre maître peut-être, et peut-être ne voudra pas de vous pour esclave à son tour. Eh bien ! vous pouvez empêcher tout cela, monsieur, lui ai-je dit, vous pouvez sauver la colonie ; revenez sur le passé, accordez à monsieur Georges la main de votre nièce que vous lui avez refusée, et s’il accepte, s’il veut bien accepter, car les rôles étant changés, les prétentions peuvent être changées aussi, eh bien ! vous sauvez non-seulement votre vie, votre liberté, votre fortune, mais encore la liberté, la vie et la fortune de tous. Voilà ce que je lui ai dit, et alors, sur mes prières, sur mes instances, sur mes ordres, il a consenti. Mais ce que j’avais prévu est arrivé ; vous étiez engagé trop avant, vous n’avez pas pu reculer.

Georges avait suivi le discours du gouverneur avec un étonnement progressif, mais cependant avec un calme parfait.

— Ainsi, lui dit-il quand il eut fini, vous savez tout, milord ?

— Mais vous le voyez, ce me semble, et je ne crois pas avoir rien oublié.

— Non, reprit Georges en souriant, non, vos espions sont bien instruits, et je vous fais mon compliment sur la façon dont votre police est faite.

— Eh bien ! maintenant, dit le gouverneur, maintenant que vous connaissez le motif qui m’a fait agir, il en est temps encore, acceptez la main de Sara, réconciliez-vous avec sa famille, renoncez à vos projets insensés, et je ne sais rien, j’ignore tout, j’ai tout oublié.

— Impossible ! dit Georges.

— Mais songez donc avec quelle espèce de gens vous êtes engagé.

— Vous oubliez, milord, que ces hommes dont vous parlez avec tant de mépris sont mes frères à moi ; que, méprisés par les blancs comme leurs inférieurs, ils m’ont reconnu, eux, pour leur chef ; vous oubliez que, au moment où ces hommes m’ont fait abandon de leur vie, je leur ai, moi, voué la mienne.

— Ainsi vous refusez ?

— Je refuse.

— Malgré mes prières ?

— Excusez-moi, milord, mais je ne puis les écouter.

— Malgré votre amour pour Sara, et malgré l’amour de Sara pour vous ?

— Malgré toutes choses.

— Réfléchissez encore.

— C’est inutile, mes réflexions sont faites.

— C’est bien. — Maintenant, monsieur, dit lord Murrey, une dernière question.

— Dites.

— Si j’étais à votre place et que vous fussiez à la mienne, que feriez-vous ?

— Comment cela ?

— Oui ! — si j’étais Georges Munier, chef d’une révolte, et vous lord Williams Murrey, gouverneur de l’Île de France, — si vous me teniez dans vos mains comme je vous tiens dans les miennes, — dites, je vous le demande une seconde fois, que feriez-vous ?

— Ce que je ferais, milord ? je laisserais sortir d’ici celui qui y est venu sur votre parole, croyant être appelé à un rendez-vous et non être attiré dans un guet-apens ; puis, le soir, si j’avais foi dans la justice de ma cause, j’en appellerais à Dieu, afin que Dieu décidât entre nous.

— Eh bien ! vous auriez tort, Georges, car du moment où j’aurais tiré l’épée, vous ne pourriez plus me sauver ; du moment où j’aurais allumé la révolte il faudrait éteindre la révolte dans mon sang. — Non, Georges, non ! je ne veux pas qu’un homme comme vous meure sur un échafaud, entendez-vous bien ; meure comme un rebelle vulgaire, dont les intentions seront calomniées, dont le nom sera flétri, et pour vous sauver d’un pareil malheur, pour vous arracher à votre destinée, vous êtes mon prisonnier, monsieur, je vous arrête.

— Milord ! s’écria Georges en regardant autour de lui s’il n’y avait pas quelque arme dont il pût s’emparer et avec laquelle il pût se défendre.

— Messieurs, dit le gouverneur en haussant la voix, — messieurs, entrez ; et emparez-vous de cet homme.

Quatre soldats entrèrent, conduits par un caporal, et entourèrent Georges.

— Conduisez monsieur à la Police, dit le gouverneur, mettez-le dans la chambre que j’ai fait préparer ce matin, — et tout en veillant sévèrement sur lui, ayez soin que ni vous, ni personne ne manquiez aux égards qui lui sont dus.

À ces mots, le gouverneur salua Georges, et sortit de l’appartement.