Georges/20

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Michel Lévy frères (pp. 232-239).
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XX.

LE RENDEZ-VOUS.


Georges rentra chez lui beaucoup plus calme et beaucoup plus tranquille qu’on n’aurait pu le croire. C’était un de ces hommes que l’inaction tue et que la lutte grandit : il se contenta de préparer ses armes, en cas d’attaque imprévue, tout en se réservant une retraite vers les grands bois, qu’il avait parcourus dans sa jeunesse, et dont le murmure et l’immensité, mêlés au murmure et à l’immensité de la mer, avaient fait de lui l’enfant rêveur que nous avons vu.

Mais celui sur qui retombait réellement le poids de tous ces événements imprévus, c’était le pauvre père. Le désir de sa vie depuis quatorze ans avait été de revoir ses enfants ; ce désir venait d’être accompli, il les avait revus tous deux, mais leur présence n’avait fait que changer l’atonie habituelle de sa vie en une inquiétude sans cesse renaissante : l’un, capitaine négrier, en lutte éternelle avec les éléments et les lois ; l’autre, conspirateur idéologue, en lutte avec les préjugés et les hommes ; tous deux luttant contre ce qu’il y a de plus puissant au monde, tous deux pouvant être d’un moment à l’autre brisés par la tempête ; tandis que lui, enchaîné par cette habitude d’obéissance passive, les voyait tous deux marcher au gouffre sans avoir la force de les retenir, et n’ayant pour toute consolation que ces mots qu’il répétait sans cesse : « Au moins je suis sûr d’une chose, c’est de mourir avec eux. »

Au reste, le temps qui devait décider de la destinée de Georges était court : deux jours le séparaient seulement de la catastrophe qui devait faire de lui un autre Toussaint-Louverture ou un nouveau Pétion. Son seul regret pendant ces deux jours était de ne pas pouvoir communiquer avec Sara. Il eût été imprudent à lui d’aller chercher à la ville son messager ordinaire, Miko-Miko. Mais, d’un autre côté, il était rassuré par cette conviction que la jeune fille était sûre de lui comme il était sûr d’elle. Il y a des âmes qui n’ont besoin que de croiser un regard et d’échanger une parole pour comprendre ce qu’elles valent, et qui, de ce moment, se reposent l’une sur l’autre avec la sécurité de la conviction. Puis il souriait à l’idée de cette grande vengeance qu’il allait tirer de la société, et de cette grande réparation que le sort allait lui faire. Il dirait en revoyant Sara : Voilà huit jours que je ne vous ai vue ; mais ces huit jours m’ont suffi comme à un volcan pour changer la face d’une île. Dieu a voulu tout anéantir par un ouragan, et il n’a pas pu. Moi, j’ai voulu faire disparaître dans une tempête hommes, lois, préjugés ; et, plus puissant que Dieu, moi, j’ai réussi.

Il y a dans les dangers politiques et sociaux du genre de celui auquel s’exposait Georges, un enivrement qui éternisera les conspirations et les conspirateurs. Le mobile le plus puissant des actions humaines est sans contredit la satisfaction de l’orgueil ; or, qu’y a-t-il de plus caressant pour nous autres, fils du péché, que l’idée de renouveler cette lutte de Satan avec Dieu, des Titans avec Jupiter. Dans cette lutte, on le sait bien, Satan a été foudroyé et Encelade enseveli. Mais Encelade enseveli remue une montagne toutes les fois qu’il se retourne. — Satan foudroyé est devenu roi des enfers.

Il est vrai que c’étaient là de ces choses que ne comprenait pas le pauvre Pierre Munier.

Aussi, tandis que Georges, après avoir laissé sa fenêtre entr’ouverte, avoir suspendu ses pistolets à son chevet et mis son sabre sous son oreiller, se fut endormi aussi tranquille que s’il ne dormait pas sur une poudrière, Pierre Munier, armant cinq ou six nègres dont il était sûr, les avait placés en vedettes tout autour de l’habitation, et s’était mis lui-même en sentinelle sur la route de Moka. De cette façon une retraite momentanée était du moins assurée à son Georges, et il ne courait plus le risque d’être surpris.

La nuit se passa sans alerte aucune. Au reste, c’est le propre des conspirations qui s’ourdissent entre les nègres que le secret soit toujours scrupuleusement gardé. Les pauvres gens ne sont pas encore assez civilisés pour calculer ce que peut rapporter une trahison.

La journée du lendemain s’écoula comme la nuit précédente, et la nuit suivante comme la journée : rien n’arriva qui pût faire croire à Georges qu’il avait été trahi. Quelques heures le séparaient donc seulement encore de l’accomplissement de son dessein.

Vers les neuf heures du matin, Laïza arriva. Georges le fit entrer dans sa chambre : rien n’était changé aux dispositions générales ; seulement l’enthousiasme produit par la générosité de Georges allait croissant. À neuf heures les dix mille conspirateurs devaient être réunis en armes sur les bords de la rivière des Lataniers ; à dix heures la conspiration devait éclater.

Tandis que Georges questionnait Laïza sur les dispositions de chacun et établissait avec lui les chances de cette périlleuse entreprise, il aperçut de loin son messager Miko-Miko, qui, portant toujours sur son épaule son bambou et ses paniers, marchait de son pas habituel, et s’avançait vers l’habitation. Or, il était impossible que l’apparition arrivât plus à point. Depuis le jour des courses, Georges n’avait pas même aperçu Sara.

Si maître que fût le jeune homme de lui-même, il ne put s’empêcher d’ouvrir la fenêtre et de faire signe à Miko-Miko de doubler le pas, ce que l’honnête Chinois fit aussitôt. Laïza voulait se retirer, mais Georges le retint en lui disant qu’il avait encore quelque chose à lui dire.

En effet, comme l’avait prévu Georges, Miko-Miko n’était pas venu à Moka de son propre mouvement ; à peine entré, il tira un charmant billet plié de la façon la plus aristocratique, c’est-à-dire étroit et long, où une fine écriture de femme avait écrit pour toute adresse son prénom. À la seule vue de ce billet, le cœur battit violemment à Georges. Il le prit des mains du messager, et pour cacher son émotion, pauvre philosophe qui n’osait pas être homme, il alla le lire dans un angle de la fenêtre.

La lettre était effectivement de Sara, et voici ce qu’elle disait :

« Mon ami,

« Trouvez-vous aujourd’hui vers les deux heures de l’après-midi chez lord Williams Murrey, et vous y apprendrez des choses que je n’ose vous dire tant elles me rendent heureuse ; puis en sortant de chez lui, venez me voir, je vous attendrai dans notre pavillon.

« Votre Sara. »

Georges relut deux fois cette lettre : il ne comprenait rien à ce double rendez-vous ; comment lord Murrey pouvait-il lui dire des choses qui rendaient Sara heureuse, et comment lui, en sortant de chez lord Murrey, c’est-à-dire vers trois heures de l’après-midi, en plein jour, à la vue de tous, pouvait-il se présenter chez monsieur de Malmédie.

Miko-Miko seul pouvait lui donner l’explication de tout cela ; il appela donc le Chinois et commença de l’interroger ; mais le digne négociant ne savait rien autre chose, sinon que mademoiselle Sara l’avait envoyé chercher par Bijou qu’il n’avait pas reconnu d’abord, attendu que, dans sa lutte avec Télémaque, le pauvre diable avait perdu une partie de son nez déjà fort camard : il l’avait suivi, il avait été introduit près de la jeune fille, dans le pavillon où il était déjà entré deux fois, et là elle avait écrit la lettre qu’il venait de remettre à Georges et que l’intelligent messager avait bien vite deviné être adressée à lui.

Puis elle lui avait donné une pièce d’or ; il ne savait rien de plus.

Georges cependant continua d’interroger Miko-Miko, lui demandant si la jeune fille avait bien écrit devant lui, si elle était bien seule en écrivant, et si sa figure paraissait triste ou joyeuse. La jeune fille avait écrit en sa présence, personne n’était là. Sa figure annonçait la sérénité la plus entière et le bonheur le plus parfait.

Pendant que Georges procédait à l’interrogatoire, on entendit le galop d’un cheval : c’était un courrier à la livrée du gouverneur ; un instant après, il entra dans la chambre de Georges et lui remit une lettre de lord Williams. Cette lettre était conçue en ces termes :

« Mon cher compagnon de voyage,

» Je me suis fort occupé de vous depuis que je ne vous ai vu, et crois ne pas avoir trop mal arrangé toutes vos petites affaires. Soyez assez aimable pour vous rendre chez moi aujourd’hui à deux heures. J’aurai, je l’espère, de bonnes nouvelles à vous apprendre,

» Tout à vous,

» Lord W. Murrey. »

Ces deux lettres coïncidaient parfaitement l’une avec l’autre. Aussi, quelque danger qu’il y eût pour Georges à se présenter à la ville dans la situation où il se trouvait ; quoique la prudence lui soufflât que s’aventurer au Port-Louis, et surtout chez le gouverneur, était chose téméraire, Georges n’écouta que son orgueil, qui lui disait que refuser ce double rendez-vous était presque une lâcheté, surtout ce double rendez-vous lui étant donné par les deux seules personnes qui eussent répondu, l’une à son amour, l’autre à son amitié. Aussi, se retournant vers le courrier, lui ordonna-t-il de présenter ses respects à milord, et de lui dire qu’il serait chez lui à l’heure convenue.

Le courrier partit avec cette réponse.

Alors il se mit à une table, et écrivit à Sara.

Regardons par-dessus son épaule et suivons des yeux les quelques lignes qu’il traçait :

« Chère Sara,

» D’abord, que votre lettre soit bénie. C’est la première que je reçois de vous, et, quoique bien courte, elle me dit tout de que je voulais savoir, c’est que vous ne m’avez pas oublié, c’est que vous m’aimez toujours, c’est que vous êtes mienne comme je suis vôtre.

» J’irai chez lord Murrey à l’heure que vous m’indiquez. Y serez-vous ? Vous ne me le dites pas. Hélas ! les seules nouvelles heureuses que je puisse attendre ne peuvent venir que de votre bouche, puisque le seul bonheur auquel j’aspire au monde, c’est celui d’être votre mari. Jusqu’ici j’ai fait tout ce que j’ai pu pour cela ; tout ce que je ferai encore sera dans le même but. Restez donc forte et fidèle, Sara, comme je serai fidèle et fort ; car si près de nous que vous apparaisse le bonheur, j’ai bien peur que nous n’ayons encore l’un et l’autre, avant de l’atteindre, de terribles épreuves à traverser.

» N’importe, Sara, ma conviction est que rien ne résiste au monde à une volonté puissante et immuable, et à un amour profond et dévoué ; ayez cet amour, Sara, et moi j’aurai cette volonté.

» Votre Georges. »

Cette lettre écrite, Georges la remit à Miko-Miko, qui reprit son bambou et ses paniers, et de son pas habituel repartit pour Port-Louis ; il va sans dire que ce ne fut pas sans avoir reçu la nouvelle rétribution que ses fidèles services méritaient si bien.

Georges resta seul avec Laïza. Laïza avait à peu près tout entendu, et avait tout compris.

— Vous allez à la ville ? demanda-t-il à Georges.

— Oui, répondit celui-ci.

— C’est imprudent, reprit le nègre.

— Je le sais ; mais je dois y aller ; et, à mes propres yeux, je serais un lâche si je n’y allais pas.

— C’est bien, allez-y donc ; mais, si à dix heures vous n’êtes pas arrivé à la rivière des Lataniers…

— C’est que je serai prisonnier ou mort : alors marchez sur la ville et délivrez-moi, ou vengez-moi.

— C’est bien, dit Laïza ; comptez sur nous.

Et ces deux hommes qui s’étaient si bien compris, qu’un seul mot, qu’un seul geste, qu’un seul serrement de main leur suffisait pour être sûrs l’un de l’autre, se quittèrent sans échanger une promesse ou une recommandation de plus.

Il était dix heures du matin ; on vint prévenir Georges que son père lui faisait demander s’il déjeunerait avec lui ; Georges répondit en passant dans la salle à manger ; il était calme comme si rien ne s’était passé.

Pierre Munier jeta sur lui un regard où toute la sollicitude paternelle était peinte ; mais, voyant le visage de son fils le même qu’il était d’habitude, reconnaissant sur ses lèvres le même sourire avec lequel il le saluait tous les jours, il se rassura.

— Dieu soit loué, mon cher enfant, dit le brave homme. En voyant ces messagers se succéder si rapidement, j’avais craint qu’ils ne t’apportassent de mauvaises nouvelles ; mais ton air tranquille m’annonce que je m’étais trompé.

— Vous avez raison, mon père, répondit Georges, tout va bien ; c’est toujours pour ce soir, à la même heure, la révolte, et ces messieurs m’apportaient deux lettres, l’une du gouverneur qui me donne rendez-vous chez lui aujourd’hui à deux heures, l’autre de Sara, qui me dit qu’elle m’aime.

Pierre Munier resta étourdi. C’était la première fois que Georges lui parlait de la révolte des noirs et de l’amitié du gouverneur ; il avait su toutes ces choses indirectement et il avait, le pauvre père, frissonné jusqu’au fond du cœur en voyant son enfant bien aimé se jeter dans une pareille voie.

Il balbutia quelques observations, mais Georges l’arrêta.

— Mon père, lui dit-il en souriant, souvenez-vous du jour où, après avoir fait des prodiges de valeur, après avoir délivré les volontaires, après avoir conquis un drapeau, ce drapeau vous fut arraché par monsieur de Malmédie ; ce jour-là vous aviez été devant l’ennemi, grand, noble, sublime, ce que vous serez toujours enfin devant le danger ; ce jour-là, je jurai qu’un jour hommes et choses seraient remis à leur place ; ce jour est arrivé, je ne reculerai pas devant mon serment. Dieu jugera entre les esclaves et les maîtres, entre les faibles et les forts, entre les martyrs et les bourreaux ; voilà tout.

Puis, comme Pierre Munier, sans force, sans puissance, sans objection contre une pareille volonté, s’affaissait sur lui-même, comme si le poids du monde eût pesé sur lui, Georges ordonna à Ali de seller les chevaux, et après avoir achevé tranquillement son déjeuner, en fixant de temps en temps un regard triste sur son père, il se leva pour sortir.

Pierre Munier tressaillit et se dressa tout debout les bras tendus vers son fils.

Georges s’avança vers lui, prit sa tête entre ses deux mains, et avec une expression d’amour filial qu’il n’avait jamais laissé paraître, il rapprocha cette tête vénérable de lui, et baisa rapidement cinq ou six fois ses cheveux blancs.

— Mon fils ! mon fils ! s’écria Pierre Munier.

— Mon père, dit Georges, vous aurez une vieillesse respectée ou j’aurai une tombe sanglante. Adieu !

Georges s’élança hors de la chambre, et le vieillard retomba sur sa chaise en poussant un profond gémissement.