Georges/24

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Michel Lévy frères (pp. 267-273).


XXIV.

LES GRANDS BOIS.


Au moment où la troupe fugitive atteignait la source de la rivière des Créoles, le jour se levait, et les rayons du soleil oriental éclairaient le sommet granitique du piton du milieu ; avec lui s’éveillait toute la population des forêts. À chaque pas, les tanrecs se levaient sous les pieds des nègres et regagnaient leurs terriers, les singes s’élançaient de branches en branches et atteignaient les extrémités les plus flexibles des vacoas, des filaos et des tamariniers ; puis, se suspendant et se balançant par la queue, allaient, franchissant une grande distance, s’accrocher avec une adresse merveilleuse, à quelque autre arbre qui leur donnait un asile plus touffu. Le coq des bois se levait à grand bruit, battant l’air de son vol pesant, tandis que les perroquets gris semblaient le railler de leur cri moqueur, et que le cardinal, pareil à une flamme volante, passait, rapide comme un éclair et étincelant comme un rubis ; enfin, selon son habitude, la nature, toujours jeune, toujours insoucieuse, toujours féconde, semblait, par sa sereine tranquillité et son calme bonheur, une éternelle ironie de l’agitation et des douleurs de l’homme.

Après trois ou quatre heures de marche, la troupe fit une halte sur un plateau, au pied d’une montagne sans nom, dont la base vient mourir sur les bords de la rivière. La faim commençait à se faire sentir : heureusement chacun dans la route avait fait chasse ; les uns, à coups de bâton, avaient assommé des tanrecs, dont, en général, les nègres sont fort friands ; d’autres avaient tué des singes ou des coqs des bois ; enfin, Laïza avait blessé un cerf, à la poursuite duquel quatre hommes s’étaient mis, et qu’ils avaient rapporté au bout d’une heure : il y avait donc des provisions pour toute la troupe.

Laïza profita de cette halte pour panser le blessé ; de temps en temps il s’était écarté du brancard pour aller cueillir quelque herbe ou quelque plante dont lui seul connaissait la propriété. Arrivé au lieu du repos, il réunit sa récolte, plaça la première collection qu’il venait de rassembler dans un creux de rocher ; puis, avec une pierre arrondie, il broya les simples qu’il venait de cueillir à peu près comme il eût fait dans un mortier. Cette opération terminée, il en exprima le suc, y trempa un linge, et, levant l’appareil mis la veille, il plaça les compresses nouvellement imbibées sur la double plaie ; car, par bonheur encore, la balle n’était point restée dans la blessure, et, entrée un peu au-dessous de la dernière côte gauche, elle était sortie un peu au-dessus de la hanche.

Pierre Munier suivit cette opération avec une anxiété profonde. La blessure était grave, mais n’était point mortelle ; il y avait plus : il était visible, à l’inspection des chairs, qu’en supposant qu’aucun organe important n’eût été lésé à l’intérieur, la guérison serait plus rapide peut-être qu’elle ne l’eût été entre les mains d’un médecin des villes. Le pauvre père n’en passa pas moins par toutes les angoisses qu’une pareille vue devait éveiller en lui, tandis que Georges, au contraire, malgré les douleurs qu’un pareil pansement devait lui faire éprouver, ne fronça pas même le sourcil, et réprima jusqu’au moindre frissonnement de la main que son père tenait entre les siennes.

Le pansement fini et le repas achevé, on se mit en route. On approchait des grands bois, mais encore fallait-il les atteindre ; la petite troupe, retardée par le transport du blessé, transport que les accidents du terrain rendaient fort difficile, ne s’avançait que lentement, et, depuis le départ de l’habitation, avait laissé une trace facile à suivre.

On marcha une heure encore à peu près en suivant les bords de la rivière des Créoles, puis on prit à gauche, et l’on commença de se trouver dans la lisière des forêts, car jusque-là on n’avait traversé que des espèces de taillis : à mesure que l’on avançait, des mimosas se reproduisant en touffes nombreuses, des fougères gigantesques poussant dans les intervalles des arbres, s’élevant aussi haut qu’eux, et des lianes d’une grosseur prodigieuse tombant du haut des takamakas comme des serpents qui s’y seraient accrochés par la queue, commençaient à annoncer qu’on entrait dans la région des grands bois.

Bientôt la forêt devint de plus en plus épaisse ; les troncs des arbres se rapprochèrent, les fougères s’enlacèrent les unes aux autres, les lianes formèrent comme des barreaux, à travers lesquels le passage devint de plus en plus difficile, surtout pour les hommes qui portaient le brancard ; à tout moment, Georges, témoin des difficultés que présentait la marche, faisait un mouvement pour descendre ; mais à chaque fois, Laïza le lui défendait avec un tel accent de fermeté, et son père joignait les mains avec un tel geste de prière, que, pour ne point blesser le dévouement de l’un et pour ne pas heurter la tendresse de l’autre, le blessé reprenait sa place et laissait essayer de nouvelles tentatives qui devenaient de moment en moment plus pénibles, et qui quelquefois demeuraient longtemps infructueuses.

Cependant les difficultés qu’éprouvaient les fugitifs à pénétrer dans l’intérieur de ces forêts vierges étaient presque pour eux une garantie de sécurité, puisque ces difficultés devaient, pour ceux qui les poursuivaient, exister plus grandes encore, car ceux qui fuyaient étaient des nègres habitués à de pareilles courses, tandis que ceux qui les poursuivaient étaient des soldats anglais accoutumés à manœuvrer dans le Champ-de-Mars et dans le Champ-de-Lort.

Cependant on arriva à un endroit tellement épais, tellement fourré, tellement compact, que toute tentative de transition devint inutile ; longtemps la petite troupe longea cette espèce de muraille à travers laquelle la hache seule aurait pu ouvrir un passage ; mais ce passage ouvert pour les uns l’était également pour les autres, et, en offrant une issue à la fuite, il offrait un moyen à la poursuite.

Tout en cherchant, on trouva un ajoupa[1], et sous cet ajoupa les restes d’un feu fumant encore : il était évident que des nègres marrons rôdaient dans les environs, et, à en juger par la fraîcheur des traces qu’ils avaient laissées, ne devaient même pas être fort loin.

Laïza se mit sur leur piste. On connaît l’habileté des sauvages pour suivre à travers les grandes solitudes la trace d’un ami ou d’un ennemi : Laïza, courbé sur la terre, retrouva chaque brin d’herbe plié sous le talon, chaque caillou sorti de son alvéole par le choc du pied, chaque branche détournée de son inclinaison par la pression du passant ; mais enfin il arriva de son côté à un emplacement où toute trace manquait. D’un côté était un ruisseau qui descendait de la montagne et allait se jeter dans la rivière des Créoles ; de l’autre, un amas de rochers, de pierres et de broussailles pareil à un mur, au sommet duquel la forêt paraissait plus pressée encore que partout ailleurs, et derrière Laïza le chemin qu’il venait de suivre.

Laïza traversa le ruisseau et chercha vainement de l’autre côté la trace qui l’avait conduit jusqu’à sa rive. Les nègres, car ils étaient plusieurs, n’avaient donc pas été plus loin.

Laïza essaya de gravir la muraille, et il y parvint ; mais arrivé au sommet, il reconnut l’impossibilité de faire suivre à une troupe, parmi laquelle se trouvaient plusieurs blessés, un pareil chemin. Il redescendit donc, et, convaincu que ceux à la recherche desquels il s’était mis ne pouvaient être loin, il poussa les différents cris auxquels les nègres marrons ont l’habitude de se reconnaître entre eux, et attendit.

Au bout d’un instant, il lui sembla, au plus épais des broussailles qui recouvraient les pierres formant la muraille que nous avons décrite, reconnaître un léger frémissement ; tout autre qu’un homme habitué aux mystères de la solitude eût certes pris cette vacillation de quelques branches pour un caprice du vent ; mais alors le mouvement eût eu lieu de leur extrémité à leur base, tandis qu’au contraire le mouvement semblait naître à leur base et venait mourir à leur extrémité. Laïza ne s’y trompa point et ses regards s’arrêtèrent sur le buisson. Bientôt son doute se changea en certitude : à travers les branches il avait distingué deux yeux inquiets qui, après avoir parcouru tout l’horizon qu’ils pouvaient atteindre, se fixèrent sur lui ; alors Laïza renouvela le signal qu’il avait déjà fait entendre une fois : aussitôt un homme glissa comme un serpent entre les pierres disjointes, et Laïza se trouva en face d’un nègre marron.

Les deux noirs n’échangèrent que quelques paroles, puis Laïza retourna sur ses pas et rejoignit la petite troupe, qui fit à son tour, guidée par lui, le même chemin qu’il venait de faire, et qui arriva bientôt à l’endroit où il avait trouvé le nègre.

Une ouverture produite par le dérangement de quelques pierres avait amené un passage dans la muraille : ce passage donnait entrée dans une grotte immense.

Les fugitifs passèrent deux à deux à travers ce défilé facile à défendre. Derrière le dernier, le nègre remit les pierres dans le même ordre où elles étaient auparavant, de manière à ce qu’on ne vît aucune trace du passage ; puis, se cramponnant à son tour aux broussailles et aux aspérités des pierres, il escalada la muraille et disparut dans la forêt.

Deux cents hommes venaient de s’engloutir dans les entrailles de la terre sans que l’œil le plus exercé pût dire par quel endroit ils avaient passé.

Soit par un de ces hasards naturels qui se rencontrent parfois sans que la main de l’homme ait aidé en rien aux effets qu’ils produisent, soit, au contraire, par un long et prévoyant travail des nègres marrons, le sommet de la montagne, dans les flancs de laquelle la petite troupe venait de disparaître, était défendu d’un côté par une roche perpendiculaire pareille à un rempart, et d’un autre côté par cette haie gigantesque composée de troncs d’arbres, de liane et de fougère, qui avait d’abord arrêté la marche de nos fugitifs ; la seule entrée véritablement praticable était donc celle que nom avons décrite, et, comme nous l’avons dit, cette entrée disparaissait entièrement derrière les pierres qui l’obstruaient et les broussailles qui voilaient les pierres : il résultait donc du soin avec lequel elle était cachée à tous les yeux que les colons armés pour leur propre compte, ou les troupes anglaises qui, pour le compte du gouvernement, donnaient la chasse aux nègres marrons, étaient passés cent fois sans la remarquer devant cette ouverture connue des seuls esclaves fugitifs.

Mais une fois de l’autre côté du rempart de la baie ou de la caverne, l’aspect du sol changeait entièrement. C’étaient toujours de grands bois, de hautes forêts, de puissants abris, mais au milieu desquels on pouvait du moins se frayer une route. Au reste, aucune des premières nécessités de la vie ne manquait dans ces vastes solitudes ; une cascade qui avait sa source au sommet du piton, tombait majestueusement de soixante pieds de haut, et après s’être brisée en poussière sur les rocs, qu’elle rongeait dans sa chute éternelle, elle coulait quelque temps en paisibles ruisseaux ; puis, s’enfonçant tout à coup dans les entrailles de la terre, elle allait reparaître au delà de l’enceinte ; les cerfs, les sangliers, les daims, les singes et les tanrecs abondaient ; enfin, aux endroits où, à travers le dôme immense de feuillage, glissaient quelques rayons de soleil, ces rayons de soleil allaient éclairer des pamplemousses chargés d’oranges, ou des vacoas chargés de ces choux-palmistes dont la queue est si frêle, que du jour où le fruit est mûr il tombe à la plus légère secousse ou au moindre vent.

Si les fugitifs parvenaient à cacher leur retraite, ils pouvaient donc espérer y vivre sans manquer de rien jusqu’au moment où Georges serait guéri, et où cette guérison amènerait une résolution quelconque. Au reste, quelle que fût la résolution du jeune homme, les malheureux esclaves dont Georges avait fait ses compagnons étaient décidés à s’attacher à sa fortune jusqu’au bout.

Mais tout blessé qu’était Georges, il avait gardé son sang-froid ordinaire et il n’avait pas examiné la retraite à laquelle il venait demander un abri, sans calculer tout le parti qu’on pourrait tirer d’une pareille position pour la défendre. Une fois de l’autre côté de la caverne, il avait donc fait arrêter le brancard, et, appelant Laïza d’un signe de la main, il lui avait indiqué comment, après avoir défendu l’ouverture extérieure de ce défilé, on pouvait par un retranchement défendre l’ouverture intérieure, puis en outre miner encore la caverne avec la poudre qu’on avait eu le soin d’emporter de Moka. Le plan de cet ouvrage fut aussitôt tracé et entrepris, car Georges ne se dissimulait pas que, selon toute probabilité, on ne le traiterait point en fugitif ordinaire, et il avait assez d’orgueil pour croire que les blancs ne se regarderaient pas comme vainqueurs tant qu’ils ne le tiendraient pas pieds et poings liés en leur pouvoir.

On se mit donc aussitôt à l’œuvre de défense, que présida passivement Georges et activement Pierre Munier.

Pendant ce temps, Laïza faisait le tour de la montagne ; partout, comme nous l’avons dit, elle était défendue soit par des palissades naturelles, soit par des roches escarpées ; en un seul endroit ces rochers étaient abordables avec des échelles d’une quinzaine de pieds ; encore le chemin qui conduisait au pied de cette muraille naturelle bordait-il un précipice ; ce chemin eût été facile à défendre, mais la troupe était trop peu nombreuse et avait besoin d’être répandue sur trop de points à la fois pour que l’on fît des dispositions militaires en dehors de ce que l’on pouvait appeler la forteresse.

Laïza reconnut donc que c’était ce point et l’entrée par la caverne qui devaient surtout être gardés avec le plus de soin.

La nuit s’approchait, Laïza laissa dix hommes à ce poste important, et revint rendre compte à Georges de sa course autour de la montagne.

Il trouva Georges dans une espèce de cabane qu’on lui avait bâtie à la hâte avec des branches d’arbres ; le retranchement était déjà presque creusé, et malgré l’obscurité qui s’avançait rapidement, on continuait d’y travailler avec activité.

Vingt-cinq hommes furent répartis en sentinelles autour de l’enceinte, on devait les relever de deux heures en deux heures ; Pierre Munier resta à son poste de la caverne, et Laïza, après avoir posé un nouvel appareil sur la blessure de Georges, retourna au sien.

Puis chacun attendit les événements nouveaux qu’allait sans doute amener la nuit.



  1. Espèce de hangar bâti par les chasseurs.