Georges/26

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Michel Lévy frères (pp. 286-296).


XXVI.

LA CHASSE AUX NÈGRES.


Laïza ne s’était pas trompé, et le chien, en suivant les traces de son maître, avait conduit les Anglais droit à l’ouverture de la caverne ; arrivé là, il s’était élancé au milieu des buissons et s’était mis à gratter et à mordre les pierres. Les Anglais avaient compris alors qu’ils étaient au terme de leur course.

Aussitôt ils avaient fait avancer des soldats armés de pioches, et les soldats s’étaient mis à l’œuvre. Au bout d’un instant, une ouverture assez large pour qu’un homme pût y passer était pratiquée.

Un soldat allongea le haut du corps, afin de regarder par l’ouverture. Aussitôt un coup de fusil se fit entendre, et le soldat tomba la poitrine traversée d’une balle ; un second soldat succéda au premier et tomba comme lui ; un troisième s’avança à son tour et eut le même sort.

Il était visible que les révoltés, en donnant eux-mêmes le signal de l’attaque, étaient décidés à une défense désespérée.

Les assaillants commencèrent à prendre leurs précautions : en s’abritant le plus qu’ils purent, ils élargirent la brèche de manière à pouvoir passer à plusieurs de front ; les tambours battirent, et les grenadiers se présentèrent la baïonnette en avant.

Mais l’avantage était si grand pour les assiégés, qu’en un instant la brèche fut encombrée de morts, et qu’on fut obligé d’enlever les cadavres pour faire place à un nouvel assaut.

Cette fois, les Anglais pénétrèrent jusqu’au milieu de la caverne, mais ce ne fut que pour laisser un plus grand nombre de morts encore qu’à la première fois ; à l’abri derrière le retranchement qu’avait fait élever Georges, les nègres, dirigés par Laïza et Pierre Munier, tiraient à coup sûr.

Pendant ce temps, Georges, retenu par sa blessure, couché dans sa cabane, maudissait l’inactivité à laquelle il était réduit ; cette odeur de poudre qui l’enveloppait, ce bruit de la mousqueterie qui pétillait à son oreille, tout, jusqu’à cette charge incessante que battaient les Anglais, lui donnaient cette ardente fièvre du combat qui fait que l’homme joue sa vie sur un caprice du hasard. Mais ici c’était bien pis, car ce n’était pas une cause étrangère qui se débattait, ce n’était pas le bon plaisir d’un roi qu’il s’agissait de soutenir ou l’honneur d’une nation qu’il fallait venger : non, c’était sa propre cause que ces hommes défendaient, et lui, lui Georges, l’homme au cœur hardi, l’homme à l’esprit entreprenant, ne pouvait rien, ni en action, ni même en conseil ; Georges mordait le matelas sur lequel il était couché, Georges pleurait de rage.

À la seconde attaque, et quand les Anglais pénétrèrent jusqu’au milieu de la caverne, ils firent, du point où ils étaient arrivés, quelques décharges sur les retranchements ; or, comme la cabane où Georges était couché se trouvait directement placée derrière eux, deux ou trois balles traversèrent en sifflant les parois de feuillage. Ce bruit qui eût effrayé tout autre, consola et enorgueillit Georges ; lui aussi courait donc un danger, et, s’il ne pouvait pas rendre la mort, il pouvait du moins mourir.

Les Anglais avaient momentanément cessé l’attaque, mais il était évident qu’ils préparaient un nouvel assaut, et l’on entendait, aux coups sourds et retentissants de la pioche, qu’ils n’avaient point abandonné leur projet. En effet, au bout d’un instant, une partie des parois extérieures de la caverne s’écroula et l’ouverture se trouva agrandie du double ; aussitôt le tambour retentit de nouveau, et, à la lueur de la lune, on vit briller une troisième fois les baïonnettes à l’entrée de la caverne.

Pierre Munier et Laïza se regardèrent ; cette fois, il était évident que la lutte allait devenir terrible.

— Quelle est votre dernière ressource ? demanda Laïza.

— La caverne est minée, dit le vieillard.

— En ce cas, nous avons encore quelque chance de salut, mais au moment décisif faites alors ce que je vous dirai, ou nous sommes tous perdus, car il n’y a pas de retraite possible avec un blessé.

— Eh bien ! je me ferai tuer près de lui ! dit le vieillard.

— Mieux vaut vous sauver tous les deux.

— Ensemble ?

— Ensemble ou séparément, peu importe.

— Je ne quitterai pas mon fils, Laïza, je t’en préviens.

— Vous le quitterez, si c’est son seul moyen de salut.

— Que veux-tu dire ?

— Plus tard je m’expliquerai.

Puis se retournant vers les nègres :

— Allons ! enfants ! dit-il, voilà le moment suprême arrivé. Feu sur les habits rouges et ne perdez pas un coup ; dans une heure, la poudre et les balles seront rares.

Au même instant la fusillade éclata. Les nègres, en général, sont d’excellents tireurs ; aussi exécutèrent-ils à la lettre la recommandation de Laïza, et les rangs des Anglais commencèrent-ils à s’éclaircir ; mais, à chaque décharge, les rangs se resserraient avec une discipline admirable, et la colonne, retardée par la difficulté du passage, continuait de s’avancer dans le souterrain. Au reste, pas un coup de fusil n’était tiré de la part des Anglais ; ils paraissaient décidés cette fois à enlever les retranchements à la baïonnette.

La situation, grave pour tous, l’était doublement pour Georges, grâce à l’impuissance à laquelle il était condamné. Il s’était d’abord soulevé sur son coude, puis il s’était mis sur ses genoux ; enfin il était parvenu à se dresser sur ses pieds ; mais, parvenu à ce point, sa faiblesse était si grande, qu’il lui semblait que la terre manquait sous lui, et qu’il était forcé de se cramponner de ses mains aux branches qui l’entouraient. Tout en reconnaissant le courage de quelques hommes dévoués qui accompagnaient sa fortune jusqu’au bout, il ne pouvait s’empêcher d’admirer ce courage froid et impassible des Anglais qui continuaient de marcher comme à une parade, quoique à chaque pas qu’ils fissent ils fussent obligés de resserrer les rangs. Enfin il comprit que, pour cette fois, ils ne reculeraient plus, et que, dans cinq minutes, malgré le feu qui en sortait, ils allaient aborder les retranchements. Alors l’idée que c’était pour lui, pour lui, forcé de rester spectateur impassible du combat, que tous ces hommes allaient se faire tuer, se présenta à son esprit comme un remords ; il essaya de faire un pas en avant pour se jeter entre les combattants, et, en se livrant, puisque, selon toute probabilité, c’était à lui seul qu’on en voulait, faire cesser le carnage ; mais il sentit qu’il ne pourrait parcourir un tiers de la distance qui le séparait des Anglais. Il voulut crier aux assiégés de cesser le feu, aux assiégeants de ne pas aller plus loin, et qu’il se rendait ; mais sa voix affaiblie se perdit dans le bruit de la fusillade. D’ailleurs, dans ce moment, il vit son père se lever tout debout, et, de la moitié de sa taille, dépasser la hauteur des retranchements ; puis, une branche de sapin enflammée à la main, faire quelques pas à la rencontre des Anglais ; puis, au milieu du feu et de la fumée, approcher de la terre l’étrange flambeau. Aussitôt une traînée de flamme courut sur la terre et disparut en s’enfonçant dans le sol ; enfin, au même instant, la terre s’agita, une explosion terrible se fit entendre, un cratère flamboyant s’ouvrit sous les pieds des Anglais, la voûte de la caverne s’ouvrit et s’affaissa, les rochers qui pesaient sur elle s’enfoncèrent avec elle, et, aux cris du reste du régiment encore de l’autre côté de l’ouverture, le passage souterrain disparut dans un immense chaos.

— Et maintenant, dit Laïza, pas un instant à perdre !

— Ordonne, que faut-il faire ?

— Fuyez vers Grand-Port, tâchez de trouver asile dans un vaisseau français ; moi, je me charge de Georges.

— Je te l’ai dit, je ne quitterai pas mon fils.

— Et moi, je vous l’ai dit, vous le quitterai, car, en restant, vous le perdez.

— Comment cela ?

— Avec votre chien qu’ils ont toujours, ils vous suivent partout, vous relancent au plus sombre des forêts, vous atteignent au plus profond des cavernes, et Georges, blessé, sera bientôt rejoint ; mais au contraire fuyez de votre côté, ils croient que votre fils vous accompagne, alors c’est à vous qu’ils s’attachent, c’est après vous qu’ils s’acharnent, c’est vous qu’ils rejoignent peut-être ; moi, pendant ce temps, je profite de la nuit ; avec quatre hommes dévoués, j’emporte Georges d’un autre côté ; nous gagnons les bois qui environnent le morne du Bambou. Si vous avez quelque moyen de nous sauver, vous allumerez un feu sur l’île des Oiseaux ; alors nous descendons sur un radeau la grande Rivière, et vous venez avec une chaloupe nous recevoir à son embouchure.

Pierre Munier avait écouté tout ce plaidoyer les yeux fixes, la respiration suspendue, serrant les mains de Laïza entre ses mains ; puis, à ses dernières paroles, lui jetant les bras au cou :

— Laïza ! Laïza ! s’écria-t-il ; oui, oui, je te comprends, il n’y a que ce moyen : toute la meute anglaise sur moi, c’est cela, et tu sauves mon Georges.

— Je le sauve ou je meurs avec lui, dit Laïza, voilà tout ce que je puis vous promettre.

— Et je sais que tu tiendras ce que tu promets. Attends seulement que j’aille encore une fois embrasser mon enfant, et je pars.

— Non, non, dit Laïza ; si vous le voyez vous ne voudrez plus le quitter ; s’il sait que vous vous exposez pour sauver sa vie, il ne voudra pas le permettre : partez, partez ; et vous tous suivez-le ; quatre hommes seulement avec moi, les plus forts, les plus vigoureux, les plus dévoués.

Une douzaine d’hommes se présentèrent.

Laïza en désigna quatre ; puis, comme Pierre Munier hésitait à partir :

— Les Anglais ! les Anglais ! dit-il au vieillard ; dans un instant les Anglais seront ici.

— Ainsi, à l’embouchure de la Grande-Rivière ! s’écria Pierre Munier.

— Oui, si nous ne sommes ni tués ni pris.

— Adieu, Georges, adieu, cria Pierre Munier et, suivi des nègres qui restaient, il s’élança du côté de la montagne des Créoles.

— Mon père, s’écria Georges, où allez-vous ? que faites-vous ? pourquoi ne venez-vous pas mourir avec votre fils ? Mon père, attendez moi, me voilà !

Mais Pierre Munier était déjà loin, et ces derniers mots surtout furent dits d’une voix si faible que le vieillard ne put les entendre.

Laïza courut au blessé ; il le trouva sur ses genoux.

— Mon père ! murmura Georges, et il retomba évanoui.

Laïza ne perdit pas de temps ; cet évanouissement était presque un bonheur. Sans doute Georges, jouissant de sa raison, n’eût pas voulu disputer plus longtemps sa vie à ceux qui le poursuivaient ; il eût regardé cette fuite isolée comme honteuse. Mais sa faiblesse le mettait à la merci de Laïza. Laïza le coucha, toujours évanoui, sur son brancard ; chacun des nègres qu’il avait gardés près de lui saisit un des portants, et lui-même marchant devant pour leur montrer le chemin, il se dirigea vers le quartier des Trois-Îlots, d’où il comptait, en suivant le cours de la Grande-Rivière, gagner le piton de Bambou.

Ils n’avaient pas fait un quart de lieue qu’ils entendirent les aboiements du chien.

Laïza fit un geste, les porteurs s’arrêtèrent. Georges était toujours évanoui, ou du moins si faible qu’il ne paraissait faire aucune attention à ce qui se passait.

Ce que Laïza avait prévu arrivait : les Anglais avaient escaladé l’enceinte, et ils comptaient se servir du chien pour rejoindre les fuyards une seconde fois comme ils l’avaient déjà fait une première.

Il y eut un moment d’angoisse pendant lequel Laïza écouta les aboiements du chien ; pendant quelques minutes ces aboiements restèrent stationnaires. Le chien était parvenu à l’endroit où l’on avait combattu, puis deux ou trois fois les aboiements se rapprochèrent. Le chien allait des retranchements à la cabane, où Georges blessé était demeuré quelque temps, et où son père était venu le visiter ; enfin les aboiements s’éloignèrent vers le sud, c’était la direction qu’avait prise Pierre Munier ; — la ruse de Laïza avait réussi, les chasseurs s’étaient trompés de piste, ils suivaient le père et abandonnaient le fils.

La situation dont on venait de sortir était d’autant plus grave que, pendant cette halte d’un instant, les premiers rayons du jour avaient commencé à paraitre, et que la mystérieuse obscurité de la forêt commençait à s’éclaircir. Certes, si Georges eût été sain et sauf, agile et fort, comme il l’était, l’embarras eût été moindre, car, ruse, courage, adresse, tout se fût présenté en égale proportion, entre ceux qui étaient poursuivis et ceux qui poursuivaient ; mais la blessure de Georges rendait la partie inégale, et Laïza ne se dissimulait pas que la situation était des plus critiques.

Une crainte surtout le préoccupait : c’est que les Anglais, comme la chose était probable, n’eussent pris pour auxiliaires des esclaves dressés à la chasse des nègres marrons, et ne leur eussent fait quelque promesse comme celle de la liberté, par exemple, si Georges tombait entre leurs mains. Alors il perdait une partie de ses avantages d’homme de la nature en face de ces autres hommes fils de la nature comme lui, et pour qui, comme pour lui, la solitude n’avait pas de secrets et la nuit pas de mystères.

Aussi pensa-t-il qu’il n’y avait pas un instant à perdre, et aussitôt ses incertitudes fixées sur la direction qu’avaient prise ceux qui les poursuivaient, il se remit en marche, s’avançant toujours vers l’est.

La forêt avait un aspect étrange, et tous les animaux paraissaient partager la préoccupation de l’homme ; la fusillade, qui avait retenti toute la nuit, avait réveillé les oiseaux dans les branches, les sangliers dans leurs bouges, les daims dans les halliers ; — tout était sur pied, — tout parlait d’effroi, et l’on eût dit tous les êtres animés atteints d’une espèce de vertige. On marcha ainsi deux heures.

Au bout de deux heures il fallut faire halte : les nègres s’étaient battus toute la nuit, et n’avaient pas mangé depuis la veille à quatre heures. Laïza s’arrêta sous les ruines d’un ajoupa qui, sans aucun doute, avait servi cette nuit même de retraite à des nègres marrons, car, en remuant un monceau de cendres, qui paraissait le résultat d’un assez long séjour, on y retrouva du feu. Trois des nègres se mirent en chasse des tanrecs. Le quatrième s’occupa de rallumer le foyer. Laïza chercha des herbes pour renouveler l’appareil du blessé.

Si fort de corps, si puissant d’esprit que fût Georges, l’âme avait cependant été vaincue par la matière : il avait la fièvre : il avait le délire, il ignorait ce qui se passait autour de lui et il ne pouvait aider ceux qui essayaient de le sauver ni par le conseil ni par l’exécution.

Cependant le pansement de sa blessure parut lui apporter quelque repos. Quant à Laïza, il ne paraissait soumis à aucun des besoins physiques de la nature. Il y avait soixante heures qu’il n’avait dormi et il ne paraissait pas avoir besoin de sommeil, il y avait vingt heures qu’il n’avait mangé, et il ne semblait pas avoir faim.

Les nègres revinrent les uns après les autres, rapportant six ou huit tanrecs, qu’ils s’apprêtèrent à faire rôtir devant l’immense foyer que leur compagnon avait allumé ; la fumée qu’il occasionnait inquiétait bien un peu Laïza, mais il pensait que, n’ayant laissé aucune trace derrière lui, il devait être à deux ou trois lieues au moins de l’endroit où avait eu lieu le combat, et qu’en supposant même que cette fumée fût découverte, elle le serait par quelque poste assez éloigné pour qu’il eût le temps de fuir avant que ce poste ne les eût rejoint.

Quand le repas fut prêt, les nègres appelèrent Laïza, qui jusque-là était resté assis près de Georges. Laïza se leva, et en portant les yeux sur le groupe qu’il s’apprêtait à joindre, il s’aperçut que l’un des nègres avait reçu à la cuisse une blessure qui saignait encore. Aussitôt toute sa sécurité disparut : on avait pu les suivre à la trace comme on suit un daim blessé, non pas que l’on se doutât de l’importance de la capture que l’on pouvait faire en les suivant, mais parce qu’un prisonnier, quel qu’il fût, était de trop grande importance, à cause des renseignements qu’il pouvait donner, pour que les Anglais ne fissent pas tout au monde pour se procurer ce prisonnier.

Au moment où cette réflexion venait de le frapper, et où il ouvrait la bouche pour ordonner à ses quatre nègres accroupis autour du feu de se remettre en route, un petit bouquet de bois, plus touffu que le reste de la forêt, et sur lequel ses yeux inquiets s’étaient déjà plus d’une fois arrêtés, s’enflamma, une vive fusillade se fit entendre, cinq ou six balles sifflèrent autour de lui. Un des nègres tomba la face dans le feu, les trois autres se levèrent ; mais au bout de cinq ou six pas l’un d’eux tomba à son tour, puis un autre encore à dix pas de là. Le quatrième seul s’enfuit sain et sauf et disparut dans le bois.

À l’aspect de la fumée, au bruit des coups, au sifflement des balles, Laïza n’avait fait qu’un bond de l’endroit où il se trouvait jusqu’au brancard de Georges ; et, prenant le blessé dans ses bras, comme il eût fait d’un enfant, il s’élança à son tour dans la forêt sans que sa course parût un instant ralentie par le fardeau qu’il portait.

Mais aussitôt, huit ou dix soldats anglais, escortés de cinq ou six nègres, bondirent hors du bouquet de bois et se mirent à la poursuite des fugitifs, dans l’un desquels ils avaient reconnu Georges qu’ils savaient blessé. — Comme l’avait prévu Laïza, le sang les avait guidés. Ils étaient venus suivant sa trace, ils étaient arrivés à demi-portée de fusil de l’ajoupa, et là ils avaient ajusté à coup posé et, comme on l’a vu, bien ajusté, puisque trois nègres sur quatre avaient été, sinon tués, du moins mis hors de combat.

Alors commença une course désespérée, car, quelle que fût la force et l’agilité de Laïza, il était évident que s’il ne parvenait pas à se faire perdre de vue par ceux qui le poursuivaient, ceux-ci finiraient par le rejoindre ; malheureusement il courait deux chances presque également fatales ; en s’enfonçant dans les grandes épaisseurs, les bois pouvaient devenir tellement touffus qu’il lui fût presque impossible d’aller plus loin ; en se jetant dans les clairières, il se livrait à la fusillade de ses ennemis : cependant il préféra ce dernier parti.

Dans les premières minutes, et par la puissance de son élan, Laïza s’était trouvé presque hors de portée, et s’il n’eût eu affaire qu’à des Anglais, sans doute il leur eût échappé ; mais quoique ce fût à regret peut-être que les nègres le poursuivissent, comme ils étaient poussés par les baïonnettes des soldats, il leur fallait marcher ; ils couraient donc le gibier humain, qu’ils chassaient, sinon par enthousiasme, du moins par crainte.

De temps en temps, lorsqu’à travers les arbres on découvrait Laïza, quelques coups de fusil éclataient, et l’on voyait les balles effleurer les écorces autour de lui, ou sillonner la terre sous ses pas ; mais comme par enchantement aucune de ces balles ne l’atteignaient, et sa course s’accélérait, si l’on peut le dire, en raison du danger auquel il venait d’échapper.

Enfin, on arriva sur le bord d’une clairière : une pente rapide et presque découverte, garnie à son sommet d’un nouveau fourré d’arbres, se présentait à gravir ; arrivé au sommet de cette pente, Laïza du moins pouvait disparaître derrière quelque roche, se laisser glisser dans quelque ravin, et se soustraire ainsi à la vue de ceux qui le poursuivaient ; mais aussi pendant tout l’intervalle qui séparait les arbres, Laïza restait découvert et exposé au feu.

Il n’y avait cependant pas à balancer : se jeter à droite ou se jeter à gauche, c’était perdre du terrain, le hasard avait jusque-là servi les fugitifs, le même bonheur pouvait les accompagner encore.

Laïza s’élança dans la clairière ; de leur côté, ceux qui le poursuivaient, comprenant la chance qui leur était donnée de tirer à découvert, redoublaient de vitesse. Ils arrivèrent à la lisière. Laïza était à cent cinquante pas d’eux à peu près.

Alors, comme si l’ordre eût été donné, chacun s’arrêta, mit en joue et fit feu. Laïza parut n’être point touché, et continua sa course. Les soldats avaient encore le temps de recharger leurs armes avant qu’il ne disparût ; ils glissèrent en hâte une cartouche dans le canon de leur fusil.

Pendant ce temps, Laïza gagnait énormément de terrain ; il était évident que s’il échappait à la seconde décharge comme il avait échappé à la première, et qu’il atteignît le bois sain et sauf, toutes les chances étaient pour lui. Vingt-cinq pas à peine le séparaient de la lisière du bois, et pendant cette halte d’un instant, il en avait gagné cent cinquante sur ses adversaires. Tout à coup il disparut dans un pli du terrain ; mais malheureusement la sinuosité ne se prolongeait ni à droite ni à gauche, il la suivit cependant tant qu’il put, pour dérouter ses ennemis ; mais arrivé à l’extrémité du petit ravin dont l’épaulement l’avait protégé, force lui fut de gravir de nouveau le talus, et par conséquent de reparaître. En ce moment, dix ou douze coups de fusil partirent ensemble, et il sembla aux chasseurs d’hommes qu’ils le voyaient chanceler. En effet, après avoir fait quelques pas encore, Laïza s’arrêta, chancela de nouveau, tomba sur un genou, puis sur deux, posa à terre Georges, toujours évanoui ; puis, se relevant tout debout, il se retourna vert les Anglais, étendit les deux mains vers eux avec un geste de dernière menace et de suprême malédiction, et, tirant son couteau de sa ceinture, il se l’enfonça jusqu’au manche dans la poitrine.

Les soldats s’élancèrent en poussant de grands cris de joie, comme font les chasseurs à l’hallali. Quelques secondes encore Laïza resta debout, puis tout à coup il tomba comme un arbre qui se déracine ; la lame du couteau lui avait traversé le cœur.

En arrivant aux deux fugitifs, les soldats trouvèrent Laïza mort et Georges expirant : par un dernier effort, Georges, pour ne pas tomber vivant aux mains de ses ennemis, avait arraché l’appareil de sa blessure, et le sang en coulait à flots.

Quant à Laïza, outre le coup de couteau qu’il s’était donné dans le cœur, il avait reçu une balle qui lui traversait la cuisse, et une autre qui lui perçait de part en part la poitrine.