Germain de Montauzan - Les Aqueducs antiques/Chapitre 1 - §1

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CHAPITRE PREMIER


APERÇU HISTORIQUE


§1 — Fondation et premiers progrès de Lyon avant la construction des aqueducs

Munatius Plancus et Lugudunum. — C’est en l’an 711 de Rome (43 ans avant J.-C.) que la ville de Lyon fut fondée, sur l’ordre du Sénat romain, par Lucius Munatius Plancus, ancien lieutenant de César. Il suffira, au sujet de cette fondation, de rappeler brièvement des faits et des dates que l’histoire considère à présent comme hors de doute. Plancus, qui commandait les armées dans la Gaule chevelue, c’est-à-dire dans toute l’étendue du pays nouvellement conquis, et Lépide, gouverneur de la Narbonnaise, reçurent du Sénat[1], vers la fin du printemps ou le début de l’été de l’année 711, le mandat d’inaugurer ensemble une colonie au confluent du Rhône et de la Saône, à l’extrémité est du territoire des Ségusiaves. Dans ce lieu, sur la colline qui, bordant la rive droite de la Saône, dominait la jonction des deux fleuves, existait déjà une petite bourgade gauloise nommée Lugudunum[2], où venaient de trouver asile un certain nombre de citoyens romains chassés de Vienne par un soulèvement de la population allobroge de cette ville ; et c’était sans doute pour ces colons bannis que le Sénat avait décidé de constituer un établissement stable et assuré[3]. Plancus fut seul à exécuter l’ordre, Lépide s’étant sur ces entrefaites rallié à Antoine, et venant d’être mis hors la loi. La fondation eut lieu entre les mois de juillet et de novembre de l’an 711/43.

César désigne les Ségusiaves comme le premier peuple que l’on rencontre après avoir traversé le Rhône au nord de la province romaine[4]. Vassale des Éduens, cette tribu avait, pendant la durée des campagnes du conquérant, presque toujours gardé une attitude favorable ou neutre à l’égard des Romains. Son territoire avait pour centre la plaine du Forez, et constituait un rectangle limité approximativement, au nord par une ligne partant de Roanne et perpendiculaire à la Saône, à l’est par la Saône et le Rhône jusqu’à la hauteur de Vienne, à l’ouest par les monts du Forez (confins des départements actuels de la Loire et du Puy-de-Dôme), au sud par une perpendiculaire commune menée de Vienne au Rhône et à la Loire[5].

Le surnom de Copia fut donné à la nouvelle colonie : appellation d’heureux augure, signifiant la richesse et la prospérité qu’on lui promettait pour l’avenir, et que sa situation exceptionnelle faisait justement espérer. C’était le point de rencontre des voies naturelles unissant les trois mers, la Méditerranée, la mer du Nord et l’Océan, par le Rhône d’une part, de l’autre par la Saône et le Doubs, les dépressions de la Côte-d’Or et la trouée des Vosges ; enfin par la Loire, vers laquelle les quatre vallées du Gier, de la Brévenne, de la Turdine et de l’Azergue ouvraient des passages commodes. Au pied des deux collines qui dominaient ce carrefour comme deux bastions avancés, s’étendait une vaste plaine, dont on pouvait, de cette place, surveiller les portes ouvertes sur les défilés des Alpes : et l’on commandait ainsi l’entrée de l’Italie.

Munatius Plancus, après avoir accompli les cérémonies d’usage et présidé aux premières mesures d’organisation matérielle et administrative de la cité, la quitta promptement pour s’occuper de sa propre fortune. À la fin de l’année 711, il était rentré en Italie, se déclarait ouvertement pour le triumvirat qui venait de se constituer, et bientôt devenait collègue de Lépide au consulat. Il ne retourna pas en Gaule, passa de longues années en Orient, et n’eut plus à s’occuper de la ville qu’il avait fondée.

Débuts modestes de la colonie. — Les débuts de celle-ci durent être fort modestes. On est en général trop disposé à croire que, parce que Lyon dans les vingt dernières années avant notre ère était déjà une grande ville, une vraie capitale, elle avait pris aussitôt et de son propre élan cette importance. Volontiers on assimilerait ce développement à celui de certaines cités américaines de nos jours, que l’énergie, l’esprit d’initiative d’un peuple jeune et qui pullule, font en un clin d’œil naître, grandir, s’emplir de mouvement et d’opulence. Il n’en a pas été tout à fait ainsi de Lugudunum. Les indigènes, les Gaulois, pour le moins inquiets et passifs pendant toute la période où la domination des vainqueurs n’était pas encore absolument consacrée, n’ont pu avoir aucun rôle dans l’accroissement de cette ville romaine qui venait s’implanter sur leur territoire ; et quant à l’élément romain, il n’a pu y devenir important et puissant que lorsque de la métropole une population supplémentaire, fournie par l’intervention directe du pouvoir central, eut apporté le nombre et la force. Les établissements romains en pays nouveau ou ruiné n’ont jamais prospéré qu’à cette condition[6]. Le principe des Gracques, repris par César, puis définitivement adopté par Auguste et ses successeurs, fut celui-ci : peupler les provinces par des colonies de vétérans, revivifier la race, qui s’abâtardissait dans l’oisiveté des carrefours de Rome, en la transplantant, en la greffant sur des sols riches de jeune sève, et répandre ainsi par le monde entier la nation romaine, l’esprit romain, la vie romaine.

Les nouveaux triumvirs s’étaient réservé chacun deux provinces autour de l’Italie, et Marc-Antoine avait eu pour sa part les deux Gaules. Est-ce donc à lui qu’il faudrait attribuer l’envoi de ce contingent supplémentaire de citoyens, et avec eux de tout le personnel nécessaire à la construction des grands édifices et des travaux d’art, tels que voies de communication, aqueducs, ponts, bassins et digues ? Mais comment cette mesure si importante aurait-elle pu être prise et surveillée par un homme d’abord uniquement occupé de proscriptions ou plongé à Rome dans la débauche[7], bientôt obligé de partir pour la Grèce, et chargé après Philippes d’une campagne en Asie et en Égypte, d’où il ne revint qu’au bout de deux ans, après avoir mené la vie inimitable que l’on sait, et pour échanger presque aussitôt, par le traité de Brindes, son domaine nominal des Gaules contre l’empire en Orient ?

On a retrouvé cependant de petites pièces de monnaie, des quinaires d’argent, qu’Antoine fit frapper pour la Gaule[8]. Les sujets de la face et du revers sont les mêmes dans toutes : sur la face figure le buste de la Victoire ailée, et sur le revers un lion, emblème adopté par le triumvir. Mais les légendes et les exergues offrent deux variétés différentes. Sur l’un des exemplaires, on lit en exergue. IIIVIR. R. P. C.[9] ; au revers ANTONI. IMP.[10] A.XLI. Sur l’autre, il n’y a pas d’exergue à la face, et le revers porte la légende LVGVDVNI. A. XL. Les sigles A.XL et A.XLI signifieraient, d’après Eckhel[11], l’âge d’Antoine aux deux années consécutives 711 et 712 (43 et 42. av. J. —C). Ces monnaies, dont les indications se complètent mutuellement, ont donc été frappées à Lyon à cette époque. Mais cela n’atteste pas autre chose que le droit accordé aux généraux de faire frapper monnaie à leur nom dans les provinces où ils étaient pourvus du commandement en chef (imperium). D’autre part, Lugudunum étant la seule colonie romaine de la Gaule chevelue[12], son nom figurait naturellement sur cette monnaie provinciale. On sait d’ailleurs que les armées pouvaient transporter un appareil fort simple, pour la frappe des monnaies. Ces quinaires ne prouvent donc ni la présence d’Antoine à Lyon, ni l’existence, qui eût été vraiment prématurée, d’un grand atelier monétaire dans la cité nouvelle.

C’est pourtant à cause de ces médailles, et d’après d’autres considérations encore bien moins fondées[13], d’après des étymologies fantaisistes, qu’on a voulu représenter le triumvir comme le grand constructeur de la ville de Lyon. On a prétendu tout au moins, et c’est même une opinion jusqu’ici communément admise, qu’il faudrait dater du gouvernement de Marc-Antoine le premier travail d’adduction d’eau, l’aqueduc du Mont-d’Or.

Cela n’est guère admissible. Un gouverneur absent, certainement très détaché des intérêts de sa province, une armée qui, dans ces conditions, devait avoir souci plutôt de se tenir en garde contre des surprises en pays nouvellement conquis que de se consacrer aux embellissements d’une cité ; dans celle-ci une population encore clairsemée, aux besoins minimes, aux ambitions modestes, aux ressources réduites : telle était la situation pour Lugdunum, entre les années 43 et 40, c’est-à-dire sous le gouvernement nominal d’Antoine. Elle s’accorde mal avec l’idée d’une grande entreprise publique.

Premiers voyages en Gaule d’Octave[14] et d’Agrippa. Lyon capitale des Gaules. — Cet état se prolongea sans doute pendant les quelques années qui suivirent. La Gaule n’était pas encore l’apanage d’Octave quand il y fit un premier voyage[15] pour lever des troupes en vue de la guerre qui allait se terminer à Pérouse, et il ne dut pas pousser jusqu’à Lyon. Mais aussitôt après le traité de Brindes, qui l’a rendu maître des provinces d’Occident, on le voit s’occuper de la Gaule avec sollicitude. Il y délègue son lieutenant Vipsanius Agrippa. Celui-ci, après avoir réprimé[16] un mouvement d’insurrection aux frontières d’Aquitaine, se transporte des bords de la Garonne aux rives du Rhin, qu’il franchit. L’itinéraire, en quelque sorte obligé, passait par Lyon : Agrippa a pu saisir d’un premier coup d’œil toute l’importance de cette place, et peut-être ébaucher déjà le projet du vaste réseau de grandes routes qui reliera toutes les régions de la Gaule à ce point central.

Octave se rendit en Gaule pendant l’hiver de l’année 720/34, méditant de passer en Bretagne[17]. Il ne put réaliser ce plan, ayant dû se rendre en Dalmatie pour soutenir Agrippa. Ce n’est donc pas encore de cette époque qu’il faut faire dater les premiers grands travaux de Lyon. Les années suivantes sont absorbées par la lutte contre Antoine. Cette lutte se termine à la bataille d’Actium (723/31), et le grand calme qui s’étend désormais sur l’univers permet alors au nouvel empereur de songer aux embellissements de la capitale, ainsi qu’aux entreprises grandioses et pacifiques qui implanteront dans les provinces, et tout particulièrement dans les Gaules, la civilisation romaine et le respect du nom romain.

En l’an de Rome 727 (27 av. J.-C), c’est-à-dire aussitôt après avoir été déclaré princeps et proclamé Auguste, Octave organisa le partage des provinces entre lui et le Sénat. Toute la Gaule depuis les Alpes devint province impériale[18] en tant que pays de frontière, où il était nécessaire d’entretenir de la force armée. Cinq ans après, en 732/22 se refit la séparation de la Gaule en deux parties : l’une, l’ancienne province de Gaule transalpine, ou Narbonnaise, rendue au Sénat[19] ; l’autre, restant dans le domaine de l’empereur, et divisée en trois provinces, Lyonnaise, Belgique et Aquitaine, avec Lyon pour capitale commune, Caput Galliarum.

Dans cet intervalle de cinq ans, pour pouvoir passer ainsi au rang de capitale officielle de l’immense province, Lyon avait dû s’accroître considérablement. On a donc tout lieu de croire que l’empereur, qui fondait un peu partout des colonies militaires et renforçait par des envois de vétérans celles qui existaient déjà, usa de ce moyen pour agrandir Lugdunum[20], y opérant ainsi comme une seconde colonisation[21]. Le nom d’Augusta, qui s’ajouta à celui de Copia, fut peut-être, dès cette époque, donné à la colonie pour consacrer le souvenir d’une mesure qui lui communiquait une vie nouvelle et créait sa grandeur.

Enceinte et aspect de Lugdunum. — Quel aspect pouvait présenter la ville, au moment où l’on y installait, en vertu du rôle auquel elle était appelée, la direction administrative et financière de toute la province ? Du plateau de Fourvière[22], Lyon descendait en s’étageant jusqu’aux bords de la Saône. D’après l’emplacement des tombeaux, qui ne pouvaient s’élever qu’en dehors de l’enceinte, M. Allmer a déterminé celle-ci avec une exactitude à peu près rigoureuse[23]. La carte sommaire[24], figurée page 8bis, indiquant les emplacements des principaux monuments romains dont on a retrouvé la trace, représente cette enceinte en gros traits pointillés. Elle parlait de la Saône à l’endroit dit La Quarantaine, au bout du pont actuel d’Ainay, et montait en suivant à peu près la ligne de plus grande pente de la colline ; elle est marquée ensuite par les fortifications modernes jusqu’au cimetière de Loyasse qu’elle côtoie en inclinant franchement au nord ; puis elle s’infléchit vers l’est pour descendre en reprenant la ligne de plus grande pente jusqu’à la Saône, qu’elle atteint à l’extrémité du rocher de Pierre-Scize.

On a reconnu l’emplacement du forum, limité par un mur de soutènement, et l’on a identifié un certain nombre de vestiges, mais ce nombre est petit. Presque rien n’est apparent, et les fouilles ont été par force jusqu’ici restreintes et peu profondes. On ne peut signaler, à l’heure qu’il est, en fait de monuments reconnus, que la basilique, le prétoire et la prison, à côté du forum (encore y a-t-il des contestations à ce sujet) ; le théâtre, un amphithéâtre, deux grands réservoirs dont nous aurons à nous occuper ; un immense palais (domus Juliana), qu’on croit être le palais impérial, quelques édicules, des thermes particuliers, et au bas de la colline, quelques traces de ports, de docks, de bâtiments qui étaient peut-être les bureaux des douanes. Mais tout cela est plus ou moins informe et enfoui. Il faut classer à part les tombeaux exhumés il y a une quinzaine d’années dans le quartier de Trion, le long de l’ancienne voie d’Aquitaine, d’autant plus intéressants que « par la disposition architecturale, par les caractères épigraphiques, ils appartiennent sans conteste à l’époque d’Auguste[25] » et témoignent que Lyon, au moins vers la fin de ce règne, était déjà une grande cité. Et surtout, en fait de ruines considérables et bien apparentes, il y a les débris d’aqueducs, aux abords de l’enceinte, non loin de l’endroit où furent retrouvés les tombeaux. Nous nous en occuperons à loisir aux chapitres suivants.

Tous ces édifices sont évidemment d’époques successives, et la plupart d’entre eux n’existaient certainement pas au moment où nous en sommes. Lyon n’était alors guère luxueux. Ce qui devait attirer d’abord le regard, c’était l’esplanade du forum qui avait probablement déjà son assiette solide et régulière. La longue et massive muraille d’appui qui la maintenait au sud et à l’est a dû être le premier travail d’importance exécuté. Une partie en subsiste encore, sur une longueur de cinquante mètres environ, à une certaine distance au sud de l’église de Fourvière, dont l’emplacement devait être compris dans l’enceinte même du forum. La hauteur de cette muraille est d’une quinzaine de mètres, et son épaisseur de quatre à cinq mètres. Elle est construite en petit appareil de moellons de roche avec ceinture de briques. Sur un des côtés du forum s’élevaient le praetorium, tribunal du gouverneur, probablement un ou deux temples, et divers autres bâtiments d’intérêt commun, tels que curie municipale, basilique, halle de commerce, etc. Au-dessous s’échelonnaient les demeures des colons, mêlées à celles des Ségusiaves indigènes. On n’y voyait à cette époque ni palais, ni thermes, aucun des monuments somptueux qu’on y admira plus tard, quand les empereurs eurent pris l’habitude d’y faire de longs séjours, les gouverneurs d’y résider, à l’écart des alertes guerrières, et les hauts fonctionnaires impériaux d’y rivaliser de luxe avec les citoyens enrichis par le commerce.

Territoire colonial. Le pagus de Condate. — La colonie ne s’était pas seulement fait céder par les Ségusiaves l’espace compris entre la Saône et le périmètre décrit ci-dessus. Elle s’était octroyé un territoire qui s’étendait aussi bien à l’est au delà du Rhône, qu’à l’ouest et au midi. Le confluent des deux cours d’eau était beaucoup plus haut qu’il n’est aujourd’hui. D’après Allmer[26], dont l’opinion est étayée par plusieurs observations convaincantes, il aurait été à peu près à deux cents mètres en amont de la place Bellecour, et le terrain de celle-ci aurait formé, avec le quartier d’Ainay, une île faisant partie du territoire colonial. La largeur de la place et la longueur de la rue Victor-Hugo mesurent à peu près l’étendue de cette île du nord au sud. Sur l’emplacement de la place Carnot était le confluent définitif, en ce sens que la première, jonction des deux fleuves ne constituait qu’un canal transversal très propice à l’établissement d’un port, chacun des deux cours d’eau se prolongeant séparément à droite et à gauche de l’île. Il est bien difficile de préciser quelle était l’étendue du territoire colonial. Les uns, comme M. Steyert[27], le limitent au sud à Sainte-Foy, Francheville et Craponne ; à l’ouest et au nord par une ligne englobant Tassin, Ecully et le massif du Mont d’Or[28] ; à l’Est par Bron et le Moulin-à-Vent. D’autres, comme M. Allmer[29], le prolongent au sud-est jusqu’aux collines dites Balmes viennoises, et lui font comprendre au sud et à l’ouest tous les massifs de montagnes où devait se développer plus tard le réseau des aqueducs. Ce qu’il y a de certain, c’est que les Ségusiaves avaient gardé pour eux la presqu’île entre les deux fleuves qui formait déjà, avant l’arrivée des Romains, un pagus, subdivision ou canton de leur cité. Ce pagus se nommait Condate[30], mot synonyme de confluent. Il n’y a pas lieu de supposer qu’il comportât une agglomération considérable au moment de la fondation de Lyon. Mais il est assez probable qu’en même temps que la colonie se développait, une sorte d’attraction toute naturelle, provenant des relations commerciales, ait groupé là de plus en plus une population gauloise venue des autres points de la région. On peut même croire qu’avant l’arrivée d’Auguste à Lyon, des assemblées partielles de cités s’y étaient déjà tenues ; que le prince aperçut ce qu’il pouvait y avoir d’inquiétant dans ces concours, et que, par un trait remarquable de son sens politique, il sut transformer en une institution placée sous le patronage religieux de Rome et de sa propre personne ce qui aurait pu devenir un foyer de conspiration et d’insurrection.

On doit admettre que l’extension du domaine de la colonie dans l’île du confluent et sur la rive gauche du Rhône fut pour beaucoup dans la prospérité grandissante de la ville. C’était la voie ouverte au commerce, et les premiers colons lyonnais, naguère habitants d’une ville de transit fluvial, située sur le même cours d’eau, n’étaient pas hommes à négliger l’importance du point qu’ils occupaient. Assainissement de ces terrains bas et marécageux, organisation de ports et de quais rudimentaires, de chantiers pour la construction des bateaux, de baraquements (canabae) pour les comptoirs d’un côté et de l’autre de la Saône, voilà quels durent être les premiers travaux par lesquels se signala l’activité lyonnaise, après l’érection des bâtiments municipaux, l’installation du forum et des demeures de la colline. Le souci d’un aqueduc ne leur vint assurément que plus tard.

Les eaux de Lyon avant le premier aqueduc. — Quand viendra la description du plus simple de ces aqueducs lyonnais, on verra, par l’importance des opérations techniques nécessaires à son établissement, qu’il fallait pour l’entreprendre un initiateur aussi hardi qu’expérimenté et une haute surveillance continuellement exercée sur le travail. Cela ne pouvait se trouver tout de suite. Au surplus, on peut citer de nombreux exemples de villes du monde romain devenues très populeuses et très prospères, avant d’être pourvues d’aqueducs ou de n’importe quel système d’approvisionnement d’eau régulier. Contentons-nous de rappeler Carthage[31], qui par tant de traits, sous l’empire romain, a ressemblé à Lyon. C’est en 725/29 que par les soins d’Octave elle se relève et se repeuple définitivement. L’industrie et le commerce qui jadis avaient fait sa gloire, puis étaient lamentablement tombés, y reprennent l’essor. Son port se remplit de navires. Elle devient l’entrepôt où afflue l’immense provision de blé que l’Afrique récolte pour Rome. Et pourtant ce n’est qu’un siècle et demi plus tard, en l’an 123, sous Hadrien, qu’elle peut être enfin pourvue d’un aqueduc. Or, son sol ne fournit presque pas d’eau potable : elle dut donc se contenter de l’eau de ses citernes pendant cette longue période. Lyon, garanti de la sécheresse par l’eau de ses deux fleuves, n’a-t-il pu attendre vingt-cinq ans ?

« Jusqu’à l’an 441 de la fondation de leur ville, dit Frontin[32], les Romains se contentèrent pour leur usage des eaux qu’ils tiraient du Tibre, des puits ou des sources.  » Il est vrai qu’on en était encore aux mœurs primitives et qu’on n’avait aucune idée de ces raffinements qui, plus tard, exigèrent l’eau à profusion. Celle que fournissaient les sources[33] était très pure et très bonne. L’accroissement de la population seul rendit celles-ci insuffisantes. De même, à Lugdunum, bien que les sources fussent moins abondantes sur la colline de Fourvière que sur les flancs de chacune des sept collines romaines, la population, tant qu’elle fut relativement faible, dut pouvoir se contenter des eaux locales. Actuellement, on ne constate guère, il est vrai, de filets d’eau se montrant au jour au-dessus du niveau de 260 mètres (le point culminant de la colline étant à un peu plus de 300 mètres d’altitude et la rivière de Saône à 160 mètres, à l’étiage). Mais il pouvait y en avoir autrefois jusqu’au sommet ; en tous cas, ceux qui existent encore ont un débit assez abondant[34]. Dans les quartiers élevés se trouvent quelques puits et un assez bon nombre de citernes. Ces ressources naturelles suffirent jusqu’au moment où, par l’arrivée des nouveaux colons, commença le grand développement de la cité, avec les besoins qui en résultèrent. Quelques années plus tard, en l’an 735/19, Auguste y envoyait le principal ordonnateur de ses œuvres, l’actif Agrippa, qui aussitôt procéda aux diverses entreprises que réclamait le grand rôle récemment dévolu à la ville. Et dès lors s’ouvrit pour elle l’ère des prospérités et de la gloire.

  1. Dion Cassius, XLVI, 50.
  2. Deux étymologies ont été proposées pour ce nom gaulois, à désinence latine, de Lugudunum (Lugdunum par syncope usuelle) : mont des corbeaux, et mont du dieu Lug (Mercure). Je les signale sans essayer de les discuter.
  3. L’existence préalable d’habitations, à l’endroit où l’on fondait une colonie, eussent-elles formé déjà un bourg ou une ville, n’empêchait nullement les formalités de partage et de délimitations géométriques entre les nouveaux colons (V. Fustel de Coulanges, La cité antique, liv. III, ch. IV, p. 160).
  4. De bello gallico, VII. 90.
  5. V. Auguste Bernard, Description du pays des Ségasiaves (Paris, 1858), p. 38-39.
  6. C’est ainsi que la colonie romaine de Carthage, fondée par Caïus Gracchus en 632 (122 av. J.-C), commença à dépérir dès que celui-ci ne put plus la soutenir, c’est-à-dire peu après son origine, et demeura « aliquantisper humilis et languido statu  » (Solin. XXVI, 9. Cf. Audollent, Carthage romaine, Paris 1904), jusqu’au moment où Auguste entreprit de la faire revivre en la repeuplant (725/29) et en y faisant exécuter de grands travaux.
  7. Plutarque nous le représente, aussitôt après avoir assouvi ses principales vengeances, installé dans la maison du grand Pompée, et y menant la vie la plus dissolue, en compagnie de mimes et de bouffons (Vie de Marc-Antoine, XXI).
  8. On trouve la reproduction de deux types de ces médailles dans l’ouvrage cité de A. de Boissieu, p. 126.
  9. Triumvir reipublicae constituendae.
  10. Antonius imperator.
  11. Doctrina nummorum veterum, t. VI, 40.
  12. Vienne, sa voisine, avait cessé d’être colonie romaine, du jour où elle avait expulsé les habitants qui trouvèrent asile à Lugudunum, et jusqu’au règne de Caligula, elle resta classée parmi les colonies latines (V. Ernest Lavisse, Hist. de France, t. premier, II, La Gaule indépendante et la Gaule romaine, par G. Bloch, p. 340).
  13. Telle est cette prétendue dénomination de Marci municipem appliquée à Claude par Sénèque. Le manuscrit de l'Apocolokyntose porte M. municipem et l’on peut et doit lire Munatii municipem. Tels sont aussi les deux vers de Sidoine Apollinaire (Carmen XIII, Ad Ommatium) :

    Pocula non hic sunt illustria nomine pagi Quod posuit nostris ipse triumvir agris.

    Il s’agirait du bourg de Trion, aux portes de Lyon. Un certain village d’Anton devrait aussi son nom à Antoine. (V. De Colonia, ouv. cité.) Je ne rappellerais pas ces puérilités, si elles n’étaient encore citées gravement par quelques archéologues lyonnais.

  14. Plus exactement Octavien (Caïus Julius Caesar Octavianus), depuis son adoption par Jules César. Nous lui conservons néanmoins le nom d’Octave, que l’usage a consacré.
  15. Appien, guerres civiles, v, 51. — Dion Cassius XLVIII, 20.
  16. Appien, v, 92.
  17. Dion Cass., XLIX. C’est vers cette époque, ou un peu auparavant, que furent frappées pour lui, comme naguère pour Antoine, des monnaies lyonnaises portant son nom : Imperator Caesar divi filius. La face porte son effigie, à laquelle est adossée celle de Jules César.
  18. Ibid., LIII, 12.
  19. Ibid., LIV, 4.
  20. Soit à cause des premiers colons viennois, qui pouvaient être d’anciens légionnaires, soit à cause de ce nouvel essaimage de vétérans, les Lyonnais, un siècle plus tard, revendiquaient l’honneur d’être une colonie militaire : coloniam romanam et partem exercitus. (Tacite, Hist., I, 65).
  21. Il n’y a d’ailleurs pas à tenir compte de l’hypothèse émise par de Boissieu (ouv. cité, p. 130), qui serait d’avis d’attribuer à Plancus cette seconde installation de colons. Cette idée ne repose sur aucune espèce de fondement.
  22. On connaît l’étymologie caractéristique de ce nom : Forum vetus, d’où les formes successives : Forviel, Forvièdre, Fourvière.
  23. Allmer et Dissard, Inscriptions du Musée de Lyon, t. II.
  24. Ce plan de Lyon est fait d’après celui qui figure dans l’ouvrage de M. Hippolyte Bazin (Vienne et Lyon Gallo-romains, Paris, 1891), mais avec des simplifications et plusieurs additions, particulièrement en ce qui concerne les aqueducs.
  25. G. Bloch, ouv. cité, p. 349.
  26. Ouvr. cité, t. II, p. 45.
  27. Ouvr. cité, t. I, p. 131.
  28. Pour la reconnaissance de ces localités, v. Pl. II, carte nouvelle, à la fin du volume.
  29. Ouvr. cité, t. II, p. 157.
  30. Condatus, ou pagus condatensis. Une inscription du musée de Lyon, trouvée rue de la Vieille, aux Terreaux, vers le début du XIXe siècle, démontre l’existence, parfois contestée, de ce bourg ségusiave (V. de Boissieu, p. 19) :
    DIANAE • AVG • SACRVM
    IN • HONOR • PAGI • CONDAT
    C • GENTIVS • OLILLVS
    MAGISTER • PAGI • BIS
    CVIVS • DEDICATIONE • HONO
    RATIS • PRAESENTIB • DEDIT
    VLI — X II
    L • D • D • P • COND •
  31. V. Audollent, Carthage romaine, ch. III. — En fait de villes opulentes longtemps dépourvues d’aqueducs, citons encore Capoue, qui en eut un, pour la première fois, par les soins d’Octave et d’Agrippa après la guerre civile (Vell. Paterc, 11, 81).
  32. De aquis, 4.
  33. Des sources jaillissaient à peu près dans tous les quartiers de la ville, même les plus élevés. On en utilise encore un assez grand nombre, dont une douzaine d’un débit notable, et d’une qualité parfaite. La fontaine du Palais-Royal, par exemple, dite de Saint-Félix, donne une eau qui ne le cède en pureté et en limpidité qu’à la célèbre eau Vergine, l’eau Virgo de l’ancienne Rome.
  34. On peut citer, entre autres, au sommet de la montée des Chazeaux, une source qui coule constamment, et dont le débit n’est pas inférieur à vingt litres par minutes, ce qui fait une trentaine de mètres cubes par vingt-quatre heures. En face de cette source, le long de la montée Saint-Barthélémy et au bas de la montée du Rosaire, ainsi que dans les propriétés avoisinantes, arrivent au jour de nombreux filets d’eau. Il faut signaler une autre source au pied de la montée du Chemin-Neuf ; mais elle ne coule plus à l’air libre ; autrefois elle avait été cependant utilisée pour les usages publics, ainsi que le prouve l’édicule fontaine encore debout : son débit était au moins égal à celui de la montée des Chazeaux. Une troisième jaillissait aussi au bas de la montée du Gourguillon. Beaucoup d’autres, inconnues du public, existent dans les jardins des diverses propriétés privées qui occupent, une étendue considérable de la colline. La maison de l’Antiquaille, qui était habitée au XVIIe siècle par des religieuses, était alimentée d’eau par une galerie creusée à frais communs entre divers propriétaires. Cette galerie se prolongeait jusque sous le plateau de la Sarra. Elle a été bouchée vers 1880. Toutes ces eaux, sans être de qualité exceptionnelle, sont de bonnes eaux potables. Si l’on estime à 5 ou 6000 habitants au maximum (V. Steyert, ouvr. cité, I, p. 129) la population primitive de Lugdunum, dans les quinze ou vingt premières années de son existence, on voit que cet approvisionnement d’eau suffisait amplement, sans qu’on eût besoin d’avoir recours à un aqueduc. (V. à la bibliothèque de la ville de Lyon une brochure datant d’une cinquantaine d’années : Th. Seligmann, Essai chimique sur les eaux potables, approprié aux eaux de la ville de Lyon.)