Germinie Lacerteux/XII

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Charpentier (p. 76-82).
◄   XI
XIII   ►


XII.


Quand le printemps fut venu : — Si nous allions à l’entrée des champs ? disait presque tous les soirs Germinie à Jupillon.

Jupillon mettait sa chemise de flanelle à carreaux rouges et noirs, sa casquette en velours noir ; et ils partaient pour ce que les gens du quartier appellent « l’entrée des champs. »

Ils montaient la chaussée Clignancourt, et avec le flot des Parisiens de faubourg se pressant à aller boire un peu d’air, ils marchaient vers ce grand morceau de ciel se levant tout droit des pavés, au haut de la montée, entre les deux lignes des maisons, et tout vide quand un omnibus n’en débouchait pas. La chaleur tombait, les maisons n’avaient plus de soleil qu’à leur faîte et à leurs cheminées. Comme d’une grande porte ouverte sur la campagne, il venait du bout de la rue, du ciel, un souffle d’espace et de liberté.

Au Château-Rouge, ils trouvaient le premier arbre, les premières feuilles. Puis, à la rue du Château, l’horizon s’ouvrait devant eux dans une douceur éblouissante. La campagne, au loin, s’étendait, étincelante et vague, perdue dans le poudroiement d’or de sept heures. Tout flottait dans cette poussière de jour que le jour laisse derrière lui sur la verdure qu’il efface et les maisons qu’il fait roses.

Ils descendaient, suivaient le trottoir charbonné de jeux de marelle, de longs murs par-dessus lesquels passait une branche, des lignes de maisons brisées, espacées de jardins. À leur gauche, se levaient des têtes d’arbres toutes pleines de lumière, des bouquets de feuilles transpercés du soleil couchant qui mettait des raies de feu sur les barreaux des grilles de fer. Après les jardins, ils passaient les palissades, les enclos à vendre, les constructions jetées en avant dans les rues projetées et tendant au vide leurs pierres d’attente, les murailles pleines à leur pied de tas de culs de bouteille, de grandes et plates maisons de plâtre, aux fenêtres encombrées de cages et de linges, avec l’Y d’un plomb à chaque étage, des entrées de terrains aux apparences de basse-cour avec des tertres broutés par des chèvres.

Çà et là, ils s’arrêtaient, sentaient les fleurs, l’odeur d’un maigre lilas poussant dans une étroite cour. Germinie cueillait une feuille en passant et la mordillait.

Des vols d’hirondelles, joyeux, circulaires et fous, tournaient et se nouaient sur sa tête. Les oiseaux s’appelaient. Le ciel répondait aux cages. Elle entendait tout chanter autour d’elle, et elle regardait d’un œil heureux les femmes en camisole aux fenêtres, les hommes en manches de chemise dans les jardinets, les mères, sur le pas des portes, avec de la marmaille entre les jambes.

La descente finissait, le pavé cessait. À la rue succédait une large route, blanche, crayeuse, poudreuse, faite de débris, de platras, d’émiettements de chaux et de briques, effondrée, sillonnée par les ornières, luisantes au bord, que font le fer de grosses roues et l’écrasement des charrois de pierres de taille. Alors commençait ce qui vient où Paris finit, ce qui pousse où l’herbe ne pousse pas, un de ces paysages d’aridité que les grandes villes créent autour d’elles, cette première zone de banlieue intra muros où la nature est tarie, la terre usée, la campagne semée d’écailles d’huîtres. Ce n’était plus que des terrains à demi clos, montrant des charrettes et des camions les brancards en l’air sur le ciel, des chantiers à scier des pierres, des usines en planches, des maisons d’ouvriers en construction, trouées et tout à jour, portant le drapeau des maçons, des landes de sable gris et blanc, des jardins de maraîchers tirés au cordeau tout en bas des fondrières vers lesquelles descend, en coulées de pierrailles, le remblayage de la route.

Bientôt se dressait le dernier réverbère pendu à un poteau vert. Du monde allait et venait toujours. La route vivait et amusait l’œil. Germinie croisait des femmes portant la canne de leur mari, des lorettes en soie au bras de leurs frères en blouse, des vieilles en madras se promenant, avec le repos du travail, les bras croisés. Des ouvriers tiraient leurs enfants dans de petites voitures, des gamins revenaient, avec leurs lignes, de pêcher à Saint-Ouen, des gens traînaient au bout d’un bâton des branches d’acacia en fleur.

Quelquefois une femme enceinte passait tendant les bras devant elle à un tout petit enfant, et mettait sur un mur l’ombre de sa grossesse.

Tous allaient tranquillement, bienheureusement, d’un pas qui voulait s’attarder, avec le dandinement allègre et la paresse heureuse de la promenade. Personne ne se pressait, et sur la ligne toute plate de l’horizon, traversée de temps en temps par la fumée blanche d’un train de chemin de fer, les groupes de promeneurs faisaient des taches noires, presque immobiles, au loin.

Ils arrivaient derrière Montmartre à ces espèces de grands fossés, à ces carrés en contre-bas où se croisent de petits sentiers foulés et gris. Un peu d’herbe était là frisée, jaunie et veloutée par le soleil qu’on apercevait se couchant tout en feu dans les entre-deux des maisons. Et Germinie aimait à y retrouver les cardeuses de matelas au travail, les chevaux d’équarrissage pâturant la terre pelée, les pantalons garance des soldats jouant aux boules, les enfants enlevant un cerf-volant noir dans le ciel clair. Au bout de cela, l’on tournait, pour aller traverser le pont du chemin de fer, par ce mauvais campement de chiffonniers, le quartier des limousins du bas de Clignancourt. Ils passaient vite contre ces maisons bâties de démolitions volées, et suant les horreurs qu’elles cachent ; ces huttes, tenant de la cabane et du terrier, effrayaient vaguement Germinie : elle y sentait tapis tous les crimes de la Nuit.

Mais aux fortifications, son plaisir revenait. Elle courait s’asseoir avec Jupillon sur le talus. À côté d’elle, étaient des familles en tas, des ouvriers couchés à plat sur le ventre, de petits rentiers regardant les horizons avec une lunette d’approche, des philosophes de misère, arc-boutés des deux mains sur leurs genoux, l’habit gras de vieillesse, le chapeau noir aussi roux que leur barbe rousse. L’air était plein de bruits d’orgue. Au-dessous d’elle, dans le fossé, des sociétés jouaient aux quatre coins. Devant les yeux, elle avait une foule bariolée, des blouses blanches, des tabliers bleus d’enfants qui couraient, un jeu de bague qui tournait, des cafés, des débits de vin, des fritureries, des jeux de macarons, des tirs à demi cachés dans un bouquet de verdure d’où s’élevaient des mâts aux flammes tricolores ; puis au delà, dans une vapeur, dans une brume bleuâtre, une ligne de têtes d’arbres dessinait une route. Sur la droite, elle apercevait Saint-Denis et le grand vaisseau de sa basilique ; sur la gauche, au-dessus d’une file de maisons qui s’effaçaient, le disque du soleil se couchant sur Saint-Ouen était d’un feu couleur cerise et laissait tomber dans le bas du ciel gris comme des colonnes rouges qui le portaient en tremblant. Souvent le ballon d’un enfant qui jouait passait une seconde sur cet éblouissement.

Ils descendaient, passaient la porte, longeaient les débits de saucisson de Lorraine, les marchands de gaufres, les cabarets en planches, les tonnelles sans verdure et au bois encore blanc où un pêle-mêle d’hommes, de femmes, d’enfants, mangeaient des pommes de terre frites, des moules et des crevettes, et ils arrivaient au premier champ, à la première herbe vivante : sur le bord de l’herbe, il y avait une voiture à bras chargée de pain d’épice et de pastilles de menthe, et une marchande de coco vendait à boire sur une table dans le sillon… Étrange campagne où tout se mêlait, la fumée de la friture à la vapeur du soir, le bruit des palets d’un jeu de tonneau au silence versé du ciel, l’odeur de la poudrette à la senteur des blés verts, la barrière à l’idylle, et la Foire à la Nature ! Germinie en jouissait pourtant ; et poussant Jupillon plus loin, marchant juste au bord du chemin, elle se mettait à passer, en marchant, ses jambes dans les blés pour sentir sur ses bas leur fraîcheur et leur chatouillement.

Quand ils revenaient, elle voulait remonter sur le talus. Il n’y avait plus de soleil. Le ciel était gris en bas, rose au milieu, bleuâtre en haut. Les horizons s’assombrissaient ; les verdures se fonçaient, s’assourdissaient, les toits de zinc des cabarets prenaient des lumières de lune, des feux commençaient à piquer l’ombre, la foule devenait grisâtre, les blancs de linge devenaient bleus. Tout peu à peu s’effaçait, s’estompait, se perdait dans un reste mourant de jour sans couleur, et de l’ombre qui s’épaississait commençait à monter, avec le tapage des crécelles, le bruit d’un peuple qui s’anime à la nuit, et du vin qui commence à chanter. Sur le talus, le haut des grandes herbes se balançait sous la brise qui les inclinait. Germinie se décidait à partir. Elle revenait, toute remplie de la nuit tombante, s’abandonnant à l’incertaine vision des choses entrevues, passant les maisons sans lumière, revoyant tout sur son chemin comme pâli, lassée par la route dure à ses pieds, et contente d’être lasse, lente, fatiguée, défaillante à demi, et se trouvant bien.

Aux premiers réverbères allumés de la rue du Château, elle tombait d’un rêve sur le pavé.