Gheel, une colonie d’aliénés

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GHEEL
UNE COLONIE D'ALIENES



Économistes et agriculteurs connaissent, au moins de nom, cette région de la Belgique, appelée la Campine, qui occupe de vastes espaces dans les provinces d’Anvers, de Brabant et de Limbourg. Pour les agriculteurs, c’est un pays fameux par sa stérilité, fidèle image, sous le ciel du nord, des landes arides de la Gascogne. Aux économistes, la Campine rappelle les efforts d’un gouvernement intelligent pour soulager la misère populaire au moyen de défrichemens, de canaux, de routes, de colonies agricoles : ils l’envisagent volontiers comme une ressource providentielle contre le paupérisme, ce gouffre de la richesse et de la moralité publiques qui se creuse en Belgique sous une population surabondante, malgré les progrès ou par les progrès mêmes de l’industrie.

Ce double titre à l’attention de l’économie rurale et politique appartient à l’ensemble de la Campine ; mais, au sein de ces solitudes, il est une localité qui se recommande particulièrement à tout cœur et à toute intelligence. Là, grâce à une institution ou plutôt à une coutume qui dure depuis des siècles, sans rivale et même sans pareille au monde, l’agriculture trouve dans la folie, — oui, dans la folie, — une compagne, presque une sœur, aussi soumise que laborieuse.

Ce lieu se nomme Gheel ; l’institution est une colonie d’aliénés ; nous disons à dessein colonie, pour faire entrevoir tout de suite la réalité. Il ne s’agit pas en effet d’un établissement pour les maladies mentales, comme il s’en, trouve aujourd’hui en tout pays civilisé, dirigé par la science ou par la charité, clos de murs, soumis à un règlement disciplinaire. À Gheel, rien de semblable. Ici la population se compose en majorité d’habitans indigènes, sains d’esprit comme de corps, et en minorité de pauvres fous, émigrés venus du dehors, vivant côte à côte et pêle-mêle avec les gens du pays sur le pied d’une fraternelle égalité, intimement associés à la vie des familles, au mouvement des rues, aux travaux du ménage et des champs, admis même aux solennités de la religion et aux fêtes patriotiques. Seule l’inégalité de raison distingue les citoyens de la commune de leurs hôtes aliénés, et de ce contraste intellectuel, qu’adoucit un rapprochement tout volontaire, naît un bienveillant patronage de l’homme raisonnable sur l’insensé, dont le premier accepte la responsabilité morale et légale. Sous la simple garantie de cette tutelle, le calme et la sécurité règnent à Gheel autant qu’en un lieu quelconque du monde. Il s’y trouve pourtant réunis de 7 à 800 aliénés sur une population totale de 9 à 10,000 âmes, soit un douzième à peu près de la population qui est et qui vit au grand air en état de démence.

Tel est le fait (y a-t-il témérité à le qualifier de phénomène ?) qu’il nous a été donné d’observer sur place il y a quelque temps. Il est peu connu des médecins, à peu près inconnu des hommes du monde ; nous voudrions, par un fidèle récit de nos impressions et de nos informations, concourir à le faire connaître et apprécier.


I. – LE PAYS, L’HISTOIRE, LE BOURG, L’EGLISE.

Pour se rendre à Gheel, le voyageur partant de Bruxelles suit le chemin de fer de Malines à Anvers jusqu’à la station de Contich. Là il entre dans les wagons de l’embranchement qui mène à Turnhout, et les quitte à la gare d’Herenthals. Dans cette petite ville, il prend une diligence qui dessert Gheel deux fois par jour. Le trajet se fait en deux heures, dans la solitude, par une belle route ombragée d’arbres. En automne, seule saison où nous l’ayons vu, le paysage est grave, l’horizon gris, le ciel doux et humide. C’est l’atmosphère du nord au-dessus des sables du midi. Sur l’uniformité des landes s’élève dans tous les sens, à perte de vue, la poétique, mais improductive bruyère, entremêlée à un court et vert gazon. Cependant des massifs plus sombres de jeunes sapinières coupent fréquemment la monotonie de ces plaines, et les ondulations du terrain ravivent par quelques traînées d’ombres la lumière pâle de la nature. Sur ce fond sévère, calme plutôt que triste, se détachent çà et là, seuls incidens du voyage, de rares fermes, à la pauvre apparence, aux murs pétris en terre, aux toits de chaume délabrés ; de maigres petits champs les entourent et en indiquent l’importance par leur propre étendue.

En approchant du bourg, les cultures se montrent plus rapprochées et plus belles, les fermes moins distantes et moins misérables ; le sol est rafraîchi par des filets d’eau qui multiplient les oasis au sein du désert. Plus près encore, de nombreuses maisonnettes au milieu des jardins annoncent le rayonnement d’un centre important de population, et font soupçonner quelque source particulière de bien-être. Nous sommes à Gheel, le chef-lieu de la Campine belge.

Sur l’origine de cette localité et sur ses développemens, la légende, fidèlement conservée par la tradition, doit fournir une première réponse à nos questions curieuses. Nulle part on ne constate mieux que le présent est fils du passé, car ici rien n’a rompu le lien qui doit naturellement les unir. La fondation de Gheel, dit la légende, remonte aux premiers âges du christianisme dans le pays belge. L’histoire en est triste et touchante. Dès le VIIe siècle s’élevait dans les déserts de la Campine une chapelle dédiée à saint Martin, l’apôtre des Gaules, dont la Belgique avait été une province. Quelques cellules, bâties par la piété, l’entouraient et formaient le noyau primitif du Gheel actuel. C’est là que vint se réfugier la jeune fille d’un roi d’Irlande pour se soustraire à l’amour criminel de son père. Dymphne, c’était le nom de la princesse, était accompagnée dans sa fuite d’un prêtre nommé Gerrebert, qui l’avait convertie au christianisme. Dans cet asile, elle espérait vivre en paix et y mourir oubliée des hommes ; mais la solitude ni la distance ne purent la protéger. Son père découvrit sa trace, la poursuivit, l’atteignit, fit mettre à mort Gerrebert par ses serviteurs, et, ne trouvant personne qui voulût exécuter ses ordres sanguinaires contre sa fille, il la décapita de sa propre main, vengeant ainsi par le plus horrible forfait la défaite de sa passion incestueuse. Témoins de cet effrayant martyre, disent certains récits, conduits par la piété sur la tombe des victimes, disent les autres, de pauvres fous du pays furent guéris. La reconnaissance du cœur et de la foi rapporta le mérite de cette guérison à la sainte jeune fille, qui devint dès-lors la patronne chérie des aliénés. Attirées par l’espoir d’un miracle, de nouvelles familles conduisirent au pied de la croix, qui perpétuait le souvenir de la vertu et du supplice, leurs parens atteints de folie. Bientôt la dévotion passa en coutume. En se retirant, les visiteurs confièrent leurs malades à la charité des habitans qui résidaient sur place : la coutume devint une institution. Le groupe de pauvres chaumières devint lui-même un village, vivifié par le travail autant que par la prière et à la longue un bourg important, le plus considérable de la Kempen-Land (la Campine brabançonne). Fermes et hameaux se multiplièrent dans le voisinage, et finirent par constituer une commune.

Dès le XIIe siècle, la chapelle de Saint-Martin fit place à une belle et grande église en l’honneur de sainte Dymphne. En 1400, un bref du pape Eugène IV consacra la dévotion populaire, et depuis ce temps jusqu’à nos jours s’est maintenu un courant de pèlerinage, alimenté par la maladie et par la foi. Dans cet entraînement confiant, quelle fut la part des guérisons réelles ? quelles furent la part des illusions et celle des déceptions ? C’est un problème que la philosophie médicale aimerait, autant que la philosophie religieuse, à résoudre, si les documens scientifiques ne faisaient entièrement défaut. Les conjectures mêmes nous échappent. Mais comment cette source de souffrances et de prières, de bons soins sollicités et accordés, est devenue une source de travail et de liberté pour les aliénés et de prospérité pour le pays, l’économie politique peut aisément l’expliquer. Dans ce désert, il fallait vivre, et la stérilité naturelle du sol y rendait la vie difficile. Malgré une modeste indemnité payée par les familles des malades, l’hospitalité y était une charge plus lourde que partout ailleurs. À défaut de la charité religieuse, l’esprit seul d’épargne eût conseillé de ne faire, avec les pauvres insensés, qu’un régime, qu’une table. Tout naturellement l’aliéné, devenu un pensionnaire, fut admis à la vie de famille comme un ami, comme le serviteur lui-même dans les campagnes. Après le repas, que faire du malheureux ? L’enfermer, le tenir à l’écart, c’eût été perdre le travail des personnes chargées de sa garde. Le besoin inspira donc l’idée de lui laisser la liberté et de l’emmener aux jardins, dans les champs, pour le surveiller de plus près et sans frais. Là, en face de la terre, qui sollicitait les bras, s’accomplit un troisième progrès, et la misère cette fois fut bonne conseillère. Ces infortunés, dont on avait la charge, ne pouvaient-ils, dans leurs momens lucides, utilement participer au travail de la famille ? On les y invita, on les y détermina. Beaucoup d’entre eux, entraînés par les habitudes de leur vie antérieure et par l’exemple autant que par la parole, cédèrent de bon gré à ces désirs, que quelques-uns avaient spontanément devancés. Ainsi, sans violence aucune, par le seul attrait du travail en compagnie, certains fous devinrent les auxiliaires de l’agriculture dans les champs, comme d’autres aidaient au ménage dans la maison.

Admis au foyer domestique au nom de la fraternité chrétienne, les fous durent aussi recevoir, sans exciter ni inquiétude, ni répugnance, l’hospitalité de la nuit, en maladie comme en santé, sous le même toit, souvent dans la même chambre, et quelquefois dans le même lit que les autres membres de la famille. C’est ainsi que les inspirations premières de la religion, qu’avaient déjà fortifiées les calculs de l’économie, se trouvèrent peu à peu, dans une pratique séculaire de vertus obscures, sanctionnées par une intime communauté d’existence, et par cette puissance de l’habitude qui naît des soins prodigués avec dévouement. Le père de famille reçut, il mérita le titre de père nourricier de son malade, et l’on vit dès lors, en plein moyen âge, en des temps de mœurs barbares, les habitans de Gheel, sans aucune lumière scientifique, par le développement naturel d’un fait issu des sources vives de la foi religieuse, mais fécondé par le cœur et l’intérêt, pratiquer les véritables règles du traitement de l’aliénation mentale telles que la science médicale ne devait les reconnaître qu’au XIXe siècle : la liberté d’action et de circulation, le travail des champs, la sympathie active et dévouée, la vie enfin, loin de la résidence ordinaire, dans une famille adoptive.

Cependant, à travers une durée de dix siècles, le régime et le traitement des aliénés n’avaient pu échapper à l’influence des idées dominantes sur l’aliénation, idées qui, en Belgique comme dans toute l’Europe, étaient sévères plutôt que bienveillantes. Si les principes et les sentimens restèrent excellens, les détails d’exécution ne furent pas toujours irréprochables : ils ne le sont pas encore. Pouvait-il être donné, même aux meilleures inspirations, d’atteindre du premier coup au sommet de la science moderne qui, sous les masques diversifiés à l’infini de la folie, discerne une simple altération de la raison et de la volonté, ou une lésion du système nerveux, l’une et l’autre généralement inoffensives, pourvu qu’elles soient simplement surveillées sans contrainte : état particulier de l’âme, dommageable au seul malade sans être un péril pour la société ?

Divers règlemens, dont les plus anciens ne remontent pourtant pas au-delà de l’année 1676, autorisèrent l’emploi de chaînes ou liens pour empêcher « les fous ou sots » de nuire à personne, et prescrivirent diverses mesures, les unes préventives contre ces derniers, les autres répressives contre les nourriciers. Ceux-ci inclinaient beaucoup au laisser-aller. « Ah ! mon fou ou commensal n’est pas méchant, disaient-ils ; il ne fait de mal à personne, bien plus, c’est le meilleur enfant du monde, » rapporte un arrêté de 1754, qui se plaint fort de ce langage, et trouve très mal que « l’on ne puisse faire de distinction entre un homme fou et un homme raisonnable ! » L’amour-propre des autorités est évidemment un peu humilié de cette confusion.

À travers des alternatives de rigueur et de relâchement dans l’intervention municipale, la fondation charitable de Gheel se conserva sans modifications graves, par le seul appui des mœurs, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. Conquise en 1795, la Belgique avait été divisée en 1801 en département française La modeste institution, qui accomplissait silencieusement son utile destinée, ignorante d’elle-même, inconnue des médecins, dédaignée des administrations belges, frappa l’attention de M. de Pontécoulant, un des serviteurs intelligens et dévoués de la révolution, que le premier consul avait nommé préfet du département de la Dyle, dont Bruxelles était la capitale » Comparant la condition infiniment meilleure des aliénés de Gheel avec celle des aliénés de l’hôpital de Bruxelles, « entassés, dit un arrêté émané de ce magistrat, dans un local étroit, dont les incommodités suffiraient pour rendre incurable la maladie qui les y conduisait, » il fit transférer ces derniers dans un refuge recommandé par une longue expérience. L’exemple donné par le préfet de la Pyle ne tarda pas à être suivi par les administrations de Malines, Lierre, Tirlemont, Louvain, et autres villes de second ordre, et plus tard par les provinces méridionales du royaume des Pays-Bas, lorsque la Belgique fut réunie à la Hollande en vertu des traités de 1815. C’est ainsi que l’attention du monde officiel se trouva attirée, un peu plus que par le passé, vers cet asile obscur de tant d’infortunes.

Le célèbre professeur de l’université de Gand, le docteur Guislain, qui dès 1825 avait poussé en Belgique les premiers cris de réforme en faveur des aliénés, consacra à cette institution un examen que le voisinage du lieu lui rendait facile. Entraîné au-delà du vrai par l’admiration des progrès que Pinel, Esquirol et leurs disciples réalisaient en France, il ne vit que les abus de Gheel, et prononça contre le principe même de cette colonie une condamnation sévère jusqu’à l’injustice. Cependant les plaintes mêmes du docteur Guislain provoquèrent une salutaire réaction de conscience et de surveillance. Pour dégager sa responsabilité contre de retentissantes accusations qui pouvaient tarir une source de prospérité matérielle, l’autorité locale publia un nouveau règlement, en date du 9 novembre 1838, dans lequel furent introduites quelques réformes, principalement dans le cadre disciplinaire et pénitentiaire. À travers un luxe de mesures comminatoires percent quelques vues plus directement fécondes pour le bien : l’institution d’un médecin communal des aliénés, d’une inspection permanente, de gardiens spéciaux ; — dans un autre ordre d’idées, une note d’infamie, c’est le mot textuel, appliquée au nourricier qui aura battu ou maltraité un pensionnaire hors le cas de légitime défense ; — enfin l’attribution d’un tiers des amendes aux nourriciers qui se seront distingués par leurs soins et le plus grand nombre de guérisons.

À vrai dire, ces règlemens témoignèrent plutôt des imperfections de l’œuvre qu’ils n’introduisirent de réformes efficaces. Ils tombèrent en désuétude avant même d’être appliqués. Ceux qui désiraient améliorer sérieusement le sort des aliénés et de leurs patrons durent invoquer l’intervention du gouvernement central, l’impuissance de l’autorité locale étant devenue manifeste. Une enquête approfondie prépara cette intervention et la justifia. Tous les abus qu’une routine dix fois séculaire avait introduits, et que l’habitude protégeait, furent hardiment démasqués ; en même temps les bons services de l’œuvre furent constatés avec une autorité désormais inattaquable. Préparée par de nombreux et lumineux rapports de M. Ducpétiaux, inspecteur général des établissemens de bienfaisance en Belgique, la loi du 18 juin 1850 ouvrit une ère nouvelle aux institutions consacrées par la science et la charité au soulagement des aliénés. La Belgique s’associa ainsi résolument à la généreuse et intelligente réforme dont Pinel avait donné le signal à Bicêtre vers la fin du XVIIIe siècle, et qui avait depuis lors, comme une libérale contagion, gagné l’Europe entière. La loi prescrivait pour Gheel, placé dans des conditions particulières, un règlement spécial, qui fut promulgué le 1er mai 1851. En le lisant, on reconnaît que l’inspiration charitable, enracinée depuis un millier d’années dans les mœurs et dans les cœurs, a été vivifiée par l’esprit des temps nouveaux, plus éclairé sur quelques points. Un règlement intérieur du 20 septembre 1852, couronnant la régénération de Gheel, pénétra jusqu’au vif dans tous les détails matériels, et assura, autant que des règlemens écrits peuvent le faire, le bien-être des aliénés.

Les principales garanties introduites par la législation nouvelle sont : la substitution de l’état à la commune dans l’administration d’une œuvre qui intéresse la Belgique tout entière, et l’organisation d’un service médical, composé de trois médecins spéciaux et d’un inspecteur. Cette dernière fonction a été confiée à M. le docteur Parigot, qui la remplissait déjà depuis plusieurs années pour le compte particulier de l’hospice de Bruxelles, dont les aliénés continuaient à être envoyés à Gheel depuis l’administration de M. de Pontécoulant. Investi de ce titre officiel, M. Parigot a pu se constituer, dans le monde médical et administratif, avec une nouvelle et plus haute autorité, le promoteur le plus ferme des réformes qui restent à accomplir ; en même temps, il est devenu dans ses écrits, comme par ses paroles et par ses actes, le défenseur le plus dévoué de Gheel, parce qu’il est le témoin le plus compétent et le plus convaincu des bienfaits rendus par cette colonie à l’humanité souffrante [1]. C’est à lui que nous devons la satisfaction d’avoir connu Gheel, et de pouvoir en parler avec plus de développement et de confiance que la brièveté de notre séjour ne nous l’aurait permis. Nous voici ramené par la main de la légende et de l’histoire au seuil de ce que le monde peut supposer être une cité dolente, peuplée de malheureux. Grâce à Dieu, en y entrant, nul ne laisse à la porte aucune espérance. Loin de s’annoncer comme un enfer, Gheel semble bien plutôt le paradis et le royaume des fous. La première impression est des plus favorables. La rue principale et à peu près unique est pavée, propre, bordée de maisons blanches assez bien bâties et alignées, ouvrant pour la plupart sur la campagne par une cour ou un jardin. Au centre du bourg, sur une place plantée d’arbres, s’élève l’église paroissiale de Gheel, dédiée à saint Amand, évêque de Maastricht, apôtre de la Flandre. Sans présenter rien de remarquable pour l’art, cette église est fort richement ornée à l’intérieur. Au-delà de la place, la rue se continue assez au loin, et aboutit, après un léger coude sur la gauche, à l’église de la patronne des aliénés, sainte Dymphne. Avant d’y arriver, on a laissé à droite l’hospice de la commune.

Ces trois édifices sont les seuls monumens de Gheel ; mais si un coup d’œil rapide peut suffire pour l’église paroissiale et l’hospice, l’église de Sainte-Dymphne, mal à propos décrite sous le nom de Saint-Amand par la plupart des écrivains français, mérite une visite prolongée et attentive. L’histoire de la colonie charitable, dans son origine et ses phases, diverses, s’y trouve là tout entière, tantôt écrite ou peinte sur les murs, tantôt sculptée sur le bois ou la pierre.

D’après les archives, d’après le style de l’église, qui annonce la transition de l’art roman à l’art gothique, ce temple a été érigé au commencement du XIIe siècle. Vu de l’extérieur, il étonne par sa masse, disproportionnée, semble-t-il, avec les besoins d’un humble village tel que devait être Gheel à cette époque. Cependant il a perdu une galerie en pierre ciselée, ornée à chaque contre-fort de clochetons, de niches et de statues, qui l’entourait au dehors, et qui fut abattue en 1768, les réparations ayant été jugées trop coûteuses. À l’intérieur, les colonnes de la nef s’élancent, hautes et légères, en ogive cruciale, entourées des colonnes, moins élevées, du chœur et des chapelles des bas-côtés. L’autel principal est surchargé de lourds ornemens dans le mauvais goût du XVIIIe siècle ; néanmoins un groupe allégorique est digne de tout l’intérêt des spectateurs. Sainte Dymphne, portée sur un nuage, semble implorer la miséricorde divine pour les malheureux prosternés à ses pieds. Sur les côtés de l’autel se voient deux groupes d’aliénés dont les mains et les pieds sont liés de chaînes dorées, ces chaînes dont nous avons rencontré la première trace, sauf la dorure, dans un règlement du XVIIe siècle.

Dans une chapelle se lit, sculptée en bois, la légende de Dymphne, œuvre de patience, d’habileté manuelle et de goût, qui a fait l’admiration de David d’Angers. Derrière le chœur se trouve un tombeau qui contient la dépouille mortelle de la sainte. Ce n’est qu’une fiction, car les reliques et la châsse précieuse qui les enferme ont été mises en lieu de sûreté ; mais on comprend que les intentions et les impressions conservent la même efficacité. Sous le cénotaphe, élevé de plus d’un mètre au-dessus du sol, passent neuf fois par jour, pendant neuf jours, les malades ou ceux qui les remplacent à leur intention, pour implorer l’intercession de la sainte. Les genoux des supplians ont profondément creusé la pierre du pavé. À certaine époque, les chanoines de l’église avaient un privilège pour pratiquer l’exorcisme. Pendant cette neuvaine, qui du reste est facultative, les aliénés sont logés dans une humble maison adossée à la grande tour de l’église. Des carcans et des chaînes scellés au mur semblent attendre les possédés du démon, double symbole du mal qui rend ces liens nécessaires et de la prière qui les fait tomber. Les femmes chargées de présider aux cérémonies de la neuvaine, et qui en recueillent quelques bénéfices, se plaignent que les pensionnaires deviennent de plus en plus rares chez elles, quoique les fous, assurent-elles, soient aussi nombreux que jamais à Gheel et au dehors.

Dans le chœur de l’église, aux hommages religieux se mêlent quelques souvenirs profanes. Un monument consacré à la gloire des anciens comtes de Mérode rappelle que Gheel est situé sur les terres qui furent autrefois les domaines de cette illustre famille : c’est un cénotaphe élevé à la mémoire de Jean, seigneur de Mérode, Perwez, Duffel, Leefdale, Waelhen, Gheel et Westerloo, renommé par ses vertus héroïques et sa fervente piété, mort en 1550, à l’âge de cinquante-trois ans. On remarque sur un mur destiné à masquer des portes latérales les armoiries de la famille de Mérode et une scène de dévouement dont le sens n’est pas bien certain. Cette belle et grande église, tout annonce que les fous en ont été les principaux ouvriers. La pierre, qui est le grès calcaire appartenant au terrain tertiaire des environs de Bruxelles, a dû être charriée de dix lieues au moins de distance, à travers des chemins presque impraticables. À transporter d’aussi loin tant de milliers de mètres cubes de pierre, la dévotion la plus laborieuse des familles n’eût point suffi sans une assistance gratuite et infatigable. Quels autres auxiliaires ont-elles pu trouver que les pauvres fous, heureux de travailler pour leur vierge bien-aimée ? C’est probablement aussi quelque artiste aliéné qui a sculpté sur bois la légende de Dymphne.

Au sortir de l’église, en quelques pas, vous êtes dans les champs. Un coup d’œil vous renseigne sur les alentours de la petite ville. La campagne paraît bien cultivée, coupée, comme un parc, de nombreux sentiers. Au sud se déroulent des prairies ; au nord et à une forte demi-lieue, les bruyères reprennent sur les vastes plaines leur empire, que leur disputent quelques maigres graminées ; au nord encore coulent des ruisseaux qui forment, en recueillant les affluens latéraux, les rivières dont le nom devint historique sous l’empire français, qui fit d’Anvers la capitale des Deux-Nèthes. À l’est et à l’ouest, le sol sablonneux de la Campine reparaît dans toute son aridité, et, par un long pli saillant au-dessus du niveau général, forme la crête de séparation des deux rivières.

Après cet hommage rendu à la mémoire d’une femme dont la science médicale n’a pas à désavouer l’heureuse influence, après la première curiosité satisfaite sur l’histoire et l’aspect du pays, nous pouvons rentrer à Gheel pour l’étude approfondie d’une institution qui se recommande tout au moins par son originalité.


II. – CONDITION DES ALIENES.

Si l’on arrivait à Gheel, même au sortir d’un établissement d’aliénés, sans être prévenu du phénomène spécial qui caractérise cette localité, il y aurait grande chance pour que rien ne trahît le secret. Tout s’y passe en apparence comme dans les autres campagnes écartées et pauvres. Les rues calmes, ou un peu animées, suivant le jour et l’heure ; aux fenêtres quelques figures curieuses, des travailleurs dans les jardins, de rares oisifs sur la place publique ou dans les cabarets ; un aspect tranquille, sans apparence de vie active ou de commerce ; la monotonie et le silence du village, — voilà bien la surface.

Mais si le voyageur est en quête d’une colonie excentrique signalée d’avance à sa curiosité, ou si, à titre de médecin aliéniste, il est familier avec les symptômes de la folie, çà et là il remarquera quelques allures tant soit peu excentriques : un passant qui prodigue les saluts ou les sourires, un promeneur absorbé dans des méditations solitaires, ayant l’œil fixé sur la terre ou égaré vers les cieux, un indiscret qui vous aborde brusquement. Qu’à ces premières observations viennent se joindre le costume pareil de quelques individus, les entraves ou les chaînes que traînent quelques autres, et vous êtes édifié. On ne vous a pas trompé : vous voilà bien dans le pays des fous. Vous questionnez, et voici ce que vous apprenez.

Sur le nombre total de 5,500 aliénés que l’on compte en Belgique, la commune de Gheel en reçoit de 800 à 1,000. Avant 1789, le chiffre était moindre de moitié. En 1803, il fut porté à 600 par l’envoi des aliénés de l’hospice de Bruxelles, ordonne par M. de Pontécoulant, ainsi qu’on l’a vu. En 1812, on en comptait 500, en 1820 et 1821 seulement 400 ; en 1841, le nombre se relevait à 730. Voici le mouvement des dernières années : en 1849, 980 ; — 1850, 912 ; — 1851, 930 ; — 1852, 930 ; — 1853, 1,000 ; — 1854, 988 ; — 1855, 778. Sur ce dernier nombre de 778 malades, qui s’est maintenu à peu près le même en 1856 et 1857, il y avait 417 hommes et 361 femmes. La moitié environ vient de l’hospice de Bruxelles, qui n’a gardé pour les aliénés non envoyés à Gheel qu’un petit nombre de cellules annexées à son bel hospice civil de Saint-Jean.

Les aliénés de toute catégorie sont admis à Gheel, à l’exception néanmoins de ceux dont la maladie exige l’emploi d’une contrainte continue, — entre autres les monomanes suicides, homicides, incendiaires, ceux dont les évasions auraient été trop fréquentes, ou dont les affections pourraient troubler la tranquillité ou la décence publiques. Quant aux maniaques, sujets seulement à des accès de fureur intermittente, ce sont, ainsi que nous l’expliquerons bientôt, les sujets les plus recherchés des paysans.

La commune de Gheel a si peu soigné sa propre renommée, quelques imperfections réelles ont été tellement exagérées, que d’ordinaire les familles ne songent à y envoyer leurs malades qu’après avoir épuisé ailleurs des traitemens plus vantés. Aussi les incurable constituent-ils la majeure partie de sa clientèle, et cela contribue encore à déconsidérer la colonie, en diminuant la proportion des guérisons et en augmentant celle de la mortalité. Dans l’admission, il n’est tenu aucun compte de la nationalité, du culte, de l’âge, du sexe, de la fortune. Tout le monde, est accueilli avec une égale sympathie, et reçoit, sauf la distinction des classes quant à la nourriture et au logement, les mêmes soins hygiéniques et médicaux, Après les Belges, qui naturellement sont en majorité, les Hollandais et les Allemands sont les plus nombreux ; viennent ensuite quelques Français, plus rarement des Anglais ou des Scandinaves. Les communes et les hospices qui comptent plus de vingt malades sont autorisés à se faire représenter à Gheel par un délégué qui a voix consultative dans les assemblées de la commission administrative.

La commune entière est catholique ; mais la liberté de conscience et de culte, qui, en Belgique, existe pour tout le monde, est plus sacrée encore pour l’insensé, dont la conversion ne saurait tenter aucun zèle. Il est à l’abri de toute tentative de prosélytisme. Même fraternelle hospitalité pour tous les âges, les vieillards comme les enfans ; pour toutes les fortunes, les pauvres comme les riches ; pour toutes les éducations, les ignorans comme les lettrés. Le ton général du pays étant à la simplicité rustique, les riches peuvent s’y croire dépaysés, et ils y sont en effet en petite minorité. Ils n’y trouveraient pas même l’ombre de ce luxe de construction ou d’ameublement par lequel on tente, dans quelques établissemens particuliers, de prolonger les jouissances et les illusions de la vie sociale, en masquant les rigueurs de l’incarcération. Cependant il est à Gheel des familles bourgeoises dont les habitudes répondent aux habitudes de la classe moyenne, et où les aliénés riches peuvent trouver les agrémens de l’aisance, sinon l’élégance du comfortable. Encore, même en élevant le prix de la pension, il est bien peu de satisfactions utiles que l’on ne puisse obtenir : on aura domestiques et voitures à volonté, et pour un prix incomparablement moindre que dans tout autre asile. On a vu parmi les aliénés de Gheel un riche Anglais qui dépensait fort gaiement une grande fortune en fêtes, en chasses, en parties de plaisir.

La différence des langues semble un inconvénient réel, le flamand, qui est l’idiome dominant du pays, étant peu connu au loin ; mais l’analogie de cet idiome avec l’allemand et le hollandais le rend facilement intelligible aux malades des deux nations les plus voisines, et quant aux Français, ils trouvent leur langue parlée et comprise dans toutes les familles aisées de Gheel. On a soin de les y placer. Au surplus, quelques mois de séjour et de colloques initient à peu près à une connaissance élémentaire du dialecte local. M. Parigot a rendu cet apprentissage plus facile en composant un cahier de dialogues en français et en flamand.

Aucun classement systématique, d’après la nature ou la gravité des maladies, ne préside à la distribution des aliénés dans les familles. Une telle précaution, qui a été signalée comme un grand progrès de la science médicale, peut avoir en effet sa raison d’être dans des asiles où les insensés, en contact perpétuel, doivent être, dans leur propre intérêt, assortis en quelque sorte méthodiquement, où le médecin, réduit à tout gouverner par lui-même sans rien livrer à la nature, rend sa tâche plus facile au moyen de divisions matérielles et logiques qui sont l’équivalent de la division des ateliers dans l’ordre industriel. Dans une commune où l’asile est toujours une maison seule, une famille seule, les malades n’ont à craindre aucun heurt dangereux de leurs pareils. On se borne à éloigner de Gheel les aliénés tapageurs ou bruyans, ainsi que ceux qui eussent pu devenir dangereux au milieu d’une population compacte. Sauf ce triage, le médecin renonce à toute classification qui ne pourrait être qu’arbitraire, à peu près impossible, et finalement inutile.

Le mélange même des sexes est considéré à Gheel comme exempt de tout inconvénient. En admettant des membres adoptifs, la famille ne perd aucune de ses chastes et pures influencée. Cependant, pour ne pas blesser de respectables scrupules, le règlement défend de placer dans la même maison hommes et femmes ensemble, sauf autorisation spéciale. Du reste, hors de la maison, les uns et les autres jouissent du droit commun ; il suffit de quelques précautions pour éviter tout désordre. De très rares grossesses parmi les aliénées attestent que, si un scandale n’est pas absolument impossible, il est réduit à de bien faibles proportions. En sept années, M. Parigot a constaté quatre grossesses seulement. C’est que les aliénés valides sont occupés, distraits par le travail, et que par cela même la surveillance est plus facile. Le déshonneur qui résulte d’un tel accident pour le nourricier redouble la vigilance de la famille.

Votre curiosité est-elle stimulée par ces premiers renseignemens, entrez à votre gré dans les maisons. À toute heure du jour, elles sont librement ouvertes aux parens, aux amis, aux simples visiteurs, comme aux médecins eux-mêmes. Dès ce moment, on peut constater que le régime suivi à Gheel diffère gravement de celui des autres établissemens d’aliénés. Ici nul ne pénètre qu’avec la permission du directeur et du médecin. Nul n’est admis, même le père et le frère, à voir le malade qu’au moment jugé opportun par les chefs de la maison, l’expérience ayant constaté que l’état d’un malade risque d’être aggravé, ou le cours d’une guérison interrompu, par de soudaines et vives impressions. Devant les arrêts de la science, trop unanimes pour n’être pas fondés, la tendresse la plus dévouée doit se résigner. Combien d’abus cependant peuvent s’abriter derrière cette rigueur ! Combien de parens, inquiets sur le traitement, sur le régime auquel de chers malades étaient soumis, ont déploré de ne pouvoir dissiper leurs alarmes en contrôlant les plaintes ! A Gheel, l’asile, c’est la maison même, toujours accessible, du bourgeois ou du cultivateur. Elle livre tous ses secrets à qui se présente sous les auspices d’un habitant, et surtout de l’un des médecins, dont le zèle et la science sont toujours au service des visiteurs sérieux. Le fou habite sous le même toit que son père nourricier. Il est telles de ces maisons qui, par leur propreté, leur air d’aisance, leur simplicité de bon goût, supportent la comparaison avec les salles d’hôpital les mieux tenues. Chaque malade a l’usage exclusif d’une chambre de dimension variable, suivant la fortune du propriétaire, mais toujours aérée, blanchie à la chaux, nettoyée, carrelée ou planchéiée. Les plus petites sont de véritables cellules de moines, toujours propres, sinon belles. Autrefois les chambres laissaient beaucoup à désirer, et il en reste encore quelques-unes qui ne sont pas à l’abri de tout reproche ; mais d’année en année la réforme prescrite par les règlemens que M. Parigot a tracés sape les vieux abus et démolit les cases trop étroites. À chaque reconstruction, une part meilleure est faite à l’aliéné.

Le couchage est conforme aux usages de la maison et du pays, sauf exceptions motivées ; toujours sain, propre, garni de paille fraîche et souvent renouvelée. Il n’était pas inouï autrefois que l’aliéné partageât, suivant les mœurs simples de l’ancien temps, le lit de quelque membre de la famille ; aujourd’hui les défenses des règlemens, et plus encore la délicatesse des mœurs, un peu moins grossières, ou, si l’on veut, moins fraternelles, ont mis fin à cet usage, qui n’est pas à regretter.

La nourriture est également celle des maîtres de la maison, partout simple et rustique, mais suffisante et jamais rationnée, si ce n’est dans l’intérêt du malade. Les arrêtés en prescrivent la composition, et il va sans dire qu’elle est irréprochable. Il n’y a d’alimentation un peu chétive à craindre que chez l’ouvrier de Gheel, qui achète tous ses vivres et doit viser dès-lors à une économie plus sévère. La chère peut encore laisser quelquefois à désirer, quand l’âge ou des crises maladives exigent des soins exceptionnellement délicats et les ressources succulentes d’une infirmerie. En somme toutefois, il faut reconnaître que la bonne santé, l’embonpoint même des aliénés qui errent dans les rues témoignent en faveur d’un régime où domine en quantité suffisante le pain de seigle (et par exception le pain de froment), les légumes, les pommes de terre, le laitage et la viande de porc. La bière est la boisson du pays : avec un supplément de prix, le vin peut être introduit, si le médecin ne le juge pas nuisible à la santé. Il est d’observation constante que l’aliéné se plie en peu de jours aux habitudes des repas réguliers dans la maison. Le vêtement, fourni d’abord par la famille, la commune ou l’hospice qui envoie le malade, est entretenu par le nourricier, mais renouvelé par l’administration. Aucune couleur ou forme particulière, aucune marque distinctive n’appelle l’attention publique. Chacun se perd dans la foule. Le linge est d’ordinaire propre et suffisant.

Ainsi se pratique, sans ostentation comme sans sacrifice, par le simple élan des cœurs et la puissance des habitudes, cette familiarité amicale d’existence, que l’on voit réalisée à peine dans quelques établissemens, à titre de rare privilège, pour des malades d’un calme exceptionnel. L’admission à la vie intérieure de la famille est à Gheel la loi commune, le droit commun, et quiconque tenterait de s’y soustraire serait frappé de déconsidération. Pour qui est habitué à l’opulence, pour qui n’a visité que les établissemens fondés par la spéculation en vue des classes riches, l’aspect de Gheel semblera certainement pauvre, mesquin, çà et là misérable. Il paraîtra un paradis à quiconque comparera le logement de ces aliénés, tout modeste qu’il soit, avec les infects taudis où végètent la population ouvrière de beaucoup de villes et la population agricole de beaucoup de campagnes. Gheel supportera avec non moins d’avantage encore la comparaison avec les établissemens fondés par la charité sociale et privée, notamment avec Bicêtre, la Salpêtrière et Charenton, qui représentent aux environs de Paris les types administratifs les plus parfaits de ce genre d’institutions. Le luxe seul fait défaut à Gheel, tandis qu’il n’est pas rare dans certains détails de ces maisons, où il voile un peu le caractère de la prison. Nous ne parlons que de ce que l’on pourrait appeler la vie de consommation et de l’existence passive. Que dirons-nous de l’existence active ? À première vue, et sauf examen plus approfondi, celle-ci se développe à Gheel suivant des règles aussi affectueuses qu’intelligentes, qui découlent de deux principes : « Liberté, travail. »

La liberté sous toutes ses formes, tel est le bon génie de Gheel, celui qui a inspiré la colonie, qui la protège et la conserve : en tête, la liberté d’aller et de venir, qui peut provoquer la plaisanterie quand il s’agit de l’inscrire dans une constitution, mais qui, pour un pauvre fou, est la plus précieuse de toutes ; puis la liberté de dormir ou de se lever, de travailler ou de se reposer, la liberté de lire, d’écrire, de parler à l’heure du caprice. Ne pas contrarier l’aliéné, lui permettre même toutes ses fantaisies tant qu’il n’y a dommage ni pour lui, ni pour son entourage, ne lui rien imposer de force, tout obtenir par l’attrait, telle est la science suprême du gouvernement des fous à Gheel.

Voilà donc ce même homme, qui partout ailleurs est enfermé comme un être dangereux à l’instar des animaux malfaisans, celui dont la seule approche excite la terreur des femmes et des esprits timides, qui appelle les suspicions de la police ! A Gheel, il circule librement dans les maisons, hors des maisons, dans les rues et sur les routes, à travers les jardins, et les champs. À moins d’inconvéniens dont le médecin est juge, il entre dans les lieux publics, fume sa pipe au café, joue sa partie de cartes, lit ses journaux, boit son pot de bière avec ses voisins et camarades. Le vin seul et les liqueurs spiritueuses lui sont interdits, sous peine d’amende envers le cabaretier. Même les jours de marché, il n’est pas reclus ; on se borne à le faire surveiller de plus près par les gardiens, s’il est sujet à quelques écarts. Quel radical contraste avec la vie de l’hospice, de l’asile, même de l’établissement le mieux organisé ! Le fou de Gheel vaque à ses affaires à son aise et sans trouble. Pour lui, la liberté, l’égalité et la fraternité, si elles n’ont pas de valeur politique, sont de précieuses réalités dans la vie. Il est homme, et traité comme tel au même titre que tous ses frères en Dieu.

Le danger des suicides était une des plus fortes objections contre Gheel ; cependant les faits ont dissipé les craintes. Les suicides sont presque inconnus ; on en a vu seulement un en 1850, un autre en 1851, rareté bien naturelle, si l’on considère que la mélancolie, qui porte au suicide, peut être souvent calmée par ce changement de fond en comble de toute l’existence, et que le désespoir de l’incarcération n’y aggrave jamais la prédisposition naturelle. En même temps la dispersion dans des familles distinctes, souvent isolées, prévient tout danger d’imitation contagieuse. Quant aux attentats graves contre les personnes, on en compte deux dans le cours d’un demi-siècle. Il y a quarante ans environ, un aliéné assomma un enfant dont il était jaloux. En 1844, le pharmacien et bourgmestre Lebon fut assassiné par un aliéné, irrité de se voir gêner dans l’exercice de la pharmacie, dont il tirait un bon profit. Encore le jury estima-t-il que le crime avait été commis dans un intervalle de lucidité, et condamna-t-il l’herboriste Xhenaval aux travaux forcés à perpétuité. Ces attentats, des plus déplorables assurément, sont tellement rares, qu’ils n’éveillent parmi les habitans aucune idée de péril. Leur sécurité est parfaite, même pour les femmes et les enfans. La rencontre d’un fou leur est aussi indifférente que celle de tout autre voisin.

Nous décrivons, on le devine, l’état habituel et on peut dire normal de la colonie. Quand éclatent des accès intermittens de fureur, le nourricier et sa famille, aidés au besoin des voisins, les domptent aisément, et la rébellion devient d’autant plus rare que l’aliéné acquiert bien vite la conscience de la défaite certaine qui toujours l’attend. La fureur passe-t-elle à l’état chronique, on recourt aux moyens matériels de correction, lesquels sont le plus souvent des caleçons ou camisoles de force. Quelquefois des liens de cuir où même de fer fixés à la ceinture retiennent les furieux auprès du foyer ou du lit. D’autres fois une chaîne attachée à la ceinture ou bien des entraves leur contiennent soit les mains, soit les pieds, sans les retenir immobiles dans la maison. En novembre 1886, sur 778 aliénés, 93 subissaient un genre ou l’autre de contrainte. Contrairement a ce que l’on pourrait supposer, les évasions ne sont pas fréquentes : on n’en compte pas plus de six ou huit par an. Pourquoi les aliénés tenteraient-ils de s’emparer par force ou par ruse d’un bien dont ils jouissent ? S’ils sont dépaysés, ils possèdent du moins dans cet exil temporaire toute la liberté qu’ils pourraient rechercher ailleurs ; mais comme après tout les insensés ne raisonnent pas ou raisonnent mal, on a dû organiser tout un système de moyens pour déjouer les tentatives d’évasion.

À la première disparition d’un pensionnaire, le nourricier en avise le bureau administratif de Gheel, qui met tout de suite en mouvement les gardiens, la police, la gendarmerie, les autorités locales. D’ordinaire, l’intervention de tous ces agens est rendue inutile par le concours spontané de la population. Il est passé dans les mœurs publiques, à plusieurs lieues à la ronde, que tout individu dont les allures font suspecter la folie, — et dans le pays on s’y connaît, — soit reconduit à Gheel comme à sa résidence légale. Une prime d’un franc par lieue de parcours accordée à quiconque amènera un aliéné stimule les bons désirs de chacun. Ainsi se pratique sur tout le territoire de la commune, et même en dehors, une surveillance générale et permanente qui déjoue la plupart des tentatives d’évasion. On admettra qu’elles doivent rarement réussir, si l’on considère qu’en suivant les routes battues, l’aliéné se trahit par ses airs et sa marche. S’il veut se sauver à travers les landes, son vagabondage accuse ses projets, et facilite son arrestation dans un pays découvert. Comme néanmoins ces mesures n’ont pas toujours suffi, l’usage s’est établi de temps immémorial d’entraver par des chaînettes de fer les aliénés qui manifestent quelque tendance à s’évader. Ces entraves ne peuvent être posées qu’avec la permission du médecin, et pour peu qu’elles soient attachées avec soin, elles ne déterminent ni ulcérations, ni excoriations [2].

Après avoir fait une part si large à la liberté, Gheel, on doit le reconnaître, est autorisé à la revendiquer comme le premier principe régulateur de tout son système. Le travail en est le second. Chaque aliéné sans doute est libre de s’abstenir du travail ; nulle discipline matérielle, nul moyen coërcitif ne l’y contraint. Néanmoins il suffit très souvent de quelques paroles encourageantes et de l’exemple pour retirer de l’oisiveté un grand nombre d’aliénés. On en compte d’ordinaire la moitié, quelquefois les deux tiers, qui s’occupent utilement. À la maison, femmes, jeunes filles, vieillards, infirmes, prennent part à tous les soins du ménage, mêlés sans aucune distinction aux enfans et aux servantes. Dans le bourg, quelques femmes trouvent à s’employer dans les ateliers de dentelles. Parmi les hommes, il en est qui travaillent pour leur propre compte et acquièrent une clientèle en rapport avec leurs aptitudes. Nous avons parlé d’un herboriste qui faisait concurrence au pharmacien en titre. On cite en ce moment à Gheel un excellent menuisier, fort intelligent mécanicien, qui gagne beaucoup d’argent dans l’exercice de son industrie. Cet homme, d’origine hollandaise, ayant servi dans l’armée française, fut fait prisonnier en Russie, puis incorporé dans les Cosaques du Don. En 1815, étant en Belgique dans les rangs des alliés, il déserta, ou plutôt il reprit sa liberté et sa nationalité. Il se maria à Bruxelles, où il tomba dans des hallucinations qui rendirent nécessaire sa translation à Gheel. Il y habite depuis vingt-cinq ans, y exerce avec succès son art, et raisonne fort sainement de toutes choses, sauf qu’il affirme que toutes les nuits le diable entre dans son corps par les talons et s’y loge quelque part, ce qui amène pour conclusion de tous ses discours la demande d’une sonde pour chasser le mauvais génie.

La plupart des artisans, tels que tailleurs, cordonniers, trouvent placé dans la petite industrie locale. Les malades originaires de la campagne se livrent aux travaux des jardins et des champs. On a soin de placer autant que possible les ouvriers agricoles dans les fermes. Les fous furieux sont les plus recherchés des paysans, et quelque étrange que cela paraisse, l’explication de cette préférence est facile. La fureur témoigne de l’énergie de l’organisme ; la sève intérieure, physique ou morale, est désordonnée, mais abondante. Dans leurs périodes de calme, les fous furieux sont de vigoureux travailleurs, dont le concours est très profitable au fermier, qui n’a que faire au contraire d’un idiot, d’un paralytique : de tels pensionnaires sont pour lui une charge que rembourse à peine le prix de la pension. Vienne chez les autres le réveil soudain et violent du mal : le cultivateur et sa famille, aidés des passans et des voisins, y ont bientôt mis ordre ; au besoin, ils emploieront les chaînes. L’accès se calme, le fou se remet à un travail qui est la principale force de la ferme, et par l’enchaînement logique qui s’observe dans le bien comme dans le mal ce travail, qui enrichit le fermier, améliore par une énergique et continue diversion le sort du malade, en rendant les accès de plus en plus rares. Les travailleurs aliénés n’ont à réclamer aucun salaire, mais les nourriciers comprennent qu’une rétribution quelconque est un utile stimulant ; ils allouent à leurs pensionnaires une pièce de 60 centimes ou de 1 franc par semaine, un pot de bière, un peu de tabac, suivant l’occurrence. Quelquefois l’intervention paternelle du médecin prescrit ce qui est à faire avec une autorité qui est toujours écoutée.

Les bienfaits du travail ne sont plus méconnus aujourd’hui dans aucun asile ; mais il est très rare que l’organisation de ces établissemens permette de l’y introduire d’une façon quelque peu générale. Pour les hommes manquent les ateliers ; seuls, les jardins, les parcs, quelquefois des champs étroits, se prêtent à l’activité musculaire. C’est un grand progrès, mais encore une rare exception. Même dans ces cas, les occupations sont soumises à une régularité d’heures, de mouvemens et de discipline qui leur donne un caractère artificiel et quelquefois contraint, ce qui en diminue beaucoup les avantages. Dans la plupart des meilleurs établissemens, la vie entière se passe livrée à une accablante oisiveté de corps qui abandonne tout le jour le malade à ses rêves, sans lui procurer rien de cette fatigue corporelle si propice au sommeil de la nuit. C’est à rendre fou l’homme le plus sensé. Quant aux occupations de l’esprit, qui peuvent y être plus aisément introduites au moyen de livres, de jeux, de spectacles, de réunions de société, elles risquent fort d’exalter le cerveau, qu’il faudrait calmer, et de rompre de plus en plus l’équilibre entre l’âme et le corps. Ailleurs, comme dans les hospices russes, qui sont organisés militairement, le travail devient une habitude machinale qui n’opère plus de révulsions énergiques sur les égaremens du cerveau ; ce n’est plus qu’un tribut hypocrite payé par l’obéissance passive à l’autorité absolue. Seul, le labeur des champs réunit tous les avantages : charme naturel, variété d’occupations, mouvemens multipliés mêlés de force et d’adresse, fatigue du corps ; autant de contre-poids sérieux aux emportemens de l’esprit ! Que l’on ajoute le grand air et la vue de la nature, et l’on admettra volontiers que les campagnes librement ouvertes de Gheel ne doivent pas laisser regretter les salles les plus hautes et les mieux aérées, même les préaux les plus ombragés et les parcs les plus pittoresques des établissemens fermés.

Toutes les occupations des aliénés n’ont pas un caractère aussi sérieux, et les arts, la musique surtout, leur fournissent des distractions qui concourent à l’amusement de toute la communauté sensée ou insensée. C’est un pauvre fou, connu sous le nom de Grand-Colbert, habile violoniste, qui a fondé l’Harmonie ou société chorale de Gheel. Grâce à cette création, son nom vit avec honneur dans la mémoire de tous les habitans. Ses confrères ont eu le bon esprit de ne pas rougir d’orner de son portrait le salon de leur société, et cet hommage n’est pas un des moins touchans témoignages de la fraternité cordiale, sans préjugés, sans fausse honte, qui caractérise cette honnête population de Gheel. Dans les concerts de l’Harmonie, aux fêtes patriotiques comme aux solennités religieuses, les rôles sont distribués entre les musiciens suivant les talens de chacun, sans égard à l’état de sa raison. Que le jeu et le chant soient justes, c’est tout ce que l’on demande. Pour perfectionner les dons de la nature, une école de chant à l’usage des aliénés entre dans les prévisions du règlement. Il est à désirer qu’elle soit au plus tôt mise en activité. Le directeur en est désigné par la voix publique : c’est un Allemand, nommé Müller, compositeur distingué, chef de l’Harmonie gheeloise, qui ambitionne l’honneur de former parmi les aliénés des élèves qui fourniraient à ses concerts un utile concours. Nous avons nommé les solennités religieuses : c’est dire que les fous y ont leur place. On ne les laisse pas entrer volontiers dans l’église paroissiale de Saint-Armand ; mais celle de Sainte-Dymphne leur est réservée. On les y voit souvent implorer à genoux les secours et les grâces du ciel. Seuls, les ambitieux qui se croient dieux, rois ou princes, ne s’agenouillent pas ; à part cette innocente prétention, à laquelle on ne fait pas violence, ils se conduisent, comme les autres insensés, avec décence et respect. Plusieurs d’entre eux chantent au lutrin. Dans les processions, ils se mêlent avec piété aux autres fidèles. Là comme partout, les individus, même sujets à quelques écarts de raison, subissent l’influence du ton qui règne autour d’eux, et donnent l’exemple du recueillement. Ils se montrent généralement très attachés aux croyances de leur enfance. En état de santé et de maladie, aux approches de la mort, ils sont admis aux sacremens toutes les fois que leur état mental n’exclut pas la conscience morale : pieuses consolations que la science médicale, en dehors même de toute sollicitude religieuse, ne peut que sanctionner, parce qu’elles rehaussent le pauvre insensé à ses propres yeux, aux yeux mêmes de la population, en même temps qu’elles fortifient le corps par l’âme.


III. – LA POPULATION DE GHELL.

À de tels récits, d’une exactitude authentique, l’intérêt ne se reporte-t-il pas de la population malade sur la population saine d’esprit et de corps, et n’éprouve-t-on pas le désir de faire connaissance avec elle ? Légitime désir, car les habitans de Gheel, digne sujet d’observation pour la philosophie morale et médicale, ne sont pas le moindre phénomène de la colonie.

Les Gheelois appartiennent à la race flamande, qui fut formée, aux premiers siècles de l’invasion des Barbares, par le mélange des Normands et des Teutons, race qui occupe la Belgique de moitié avec la race wallonne, d’origine gauloise. La différence des langues marque de nos jours en traits manifestes cette différence d’origine, qui n’éclate guère moins dans le tempérament physique et moral. Chez les Wallons brille la vivacité gauloise, chez les Flamands règne le flegme germanique.

Le sang flamand est beau, dans la Campine particulièrement. L’air des champs, dont les plantes aromatiques doublent les vertus vivifiantes, une nourriture saine et sobre, mais suffisante, concourent, avec l’origine germanique, à ce vermeil épanouissement de santé qui distingue les Campinoises. C’est parmi elles que l’aristocratie belge choisit les nourrices de ses enfans. On les reconnaît dans les villes à leur teint frais, à leurs dents blanches, à leur corps droit et bien pris, à leur costume national, dont le riche bonnet de dentelle aux larges rubans tombans compose la pièce d’honneur. Les enfans toujours nombreux, au teint empourpré comme la bruyère, comme elle, fleurissent sur le sable, et réjouissent l’œil du voyageur par leur bonne petite figure franche un peu effarouchée. À une solide santé, l’homme, fortifié par le travail, joint la puissance des muscles. On pourrait dire de lui, suivant une expression arabe, « qu’il est le maître du bras. » Ces qualités physiques, effet combiné du sang, du climat, de la vie rustique et laborieuse, sont relevées par des qualités morales en parfaite harmonie avec la mission sociale, ou, si l’on veut, avec la spécialité médicale que s’est donnée la population de Gheel : bonté naturelle poussée jusqu’au dévouement, calme du caractère comme de la démarche, imperturbable patience, en toute occasion un faire tranquille et mesuré, que le délire le plus aigu d’un aliéné ne parvient pas à troubler.

En un tel peuple, l’esprit, on le pressent, ne doit briller ni par l’éclat ni par la vivacité : il participe à la placidité qui est peinte sur toute la personne. À Gheel toutefois, il tranche sur le fond flamand par un certain tour original qui approche du bizarre et de l’excentrique. S’il fallait prendre à la lettre les épigrammes des communes avoisinantes, même les dictons des tribunaux et de l’administration, on entendrait par les fous de Gheel (Gheehche zotten) un peu tous les habitans. D’après nos informations, les sages du pays, qui raillent une population vouée au soin de cruelles infirmités, auraient le tort de méconnaître les résultats d’un admirable dévouement. Il paraît en effet bien établi que la folie caractérisée est aussi rare parmi les citoyens de Gheel que partout ailleurs, et les indications contraires qui ont été quelquefois données manquent de vérité. La conscience morale est restée non moins intacte que la raison, et la commune de Gheel ne se signale par aucune inclination particulière au désordre. Les querelles personnelles ou les attentats contre les personnes et les propriétés n’y sont pas plus fréquens qu’ailleurs. La douceur innée du caractère, fortifiée de siècle en siècle par l’exercice d’une industrie (s’il m’est permis d’employer ici ce mot dans un sens favorable) qui exige les allures les plus calmes, est aujourd’hui passée dans le sang des générations, et contribue puissamment à leur honnêteté morale.

Ce qui paraît vrai, ce qui explique sans le justifier le dicton populaire, c’est que le spectacle permanent de toutes les aberrations humaines, suivi de l’extrême indulgence que, par devoir et par habitude, les Gheelois professent pour elles, a un peu adouci en eux la rudesse anguleuse de la logique mondaine. Le laisser-faire et le laisser-dire, qui sont leur règle suprême de conduite, ont même relâché peut-être la rigueur des jugemens, et la raison s’en ressent. Moins âpre et moins irritable qu’ailleurs, elle se prête, dans l’appréciation des choses humaines, à des complaisances qui étonnent les étrangers. Les Gheelois, blasés sur les aberrations de la folie, n’éclatent pas à tout propos en rigoureux anathèmes contre ses écarts accidentels. Là s’arrête l’influence du courant d’aliénation au sein duquel ils vivent et se meuvent. Si la folie était contagieuse, depuis dix siècles toutes les générations de Gheel auraient été folles à lier, tandis qu’en réalité les naissances ne présentent aucune trace d’influences funestes reçues pendant la grossesse. À vrai dire, n’est-ce pas le témoignage d’un esprit très pénétrant, très sain et très souple que la fonction même des gens de Gheel, et s’imagine-t-on qu’une population d’aliénés fût apte à garder, à manier, à redresser une colonie d’aliénés ?

À leur aptitude naturelle et héréditaire, il convient d’ajouter une pauvreté qui les dispose à tout faire pour un peu d’argent, l’habitude qu’elle entretient des rudes travaux chez l’homme et d’une industrieuse activité chez la femme, — enfin, passion qui leur est commune avec tous les paysans, l’ardent désir d’agrandir leur domaine aux dépens de la bruyère. On entrevoit dès-lors dans quel sol bien prépare est tombée la semence féconde d’une idée charitable, qui fournit au ménage du cultivateur une indemnité pécuniaire et à ses travaux le concours gratuit d’ouvriers auxiliaires. Et cette destinée que les circonstances ont faite à l’homme de Gheel, et qu’il a religieusement acceptée et développée, a réagi à son tour sur son organisme, et l’a doté d’aptitudes spéciales, on peut dire professionnelles, qui font de lui un type unique au monde. Sans savoir et sans prétention, il est devenu, dans une certaine mesure, médecin aliéniste. Chaque maison s’est transformée en manicome, suivant une expression italienne qui manque à la langue française. Si l’on n’eût dans ces derniers temps révélé les Gheelois à eux-mêmes en s’occupant de leur colonie, ils eussent indéfiniment continué à faire de la médecine, et de la meilleure, sans le savoir. À l’arrivée d’un aliéné, ils ne manquent pas de dire leur avis sur la nature de son mal, sur le traitement à prescrire ; ils pronostiquent l’issue probable, et souvent leur perspicacité étonne les hommes de l’art. Si c’est trop les relever que de les qualifier de médecins, car ils manquent de toute science théorique, il est du moins hors de doute qu’ils constituent une population d’excellens infirmiers. La nécessité de vivre en famille avec les aliénés, en les adoptant avec toutes leurs bizarreries, a en effet conduit les habitans de Gheel à respecter les fantaisies inoffensives, à étudier sous toutes les faces l’art difficile de diriger les volontés égarées, de redresser les idées fausses, quand elles menaçaient de devenir dangereuses, de s’emparer d’un dernier sentiment de sociabilité ou d’une dernière lueur de raison pour se mettre à l’abri des violences et des surprises. D’autre part, ne pouvant recourir à la contrainte matérielle qu’en des cas accidentels, ne pouvant compter qu’exceptionnellement sur une adhésion intelligente et réfléchie des malades, c’est surtout par l’essor des sympathies, ces vifs rayons de l’âme humaine, qui d’ordinaire survivent à l’intelligence et souvent même ne s’éteignent qu’avec la vie, que les Gheelois ont compris la tactique de leur difficile gouvernement.

Que les femmes surtout excellent dans cette diplomatie, on doit s’y attendre. À elles est dévolue la partie la plus délicate et la plus importante d’un rôle fondé sur le maniement par la douceur des caractères les plus bizarres. Simple, ignorante, laborieuse, sans vanité et sans ambition, mais bonne par nature et guidée par son cœur, la femme de Gheel accomplit des merveilles de dévouement et de sagacité. Par ses soins, qu’aucun dégoût ne rebute, elle est la providence visible des pauvres fous. Par ses ingénieux expédiens, elle prévient ou détourne les orages, en évitant de paraître intimidée. Sans titre et sans costume, elle est une vraie sœur de charité. Pour asseoir sur ses fantasques sujets un empire difficile à conquérir et difficile à garder, elle étudie les pensées intimes, observe les moindres gestes, devine les projets cachés, apprend à lire au plus profond des âmes les plus dissimulées. Il n’est pas d’incident dont elle ne profite pour s’emparer d’une volonté distraite ou bien disposée, pour conjurer une hostilité qui rumine sournoisement ses griefs. Pour dompter les plus sauvages, la jeune fille ne recule pas devant les manèges d’une innocente coquetterie. D’autres fois c’est le magnétisme impérieux du regard, de l’attitude et de la voix, qui adoucit les esprits et amollit les colères. Il n’est pas rare de voir des maniaques à taille herculéenne, capricieux ou agités, obéir à de petites femmes courbées et maigries par les ans, qui n’ont d’autres armes que quelques paroles dites avec autorité. La supériorité naturelle des femmes dans cet ordre de thérapeutique mentale en fait les meilleures auxiliaires des médecins. Mieux que les hommes, elles leur fournissent de bonne foi les renseignemens désirés, et se prêtent de bonne grâce aux réformes qu’ils prescrivent. Les novateurs qui veulent ouvrir aux femmes la carrière médicale, limitée pour elles jusqu’à ce jour à l’obstétrique, trouveraient des argumens en faveur de leur thèse dans les aptitudes manifestes des Gheeloises.

Ce n’est pas que leurs maris ou leurs pères restent étrangers à l’art de conduire les aliénés. À part le goût inné, et le devoir, et le repos de la maison, leur intérêt les y porte. Pour le profit du ménage et de la ferme, tout chômage est une perte, et le pensionnaire oisif, perdant son temps et faisant perdre celui des autres, s’il restait une non-valeur, deviendrait bientôt une charge. L’entraîner au travail par la violence sous le régime de liberté, qui est la loi de Gheel, serait un contre-sens de stratégie. Il faut biaiser avec le fou, il faut l’amorcer en lui rendant le travail attrayant : c’est bien le mot. Se montre-t-il rebelle, l’on patiente et l’on insiste. Est-il maladroit, on le plaisante, et l’on rit de ses maladresses sans l’humilier : il fera mieux en recommençant. Peu à peu il s’apprivoise et s’habitue. Quelque déchu qu’il soit, n’offre-t-il pas encore pour la sociabilité des ressources supérieures à celles des animaux sauvages qui se laissent fléchir, comme on le voit dans les ménageries, par la patience et les bons soins des gardiens ? Pour réussir dans l’éducation des aliénés, les habitans de Gheel n’ont qu’à déployer la même persévérante et intelligente énergie : la sympathie naturelle de l’homme pour l’homme en décuplera la puissance. Beaucoup de bonté dans le cœur, un mot de douceur, un témoignage d’amitié, exercent un souverain empire sur des caractères dont la maladie a exalté la susceptibilité.

Rien ne prouve mieux combien ces sentimens ont pénétré non-seulement dans la profondeur des âmes individuelles, mais dans le sang et la race, presque dans l’air, que la conduite des enfans de Gheel envers les aliénés. Partout ailleurs, même à Herenthals, dans le voisinage (nous en avons eu le triste spectacle), ces malheureux sont un objet de dérision et de persécution. C’est envers eux surtout que cet âge est sans pitié. À Gheel, rien de pareil. Point d’agaceries, point de railleries ; le zott est même pour l’enfance un compagnon amusant, sans méchanceté, souvent un camarade de jeux, quelquefois un protecteur. Il semble qu’entre les êtres qui n’ont pas encore toute leur raison et ceux qui l’ont perdue s’établisse quelque alliance, comme une confraternité d’âge et de goûts. Le docteur Parigot raconte combien il fut ému à la première visite qu’il fit, en qualité d’inspecteur, dans une ferme des environs de Gheel. C’était pendant l’hiver ; autour du foyer, sous la vaste cheminée, la meilleure place était occupée par un aliéné. L’apparition inattendue d’un étranger sur le seuil de la pauvre maison troubla un peu les paisibles habitans. Effrayés, les enfans se réfugièrent, en jetant un petit cri, entre les jambes du maniaque, dont ils imploraient la protection. L’amour de cet infortuné pour les enfans se peignit vivement sur ses traits, et son geste les couvrit. Cette affection était peut-être le seul lien qui le rattachât à la société ; mais ce lien d’amour le protégeait lui-même en lui méritant les égards et l’attachement de ses hôtes. Nous-même avons été doucement ému en voyant dans les rues de Gheel un vieillard qui portait deux enfans dans ses bras, et que deux autres suivaient pas à pas comme un bon grand-père. Dans cette âme, le foyer intellectuel était peut-être éteint, ou ne projetait que d’incertaines et pâles lueurs, tandis que le foyer affectif, par sa chaleur et sa lumière, révélait encore toute la grandeur morale de l’homme, même dans ses plus tristes misères.

Le trait suivant, raconté par le docteur Biffi, de Milan, un des défenseurs les plus fermes de Gheel, montre à quel degré peut atteindre cette heureuse influence. Une femme de Gheel se trouvait enfermée dans une chambre avec un aliéné, lorsque tout à coup éclate un accès de fureur. Le danger était grand, la présence d’esprit fut plus grande encore. Elle prend l’enfant qu’elle portait dans ses bras et que le furieux aimait, le dépose dans les mains de celui-ci, et profite de la distraction que cette surprise amène pour s’esquiver par la porte : là, cachée derrière la fenêtre, elle suit de l’œil et du cœur le manège du fou. Merveilleux calcul ! l’enfant avait entièrement et subitement calmé le furieux, qui, l’ayant caressé et posé à terre, jouait avec lui. Quelques minutes après, la mère put rentrer ; l’orage était dissipé. Il faut aller à Gheel pour voir des mères si confiantes et des aliénés si dociles. Nul ne trouva à redire à cette conduite : la mère avait mesuré avec justesse la séduction de l’enfance !

Quand l’égalité d’âge invite à l’amitié, elle devient souvent très vive entre les enfans de la maison et l’aliéné. Il est une famille où se trouve en pension une jeune insensée, en même temps sourde et muette. Pour les filles de l’hôte, elle est devenue une compagne nécessaire, une sœur chérie. Lorsqu’elles travaillent ensemble, entrez et annoncez que vous venez retirer l’infortunée pour la ramener à l’hospice : à l’instant, un cri d’effroi, suivi de la fuite précipitée de toutes ces jeunes filles entraînant leur amie, vous révélera combien est vive l’alarme de leur tendresse.

Le rôle médical de Gheel s’inspire de sentimens d’un ordre plus élevé encore. Les Gheelois ont foi dans leur mission providentielle, foi dans les anciens miracles qui ont prédestiné leur pays à la guérison de la folie, foi dans leur propre puissance. Esquirol exprimait un jour à un paysan du lieu ses inquiétudes pour les cas de fureur. Celui-ci se rit de ses craintes et lui dit : « Vous ne savez pas ce que c’est que ces gens-là ; je ne suis pas fort, et cependant le plus furieux n’est rien pour moi » Ainsi parlent tous les habitans. Le sentiment d’une puissance privilégiée et illimitée s’insinue dans l’âme du paysan gheelois dès l’enfance, par l’exemple et la tradition. Cette puissance croît avec la force musculaire et l’expérience ; elle s’impose à l’aliéné qui se sent faible et désarmé en face d’un maître, et se soumet sans résistance toutes les fois qu une crise violente n’éteint pas absolument les notions du bon sens. Aussi se plie-t-il sans peine aux exigences d’une vie régulière et tranquille. L’amour-propre et la bonté tempèrent la force. Les Gheelois sont fiers de montrer un pensionnaire bien nourri et d’une santé florissante ; c’est l’orgueil de la maison, tandis que son état chétif les humilie. Etre admis sur la liste des nourriciers autorisés est un signe de considération, en être rayé une cause de discrédit. Le mobile de l’intérêt combine sans doute avec l’honneur pour inspirer une conduite digne ; mais ce double ressort n’en acquiert que plus de solidité, sans que le nourricier perde aucun droit à l’estime.

Faut-il avouer que l’on a vu la politique se mettre de la partie ? Hélas oui ! — il n’est pas tout-à-fait sans exemple que les aliénés soient devenus des enjeux électoraux. Accorder un bon pensionnaire, en imposer un mauvais, ce fut parfois l’amorce d’un bon vote ou la punition d’un mauvais. Comme les Gheelois, catholiques ou libéraux, sont de braves gens, les aliénés n’en étaient pas beaucoup plus mal ; mais une atteinte grave était portée au principe de l’institution. Ces déviations temporaires n’ont heureusement pas altéré les bons sentimens de la population, et des manifestations touchantes, dont nous citerons quelques exemples, ont maintes fois montré combien sont vives les sources qui jaillissent du cœur humain livré à ses naïves inspirations.

Une femme d’une belle et noble figure, d’une éducation distinguée, avait été trouvée folle à Bruxelles sans que jamais on eût pu obtenir aucun renseignement sur ses antécédens. D’après ses vagues et incomplètes réponses, elle était née dans l’Ile-de-France, ou son père avait joué un rôle lors de la révolution française. Confiée à une famille de cultivateurs aisés de Gheel, elle y fut accueillie avec une délicate déférence pour sa grandeur probable, mais déchue Pendant vingt ans, elle dîna seule, assise à une petite table que garnissait une nappe blanche, servie par le nourricier et sa femme, qui se tenaient à une table séparée. Sur la remarque que l’inspecteur en fit un jour à l’hôte : « Que voulez-vous ? lui répondit ce dernier. Notre petite dame doit être d’une bonne famille, et nous la respectons beaucoup. — Cependant vous ne recevez que la pension des indigens ? — C’est assez, monsieur le docteur ; nous aimons notre petite dame, et je voudrais bien pouvoir la conserver longtemps. Je sais bien que ce que nous faisons, personne ne pourrait le payer ; mais nous n’avons pas d’enfans, et c’est notre société. » Quel démenti aux désolantes maximes de La Rochefoucauld !

Les bons procédés s’étendent souvent aux parens de aliénés : quand ils sont trop pauvres pour offrir des présens, il n’est pas rare qu’ils en reçoivent eux-mêmes. Un jour, l’un des médecins va visiter un jeune homme épileptique. Comme il l’avait toujours trouvé bien soigné, et sachant d’ailleurs que tous les ans ses parens venaient le visiter, il crut pouvoir demander à la maîtresse de la maison en quoi consistait le cadeau qu’elle recevait sans doute. Elle sourit et répondit : « Les parens de notre Joseph sont pauvres comme moi, ils font la route à pied ; je les garde huit jours, et ils s’en retournent à pied, mais je leur donne un pain de seigle bluté (kramick) et du lard pour manger en route : voilà nos présens ! »

Par l’exercice de ces hautes et touchantes vertus s’est formé, au sein de la population de Gheel, un sentiment d’honneur collectif et de solidarité mutuelle qui résiste aux travers individuels comme aux conflits de la vie sociale. La communauté tout entière, hommes, femmes, enfans, simples citoyens comme administrateurs, tout le monde s’intéresse au sort des aliénés. Chacun pourrait dire, en s’appliquant dans un sens restreint le vers célèbre d’un poète latin, « que rien de ce qui touche l’homme aliéné ne lui est étranger. » Une telle compagnie est devenue un besoin si impérieux, qu’une maison qui n’a pas son fou manque de quelque chose ; elle sent un vide dans son sein, et elle épie l’occasion favorable d’un convoi d’aliénés pour combler cette lacune.

Une population, ainsi élevée tout entière dans la pratique d’un sincère et réel dévouement par une tradition immémoriale, par l’intérêt, par l’honneur personnel et communal, par la foi religieuse enfin, ne craint pas la comparaison avec les serviteurs les plus zélés d’un asile public ou d’un établissement particulier, quels qu’ils soient. Il est reconnu que des frères ou des sœurs de charité, gardiens accidentels d’une infirmité spéciale, la plus difficile à soigner (car elle atteint l’âme autant que le corps), ne peuvent posséder les aptitudes héréditaires et les mille expédiens que, dès l’enfance, on apprend au sein d’une famille et d’une localité vouées au traitement de ce genre de maladie. Et combien la comparaison serait plus favorable aux habitans de Gheel, si, au lieu de leur opposer les modèles les plus purs de la charité chrétienne, on pensait aux domestiques qu’attire dans les hospices et les maisons de santé la seule amorce du salaire ! A Dieu ne plaise que nous méconnaissions ce que, dans ces pénibles services, l’humanité déploie encore d’abnégation, et combien de fois elle rachète d’anciennes fautes par des sacrifices obscurs ! Nous accordons au contraire une sincère estime à toutes ces aptitudes improvisées et courageuses que ne rebutent ni le dégoût ni le péril. Cependant on ne saurait nier que, sous des noms et des ostumes divers, la généralité des aliénés s’obstine à regarder tous les surveillans comme des instrumens complaisans de l’injustice des familles ou de la société. À Gheel au contraire, les aliénés les plus ombrageux ne sauraient voir autour d’eux que des hôtes qui hébergent des pensionnaires ; plus bienveillans, ils reconnaissent en eux des nourriciers qui les soignent, et quelquefois des amis et des compagnons. Au jugement de tout homme désintéressé, ce que l’esprit de concurrence a quelquefois qualifié d’exploitation locale prend à Gheel le caractère d’une mission sociale et médicale.


IV. – ACTION DU MILIEU PHYSIQUE ET SOCIAL. – RESULTATS.

Nous connaissons les divers élémens qui composent ou entourent la colonie d’aliénés de Gheel : le pays, les malades, les habitans. Étudions de plus près l’action réciproque de ces élémens, à commencer par celle du milieu matériel ou physique sur l’état de l’aliéné.

Au gré de ses goûts, ou plutôt des convenances de l’autorité qui le protège, famille, commune ou établissement de bienfaisance, et sur l’avis du médecin inspecteur, le malade est placé soit à Gheel, soit dans l’un des villages ou hameaux disséminés dans la commune [3], soit enfin dans les fermes isolées. C’est une facilité de choix qui peut être prise en considération par les familles qui craignent que le nom de Gheel, trop caractéristique, comme celui de Charenton ou de Bicêtre, ne nuise à l’avenir des infortunés conduits dans cet asile.

À la ville comme dans les campagnes, leur existence s’écoule loin des lieux et loin des personnes témoins ou causes de l’invasion première du mal, à l’abri de toute circonstance qui puisse réveiller de dangereux et importuns souvenirs ; c’est là une condition de traitement efficace proclamée par tous les médecins. L’atmosphère, imprégnée d’une humidité qu’elle doit aux vents qui, après avoir balayé la mer, arrivent du nord, apaise l’irritation des nerfs et du sang. De violentes impressions ne sauraient y agiter l’âme. Le pays est peu animé, médiocrement peuplé, éloigné de toute grande ville. La grand’route de Hérenthals n’est qu’une voie secondaire de circulation ; le chemin de fer qui traverse les landes, à deux lieues de Gheel, ne trouble en rien le calme de la colonie. Par ces moyens de communication, le pays est plus accessible aux familles, aux administrateurs, aux visiteurs, triple garantie morale qui ne diminue pas l’isolement habituel. L’âme, suivant ses dispositions, s’y livre ou à une contemplation inattentive qui n’en vivifie pas moins l’organisme par tous les pores, ou à une observation directe et active qui la distrait par les phénomènes variés de la vie rurale. Le regard se promène à l’aise sur ces vastes étendues légèrement accidentées quant au relief du sol, mais diversifiées d’aspect, grâce à l’alternance des champs, des prairies, des bois, des bruyères. Les émanations toniques des herbes et des sapins agissent sur le malade à son insu et le fortifient de leurs pénétrantes senteurs. Le demi-silence du jour, suivi de la tranquillité de la nuit, achève de tempérer les excitations maladives. Les sensations aiguës et les idées exaltées se réveillent-elles,… perdues au milieu de l’immensité, sans autre écho que les cris stridens des cigales, ou des grillons, les violences du geste ou de la voix tombent dans le vide, et s’affaissent d’elles-mêmes faute de résistance.

À tous les points de vue, ces conditions semblent bien supérieures à la solitude oppressive et irritante non moins qu’au pêle-mêle bruyant des asiles d’aliénés. Dans ce milieu ouvert en tout sens se développent librement les affinités qui unissent l’homme et les animaux, et c’est un premier degré de l’échelle des affections, qui est loin d’être sans influence sur l’état de certains malades. Les uns s’intéressent au bétail auprès duquel ils vivent, d’autres aux oiseaux dont ils se font des compagnons. Il est à Gheel un aliéné qui ne pense qu’aux oiseaux ; nul n’est plus ingénieux que lui pour les attraper. Une fois en cage, il ne les quitte plus : il les promène de sa cellule dans la chambre de la famille, ou bien ils s’ébattent au soleil pendant que leur maître vigilant monte la garde pour les préserver de la dent des chats. Est-il douteux que ces jouissances simples et naïves n’écartent bien des tristesses, et ne puissent même aider à rétablir l’harmonie de l’âme et du corps ? Privez cet homme de la compagnie de ses oiseaux, indubitablement son état empirera.

À ce premier apaisement des agitations intimes par toutes les voix de la nature, le travail vient ajouter sa puissante diversion. Ses bienfaits sont aujourd’hui si universellement connus et proclamés, que partout où l’espace, le permet, il devient une des bases du traitement. À Bicêtre, la ferme voisine de Sainte-Anne est en grande partie cultivée par une escouade d’aliénés, choisis parmi ceux qui se prêtent le mieux à la discipline du commandement et aux exercices corporels. Ce qui ne peut être ailleurs qu’un fait accidentel devient à Gheel la loi facile de tous les jours et de toutes les maisons, sans d’autre exception que l’antipathie de certains malades pour toute occupation. Il y a même ce caractère, particulier et précieux, qu’ici l’aliéné travaille au milieu de gens sains d’esprit, dont tous les actes et toutes les paroles le ramènent à la raison, tandis qu’ailleurs il est entouré de ses compagnons d’infortune qu’ il retrouve les mêmes aux champs et au logis. Le chef d’escouade seul et un petit nombre de surveillans possèdent leurs facultés mentales intactes, et ce n’est point assez pour modifier utilement les aberrations de tout un groupe d’insensés.

Par cet exemple, nous touchons à la vie sociale, si différente à Gheel de ce qu’elle est partout ailleurs. Ouvrier de la ferme, de l’atelier ou du ménage, l’aliéné de Gheel est un habitant de la commune, un membre de la maison, et quelquefois il dévient comme un enfant gâté et un ami chéri de la famille, qui l’entoure d’une atmosphère de raison et de bienveillance. Au lieu d’être séquestré dans une société artificielle et contre nature, il continue de vivre de la vie réelle dans une société et une famille, qui sont l’image de celles dont il a l’habitude. Il entend des conversations raisonnables, il assiste à des scènes qui égaient l’esprit. Veut-il prendre part à ces discours et à ces jeux, il est obligé de faire acte de réflexion et presque d’intelligence. Naturellement, surviennent les occasions où l’aliéné qui divague, se butant contre l’inflexible réalité, est ainsi amené à reconnaître lui-même l’aberration de ses idées. L’entourage des personnes qui protègent l’aliéné de leur sollicitude en faisant appel à son bon sens et à son bon vouloir, qui l’admettent sur le pied d’égalité à leur foyer, à leur table et à leurs travaux, éloigne nécessairement de sa pensée l’idée d’humiliation et d’expression qui partout ailleurs se confond pour lui avec celle de séquestration. Loin d’être un paria dont on a voulu se débarrasser, il appartient à l’humanité ; sa dignité d’homme est sauve, car elle est respectée dans son principal privilège, la liberté.

Les résultats qu’on peut citer en faveur du système suivi à Gheel sont de diverses sortes : la transformation rapide opérée dans l’état de l’aliéné, les satisfactions de toute nature qu’il manifeste, les guérisons qui viennent couronner assez souvent l’œuvre de la nature et de l’humanité, enfin la longévité des incurables.

Un fait constant se passe à Gheel à l’arrivée des aliénés atteints de délire : presque tous, après quelques jours passés chez leur nourricier, ne sont plus reconnaissables. Arrivés avec la camisole de force ou des liens, ils sont apaisés presque aussitôt que rendus libres. Faut-il attribuer ce changement au milieu nouveau qui les entoure, aux égards qui leur sont accordés, ou au courant nouveau d’impressions et d’idées qui vient à la traverse de leur propre folie ? Une part en revient à chacune de ces influences, qui se fortifient en s’associant. Par elles, ce qui reste de sain, dans l’esprit est aidé dans ses bonnes tendances ; ce qu’il y a de malade est contenu. À Gheel se renouvelle tous les jours le phénomène observé avec tant de surprise à Bicêtre, à la Salpétrière, à Charenton, et dans tous les hospices de l’Europe, lorsque la science brisa les chaînes et les fouets, considérés jusqu’alors comme les seuls instrumens possibles de domination sur les fous. Seulement les médecins aliénistes oublient d’avouer que tout établissement fermé est lui-même une chaîne, la dernière, il est vrai, qui reste à supprimer.

Tandis que l’aliéné conduit dans un asile se voit tout d’abord assailli d’impressions pénibles, à Gheel il est accueilli comme un bienfaiteur par la famille à laquelle son séjour assure une pension. Ce premier accueil exerce sur le moral de l’aliéné une influence des plus favorables. Pour qui vient d’un hospice, c’est une véritable libération. Sous l’empire de l’habitude, ce contentement ne tarde pas à se changer en une satisfaction marquée, cause d’une préférence énergique. Lorsque dans ces dernières années certains conseils d’hospices belges jugèrent à propos de retirer de Gheel leurs aliénés pour les transférer dans un établissement rival, dont la concurrence offrait un rabais de 2 ou 3 centimes par jour, ce fut l’occasion des scènes les plus touchantes. Nourriciers et aliénés s’embrassaient en pleurant. Plusieurs de ceux-ci se cachèrent pour échapper à la translation. Il fallut employer la force pour emmener quelques autres. Outre leurs affections et leurs habitudes brisées, ils savaient bien que de la liberté ils passaient à la réclusion. Quand on les interroge à ce sujet, leurs sentimens éclatent bien clairement. Un médecin étranger en visite à Gheel demandait un jour à un insensé qui avait passé quelque temps dans un établissement fermé quel régime il préférait. « La réponse, vous pouvez la faire vous-même, » lui fut-il dit avec réserve ; mais un long et silencieux regard rayonnant de joie promené sur les campagnes environnantes fit bien comprendre le sens de ces paroles.

Cet attachement au pays et à la famille survit souvent à la guérison. Plusieurs fois on a vu des nourriciers garder gratuitement des aliénés guéris qui avaient perdu leur famille ou leurs relations dans le monde. Souvent aussi les bons rapports se continuent à distance et durent toute la vie. Des pèlerinages qui ont lieu annuellement de Bruxelles à Gheel sont destinés à resserrer les liens formés pendant la maladie. Sur divers points de la Belgique, plus d’un pensionnaire guéri suit avec sollicitude les chances de santé et fortune de son ancien nourricier, qui ne s’intéresse pas moins au sort de son ancien commensal.

Que l’existence soit plus douce à Gheel qu’ailleurs, aucun doute ne semble possible ; mais les malades, mais les familles et la science elle-même attendent d’autres résultats encore. Y a-t-il des guérisons ? et quelle en est la proportion ?

Avant tout examen, on doit pressentir que par le développement des sympathies, par le travail et la liberté, la raison elle-même et les sentimens bien équilibrés tendent à reprendre possession d’une âme égarée. Quant au chiffre précis des guérisons, il est juste de tenir compte du caractère désespéré de la plupart des aliénations qui peuplent Gheel. C’est un fait constaté qu’à raison des apparences un peu pauvres de la colonie, on n’y recourt souvent qu’après avoir épuisé ailleurs les ressources de l’art, et quand les maladies aiguës sont devenues chroniques. Un grand nombre des pensionnaires de Gheel sont des idiots, des imbéciles, des démens, qui trouvent là, comme partout, une pitié plus secourable qu’efficace. Certains médecins ont même prétendu que Gheel ne convenait qu’aux incurables, et de là une réputation peu encourageante. Autrefois on y venait chercher un miracle, aujourd’hui on y cherche un dernier asile. Ces réserves étant faites relativement à la qualité des malades, voici les indications recueillies à diverses époques.

Au célèbre Esquirol, la docteur Backel, qui avait passé sa vie à Gheel, déclara de 10 à 15 guérisons annuelles sur 4 ou 500 malades. En 1839, on en signala 30, 26 en 1855, 35 en 1856. On a vu que dans ces dernières années la population totale oscillait de 700 à 1,000. Il paraîtrait que le rapport officiel de 1855 constate un tiers de guérisons à Gand et un cinquième seulement à Gheel, différence qui ne devrait pas surprendre d’après le caractère des affections mentales soignées dans cette dernière localité ; mais ces chiffres coïncident peu avec ceux que nous avons recueillis sur place, au moins pour Gheel, ce qui laisse supposer quelque différence dans les bases de la statistique. On sait qu’en effet l’estimation numérique des guérisons est surtout difficile dans les cas d’aliénation, où les sorties risquent fort d’être mal à propos qualifiées de guérisons. Il faut remarquer en outre que dans les hospices où l’entretien des aliénés est une charge, on les rend volontiers à leurs familles aux premières apparences sérieuses de guérison. À Gheel, où cet entretien est une source de bénéfices, où d’ailleurs l’aliéné se trouve souvent mieux qu’il ne sera chez lui, rien ne hâte le départ, qui n’est autorisé qu’après des épreuves multipliées. Le médecin de section, puis le médecin inspecteur interviennent, interrogent, examinent, et les chances sont bien plus nombreuses qu’ailleurs pour que la sortie par eux autorisée réponde à une guérison solide.

On a vu à Gheel quelques guérisons après deux ans, même après trois ans de traitement infructueux ailleurs. Là comme partout, les maniaques, les agités, en qui la sève vitale conserve toute son énergie, guérissent plus vite que les calmes, qui souvent tombent en démence et deviennent imbéciles. On guérit rarement les monomanies, surtout les monomanies religieuses. On est un peu plus heureux avec les folies intermittentes. Les guérisons sont plus nombreuses dans les campagnes, où les fous travaillent, que dans les villes, où ils sont moins occupés. On croit avoir constaté que le nombre de guérisons a diminué avec l’affaiblissement de la dévotion, et ce résultat n’étonne point la science, qui, sans intervenir dans la question religieuse, compte l’imagination parmi les plus puissans agens thérapeutiques.

À défaut d’un succès complet, le séjour de Gheel détermine chez l’aliéné une amélioration d’ensemble qui constitue la plus douce condition d’existence compatible avec la perte de la raison. L’état anormal est réduit à sa plus simple expression, et n’est plus qu’une ordinaire altération de la conscience et de l’intelligence, navrante mutilation sans doute d’une âme humaine, mais qui n’exclut ni le bien-être matériel, ni un certain ordre de jouissances morales, dont quelques-unes sont délicates jusqu’au raffinement. Les tendances subversives sont atténuées, sinon tout à fait détruites. Une jeune fille enfermée durant une année dans un grand hospice y brisait tout ce qui lui tombait sous la main, et pour la contenir, les plus sévères contraintes étaient nécessaires. À Gheel, libre chez des paysans, elle n’y casse rien que de petits morceaux de bois. Ne pouvant tout à fait vaincre une impulsion fatale qui la domine, elle comprend pourtant qu’elle est dans une famille qui mérite des égards, car, loin de l’opprimer, elle lui permet d’obéir à ses mille besoins de mouvement et d’activité : aussi la jeune aliénée lui fait-elle le moins de tort qu’elle peut. Ce trait résume à merveille le système curatif de Gheel, qui adoucit quand il ne guérit pas. Il procure mieux qu’aucun autre cet état d’innocuité passive, qui répond assez bien au mot d’innocence, par lequel on désigne encore la folie dans le midi de la France. Au moyen âge, les fous étaient des possédés du démon ou des criminels ; de nos jours, ils sont ou des êtres dangereux ou des malades ; à Gheel, mieux qu’ailleurs, ils sont des innocens.

On doit s’attendre à ce qu’une existence à ce point inerte, ou du moins peu agitée, atteigne fréquemment les limites extrêmes de la vie. En 1838, on comptait parmi les aliénés de Gheel 2 centenaires. Sur 25 décès en 1850, 10, étaient le résultat de la vieillesse. Ces vieillards étaient dans le pays depuis 1803, c’est-à-dire depuis quarante-sept ans. La mortalité totale, à diverses époques, est ainsi établie, d’après les informations que nous avons pu recueillir à défaut de statistique officielle : en 1839, 34 décès ; en 1845, 30 ; en 1855, 80 ; en 1856, 51. Dans le service spécial des aliénés de Bruxelles établi à Gheel, on avait perdu en 1849 32 malades sur 343 ; en 1850, 25 sur 345 ; en 1851, 30 sur 325. Sur les 30 décès de 1851, 8 étaient attribués à la vieillesse. D’après ces indications, sanctionnées par la notoriété publique, on peut évaluer la mortalité annuelle de Gheel à 8 ou 10 pour 100. En France, elle a été pour les aliénés détenus dans les asiles : en 1852, de 12,96 pour 100 ; en 1853, de 14,20 pour 100. Ce rapprochement fait justice de l’opinion assez répandue que les décès sont à Gheel plus nombreux proportionnellement qu’ailleurs.


V. – ORGANISATION MEDICALE, ADMINISTRATIVE ET ECONOMIQUE.

Nous avons pu, décrire l’existence entier de l’aliéné à Gheel sans presque nommer de médecin, tandis qu’il est partout ailleurs le pivot des établissemens consacrés aux maladies mentales : c’est qu’à Gheel le principal rôle appartient au milieu où se déroulent les phases diverses de la maladie ; le médecin n’apparaît qu’au second plan. Longtemps même la foi religieuse, dédaigna tout traitement médical ; aujourd’hui, un rôlet est assigné à la science et les règlemens ont institué un service de quatre médecins de section et d’un inspecteur. Ces médecins sont établis à Gheel et vivent ainsi au milieu de la population confiée à leurs soins. Dans une familiarité de tous les jours, ils apprennent à connaître, avec le nom et la figure de leurs cliens leur état habituel, leurs antécédens, leurs tendances. Ils connaissent également toutes les familles des nourriciers avec leur caractère et leur conduite envers les pensionnaires, la tenue de chaque maison, et ses avantages ou ses inconvéniens. Ils n’ont pas au même degré que dans les hospices charge des âmes et des corps des aliénés ; l’extrême modicité de leurs traitemens et la nature même de leur intervention, plus souvent amicale qu’officielle, l’indiquent clairement. Une fois par semaine, le médecin doit visiter des malades de sa section ; en cas d’accident graves il est appelé immédiatement ; en cas ; de guérison, il constate le résultat obtenu Des rapports trimestriels résument les faits et les pronostics relatifs à chaque malade. Investis en même temps d’un rôle administratif, ces médecins spéciaux président à la distribution des nouveau-venus dans les familles, ordonnent les déplacemens qui paraissent utiles, surveillent les logemens et la nourriture ; ils écoutent les plaintes respectives du nourricier et de son pensionnaire, et y font droit dans la mesure de leur pouvoir. À eux seuls il appartient de sanctionner ou de réprouver les mesures de rigueur qui ont pu être prises au moment d’une crise. La camisole de force et la chaîne ne peuvent être maintenues sans leur autorisation. Avec une inépuisable et savante complaisance, ils se font les guides des familles et des visiteurs que leurs affections ou la curiosité amènent à Gheel [4]. Ils s’associent ainsi d’une manière active, avec l’autorité de leurs titres et l’indépendance de leur position, à la gestion administrative de la colonie.

Dans les cas ordinaires, il suffit peut-être de cette tutelle bienveillante, aidée des ressources pharmaceutiques, qui ne manquent pas dans la localité, pour assurer à l’aliéné le traitement le plus convenable ; mais dans les cas difficiles, qui appellent une action plus énergique et des soins particuliers et continus, l’homme de l’art constate avec douleur qu’il lui manque une infirmerie qui soit à la fois le lieu et l’instrument de ses combats contre le mal. Il ne peut méconnaître qu’un système qui se réduit le plus souvent à l’expectation hippocratique, même dans un milieu des plus favorables, s’il suffit pour rétablir par son action continue l’équilibre des fonctions vitales quand cet équilibre n’est que légèrement dérangé, laisse de côté les meilleures armes de la science contre les causes actives qui précipitent la destruction de l’organisme.

En un mot, une infirmerie spéciale pour les aliénés manque à Gheel, et c’est là un grief sérieux de la science et de l’humanité. Ce complément de la colonie, réclamé par les médecins les plus éclairés, promis par le règlement du 1er mai 1851, ne paraît pas encore près d’être accordé. Le gouvernement belge y met de la bonne volonté, car il offre 150,000 francs pour cette création, à la condition que la commune contribuera pour une somme de 10,000 francs, payable en trois ans. Gheel refuse, et le gouvernement provincial, qui est à Anvers, ne peut ou ne veut pas peser sur ses déterminations. Étranger au pays, nous nous abstiendrons de prendre parti dans ce débat ; il nous sera cependant permis de dire que la commune de Gheel nous semble comprendre bien mal son intérêt. Pour une modique somme, qui grèverait légèrement un budget de plus de 100,000 francs, elle attirerait une clientèle nouvelle de pensionnaires qui accroîtraient l’aisance générale, et elle acquerrait au loin un renom plus favorable à sa popularité. Dans l’espoir qu’une idée juste associée à un sentiment philanthropique triomphera tôt ou tard, nous indiquerons, pour hâter ce moment, les considérations nombreuses et puissantes qui doivent déterminer le gouvernement belge, à défaut du concours municipal, à prendre entièrement à ses frais une dépense qui ne serait improductive ni pour les finances, ni surtout pour l’honneur de la Belgique.

Dans l’infirmerie seraient provisoirement déposés les convois de nouveau-venus, et ils y attendraient, dans les conditions les plus propres à faire juger de leur état, leur placement définitif. Là seraient reçues les folies d’un caractère exceptionnellement dangereux, qui sont repoussées de Gheel, telles que les monomanies incendiaires, homicides, suicides ou érotiques, sujet de hautes études pour la science. La surveillance et la contrainte pourraient y être exercées comme ailleurs, en même temps que le malade profiterait, dans ses périodes intermittentes, de quelques-uns des avantages de Gheel les plus propres à consolider des améliorations toujours incertaines dans un asile muré. Là encore seraient traitées, avec une énergie proportionnelle à l’énergie du mal, les crises aiguës, lesquelles offrent de nombreuses chances de guérison. Grâce à une infirmerie, la brutalité accidentelle de quelques nourriciers deviendrait plus rare, les cas extrêmes qui la provoquent appartenant de droit à un tel établissement. Avec une infirmerie munie de tous les élémens d’une cure puissante, on n’attendrait plus que les ressources de l’art médical aient été épuisées ailleurs ; on y enverrait les malades dès l’origine, et les soins donnés à propos accroîtraient les chances de guérison. À cette bienfaisante annexe la population de Gheel fournirait d’ailleurs une pépinière d’infirmiers et de gardes-malades admirablement prédisposés. Les femmes surtout y rendraient en toute occasion de précieux services. Une création de ce genre deviendrait le centre d’améliorations qui profiteraient à toute la colonie. Gymnastique, bassins de natation, bains tièdes, douches, seraient mis à la disposition de tous les aliénés. Des cellules de réclusion temporaire pourraient être employées comme correctif des tendances à l’évasion. Avec ces nouveaux avantages, Gheel deviendrait l’Épidaure des aliénés, dont les Esculapes sèmeraient autour d’eux par l’enseignement, au loin par leurs publications, les fruits de l’expérience acquise dans la plus complète école de maladies mentales qui se puisse imaginer.

On entrevoit à peine jusqu’où peut aller le succès dans une telle voie. Serait-il téméraire d’espérer que le médecin, investi à Gheel d’une puissance thérapeutique supérieure à tout ce que le génie de l’humanité a jusqu’à ce jour réalisé, non-seulement interviendrait lui-même avec plus d’efficacité, mais ordonnerait avec plus d’autorité aux malades de travailler à leur propre guérison ? Il n’est pas impossible de faire comprendre à beaucoup d’entre les aliénés que la société, tout en respectant leurs droits naturels, leur retire la jouissance d’une volonté maladive pour les dominer de toute sa science comme de toute sa charité, et qu’en conséquence ils doivent accepter les règles d’une discipline exceptionnelle. Plus d’une fois le malade, ainsi consulté, associé à sa propre guérison, viendra en aide au médecin, tandis qu’aujourd’hui l’on se bute contre le refus obstiné de concours de la part de quiconque se croit victime de l’iniquité sociale.

L’histoire de la folie est pleine de mystères qui ne peuvent être éclairés que dans des conditions tout à fait normales, où le cœur s’allie à la science pour le redressement des âmes. En voyant quelquefois briller, au milieu de la plus forte crise et des plus grands désordres extérieurs, des lueurs soudaines de vive raison et de tendre sentiment, qui semblent être la prérogative et comme le fruit d’une existence pure et vertueuse, on s’assure que le désordre mental n’atteint pas les plus intimes profondeurs de l’âme : dans les derniers replis, il reste comme un sanctuaire où les pensées et les affections sont à l’abri de toute atteinte. De ce fond inviolable, comme d’un nuage éclairé par le soleil, se dégagent parfois un rayon de fine plaisanterie, un trait de bonté, une vision pénétrante, des souvenirs lointains d’une étonnante précision. Ces états particuliers qui attestent la lutte intérieure de la raison et de la folie, s’évanouissent bien vite dans ces asiles où les comprime une incarcération continue, tandis que dans une infirmerie dont les soins se combineraient avec la vie libre du dehors, chacun de ces heureux éclairs de bon sens trouverait immédiatement les conditions les plus propres à le prolonger [5].

En accomplissant un tel progrès, la Belgique n’aura pas seulement répondu au vœu de la bienfaisance et de ses concitoyens les plus éclairés : elle aura mis à l’abri de toute critique sérieuse une institution qui n’a pas sa pareille au monde, et qui mérite d’être considérée comme une des gloires de la patrie.

Si le progrès de l’ordre médical est le plus urgent et le plus essentiels à introduire à Gheel, il n’est pas le seul ; il y a aussi quelque chose à faire dans l’ordre administratif. L’administration générale de la colonie d’aliénés est confiée à une commission supérieure composée de trois élémens : 1° six hauts fonctionnaires de la province ; 2° les principales autorités locales ; 3° un comité local choisi parmi les habitans de Gheel. Cette commission délègue le pouvoir exécutif à un comité permanent de cinq personnes. C’est, semble-t-il, un peu trop de monde pour diriger une institution qui doit se manifester par des mesures actives, telles que des ordres à donner, des mesures à prendre. Tant de rouages risquent de se mal engrener. On sait trop combien les commissions qui sont des associations passagères, mobiles, impersonnelles irresponsables, sont exposées à se relâcher de leur zèle primitif. Le gouvernail passe d’ordinaire aux mains d’un seul membre, dont le zèle est d’autant plus sujet à des écarts, que son action se trouve à la fois sans contrôle et sans responsabilité. À ces complications nous préférerions un directeur unique, investi de pouvoirs étendus, responsable devant le gouvernement, soumis dans une juste mesure au contrôle des comités de surveillance. L’administration simplifiée y gagnerait en activité : et en utilité. La position du directeur serait à la hauteur de tout talent, de toute renommée, et pourrait sourire aux plus hautes ambitions. Qu’ailleurs l’administration soit séparée de la direction, c’est un précédent dont il n’y a rien à conclure contre Gheel ; puisque l’équivalent de l’administration intérieure d’un asile est ici aux mains des familles. La direction, débarrassée de tous les soins domestiques et matériels, conserve un caractère essentiellement médical.

À côté du directeur, un aumônier spécial est également réclamé ; le règlement le promet, on l’attend. Ce prêtre a une haute mission à remplir, il doit y être complètement voué, et dans aucun cas n’être astreint au service de la paroisse. Sa place est à l’infirmerie, dans les salles des malades et dans les campagnes, pour prier, instruire et consoler. On ne manie pas ces âmes souffrantes sans les blesser, à moins de beaucoup les connaître et de beaucoup les aimer. Un prêtre qui ne s’est pas, et par vocation et par devoir, consacré à ce genre d’infortunes condescendra difficilement à tout ce qu’elles lui demandent d’indulgence et de patience. L’absence de tout secours spirituel pour les aliénés protestans peut s’opposer à l’envoi des malades appartenant à ce culte ; il serait désirable et il ne serait peut-être pas difficile d’y pourvoir.

Quelques détails, appellent encore l’attention. Le prix de la pension, annuellement fixé par le comité, a été en 1856 : 237.fr.25 c. par an pour les malades propres, 266 fr. 45 c. par an pour les gâteux et les épileptiques, soit 65 ou 70 c. par jour. Ce prix comprend toute l’existence matérielle : logement, nourriture, entretien du vêtement et du linge. Les calculs faits en 1851 par la commission, des hospices ont établi qu’il est impossible de descendre au-dessous. Si quelque part on se contente de 50 centimes, soit 180. fr. par an, ce ne peut être qu’aux dépens, du régime, et l’on sait quelle fâcheuse influence une nourriture insuffisante peut exercer sur le moral des malades. Ces prix sont un minimum officiel et de rigueur. En ajoutant un supplément annuel de 25 francs au moins, on peut procurer au malade des conditions de faveur chez les nourriciers, qui prennent alors le nom spécial d’hôtes. Du reste, ce supplément est illimité ; on reçoit à Gheel des pensionnaires au prix de 500 fr. et au-dessus, suivant le degré de bien-être que l’on désire, procurer. Les malades, placés dans les bonnes familles bourgeoises, peuvent, outre une chambre très convenable, obtenir à chaque repas une nourriture plus délicate et préparée à part, où figurent le pain de froment, la viande et même le vin, si le médecin en permet l’usage. Au besoin, on attache un domestique à la personne du malade. Sans atteindre jamais le niveau de ces établissemens splendides où l’on paie depuis 500 francs jusqu’à 2,000 et au-delà de pension mensuelle, Gheel peut offrir aux aliénés riches des conditions très sortables de vie matérielle. Il paraît facile d’améliorer le sort des nourriciers et des malades en établissant dans les prix administratifs diverses catégories graduées en proportion du mérite des familles et des agrémens de chaque habitation. Mieux qu’une trop modique prime annuelle de 6 à 10 francs, un tel classement exciterait le zèle des nourriciers. Des récompenses en nature, qui pourraient consister en quelques lopins de bruyères communales, paraîtraient aussi une excellente méthode de rémunération.

Jusqu’en ces derniers temps, la modique indemnité annuelle dont nous avons parlé ne restait pas toujours intacte, car les frais de reprise des aliénés évadés retombaient à la charge des nourriciers, rigueur qui avait souvent pour conséquence l’emploi abusif des chaînes. On y renonce désormais. Ces frais seront à la charge des communes ou de l’état ; on y pourvoira par des allocations au budget, grossies des dons de la charité privée. Il semble qu’un premier versement de 8 ou 10 francs, une fois payé comme droit d’entrée, à titre de risque d’évasion, ne soulèverait aucune objection et fournirait un premier fonds de quelque importance à la caisse philanthropique.

De nombreuses améliorations ont été introduites par le conseil de l’hospice de Bruxelles dans le service des 300 aliénés qu’il confie à la commune de Gheel. Fruit de sept années d’expérience du docteur Parigot, elles doivent inspirer confiance ; le point principal a été l’adoption d’un vêtement convenable, qui rappelle celui des petits bourgeois. On a aussi substitué aux chaînes un peu lourdes d’autrefois des chaînettes légères pareilles aux bracelets des dames, et qui ne causent aucune souffrance. Toutefois le sentiment de dignité humaine qui a fait supprimer les chaînes d’abord en France, à la voix de Pinel, et successivement dans toute l’Europe, ne peut que difficilement se concilier avec ce reste de violence matérielle, employée comme instrument de simple surveillance préventive. Des garanties de sécurité sont sans doute nécessaires, mais elles doivent être telles que les personnes les plus intéressées au bon traitement des malades n’y trouvent point à redire, telles aussi que les meilleurs gardiens ne puissent se dispenser d’y recourir. Or généralement ce sont les plus mauvais nourriciers qui usent le plus volontiers des chaînes. Le savant médecin que nous citions tout à l’heure réclame avec toute l’autorité de son expérience une réforme plus complète. Il pense que les chaînes pourraient devenir inutiles à la condition de multiplier les prévenances, les consolations, la vigilance, de recourir à propos au caleçon ou à la camisole de force. À l’appui de son opinion, il cite un fait bien curieux. Lorsque le conseil général des hospices de Bruxelles ordonna, sur sa demande, que les chaînes et freins grossiers fussent remplacés par des espèces de bracelets, tout le monde se récria à Gheel : les fers étaient trop minces, la chaînette trop fragile. Chargé de la mise à exécution, M. Parigot tint bon, et finit par vaincre à peu près toutes les résistances. Quelques nourriciers cependant, poussant à bout l’esprit de contradiction, ne voulurent pas subir la réforme, et comme ils ne pouvaient conserver les anciennes chaînes, ils aimèrent mieux donner pleine liberté à leurs prisonniers. Leur témérité réussit au-delà de tout espoir. Des maniaques supposés dangereux et enchaînés depuis longues années, une fois affranchis de tout lien, devinrent et sont restés parfaitement inoffensifs.

Quelque difficile que paraisse une innovation qui s’attaquerait à des habitudes enracinées, elle triompherait des résistances à Gheel comme elle en a triomphé dans les établissemens fermés, et plus vite encore. Le naturel bon, charitable et docile de la grande majorité des habitans permettrait même d’obtenir par les mœurs plus d’améliorations que des règlemens ne peuvent en stipuler. Si l’on faisait de l’abolition des chaînes un objet de noble émulation parmi les Gheelois, la réforme s’accomplirait avec leur propre concours ; ils s’ingénieraient en expédiens habiles pour se passer de liens, et ils y réussiraient. Au surplus, il ne serait pas interdit de faire appel à l’intérêt privé soit en instituant des primes d’une certaine importance pour ceux qui renonceraient aux chaînes, soit en les élevant d’une classe dans l’échelle des prix de pensions, soit en rayant de la liste des nourriciers autorisés les plus récalcitrans. Pour beaucoup d’entre eux, le prix de la pension constitue le plus clair de leurs revenus, et quelquefois la base de leurs exploitations rurales. L’administration possède, dans cet intérêt même, un moyen puissant de faire écouter ses vœux et ses ordres. C’est là une considération si intimement liée à la cause de la réforme, que nous omettrions un côté important de notre sujet, si nous négligions de montrer l’influence capitale de la colonie d’aliénés sur l’état économique de la commune de Gheel tout entière. Dans un pays de peu d’industrie et de peu de commerce, condamné à la pauvreté et, on peut le dire, à la misère par la nature d’un sol généralement très médiocre, qui est presque stérile sans beaucoup de travail et d’engrais, une telle institution est une bonne fortune inappréciable. Les aliénés continuent de nos jours l’œuvre à laquelle ont coopéré leurs prédécesseurs pendant un millier d’années ; ils aident à bâtir les fermes, à défricher les bruyères, à creuser les canaux et fossés, à planter les arbres ; ils prennent part à tous les travaux domestiques, horticoles et agricoles. Si aujourd’hui Gheel se distingue entre tous les centres de population de la Campine par le bon état de ses champs et de ses prés, de ses jardins et de ses vergers, la meilleure part de cette prospérité matérielle est due en partie aux bras des aliénés et en partie au prix de leur pension, si modeste qu’il soit. Au prix moyen de 250 par an, 800 pensionnaires versent annuellement 200,000 francs dans le pays. En tenant compte de quelques pensions notablement plus élevées, en y ajoutant les dépenses que font certains fous.avec leurs propres revenus, et en outre les dépenses des parens, des administrateurs et des curieux, on ne peut évaluer à moins de 250,000 francs par an la dotation annuelle que les maladies mentales paient, à Gheel. C’est assez pour constituer le capital de roulement de la commune. Il se répartit de première main entre la ville et la campagne, et se partage ici comme là entre propriétaires et fermiers.

Nous plaçant au point de vue de l’opération économique, nous dirons qu’il y a dans la commune de Gheel, pour l’entretien des aliénés, quatre classes d’entrepreneurs : 1° les nourriciers qui logent leurs pensionnaires dans leur propre maison. Bien qu’il y ait là, comme partout, de riches et de pauvres propriétaires, on peut dire généralement que cet état répond à quelque aisance et garantit d’assez bons soins aux aliénés. Le jardin dépendant de la maison procure les légumes à un prix qui permet de ne pas regarder de trop près à la consommation.

Les nourriciers simples locataires de maisons et de jardins. On peut rapprocher de ceux-ci les propriétaires de maisons sans jardin, ou dont le jardin trop exigu réclame une location supplémentaire. Ici l’entreprise ressemble fort à une pure spéculation. Obligés d’acheter presque toutes leurs denrées au marché ou en boutique, les nourriciers de cette catégorie ne tirent guère aucun bénéfice de la pension : le temps perdu peut même devenir pour eux une charge onéreuse, à moins qu’une bonne chance ne leur ait donné un collaborateur du même métier, ce qui est rare. Ils tiennent pourtant beaucoup à avoir des pensionnaires parce que la pension trimestrielle sert de garantie au bail consenti par le propriétaire, en même temps qu’aux avances faites par le marchand, et devient ainsi la base du crédit personnel. Dans ces maisons, l’aliéné court grand risque de n’être que médiocrement entretenu.

3° Viennent ensuite les nourriciers propriétaires de fermes qu’ils font valoir avec les aliénés. Ici l’avantage réciproque est manifeste. Pour peu que les récoltes de seigle et de pommes de terre aient réussi, l’aisance règne au logis ; les greniers, les silos sont remplis, les cheminées décorées d’énormes quartiers de lard et de jambon. En de telles conditions, l’aliéné n’est jamais une charge, et si par son travail personnel il vient en aide à la famille, il est accueilli comme un précieux auxiliaire, et non comme une bouche inutile.

4° Il y a enfin les nourriciers simples fermiers dans les campagnes. On trouve chez eux les mêmes sentimens et les mêmes avantages que chez les propriétaires, sauf la gêne qui peut résulter d’un loyer de terre assez élevé. Ce loyer se compose d’une prestation principale en céréales, qui représente la location des terres, et d’une seconde contribution (woorlyf) pour le loyer de la maison et du jardin, avec un lot plus ou moins étendu de prairies, contribution qui monte de 70 à 300 francs, suivant l’importance de la ferme. Enfin il faut y joindre des livraisons accessoires, des œufs, du beurre, et quelquefois des pommes de terre. Sous le coup de telles charges, si la ferme n’est pas bien conduite, la terre bien cultivée et fumée, si les saisons ne sont pas favorables, le fermier est ruiné et obligé de vendre ses outils et ses bestiaux pour payer ses dettes. Ce malheur est imminent, si le fermier qui a compté sur la pension et le travail des aliénés ne l’obtient pas, s’il les perd par décès ou par guérison, ou bien encore si, au lieu de vigoureux maniaques, il lui échoit des démens, des gâteux, ou d’autres malades faibles ou indociles.

On voit comment la colonie d’aliénés est la source de la prospérité financière du pays. Outre les revenons annuels en argent et en travail qu’elle y verse, c’est à elle principalement qu’est due la valeur de toute la propriété immobilière, celle des maisons dans les villes, celle des fermes dans les campagnes, — valeur qui se manifeste tant par le prix d’achat et de vente que par les baux. Les maisons de Gheel comprenant le simple appartement d’un ménage se louent de 80 à 120 francs par an. Une location supplémentaire de terres, quand le jardin ne suffit pas, se paie de 110 à 120 francs, par an. Le bail des terres voisines des habitations de Gheel et des principaux villages se fait, sur le pied de 60 cent, ou 1 fr. 20 cent, la verge, ce qui représente 180 ou 360 francs l’hectare [6], soit 5,000 ou 10,000 francs de valeur en capital. Dans les campagnes, les terres de première classe valent de 3,600 à 4,000 francs hectare, celles de deuxième classe de 900 à 1,200 francs, celles de troisième de 800 à 1,000 francs, et elles s’afferment en conséquence : l’hectare de terre inculte se vend communément de 150 à 200 fr. Par l’effet de la concurrence que se font les prétendans, et dont le travail gratuit des aliénés est un des ressorts, le fermier, écrasé d’avance par la cherté des baux, ne peut trop souvent faire que de médiocres bénéfices, mais la propriété acquiert une plus-value croissante.

Par le concours de ces circonstances, la commune de Gheel se trouve tout entière élevée à un degré de prospérité que lui envie le reste de la Campine ; Aussi, quand le gouvernement belge voudra, avec l’énergie qui triomphe des obstacles, introduire les améliorations qu’il projette, il ne se trouvera pas désarmé devant l’inertie ou le mauvais vouloir des habitans : il peut mettre en jeu leur propre intérêt.

VI. – ÉTAT PRESENT ET AVENIR DE GHEEL.

De l’exposé que nous venons de faire, quelles conclusions nous reste-t-il à déduire tant sur le rôle présent de Gheel que sur son avenir ? Et d’abord cette colonie d’aliénés produit-elle tout le bien dont elle possède au moins les germes ?

Quelques esprits inclinent tellement à la négative, qu’ils déclarent Gheel destiné à une prochaine décadence, prélude d’une disparition complète. Ce fatal pronostic, ils le déduisent, soit des imperfections et des abus qu’ils découvrent dans l’institution, soit de l’invasion progressive de la civilisation ambiante, qui en chasse peu à peu le meilleur caractère, à savoir le calme dans l’isolement. Cette conclusion désespérée doit être avant tout écartée. Les imperfections et les abus de Gheel, que nous n’avons pas dissimulés, ne sont tant signalés que parce qu’ils frappent à première vue en un lieu où tout se passe au grand jour, tandis que dans les asiles fermés des abus bien plus graves peuvent se cacher derrière des voiles à peu près impénétrables. Quelques-uns des griefs imputés à Gheel sont d’ailleurs imaginaires. Tel est l’aspect un peu pauvre de l’existence matérielle. Cette pauvreté, commune aux paysans et aux aliénés, ne serait-elle pas plutôt un titre d’honneur ? Soigner fraternellement des infortunés qu’à raison de leur misère on repousse partout ailleurs, ou qu’on n’accueille qu’à titre de prisonniers et de malades réglementaires, n’est-ce pas une des plus rares et des plus touchantes applications du dévouement ? Il est, au surplus, très probable que les aliénés pauvres sont encore à prix égal mieux logés et nourris, mieux couchés et vêtus à Gheel que dans les hospices consacrés par la bienfaisance publique et privée aux mêmes infortunes. Il reste donc à l’avantage de Gheel la vie de famille, le grand air, le travail et la liberté. Ce qui subsiste encore d’abus ou d’imperfections tient si peu aux bases essentielles de la colonie, que les établissemens destinés aux riches aliénés s’efforcent de reproduire les caractères constitutifs de Gheel au moyen de beaux jardins, de vastes parcs, de relations amicales avec la famille des directeurs. Ces principes perdraient-ils leur efficacité à Gheel parce que l’application en est plus large, et que depuis dix siècles ils sont passés dans le sang, dans la foi, les mœurs, la conscience, les habitudes de toute une population ?

Le danger résultant des progrès envahissans de la civilisation ne semble pas moins illusoire. Tout ce qui était à faire est fait à peu près, et n’a rien d’inquiétant. Le chemin de fer passe à Herenthals, à deux heures de Gheel ; le canal de l’Escaut à la Meuse est distant d’une lieue. La route de Herenthals à Diest n’ôte en rien au pays son caractère de solitude et de recueillement, et il faut suivre pendant trois quarts d’heure un embranchement dans le désert pour arriver à Gheel. Que par ces moyens de communication l’abord du chef-lieu soit devenu plus facile, c’est un avantage pour les familles, et ce n’est pas un dommage pour les aliénés, que récréent au contraire les inoffensives distractions de l’arrivée et du départ de la diligence.

Au lieu de pousser à la suppression de Gheel par d’injustes critiques, combien il serait plus sage d’aider à y introduire les réformes indiquées par l’expérience ! Elles sont peu nombreuses, trois à peine : une infirmerie qui réponde aux accidens graves et imprévus, comme l’état actuel répond aux situations ordinaires ; une diversion plus énergique à l’inertie et à l’oisiveté de ceux des aliénés qui, faute d’habitudes antérieures, répugnent au travail manuel ; un niveau plus élevé de comfortable pour les malades qui en ont l’habitude et peuvent en payer la dépense. Avec ces trois améliorations, qui ne dépassent ni les bons désirs ni la puissance d’une administration, Gheel verrait ses bienfaits à l’abri de toute critique. Nous ne parlons pas de son existence : elle est si profondément enracinée, que, la colonie fût-elle supprimée par mesure officielle, le lendemain elle renaîtrait. La dévotion à sainte Dymphne la ressusciterait spontanément, et les habitans de Gheel, frappés dans leur fortune, menacés de ruine, la ranimeraient de tous leurs efforts. Que l’on se garde bien d’ailleurs de réserver Gheel pour les incurables, ainsi qu’on l’a proposé : il faudrait au contraire y envoyer les malades dès les premiers troubles de la raison. L’action d’un milieu salutaire, en devenant plus immédiate, ne pourrait qu’être plus efficace.

Si l’on reconnaît les avantages du système de liberté, avec le travail et la vie au grand air, dont Gheel est l’application la plus complète qui existe, on est amené à rechercher s’il ne serait pas possible de créer, soit en Belgique, soit ailleurs, des instituts pareils, qui seraient des imitations et comme des succursales médicales de la colonie-mère. La question est du plus haut intérêt, car si le système est bon, il convient de l’introduire partout, et Gheel suffit à peine à un cinquième des aliénés de la Belgique seule. Dans la Campine, où les conditions matérielles sont à peu près les mêmes qu’à Gheel, où l’exemple de cette localité est partout connu, une fondation pareille ne semble pas impossible. Habitans et médecins consentiraient probablement à émigrer au dehors de la commune pour y réaliser le même bien de la même manière. À l’appui de cette idée, un plan de colonies agricoles a été proposé : elles consisteraient dans de petites fermes de 2 à 6 hectares sur des landes, et suffiraient, comme l’expérience locale le prouve, à procurer un modeste bien-être à autant de familles d’ouvriers cultivateurs qui recevraient toutes des aliénés pensionnaires.

En pays lointain, l’imitation serait plus difficile, à raison du refus qu’opposeraient sans doute les natifs de Gheel à un déplacement. Leur confiance en eux-mêmes a ses racines dans leur foi à sainte Dymphne ; elle est circonscrite à un certain territoire, elle diminuerait en raison directe de la distance. Tout au moins se trouverait-il, nous en sommes certain, des médecins disposés à se dévouer à cette œuvre de charitable propagande, et ils auraient à dresser d’autres paysans à cette éducation toute nouvelle, si aucun de ceux de Gheel ne voulait émigrer. On trouverait l’emplacement de telles institutions dans les lieux les plus analogues à la Campine, solitaires, calmes, éloignés des rivières et des marais, d’un aspect plus varié si c’était possible, sous un climat tempéré plutôt qu’ardent, au milieu de populations bonnes et simples, douces et religieuses. Entre autres provinces de la France, la Bretagne et l’Auvergne offriraient probablement au sein de leurs vastes bruyères et de leurs, pacages verdoyans, des sites très convenables pour de pareils asiles.

De telles créations sont difficiles, il n’y a pas à le méconnaître, et nous concevons que des administrateurs hésitent devant une initiative qui serait condamnée comme téméraire là où elle pourrait échouer. L’appel doit venir des médecins eux-mêmes, car des établissemens de ce genre reçoivent la vie bien moins des règlemens administratifs que du souffle fécond de l’âme humaine qui s’y attache. Eh attendant, l’importance actuelle de Gheel au point de vue pratique nous paraît incontestable. Cet humble village contient une leçon éloquente dans sa simplicité, de sympathique dévouement envers les plus malheureux de nos frères. Gheel livre aux méditations des médecins et des administrateurs un type un peu brut il est vrai, mais presque complet de traitement rationnel, qui allie à un haut degré la liberté, le travail et les essors affectueux dans une existence où l’autorité des croyances consolantes et par conséquent salutaires se combine avec les influences calmantes de la nature. La science seule, avec ses moyens les plus puissans, y fait trop défaut ; mais si quelques imperfections se glissent encore dans l’œuvre des habitans de Gheel, il doit leur être beaucoup pardonné, parce qu’ils ont beaucoup aimé toute une portion de l’humanité souffrante que le monde dédaigne et repousse.


JULES DUVAL.


  1. Depuis quelque temps, M. Parigot, cédant à certaines contrariétés administratives, a volontairement renoncé au séjour de Gheel, au grand regret de tous les amis de la science ainsi que des malades. Il a été remplacé par le docteur Bulklens.
  2. En novembre 1836, on comptait 58 aliénés traînant des chaînettes sur 778, soit un treizième. C’est une proportion plus faible que du temps d’Esquirol, qui constatait 42 malades liés sur 400 tout à fait libres. Par une amélioration dont l’hospice de Bruxelles a pris l’initiative sur la proposition de M. Parigot, des freins et chaînettes, fabriqués de manière à ne point blesser les membres et à gêner les mouvemens aussi peu que possible, ont remplacé l’ancien modèle de chaînes, qui étaient fort incommodes et retenues par une espèce de lourd cadenas.
  3. Kivermont, Hadschot, Holven, Rauwelkorven, Larum, Elsum, Poyel, Liesel, Steelen, Stokt, Wilaer, Winkelom, Laer, Aert, Oosterloo, Zammel, Bell. Les trois derniers villages, à raison de leur éloignement du chef-lieu, n’ont pas reçu de malades jusqu’à ce jour.
  4. Nous nous plaisons à citer particulièrement M. le docteur Van Nitsen, qui nous a témoigné l’obligeance la plus empressée, lors de notre passage à Gheel.
  5. Voyez à ce sujet une étude de M. Janet sur Stephansfeld dans la Revue du 15 avril 1857.
  6. Il faut cent verges pour faire un journal, et trois journaux pour faire un hectare.