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Gheel, une colonie d’aliénés (Varigny)

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Revue des Deux Mondes tome 67, 1885
Henry de Varigny

Gheel, une colonie d’aliénés


I

Les personnes qui ont entendu parler de la célèbre « Colonie d’aliénés » belge s’en figurent malaisément l’aspect et la topographie. On est toujours tenté d’évoquer une vision de hautes murailles, de portes garnies de ferrures solides, de fenêtres grillées, pour se représenter un asile d’aliénés, de même que l’on imagine un visage hagard, des yeux flamboyans et une marche désordonnée pour se représenter l’hôte de ces lieux.

Ce n’est pas ainsi qu’il faut se représenter Gheel.

Qu’on se figure donc une petite ville de cinq ou six mille âmes, qui ne diffère en rien des autres villes de même importance, entourée d’un certain nombre de hameaux renfermant à peu près autant d’habitans. Ces habitans ont adopté depuis un temps fort reculé l’habitude de prendre des aliénés en pension chez eux, dans leur maison. Ces aliénés vivent en contact constant avec la famille de leur hôte : ils en partagent les travaux et les plaisirs si cela leur plaît et surtout si leur état le leur permet ; ils vont et viennent, jouissant d’une liberté presque absolue. Dans l’intérêt même des aliénés autant que de la population de Gheel, il a fallu depuis longtemps organiser des services administratifs et médicaux pour empêcher l’envoi à Gheel des malades dangereux, pour soigner les affections mentales et physiques des aliénés, pour veiller à ce que ceux-ci soient logés, nourris et traités convenablement. Enfin il a fallu organiser une infirmerie pour recevoir temporairement les aliénés qui auraient besoin d’une surveillance médicale attentive. Cette administration tient fort peu de place : elle représente toute la colonie, mais la colonie est, en réalité, partout dans Gheel, sauf là où on croit la voir. Tout Gheel est un asile : les rues et la campagne environnante sont le promenoir des aliénés.

On voit que Gheel ne répond en rien à l’idée que l’on s’en fait tout d’abord ; nous allons montrer, du reste, par l’exposé de son organisation générale, que cette colonie n’a presque rien de commun avec un asile [1].

Comment est née cette institution unique au monde, comment toute une population s’est-elle peu à peu habituée, non-seulement à ne pas redouter la présence de l’aliéné, mais à la rechercher et à la désirer ? La légende va nous répondre.

La légende rapporte que, vers la fin du VIe ou au début du VIIe siècle, la fille d’un roi irlandais, nommée Dymphne, vint se réfugier à Gheel avec son confesseur Gereberne pour se soustraire aux obsessions incestueuses de son père. Le roi poursuivit sa fille, et, grâce à des pièces de monnaie données en paiement par les deux fugitifs, leur trace fut découverte. Le prêtre fut assassiné par des soldats et Dymphne fut décapitée par son père même. On comprend que, le temps aidant, Dymphne n’ait pas tardé à être regardée comme une sainte ; mais pourquoi sa chasteté l’a-t-elle rendue patronne des aliénés, voilà ce qu’on ne s’explique guère. Les uns disent qu’un aliéné recouvra subitement la raison en assistant au supplice de la jeune princesse ; d’autres veulent que l’insanité de l’amour du père soit la raison du patronage exercé par la sainte sur les faibles d’esprit.

Le souvenir de sainte Dymphne s’est conservé à Gheel à travers les siècles : on montre le puits où elle allait puiser l’eau, la maison dont l’hôtesse donna au roi les indications nécessaires pour retrouver sa fille ; il existe à Gheel même une petite chapelle construite en l’honneur de la vierge et rappelant les circonstances dans lesquelles celle-ci a péri. Enfin on a construit, il y a plusieurs siècles déjà, une grande église consacrée également à sainte Dymphne. Toutes ces circonstances ont fait de Gheel un but de pèlerinage, très fréquenté par les aliénés dès une époque fort éloignée. Ces malheureux, en arrivant à Gheel, étaient logés dans une dépendance encore existante de l’église, dit M. le docteur Peeters, dans ce qu’on nommait en flamand de ziekenkamer, la chambre des malades, peut-être parfois dans l’église même. Ils y demeuraient neuf jours, durant lesquels ils assistaient à des cérémonies religieuses, à des prières destinées à obtenir leur guérison par l’intercession de la vierge martyre. Quelquefois ils faisaient une seconde neuvaine à l’église. Mais souvent, ni la première neuvaine ni la suivante n’amenaient de résultats sensibles. Certes il était dur de les renvoyer sans soulagement ; mais d’autres aliénés étaient là qui attendaient leur départ pour prendre leur place. Plutôt que de les renvoyer, on les confiait alors à une famille qui se chargeait de les amener chaque jour aux cérémonies célébrées à leur intention.

Il fut d’usage de concentrer les aliénés dans les familles logées au voisinage immédiat de l’église de Sainte-Dymphne, ou tout au moins sur le territoire dépendant de cette église. Quand, en 1646, une femme, ayant jusque-là habité sur le territoire relevant de l’église, s’avisa de déménager avec ses aliénés et d’aller occuper une maison relevant d’une autre paroisse, les chanoines de Sainte-Dymphne protestèrent, regardant la chose comme un abus. L’affluence des aliénés fut bientôt telle qu’ils envahirent non-seulement le territoire de Gheel tout entier, mais encore les hameaux avoisinans, ainsi que cela existe aujourd’hui. Insensiblement, le service de la charité publique dut s’organiser, et ce serait une histoire intéressante à retracer que celle des lentes transformations dont la colonie de Gheel fut le théâtre ; mais les documens précis nous manquent.

Le plus ancien des documens qui nous soient connus, relatifs à la réglementation de Gheel, a été cité par M. le docteur Parigot, autrefois inspecteur de Gheel. Ce document date du 16 février 1676. En voici la teneur intégrale : « Le bailli et les échevins ordonnent que tous ceux qui hébergent des fous ou des sots lieront ceux-ci des pieds et des mains, de telle sorte qu’ils ne puissent nuire à personne, et qu’ils les empêcheront d’entrer dans l’église paroissiale de Saint-Amand, sous peine d’une amende de 6 florins. »

En 1747, le bailli et les échevins constatent que la surveillance des fous laisse à désirer, qu’ils errent en liberté, vont même jusqu’à causer des accidens aux habitans de Gheel ou à se noyer eux-mêmes. Ils ordonnent, le 6 mai 1747, « que tout fou ou sot retenu par des entraves n’entre pas dans l’église de Saint-Amand ou de Sainte-Dymphne sans être accompagné de son nourricier qu’aucun aliéné ne sera plus entravé ou lié sans connaissance préalable et permission du révérend doyen collégial pour ceux qui seront placés à l’infirmerie attachée à l’église de Sainte-Dymphne, et pour tous les autres aliénés sans la permission du bailli, le tout sous peine de 6 florins d’amende. » La même ordonnance exige que les nourriciers catholiques invitent le clergé à s’assurer de l’état intellectuel des aliénés, afin de savoir si les saints sacremens peuvent leur être administrés ; elle invite aussi les nourriciers qui ont des aliénés, à les faire inscrire à leurs noms, afin de payer les frais d’enterrement de ceux qui viendraient à mourir.

En 1754, nouvelle ordonnance constatant que les désordres continuent : les aliénés errent en liberté, si bien qu’il est impossible de distinguer les fous des gens sensés ; les nourriciers en ont peu ou point de soins-, et la liberté laissée aux aliénés expose journellement les habitons « à des affronts, à des tourmens et à des malheurs. » Il y a lieu de sévir : l’ordonnance décide que les nourriciers devront tenir en sûreté « leurs fous et sots, » soit avec des entraves, soit en les enfermant, soit de quelque autre manière ; que les nourriciers paieront tout dommage causé par leurs aliénés ; que les aliénés ne sortiront le matin qu’à partir d’une heure fixe et rentreront le soir à une heure également fixe. Toute contravention à cette dernière règle sera punie d’une amende, sauf le cas où l’on pourra présenter pour excuse le fait que l’aliéné a récupéré ses facultés. Enfin il est défendu aux aliénés de se servir de feu, même pour la pipe, en dehors de la maison de leur nourricière. La majorité des dispositions de cette ordonnance persistent encore aujourd’hui, sauf la première, qui constitue un recul par rapport aux ordonnances précédentes, plus humaines et plus conformes aux préceptes de la science moderne.

En 1790, une ordonnance revient sur la question des méfaits causés par les aliénés ; en effet, on confie à la police municipale le soin d’obvier ou de remédier aux événemens fâcheux qui pourraient être occasionnés par les insensés ou les furieux laissés en liberté et par la divagation des animaux malfaisans et féroces. Voilà les aliénés sur le même pied que les chiens enragés !

En 1838, il y eut un remaniement considérable du règlement de Gheel : on introduit un service médical, mais il n’est pas encore question d’une infirmerie. La haute direction de la colonie appartient à l’autorité communale : l’état n’y touche pas encore. C’est de 1838 que date le début de l’organisation médicale actuelle. Esquirol, qui visita Gheel en 1821, rapporte qu’alors comme aujourd’hui la grande majorité des aliénés envoyés à Gheel étaient reconnus incurables et que les médecins n’étaient appelés par l’autorité qu’en cas de maladie accidentelle. Il en est de même jusqu’en 1838, époque à laquelle la présence d’un médecin aliéniste est reconnue nécessaire.

La loi de juin 1850 déclare enfin qu’un règlement spécial sera consacré à l’établissement de Gheel. A dater de ce moment, Gheel, jusque-là établissement communal, passe entre les mains du gouvernement, qui désormais en aura l’administration et la responsabilité.

Le règlement spécial de 1851 confie l’inspection et la surveillance des aliénés à une commission comprenant : le gouverneur de la province, le procureur du roi près le tribunal de Turnhout, un médecin désigné par le gouvernement, le bourgmestre de la commune, le curé doyen de Gheel, deux ou quatre membres choisis parmi les habitans de la commune et nommés par le ministre de la justice, un secrétaire chargé de tenir les écritures et les archives. Cette commission supérieure nomme chaque année, dans son sein, ou en dehors de ses membres, un comité permanent comprenant cinq habitans de Gheel, chargés de veiller à l’exécution des règlemens concernant les aliénés, d’en faire le placement chez les habitans, et de recevoir et de payer le prix de leur pension.

En 1874, un nouveau règlement enlève à l’autorité communale toute intervention dans la nomination des membres de la commission. En 1878, on supprime dans la commission supérieure le curé doyen de Gheel et on le remplace par le juge de paix du canton. Le comité permanent comprend cinq habitans de la commune, membres de la commission supérieure, et le bourgmestre : il a pour fonctions de faire les placemens et de surveiller les intérêts des aliénés ; il reçoit et paie le prix de leur pension.

Le règlement actuel est de 1882 ; il confie l’inspection et la surveillance des aliénés à une commission supérieure qui comprend encore : le gouverneur de la province ou son délégué, le procureur du roi près le tribunal de Turnhout, le juge de paix du canton, un médecin désigné par le gouvernement et le bourgmestre de la commune. A cette commission, dont tous les membres sont nommés ipso facto, sauf un seul, il est adjoint un « secrétaire-receveur » nommé par le ministre de la justice. Ce secrétaire est chargé de tenir les procès-verbaux, écritures, comptabilités, archives, et économat de l’infirmerie : en réalité, c’est le directeur ; il en a les obligations et les pouvoirs sans en avoir le titre. La commission supérieure est chargée de l’inspection générale de tout ce qui concerne les aliénés ; elle adresse chaque année un rapport sur les réformes qu’elle juge nécessaires ; elle veille à ce que tous les règlemens soient appliqués ; c’est elle enfin qui arrête la liste des nourriciers autorisés à recevoir des aliénés.

A côté de la commission supérieure se trouve le comité permanent, composé de cinq membres présidés par le bourgmestre. Les fonctions de ce comité sont assez multiples : il veille au bien-être et aux intérêts des aliénés, il reçoit et paie les frais d’entretien et le prix des pensions, inspecte les hôtes et nourriciers et tient la main à l’exécution du règlement d’une façon générale.

Il y a ensuite le comité de placement, renfermant les médecins de la colonie, le secrétaire-receveur et le juge de paix du canton. Ce comité a pour fonctions de placer les aliénés indigens ou pensionnaires dont les hôtes ou nourriciers n’auraient pas été choisis par la famille de l’aliéné ou par l’administration qui l’envoie. Ces fonctions appartenaient auparavant au comité permanent.

Enfin il faut citer une catégorie de fonctionnaires très modestes, mais très utiles, et qui, en réalité, sont ceux qui doivent le mieux connaître le sort de l’aliéné : ce sont les gardes de section, nommés par le ministre de la justice. Ils existent depuis le règlement de 1851. Leurs fonctions sont nombreuses : ils portent là où c’est nécessaire les ordres administratifs et médicaux ; ils parcourent sans cesse la section à laquelle ils sont attachés, entrant à toute heure chez tout hôte ou nourricier, exigeant qu’à toute heure on leur montre la chambre de l’aliéné et qu’on fasse venir celui-ci s’il n’est pas sorti. Le garde de section, par son contrôle incessant et imprévu, est le fonctionnaire qui contribue probablement le plus à faire respecter les règlemens. Il voit si l’aliéné est convenablement vêtu, s’il ne travaille pas trop, si sa chambre est bien tenue, si sa nourriture est ce qu’elle devrait être ; il est le véritable inspecteur. En outre, il signale aux médecins les maladies incidentes non annoncées par les nourriciers ; il aide à transporter les malades à l’infirmerie, il va parfois les chercher pour les amener à Gheel ou les accompagne pour les emmener, il veille enfin à l’exécution des prescriptions médicales. On le voit, les services rendus par le garde de section sont multiples ; si l’on y joint l’obligation de veiller à la rentrée dés aliénés aux heures fixées et de réprimer tout désordre dont un aliéné pourrait être la cause ou l’objet, on sera bien assuré que la fonction de garde de section est loin d’être une sinécure. Il nous reste maintenant à examiner l’organisation du service médical de la colonie, qui a été l’objet d’importantes réformes durant ces dernières années.

Le règlement de 1851, corrigé par quelques additions faites ultérieurement, divisait Gheel topographiquement en quatre sections comprenant chacune une partie de Gheel et quelques-uns des hameaux qui en dépendent. A la tête de chaque section se trouvait un médecin, dit de section, nommé par la commission supérieure ; au-dessus des quatre médecins de section se trouvait un médecin inspecteur nommé par le ministre de la justice. Cet inspecteur était chargé de contrôler l’œuvre des quatre médecins de section et de faire, en outre, à lui seul ou avec le concours de tel médecin de section qu’il lui plairait, le service de l’infirmerie. Le médecin de section devait voir une fois par semaine- au moins chacun des malades de sa section, plus souvent encore si leur état l’exigeait. Tous les trois mois, il adressait à l’inspecteur un rapport sur l’état de chacun de ses malades.

Depuis 1882, Gheel est divisé en deux sections a distinctes et entièrement indépendantes » au point de vue médical. A la tête de chacune d’elles est un médecin en chef secondé par un médecin adjoint : tous sont nommés par le ministre et logés par l’administration. Il n’existe plus de médecin-inspecteur. Le service médical embrasse les attributions suivantes : traitement des aliénés tant pour leur affection mentale que pour les maladies incidentes qui peuvent les atteindre, correspondance avec les administrations ou familles, concernant l’état moral et physique des aliénés, direction et surveillance des gardes de section en ce qui touche le service médical, surveillance des nourriciers au point de vue de l’hygiène, de la nourriture et du logement des aliénés confiés à leurs soins et au point de vue de leur conduite et de leur dévoûment à l’égard de ces derniers.

Chaque semaine, l’aliéné curable est visité une fois au moins par le médecin en chef de sa section ou par le médecin adjoint. Les aliénés incurables sont visités au moins une fois par mois. Les médecins se réunissent chaque mois en commission à l’effet de discuter les réformes et améliorations à introduire dans le service. Contrairement aux dispositions des règlemens précédens, les médecins étrangers à la colonie ne peuvent plus traiter les aliénés de Gheel qu’à titre de consultans.

La plus importante modification qu’il y ait à noter depuis l’époque où M. J. Duval publia ici même son intéressant travail sur Gheel, consiste dans la création d’une infirmerie. Décidée en principe dès 1851, l’infirmerie n’a été construite qu’en 1862.

L’infirmerie est divisée en deux sections, pour séparer les sexes. Elle est dirigée par un médecin-adjoint sous le contrôle des médecins en chef, qui ont dans leurs attributions le service médical d’une moitié de chacune des sections de l’infirmerie. Elle reçoit les aliénés sur lesquels un diagnostic précis n’a pas encore été porté ; ils y demeurent quelques jours en observation avant d’être placés chez un nourricier ; elle reçoit les aliénés déjà placés qui présentent dans leur affection un symptôme inquiétant ; elle reçoit enfin les aliénés atteints d’une affection incidente quelconque. On conçoit sans peine qu’il est plus aisé pour le médecin, et meilleur pour le malade, que le traitement se fasse dans une infirmerie bien organisée, avec les médicamens sous la main et un personnel médical toujours prêt, qu’au domicile d’un nourricier plus ou moins éloigné et chez lequel les conditions hygiéniques sont généralement moins bonnes. Les malades y sont visités deux fois par jour, à 9 heures du matin et à 5 heures du soir. A l’infirmerie sont attachés encore, outre le médecin-adjoint, deux gardes de section, une religieuse, et le personnel subalterne nécessaire.

L’infirmerie est fort bien tenue à tous les points de vue : les microbes, puisque microbes il y a, ne doivent pas y abonder, tant la propreté et l’aération sont méticuleuses. L’on s’étonne seulement que Gheel ait été si longtemps privé d’un service aussi nécessaire.

L’admission est prescrite, dans les cas précédemment indiqués, par un médecin de la colonie : la sortie n’a lieu que sur l’ordre des médecins en chef, de qui l’infirmerie relève exclusivement, en ce qui concerne le service médical, hygiénique et disciplinaire.

« L’infirmerie, dit M. le docteur Peeters, est un accessoire, mais un accessoire indispensable de la colonie. Lorsque les aliénés placés chez les nourriciers contractent des infirmités, des maladies accidentelles réclamant des soins continus et spéciaux, lorsqu’il survient des paroxysmes violens, dans le cas de refus de manger, de débilité physique, ils sont internés à l’infirmerie par mesure sanitaire, et y reçoivent les soins nécessaires. L’infirmerie devient alors l’hôpital des aliénés. Les malades en arrivant à Gheel sont au préalable mis en observation, et au besoin soumis au traitement médical que leur affection mentale réclame. Sous ce rapport, l’infirmerie peut être considérée comme un lazaret. Lorsque les aliénés se livrent à des actes extravagans, manifestent de la tendance à l’évasion, à l’ébriété, à l’insubordination, ils sont internés à l’infirmerie par mesure d’ordre. L’infirmerie sert alors de maison de correction. »


II

Maintenant que nous connaissons l’organisation générale des services administratif et médical, voyons comment un aliéné entre à Gheel, comment il y est logé, nourri et entretenu, et comment il est soigné.

Qu’il nous soit permis d’abord de citer ici un passage où Esquirol rapporte ce qu’il vit lors de sa visite à Gheel en 1821 : c’est un des rares documens précis que nous ayons sur la condition des aliénés à Gheel, dans le passé, et encore ce passé est-il peu éloigné.

« A notre arrivée nous rendîmes visite à M. le recteur de la paroisse, âgé de soixante-quinze ans. Ce vénérable ecclésiastique fut étonné qu’on attachât tant d’importance à cette antique institution. Il nous assura avec l’accent de la conviction qu’il avait vu plusieurs aliénés guéris par l’intercession de la sainte. Les guérisons, ajouta-t-il, sont plus rares chaque jour depuis que la foi s’éteint et que la religion s’exile de la terre. Quoique tous les jours l’influence miraculeuse de la sainte s’affaiblisse, quoique le nombre des guérisons soit peu considérable, cependant les maisons qui avoisinent Saint-Amand sont encore extrêmement recherchées pour loger les aliénés qui sont conduits à Gheel.

« Les aliénés sont confiés aux habitans de la commune, avec lesquels les parens de ces malades passent une sorte de contrat. Les habitans se chargent d’un, de deux, de trois, jusqu’à cinq pensionnaires ; jamais au-delà. Si ces infortunés sont agités ou sales, ils sont couchés sur la paille ou sur un sac rempli de paille hachée. Ce lit est placé dans un réduit de la maison plus ou moins approprié pour cet usage ; lorsqu’ils sont propres, ils couchent dans des lits comme leurs hôtes et mangent avec eux. Ceux qui habitent dans la ville sont beaucoup mieux que ceux qui logent chez les paysans. J’en ai vu qui étaient bien logés, bien couchés, mais le plus grand nombre est très mal. La plupart de ces malheureux sont nourris comme les paysans du pays ; dans la ville, la nourriture est meilleure, et ordinairement c’est la même que celle des personnes chez lesquelles ils habitent.

« Les aliénés, hommes et femmes, errent librement dans les rues, dans la campagne, sans que personne, y paraisse prendre garde, lors même qu’ils ont des entraves aux pieds. Cherchent-ils à s’évader, ont leur met des freins ; sont-ils furieux, on les enchaîne des pieds et des mains, alors ils ne sortent point, à moins qu’ils ne logent dans une ferme très isolée ; malgré ces moyens de contrainte, il arrive souvent que les aliénés s’égarent ou s’échappent ; les gendarmes des communes environnantes en arrêtent à deux ou trois lieues et les ramènent à leur domicile.

« Les fous qu’on conduit à Gheel sont généralement depuis longtemps regardés comme incurables. Ils ont ordinairement été déjà traités sans succès. Autrefois on venait chercher un miracle, aujourd’hui on demande un dernier asile. Les médecins du pays ne sont appelés que lorsqu’il survient quelque maladie accidentelle ; néanmoins M. de Backer et, ses confrères en ont traité quelques-uns lorsque les familles les en ont chargés.

« La démence est l’espèce la plus fréquente, les suicides sont très rares ; il y a trente ans qu’un aliéné se coupa la gorge.

« Les maniaques guérissent en plus grand nombre que les autres aliénés, sinon leur agitation les précipite dans la démence. Il se guérit peu de monomaniaques, il en guérit moins encore, lorsqu’ils sont en proie à des idées religieuses. L’on a vu quelques folies intermittentes guérir lorsqu’on a pu déterminer l’aliéné à travailler à la terre pendant l’intermittence. Aussi la proportion des guérisons est plus considérable parmi les aliénés qui demeurent chez les paysans, quoique d’ailleurs ils soient moins bien soignés. « Il ne faut pas croire que les rues de Gheel et les campagnes soient couvertes d’aliénés ; on n’en rencontre qu’un petit nombre ; familiarisés avec ces infortunés, les Gheelois les rencontrent avec indifférence ; jamais les aliénés ne sont l’objet de la curiosité des grandes personnes, des agaceries des enfans, ni de la clameur publique ; s’ils excitent quelques rixes dans les cabarets où l’on a l’imprudence de leur donner des liqueurs enivrantes, elles sont bientôt apaisées ; si, chez leur hôte, ils se livrent à quelque violence, elle est bientôt réprimée ; les voisins s’empressent d’assister ceux de leurs concitoyens qui sont aux prises avec un aliéné, et les Gheelois ont une telle habitude qu’ils ne redoutent pas les plus furieux et les conduisent comme des enfans. Quoique libres, ces malades ne sont jamais l’occasion d’accidens graves pour les femmes enceintes ni pour les enfans du pays, et les habitans vivent au milieu d’eux dans la sécurité la plus parfaite. » Tel fut le passé. Venons-en au présent.

Gheel est situé à peu de distance d’Anvers, à l’est de cette ville. Une station de chemin de fer le dessert depuis quelques années. Chef-lieu de la province de la Campine, Gheel renferme environ 5,000 habitans, mais le territoire qui en dépend, tant au point de vue de l’administration communale qu’au point de vue de la superficie sur laquelle s’exerce l’autorité de l’administration des aliénés, en renferme en outre 6,000 : ces 11,000 habitans occupent une superficie de 10,853 hectares. Sur une telle étendue il est aisé d’éparpiller 1,600 aliénés sans qu’ils soient en contact fréquent les uns avec les autres. De nombreux hameaux dépendent de Gheel, et comme lui reçoivent les aliénés ; six d’entre eux possèdent une église paroissiale.

A quels règlemens sont soumis les aliénés ; comment emploient-ils leur temps ? L’article 17 du règlement de 1882 porte que Gheel reçoit les aliénés de toutes catégories « sauf ceux à l’égard desquels il faut employer avec continuité les moyens de contrainte et de coercition, les aliénés suicides, homicides et incendiaires, ceux dont les évasions auraient été fréquentes ou dont les affections seraient de nature à troubler la tranquillité ou à blesser la décence publique, » Cet article exclut donc les aliénés dangereux, avec raison. Quand on considère les crimes quelles aliénés homicides arrivent à, commettre dans les asiles fermés, où pourtant la surveillance et la contrainte se trouvent exercées au maximum, on comprend qu’Userait impossible d’admettre d’aussi dangereux malades à jouir de la liberté qui règne à Gheel. Ajoutons du reste que cette catégorie d’aliénés n’est pas nombreuse. Peut donc être admis à Gheel tout aliéné tranquille. Ce mot de tranquille n’exclut pas la possibilité d’une certaine agitation : il exclut seulement l’aliéné dangereux pour lui-même et pour les autres.

Dès son arrivée, soit qu’il ait été envoyé à Gheel par une administration communale ou un asile quelconque, soit qu’il ait été adressé par sa famille après avis d’un médecin compétent, le malade passe en général quelque temps à l’infirmerie, où il est examiné et étudié par le médecin. S’il y a un diagnostic déjà porté, on voit à le confirmer ou à le modifier ; s’il n’y en a pas, on étudie le malade de façon à se rendre un compte exact de la nature de son affection et à décider s’il entre dans la catégorie des malades susceptibles de rester à Gheel, Ses paroles et gestes sont soigneusement notés par les infirmiers, la religieuse et le médecin ; le diagnostic ne tarde généralement pas à être bien établi. Si le malade est reconnu inoffensif, on s’occupe de le placer dans une famille.

On consulte alors le registre sur lequel sont inscrits les noms des hôtes et nourriciers de toute la commune. Les hôtes sont les habitans qui reçoivent les aliénés pensionnaires ; les nourriciers, ceux qui reçoivent les aliénés indigens. Nous l’avons déjà dit, un nourricier ou hôte ne doit recevoir qu’un seul aliéné : il y a cependant de nombreuses exceptions à cet article du règlement, motivées par le fait que beaucoup d’habitans de Gheel sont à même de mettre deux ou trois chambres à la disposition des aliénés ; en outre, le nombre de ces derniers que l’on désire placer à Gheel augmente sans cesse. En effet, dès 1865, la population de Gheel était fixée par les règlemens à 1,000 aliénés, soit 900 indigens et 100 pensionnaires ; en 1872 déjà, le nombre des habitans disposés à accepter des aliénés chez eux s’est accru dans une proportion telle que le chiffre de 1,000 est porté à 1,500 ; soit 1,285 indigens et 215 pensionnaires. La majorité des maisons visitées par nous, tant d’hôtes que de nourriciers, renfermaient deux, parfois même trois aliénés.

La nourriture doit être en général celle de la famille avec laquelle habite l’aliéné. En tous cas, il doit recevoir au moins 7 livres de pain et 2 livres de viande par semaine, indépendamment des légumes, du beurre et de la bière. Ces quantités peuvent être réduites de 1/6 pour les femmes et les enfans. Malgré les règlemens, on conçoit bien qu’en réalité la nourriture de l’aliéné n’est autre, en quantité et en qualité, que la nourriture habituelle du nourricier. Tel nourricier qui est plus à son aise se nourrit mieux que tel autre qui a besoin d’épargner. L’aliéné du premier est donc mieux nourri que celui du dernier, bien que le prix de pension soit le même. La nourriture est probablement ce qu’il y a de plus difficile à réglementer à Gheel, qui présente à cet égard un désavantage marqué sur les asiles fermés. Cependant, ces différences inévitables dans l’alimentation, inhérentes â la variabilité des conditions de bien-être des nourriciers, n’agissent pas d’une façon appréciable sur les aliénés ; le grand air, l’exercice, compensent ces inégalités ; d’ailleurs, la santé des campagnards n’est-elle pas toujours meilleure et plus robuste que celle des citadins, qui pourtant se nourrissent en apparence mieux et plus abondamment ?

Les chambres des aliénés doivent avoir, aux termes du règlement, une superficie d’au moins 6 mètres carrée et une hauteur de 2m, 50 ; elles doivent être élevées au-dessus du niveau du sol et munies de fenêtres mobiles ayant au moins 1 mètre sur 0m, 75 de largeur, avec châssis en fer, si besoin en est. Le plancher doit être en bois ou en carreaux ; les murs et le plafond doivent être blanchis à la chaux deux fois l’an, plus souvent encore si c’est nécessaire. Au cas où plusieurs aliénés seraient admis à partager une même chambre, ce qui n’a lieu qu’en vertu d’une autorisation spéciale du comité permanent, chacun d’eux doit avoir 12 mètres cubes d’espacé. Ce règlement s’applique, — chose très sage, — aussi bien aux habitans de Gheel qu’aux aliénés, et a pour but sans doute d’empêcher que, par spéculation, une famille de nourriciers s’entasse tout entière dans une ou deux petites chambres pour augmenter le nombre de celles qu’elle peut mettre à la disposition de l’administration.

Les logemens, à Gheel, sont encore très simples, mais les lois de l’hygiène y sont en général suffisamment observées. Du reste, avec le temps, des progrès sensibles se réaliseront dans cet ordre d’idées. Les chambres qu’ont aujourd’hui les aliénés diffèrent déjà beaucoup, paraît-il, de celles qu’ils avaient il y a trente ou quarante ans : la lumière et l’air y pénètrent plus abondamment, et la propreté en est généralement satisfaisante. Chaque lit de malade réunit les élémens prescrits par l’autorité : paillasse, matelas, traversin, draps, couverture. Si l’aliéné est malpropre, on est tenu de lui procurer un lit spécial.

Ce qui précède s’applique aux malades indigens, c’est-à-dire à ceux qui sont placés à Gheel par l’intermédiaire d’un établissement de bienfaisance ou autrement, mais pour lesquels on désire payer le minimum comme prix de pension. Il en est autrement pour les malades plus ou moins fortunés pouvant payer des prix plus élevés et désirant un logement et un genre de vie plus conformes à leurs habitudes.

Dans ce cas, le choix de l’hôte est libre. Les tuteurs ou la famille du malade visitent les différons hôtes et choisissent celui qui leur convient le mieux. La famille fait pour son malade ce que bon lui semble : il importe seulement qu’elle informe l’administration des conventions intervenues entre elle et l’hôte pour que le comité de surveillance puisse voir à ce qu’elles soient observées. Nous avons pu visiter plusieurs aliénés aisés, logés chez les hôtes, et nous pouvons dire qu’ils y avaient tout le bien-être désirable : au point de vue matériel, rien ne leur manquait.

Quant au paiement du prix de la pension, il se fait, aussi bien pour les aliénés aisés que pour les indigens, par l’intermédiaire du comité permanent, qui reçoit des particuliers ou des administrations les sommes convenues ou fixées et les remet à qui de droit.

Le prix de la journée d’entretien des aliénés indigens étant sujet à varier selon les conditions économiques, il a été décidé que ce prix serait fixé à nouveau chaque année, en prenant pour base le minimum des frais nécessaires à l’entretien des aliénés. Du reste, ce prix n’est pas absolument uniforme, même pour tous les indigens ; il peut varier selon la nature de l’affection de ceux-ci et les soins dont il faut les entourer, surtout les soins de propreté. Il est évident qu’un gâteux est plus coûteux à entretenir qu’un simple maniaque.

D’après le onzième rapport sur la situation des établissemens d’aliénés en Belgique (années 1874-1878) le prix de la journée, d’entretien était fixé, en 1878, à 0 fr. 82 pour les aliénés ordinaires, à 0 fr. 92 pour les semi-gâteux, à 0 fr. 97 pour les gâteux. Aujourd’hui, le tarif pour les malades propres a été élevé à 0 fr. 84 ; pour les semi-gâteux à 0 fr. 94 ; pour les gâteux à 0 fr. 99. Ces prix se décomposent de la façon suivante. Prenons comme exemple les 0 fr. 84 payés pour l’aliéné propre ; à l’administration reviennent : 0 fr. 09 pour le service médical ; 0 fr. 01 pour les médicamens ; 0 fr. 10 pour les habillemens ; 0 fr. 01 pour les frais de surveillance, et 0 fr. 03 pour les frais d’administration ; au nourricier reviennent 0 fr. 58 pour la nourriture et 0 fr. 02 pour le coucher, soit en tout : 0 fr. 60 par jour. Les tarifs de Gheel sont inférieurs à ceux de presque tous les asiles belges.

Quant aux prix payés par les pensionnaires ou aliénés aisés, ils varient selon le degré de bien-être que leur famille veut leur procurer : la pension peut s’élever de 365 francs jusqu’à 4,000 et même 6,000 francs par an. Quel que soit ce prix, l’administration perçoit en supplément un peu plus de 10 pour 100 sur le montant, pour les frais des services administratif et médical.

Une fois l’aliéné placé, soit chez un nourricier, soit chez un hôte, la responsabilité de son entourage devient considérable ; dans certains cas, la garde d’un aliéné est loin d’être une sinécure. Dès que le malade est entré dans la famille avec laquelle il habitera désormais, l’administration fait remettre au nourricier un petit registre indiquant les noms, âge, sexe, état civil et profession de l’aliéné qui lui est confié. Le registre est un véritable « compteur de rondes, » pour employer un terme technique : c’est-à-dire que chaque fois qu’un médecin, ou inspecteur, ou garde de section visite l’aliéné, soit pour le soigner, soit pour s’assurer de l’exécution des règlemens administratifs, il signe son nom sur ce registre. C’est sur ce même registre encore que le médecin inscrit ses prescriptions en cas de maladie, c’est enfin lui qui sert de compte-courant au nourricier, en mentionnant les paiemens qui ont été faits successivement.

Le nourricier assume une grande responsabilité, avons-nous dit. En effet, il répond de tous les dégâts et dommages que son aliéné pourrait commettre ; il est, de concert avec les gardes de section, responsable de l’évasion des malades qui lui sont confiés. Quand il pense qu’un de ceux-ci a l’idée de s’évader, il prévient le comité ; celui-ci fait surveiller le malade de près. Mais souvent ce dernier ne manifeste pas son désir à l’avance. Dès qu’on s’aperçoit de l’évasion, on en prévient le bourgmestre et le garde de section, ainsi que le secrétaire-receveur de la colonie, qui prennent les mesures nécessaires pour reconquérir l’évadé. Les frais occasionnés par l’évasion d’un aliéné, et qui sont fixés à 0 fr. 75 par 5 kilomètres, sont, pour les trois quarts, à la charge du nourricier et, pour le dernier quart, à la charge du garde de section. Si l’aliéné est chez un hôte, c’est l’hôte qui supporte seul les frais de reprise. Il est juste de dire que les cas d’évasion sont beaucoup plus rares qu’on ne croirait : à Gheel, l’aliéné sent trop peu la contrainte pour avoir un bien vif désir de s’y soustraire. Nous reviendrons plus loin sur ce sujet.

Aucun nourricier ou hôte n’a le droit d’user envers un malade d’un moyen de contrainte quelconque ; la camisole de force et autres moyens de coercition ne peuvent être prescrits que par les médecins. Tout nourricier qui se livrerait à un acte de violence ou de contrainte est passible soit d’une amende, soit du retrait de son autorisation, soit encore, dans les cas graves, de poursuites devant les tribunaux. Si un aliéné devient furieux, le nourricier a le droit, pour se sauvegarder, de le maintenir, mais c’est tout. Le médecin seul prescrit les moyens de coercition habituellement employés, depuis les douches jusqu’au régime cellulaire, régime qui du reste ne peut être employé qu’à l’infirmerie. Il est des cas où un certain degré de contrainte est employé. Ainsi, le docteur Peeters cite une aliénée qui cherche sans cesse à s’évader : on a dû restreindre ses mouvemens au moyen d’une lanière qu’elle porte aux jambes. Deux pensionnaires sont munis de gants de cuir pour les empêcher de déchirer leurs habits et de manier des ordures. La camisole de force est employée de nuit pour certains agités qui, sans cette entrave, se découvriraient et prendraient froid ; elle l’est encore dans quelques autres cas, où la nécessité s’en impose au point de vue de la moralité.

Gheel a passé, comme tous les établissemens d’aliénés, par une période où les moyens de contrainte étaient largement utilisés. Ainsi en 1821, nous l’avons vu, Esquirol rapporte qu’entre autres il avait remarqué plusieurs aliénés maintenus par des chaînes de fer. Vers 1840 encore, le docteur Parigot vit à Gheel nombre d’aliénés se promenant dans les rues, porteurs de grosses et lourdes chaînes. Chose plus sérieuse, il vit certains malades présenter de graves complications chirurgicales dues aux blessures faites par ces chaînes. Aussi fit-il changer le poids et la forme de ces entraves, les modifiant de façon à ne point blesser l’aliéné. A ce point de vue, Gheel ne valait guère mieux que n’importe quel établissement fermé. Aujourd’hui, les chaînes ont disparu de Gheel comme de la majorité des asiles.

Il existe quelques cas où un nourricier a usé de moyens répréhensibles à l’égard d’un aliéné. Ainsi en 1880, un fils de nourricier a été condamné à quelques jours de prison pour avoir donné des coups de pied à une épileptique qui s’était couchée par terre et refusait d’avancer. M. le docteur Peeters cite encore un cas, mais où l’intention de maltraiter ne parait pas absolument établie.

Du reste, pour en finir avec cette question des violences exercées contre les aliénés, il faut bien remarquer ceci, c’est qu’à Gheel chaque malade a, non pas seulement un ou deux surveillant, mais plusieurs milliers. Dans un asile fermé, un très petit nombre de surveillans suffît à la garde d’un nombre relativement élevé d’aliénés, grâce à la hauteur des murs et aux grillages qui barrent les fenêtres. Mais l’aliéné n’est guère surveillé par d’autres que ses gardiens. Si les cas de mauvais traitemens sont rares, ils n’en sont pas moins très certains, et on a dû déférer aux tribunaux des gardiens coupables d’avoir frappé et violenté des aliénés. A Gheel, cela est presque impossible. Il y a là une population intéressée de près ou de loin à ce que ceux-ci soient bien traités ; le nourricier a toujours des rivaux qui se hâteraient de profiter d’une violence ou d’une brutalité pour dénoncer le coupable et lui faire retirer son autorisation. Chaque Gheelois connaît tous les membres de la colonie, ou peu s’en faut ; il sait où il habite, il connaît son genre de maladie, il s’intéresse à lui, ou du moins il ne lui témoigne jamais que de la sympathie. Où trouver un tel nombre de gardiens et d’aussi bien dressés ? Malheureusement le nombre des gardes de section n’est pas proportionné à l’importance et surtout à la multiplicité de leurs fonctions : c’est un personnel qu’il faudrait augmenter. Comme le fait remarquer avec beaucoup de justesse M. Peeters, il est indispensable de pouvoir surveiller l’aliéné à une foule de points de vue différens : il faut voir si on ne le fait pas lever trop tôt pour aller au travail, si les repas qu’il partage avec son nourricier sont suffisans comme quantité et comme qualité ; si, aux champs, on ne lui assigne pas trop de travail. En un mot, le garde de section devrait, pour bien faire, se trouver au même moment dans cent ou deux cents endroits différens et recommencer ensuite. Ce qui nous a été dit des gardes de section et ce que nous en avons pu voir prouve que ce sont d’excellens employés, dévoués et actifs, mais il est évident qu’en augmentant leur nombre, on donnerait à Gheel une valeur plus sérieuse encore. Il deviendrait encore plus difficile d’exploiter l’aliéné au point de vue du travail ou de bénéficier sur la nourriture qu’on lui fournit. Cette augmentation du personnel s’impose : il est impossible à quatre gardes de section de surveiller efficacement une population d’un millier de nourriciers et de plus de seize cents aliénés, dispersés sur une surface de quelque 10,000 hectares. Encore faut-il remarquer qu’il peut très bien ne pas y avoir à Gheel, à un moment donné, un seul des gardes de section, occupés qu’ils peuvent être à emmener des malades ou à en ramener : M. le docteur Peeters a vu le fait se produire.

Une fois placé chez un nourricier, l’aliéné jouit d’une liberté considérable à plusieurs points de vue. L’aliéné riche ou aisé fait ce qu’il veut : il lit, écrit, se promène, fume et travaille à sa fantaisie ; de même, l’aliéné pauvre, s’il ne se soucie pas de travailler, passe sa journée comme il l’entend. Cependant, sauf le cas où l’aliéné indigent est trop âgé pour travailler, ou celui où des infirmités physiques s’opposent à ce qu’il puisse exercer quelque profession manuelle, la grande majorité des malades dans Gheel s’occupe d’une façon ou d’une autre. Le travail, et surtout le travail des champs, convient très bien aux aliénés. Il leur fournit une diversion salutaire. Au point de vue purement physique, il y a toujours avantage à fortifier les muscles et à faire circuler énergiquement le sang, mais l’avantage du travail agricole est peut-être encore plus moral que physique. La proportion des travailleurs à Gheel varie selon les catégories de malades, comme on peut s’y attendre : sur l’ensemble des aliénés, cette proportion est de 72 pour 100, constituée par un nombre à peu près équivalent d’hommes et de femmes.

Voici, par exemple, une statistique du docteur Peeters, concernant 390 maniaques. Sur ce total, il y a 178 hommes, dont 30 seulement sont oisifs ; le reste travaille de la façon suivante : 25 s’occupent du ménage ; 110 de travaux agricoles ; le reste exerce les professions de maçon, pêcheur, briquetier, dessinateur, commissionnaire, cordonnier, menuisier, tailleur. Si nous prenons la statistique des idiots, nous en trouvons 182 occupés, 84 inoccupés ; sur 62 mélancoliques, ils sont occupés, les 18 autres sont désœuvrés. Le nombre des professions que l’on rencontre parmi les aliénés hommes est considérable. Ceux qui veulent travailler de leur état le peuvent ; cela ne suppose pas une mise de fonds considérable ; un tailleur n’a pas besoin d’un outillage bien coûteux. Quant aux maçons, briquetiers, cordonniers, ils travaillent pour qui les embauche. Du côté des femmes, si le nombre des professions est moindre, le nombre des malades qui s’occupent d’une façon ou d’une autre est plus considérable que parmi les hommes ; presque toutes aident à faire le ménage ou à garder les enfans, beaucoup travaillent aux champs ; la minorité exerce un métier, par exemple celui de dentellière.

L’aptitude des diverses catégories de malades à fournir un travail utile est fort variable. Les idiots, au dire du docteur Peeters, font de bonne besogne, à moins que leur maladie n’ait atteint la phase ultime. En tout cas, d’une façon générale, le travail agricole exerce une influence salutaire sur l’état morbide des aliénés ; il les distrait, il les fortifie. Pour prévenir les abus, il est stipulé que le nourricier n’a pas le droit de décider de son propre chef s’il fera travailler son aliéné ou non. Celui-ci travaille par permission ou sur prescription du médecin. Malheureusement, à Gheel, le médecin ne peut pas toujours suffisamment observer un malade placé chez un nourricier ; du moins, s’il le peut, ce n’est qu’au prix d’un déplacement constant. Il est évident que l’observation se ferait mieux dans l’infirmerie, et que le médecin serait mieux renseigné sur son état et sur la direction hygiénique qu’il convient de lui donner. Les aliénés seraient plutôt portés à trop travailler à Gheel. Les occupations de leur nouvelle famille les intéressent ; aussi la suivent-ils aux champs, à moins que le médecin n’ait défendu le travail. C’est ainsi qu’il arrive à beaucoup d’aliénés de travailler la pleine journée, comme un homme bien portant. Ceci est regrettable, car, s’il est des cas où l’aliéné peut travailler autant que l’homme sain, il en est beaucoup plus où ce travail doit être modéré, dans l’intérêt même du malade.

Quant à la rémunération donnée par les nourriciers pour récompenser le travail fourni, elle dépend naturellement de la quantité de besogne faite. Beaucoup de malades reçoivent le dimanche une petite somme qui paie leur travail de la semaine : d’autres fois, on les paie en tabac, en sucre, en œufs, en bière, ou encore en vêtemens à leur choix. Le personnel administratif et médical est tenu de veiller à ce que tout travail utile des aliénés soit récompensé par un cadeau ou par de l’argent, ce n’est que stricte justice.

Pour mieux réglementer la question du travail des aliénés, il faudrait ne les laisser travailler qu’un certain nombre d’heures par jour (sept ou huit par exemple), et en désignant la nature du travail qu’ils peuvent exécuter. Le médecin devrait avoir, d’une manière absolue, la haute direction de cette partie du traitement, qui est très importante, et dont on a depuis longtemps reconnu l’utilité dans les asiles fermés. Mais cela suppose une connaissance complète de l’aliéné, des visites fréquentes pour constater l’état de ses forces et l’influence exercée par le labeur sur son état mental ; cela suppose enfin un personnel de surveillans plus nombreux.

Les règlemens d’ordre intérieur auxquels sont soumis les aliénés sont fort simples. En hiver, ils peuvent sortir de huit heures du matin à quatre heures du soir ; en été, de six heures du matin à six heures du soir. Il peut y avoir des dérogations à ce règlement si le comité permanent n’y voit pas d’inconvéniens. La fréquentation des cafés n’est permise qu’aux aliénés tranquilles : il est défendu de leur donner des spiritueux. A coup sûr, ce ne sont pas là des règlemens bien pénibles à observer. En somme, sauf quelques restrictions énumérées plus haut et qui s’adoucissent encore dans la pratique, l’aliéné jouit d’une liberté considérable à Gheel. Celui qui n’a pas le désir de travailler la terre et à qui son éducation a pu donner des besoins de lecture ou des goûts artistiques est libre de disposer de son temps comme il l’entend. Fait-il beau, il va se promener soit à Gheel, soit dans la campagne environnante, seul ou en compagnie d’un ami. Il est permis de se demander si ce régime de liberté, — qui, cependant, ne va pas jusqu’à laisser prendre à l’aliéné un billet de chemin de fer pour s’en aller où bon lui semble, — ne présente pas d’inconvéniens pour le malade lui-même, c’est-à-dire pour sa propre sûreté, ou pour la santé et la moralité de la population de Gheel.

Les suicides sont très rares : depuis 1879, il n’y en a pas eu un seul : il y en a eu trois de 1875 à 1879 ; d’autres se sont produits en 1850 et 1851. D’actes de violence, depuis 1878, il n’y en a pas à citer : ce n’est pas à dire qu’il n’y en ait jamais eu ; ainsi, en 1844, le bourgmestre de Gheel, qui était en même temps pharmacien, fut assassiné par un aliéné herboriste, jaloux de la concurrence que lui faisait le bourgmestre. Mais, comme le remarquait déjà Jules Duval, ces attentats sont des plus rares, et ce ne sera jamais le risque d’être assassiné qui préoccupera l’habitant de Gheel. En effet, M. le docteur Peeters n’a connaissance que de trois cas de crimes depuis un temps extrêmement long.

Au point de vue de la sûreté personnelle des aliénés, il y a des réserves à faire. Ainsi, il arrive trop souvent que les débitans leur vendent des spiritueux ; le fait, si rare qu’il puisse être, est toujours grave, car il implique un manque de surveillance. Si un monomane arrive presque aussi facilement à se détruire lorsqu’il est enfermé que lorsqu’il jouit de la liberté de Gheel, il est impossible, ou peu s’en faut, à un aliéné alcoolique, de boire des spiritueux dans un asile fermé. Il faudrait à Gheel, comme nous l’avons déjà dit, un nombre plus considérable de gardes de section pour surveiller la population sensée aussi bien que celle des insensés. C’est par ce moyen seulement qu’on arrivera à réprimer certains des inconvéniens inhérens au modus vivendi même de Gheel. Il ne faut pas trop compter sur un débitant pour refuser de livrer des spiritueux.

Les évasions sont loin d’être rares : en six ans (1876-1881), il s’en est produit cinquante-six, soit, en moyenne, plus de neuf par an : Jules Duval indiquait une moyenne de six à huit évasions par an en 1857, mais à cette époque la population de Gheel n’était guère que de huit à neuf cents malades, c’est-à-dire la moitié de ce qu’elle est maintenant.

Quand un aliéné manifeste des tendances à l’évasion, on le renvoie dans un asile fermé plutôt que d’employer à son égard des mesures de coercition. Un point à noter, c’est que, dans huit cas sur dix, les tentatives d’évasion ont lieu le dimanche. Or il arrive assez souvent, — surtout cela arrivait plus que cela n’arrive actuellement, — que les nourriciers ne se préoccupent pas assez de l’aliéné pendant la journée du dimanche ; ils vont s’amuser de leur côté, laissant leur pensionnaire se distraire comme il peut. Cela est mauvais pour lui ; il n’a pas le travail quotidien pour l’occuper ; il est peut-être timide et ne connaît personne : les idées d’évasion s’emparent alors de lui. Le remède à ce mal est bien simple, il faut que les nourriciers comprennent que si l’aliéné a travaillé la semaine avec et pour eux, il est juste et humain de le laisser participer aux amusemens du dimanche, que ce soient promenades, jeux ou autres genres de divertissemens.

Si Gheel n’est pas d’une gaîté folle, on y trouve cependant amplement de quoi distraire l’aliéné le dimanche. C’est ainsi que le nourricier peut l’emmener à la kermesse quand elle a lieu, à la foire, au marché, aux fêtes des villages voisins, aux jeux, aux processions, au cabaret pour lire les journaux, pour jouer aux dominos, aux cartes, aux boules, au billard ou tirer à l’arc. En un mot, l’aliéné placé chez un nourricier peut assister à beaucoup de distractions et en prendre sa part. Nous ne parlons pas des pensionnaires aisés qui ont, si la fantaisie leur en plaît, leur piano, leurs livres, leur boite à peinture, leurs chevaux et voiture, en un mot, tout ce qu’il leur plaît d’acheter.

C’est au nourricier de s’ingénier pour distraire son malade le dimanche, et cela est de l’intérêt de l’un et de l’autre. Il ne faut pas que le temps paraisse long à l’aliéné, il ne faut pas qu’il reste seul avec lui-même en proie à des pensées tristes, à des désirs de s’échapper. Certains hôtes s’y sont si bien pris que leur aliéné, une fois guéri, n’a pas voulu quitter Gheel : il n’y a pas de raisons pour que dans leur sphère plus modeste les nourriciers n’en puissent faire autant. En voici un exemple : en 1871, arriva à Gheel un docteur en droit ayant eu plusieurs atteintes d’aliénation mentale. Il fut placé chez un hôte, qui, entre autres distractions, lui procura souvent celle d’assister aux concerts du cercle musical de Gheel. L’aliéné était bon musicien : il jouait du violon et demanda à participer aux exercices du cercle. La diversion fut complète. Il s’y mit avec ardeur et eut beaucoup de succès. En 1872, il était guéri et pouvait s’en aller : il ne le voulut pas et resta à Gheel, près de son cercle musical ; il fut enfin nommé près le tribunal d’une ville de Hollande, en 1879 ; cela seul le décida à quitter le village où il avait résidé durant huit ans et où il s’était guéri grâce à une distraction saine et absorbante. Il est à noter qu’avant de venir à Gheel, ce magistrat avait d’abord passé seize mois dans un asile fermé, où son état s’était plutôt aggravé par suite de l’irritation que lui causait la réclusion.

La société d’harmonie de Gheel a également compté parmi ses fondateurs, vers le début du siècle, un aliéné ; ce malade, nommé Colbett, se fit entendre un jour à quelques amateurs de musique. C’était, paraît-il, un artiste, car, avec l’aide d’un autre aliéné musicien et appuyé par un amateur de boa vouloir, il réussit à créer la société d’harmonie qui existe encore aujourd’hui et qui possède dans sa salle le portrait de Colbert, son principal fondateur. Que ce soit la musique ou les jeux, la promenade ou la lecture, Gheel offre aux nourriciers véritablement désireux de distraire leurs malades des ressources suffisantes. A eux d’en user et de comprendre l’intérêt qu’ils y ont et le profit qu’en peut retirer l’aliéné.

Il nous reste à parler des inconvéniens, au point de vue de la moralité, que peut présenter le mélange constant de la population aliénée avec la population sensée.

De temps en temps, on observe des cas de grossesse ou des faits d’immoralité : il y a environ une demi-douzaine de cas de grossesse chez les aliénées à signaler en cinquante ans. Depuis 1880, deux aliénées sont devenues enceintes : l’une par le fait d’un jeune homme de Gheel ; l’autre par le fait d’un pensionnaire libre. Il arrive également que certains malades manifestent leurs passions d’une façon obscène ; dès ce moment, ils sont dirigés, autant que possible, sur un établissement fermé : en attendant, on les interne à l’infirmerie.

Mais il convient de dire qu’en général les membres de la colonie de Gheel sont assez bien choisis pour qu’il ne se rencontre pas parmi eux de malades dangereux pour la moralité publique. Le danger vient d’un tout autre côté. Depuis longtemps, Gheel voit arriver, chaque année, un certain nombre de personnes qui viennent en villégiature pour un temps plus ou moins long. Parmi ces personnes, quelques-unes sont sensées, mais la plupart sont des aliénés. Ceux-ci ne sont aucunement soumis au contrôle de l’administration, qui n’a pas le droit de s’en occuper, sauf le cas de scandale ou de danger imminent ; ils vont et viennent sans être plus surveillés que les personnes sensées. « Quand on connaît le régime de notre asile, dit-il. Peeters, qui accorde aux aliénés une liberté en apparence illimitée, tellement la surveillance se montre peu, tout en s’exerçant partout et constamment, on est tout étonné d’entendre parler de pensionnaires libres. Si cette dénomination ne s’appliquait qu’aux personnes saines d’esprit qui viennent de tous les points du pays respirer l’air pur de la Campine et goûter l’hospitalité des habitans, personne n’aurait le droit de se plaindre ; mais beaucoup de pensionnaires libres sont des personnes aliénées : il en est parmi eux qui sont entièrement dangereux et qui, soustraits à toute surveillance, peuvent non-seulement user, mais abuser de la liberté. »

En effet, M. le docteur Peeters donne quelques exemples qui sont loin d’être encourageans. Tel de ces pensionnaires libres est perverti et ivrogne, tel autre immoral et violent : la plupart auraient besoin d’être surveilles de très près. On voit quel danger ces pensionnaires libres constituent pour les habitans de Gheel et quel tort leurs méfaits peuvent causer à la colonie même. Ce sont en effet ces aliénés libres qui commettent le plus d’actes immoraux. Il convient de ne pas rendre Gheel responsable de ces méfaits : la colonie n’y est pour rien, l’administration n’en peut mais ; le seul moyen de se débarrasser des pensionnaires libres serait une action énergique du conseil communal, qui colloquerait d’office les aliénés les plus dangereux et ferait régulariser la situation de tous. De quelque façon qu’on veuille s’y prendre, il est inadmissible que des aliénés en pleine liberté soient tolérés à Gheel et que la responsabilité apparente de leurs méfaits retombe sur une administration qui n’y peut rien : les pires ennemis du principe même qui régit la colonie de Gheel, ce sont les pensionnaires libres.

Il serait injuste de juger de la valeur du système de Gheel par la proportion des guérisons obtenues. La raison en est bien simple : Gheel n’a aucunement la prétention de se substituer aux asiles fermés ; l’administration, d’accord avec les aliénistes, reconnaît que Gheel ne peut ni ne doit recevoir certaines formes d’aliénation mentale pour lesquelles l’asile fermé est seul possible, autant dans l’intérêt du malade que dans l’intérêt de la société ; Gheel ne peut donc recevoir que certains aliénés, et, parmi ceux-ci, la quantité des curables qu’on envoie est fort restreinte. En effet, les asiles de Belgique envoient à Gheel autant que possible tous les malades incurables ; du reste, il en était ainsi déjà du temps d’Esquirol ; sur le total de Gheel, les incurables représentent 78 pour 100, le reste étant douteux ou curable. Il est difficile d’obtenir de bien beaux résultats avec des aliénés reconnus incurables ; en outre, ce système consistant à transférer à Gheel les élémens incurables agit doublement dans un sens défavorable à la colonie ; il diminue le nombre des insuccès thérapeutiques des asiles fermés et augmente d’autant celui de Gheel. Il n’est pas douteux que le régime de Gheel ne soit favorable, même aux incurables, mais il l’est plus encore aux aliénés curables, et il y a lieu de regretter que Gheel ne soit pas mieux mis en mesure de faire ses preuves.

En effet, sur le total des aliénés douteux et curables de Gheel, M. le docteur Bulckens a montré que l’on avait obtenu, de 1860 à 1875, une proportion de guérisons s’élevant à 83 pour 100. Nous ne ferons que citer ces chiffres sans les discuter. M. le docteur Peeters les croit trop élevés ; cela est possible : c’est une question de statistique qui doit être aisément résolue. Nous tenons seulement à indiquer que si, d’une façon générale, la proportion des guérisons sur le total des malades entrés n’est pas aussi favorable qu’on le désirerait, cela tient à ce que la majorité des malades envoyés à Gheel sont incurables et ont été reconnus tels. Par exemple, en 1878, les malades envoyés à Gheel par d’autres asiles, d’où ils sortaient, présentaient un pronostic favorable dans 3 cas pour 100, douteux dans 19 cas et défavorables dans 78 cas pour 100. On conçoit aisément qu’avec un pareil personnel de malades, il soit difficile d’obtenir de beaux résultats thérapeutiques. Ainsi, de 1853 à 1870, il y a eu 3,021 entrées d’aliénés à Gheel : les guérisons et améliorations ont été au nombre de 724, soit 24 pour 100. Or, pendant la même période, les guérisons s’élevaient à 38 pour 100 à l’hospice Guislain et à 43 pour 100 à l’hospice des femmes aliénées, à Gand. Il est évident que, pour comparer Gheel aux autres asiles, il faudrait ne tenir compte que des entrans avec pronostic douteux ou favorable : il nous semble que Gheel n’aurait rien à redouter de cette comparaison,

La cause que nous venons d’indiquer pour expliquer le chiffre réduit des guérisons à Gheel intervient encore pour élever le chiffre des décès. De 1860 à 1875, la proportion des décès a varié de 5 à 10 pour 100 : à deux reprises seulement, ce dernier chiffre a été atteint. Néanmoins cette proportion n’a rien d’exagéré, et, si l’on tient compte de la nature incurable de la majorité des malades, on voit que Gheel, s’il ne peut guérir les incurables, les maintient en vie et en santé pendant de longues années, grâce sans doute à l’existence au grand air et an système du traitement familial.

La population d’aliénés s’est rapidement accrue depuis quelques années. En 1840, il y avait 717 aliénés ; en 1855, on en compte 778 ; en 1866, ce nombre s’élève à 1,035 ; en 1872, à 1,118 ; en 1879, à 1,383 ; en 1883, à 1,663. Cet accroissement tient, d’une part, à ce que la population indigène s’offre, de plus en plus, à recevoir des aliénés ; de l’autre, aux réformes qui s’accomplissent incessamment dans l’organisation des services administratif et surtout médical. Les garanties médicales offertes par Gheel deviennent de plus en plus sérieuses, et les familles, non moins que l’assistance publique, sentent que les malades qu’elles laisseront à Gheel ne manqueront pas des soins nécessaires, tout en jouissant d’une liberté qu’ils ne peuvent avoir dans les asiles fermés.

La nationalité des malades varie : la plupart sont des Belges, tout naturellement ; puis viennent des Hollandais, quelques Français, peu d’Allemands et d’Anglais.

Il en est, parmi ces aliénés, qui ont passé la plus grande partie de leur vie à Gheel : ainsi, tel aliéné y est mort après un séjour de cinquante ans ; tel autre y a demeuré cinquante-deux ans ; les séjours de quarante à cinquante ans de durée ne sont pas rares. Il y a passablement de vieillards à Gheel, témoignant, par leur santé, de l’excellence du climat et des bienfaits de la vie libre et en plein air.

En somme, qu’est-ce que le traitement familial ? En quoi consiste-t-il ? L’aliéné est enlevé à son milieu habituel, à la société de ceux parmi lesquels il est tombé malade. Ils n’existent pour lui qu’en souvenir : ils ne sont pas là pour lui rappeler incessamment un sujet de tristesse, pour entretenir le courant d’idées où il se trouve. Une vie nouvelle s’ouvre pour lui, avec de nouveaux visages, dans un pays nouveau : tout lui est sujet à distraction ; et, d’autre part, il n’a pas ce sentiment continuel de l’asile fermé, de la porte qu’on ne franchit pas, du mur au-dessus duquel le regard ne passe point ; il n’est pas en contact perpétuel avec l’aliéné et n’en subit pas l’influence déprimante.

Parlant des aliénés logés dans les asiles fermés, M. Moreau, de Tours, dit : « Prenant au sérieux tout ce qu’ils entendent dire ou voient faire, le délire des uns réagit sur celui des autres. La fureur du maniaque s’exaspère, les craintes chimériques du lypémaniaque s’aggravent. » A Gheel, rien de pareil. La claustration complète, qui, de l’avis d’aliénistes éminens tels que Leuret, anéantit l’activité physique et morale des aliénés et contribue à détériorer le peu qu’il leur reste de vie psychique, et le régime de Gheel diffèrent totalement. Quel contraste ! Dans un cas, c’est la vie forcée au milieu des aliénés, c’est l’obligation d’écouter leurs divagations ou de se blottir dans un coin pour se replier sur soi-même et sur son sujet de délire ; dans l’autre, c’est l’activité physique, la vie en plein air avec des gens sensés qui, à tout moment, arrachent l’aliéné à ses préoccupations. Il n’est pas jusqu’à la présence des petits enfans, demandant à être amusés par l’aliéné, qui ne contribue à distraire celui-ci, à l’arracher, de gré ou de force, à lui-même. En un mot, tout est nouveau pour l’aliéné : visages, pays et coutumes ; tout lui est distraction. L’aliéné fait partie de la famille ; on s’y attache, et il s’attache à son tour, attiré par la compassion qu’on lui témoigne. Nul ne rit de l’aliéné, nul ne s’en moque, il n’est jamais l’objet d’une démonstration quelconque, tous le prennent et le traitent pour ce qu’il est, un innocent : Gheelsche zott, un faible d’esprit. Là est tout le traitement familial de Gheel. En résumé, c’est l’isolement sans la solitude.


III

Il nous reste maintenant à exposer ce que nous avons vu de Gheel.

C’est au printemps de 1883 qu’il nous a été donné de visiter cette curieuse colonie, par deux belles journées d’un soleil un peu pâle, encore engourdi par le froid de l’hiver.

Gheel n’est pas précisément facile d’accès lorsqu’on y arrive par Bruxelles : il faut se lever à quatre heures du matin pour y arriver à sept heures. Gheel se trouvant sur une ligne accessoire, il faut subir de nombreux changemens de train et temps d’arrêt pour y arriver. D’Anvers, au contraire, le trajet est direct et plus court.

Comme l’on peut s’y attendre, l’aspect du pays n’a pas changé depuis l’époque où Jules Duval le décrivit : la culture a pu s’accroître encore, grâce aux développemens des chemins de fer, et voilà tout. La longue plaine basse et monotone se retrouve telle qu’elle était autrefois ; mais l’aspect un peu mélancolique de ce paysage, çà et là coupé par une ligne de peupliers ou par un canal, n’est pas sans charme. La région de Gheel est bien cultivée, sauf les parties sablonneuses où se réfugient de petits bois de plus : la terre ne reste pas improductive ; en revanche, l’industrie semble peu développée.

Lors de notre première visite, nous arrivons à Gheel vers midi. — La gare est à une petite distance de la ville. Comme nous demandons le chemin à suivre pour nous rendre au siège de l’administration, — on sait qu’elle se trouve dans le même local que l’infirmerie, — le chef de gare nous indique un jeune employé de la colonie venu à la rencontre d’un grand et gros garçon d’une vingtaine d’années, atteint d’idiotie, et qui arrive à Gheel accompagné de sa mère. L’idiot et sa mère suivent l’employé ; nous suivons le cortège. Après quelques minutes de marche, nous arrivons dans la ville, près de l’église. Rues larges, non rectilignes, mal pavées, peu de personnes dehors. Les maisons sont généralement peu élevées : deux ou trois étages au plus. Elles paraissent bien tenues, à en juger par la propreté des vitres et le luisant des boutons de porte. Arrivés près de l’église, qui se trouve sur la grande place de Gheel, voici Paul, — c’est l’idiot, notre compagnon d’occasion, — qui manifeste des désirs immodérés d’aller à l’école « pour jouer avec les petites filles. » Cette catégorie de la population parait l’intéresser beaucoup : il suit longtemps de l’œil toutes celles qu’il rencontre, en leur faisant de larges sourires et des signes amicaux. Elles ne s’étonnent pas pour si peu. Les petits garçons n’intéressent pas Paul le moins du monde. Sa mère lui promet qu’il ira à l’école et qu’il jouera tant qu’il voudra, mais plus tard. Cela le console pour un moment. Nous dépassons la grande place. Un homme de cinquante à soixante ans se promène lentement, tenant dans ses bras un bébé à qui il s’efforce de faire admirer les beautés locales, tout en lui chantant à tue-tête, et sans la moindre justesse de ton, une chanson probablement locale aussi : c’est un aliéné qui soulage, pendant une heure ou deux, la femme de son nourricier en se chargeant de son rejeton piailleur et exigeant. Il s’acquitte de sa besogne de son mieux, adressant le bonjour aux personnes qu’il connaît, échangeant avec elles quelques mots. Paul change le courant de ses idées : il commence à faire des avances aux chiens qu’il croise sur sa route. Malheureusement pour lui, la plupart d’entre eux sont attelés à leurs petites charrettes, de sorte qu’ils ne se soucient guère de se déranger. Paul se chagrine et se raccroche à l’idée d’aller à l’école ainsi qu’à une planche de salut. Une femme nous croise, elle marche vite et son visage est animé, ce qui frappe dans cette région où l’expression est plutôt froide et impassible. C’est encore une aliénée. Sur ses cheveux châtains elle a planté un chignon hétérogène d’un rouge absolument carotte. Le contraste est singulier.

Mais nous arrivons : dans une large avenue située hors de la ville même, à l’opposé de la gare, et bordée de grands arbres, s’ouvre la porte de la cour de l’infirmerie. L’édifice est neuf, mi-briques, mi-pierre, de forme assez élégante ; il est peu élevé. Nous demandons à voir le médecin inspecteur et l’on nous introduit auprès de M. le docteur Peeters, dont nous avons eu souvent occasion de citer le nom. Après quelques minutes d’un entretien fort intéressant, nous sommes autorisés à visiter l’infirmerie, puis à aller trouver un garde de section pour qu’il nous promène à travers Gheel et les environs et nous fasse voir un certain nombre d’habitations de nourriciers et hôtes. L’infirmerie est admirablement tenue du haut en bas. On y sent la propreté flamande : parquets et dallages sont nets et polis à s’y mirer ; cela est frotté, lavé, encaustiqué, entretenu à la perfection. La cuisine fait plaisir à voir : cuivres brillans, fourneaux noirs comme l’encre, air et lumière, rien n’y manque pour préparer une alimentation saine. Les salles de malades sont à l’avenant. Nous visitons rapidement le quartier des femmes. Elles sont, les unes dans le dortoir ; les autres, au promenoir. Parmi les premières, quelques gâteuses marmottent, sur un mode plaintif et bourru à la fois, des mots que nous ne comprenons pas ; d’autres geignent lamentablement sur les persécutions dont elles se croient l’objet ; une autre, à la figure doucement béate, paraissant posséder la pleine félicité, répond avec suavité à toutes nos questions : elle est enchantée de recevoir des visites ; le seul inconvénient qu’elle en éprouve, c’est de voir notre tête à vingt mètres au-dessus de notre corps, ce qui, malgré l’habitude qu’elle en a, ne laisse pas de l’étonner. Elle se trouve très bien traitée et ne demande rien de mieux que l’état présent.

De là nous passons dans les jardins. Deux jeunes filles, sœurs, hystériques toutes deux, s’y promènent en rond, attendant qu’on les transfère dans un asile fermé : l’une a pour l’homicide un penchant irrésistible, qu’elle a déjà essayé une lois de satisfaire en tentant de couper le cou à sa propre mère ; l’autre est d’une dépravation de mœurs telle qu’il y aurait danger pour elle-même, comme pour les habitans de Gheel, à la laisser jouir du régime de liberté qui règne dans la colonie. L’expression de ces deux malheureuses n’a rien de prepossessing, comme disent les Anglais ; elles ont l’air bestial, les traits épais et vulgaires, le regard sournois et craintif. Nous quittons l’infirmerie pour nous mettre en quête d’un garde de section, et nous ne tardons pas à trouver M. François Aerts, qui nous pilote toute l’après-midi dans Gheel, avec la plus grande obligeance, nous faisant voir des aliénés de toute catégorie et de toute position.

Notre première visite fut pour une maison d’hôte, renfermant deux aliénés de haute position sociale. Nous entrons dans une petite maison à deux étages, très proprement tenue, sans luxe, mais respirant l’aisance. Les pièces sont spacieuses, bien éclairées, et d’aspect très sain : nous demandons la maîtresse de la maison. Elle arrive bientôt au salon ; c’est une dame fort au courant des usages du monde, très prévenante, d’humeur enjouée, ne paraissant pas apte à engendrer mélancolie, à l’aspect heureux, à l’abord agréable. Elle a deux pensionnaires : un Anglais et un Polonais. Le premier est dans sa chambre, l’autre est en visite chez un aliéné de la colonie. Nous montons chez l’Anglais, que nous trouvons dans une chambre gaie et spacieuse ; il est assis sur un canapé, la tête entre les mains. J’essaie en vain d’engager la conversation, même en anglais ; il ne répond que par un air maussade, et finit par marmotter quelques mots signifiant que mes démarches l’ennuient. Nous nous retirons, mais, au moment de sortir, l’autre aliéné revient de sa promenade. Le prince *** porte un des grands noms historiques de la Pologne, le titre a été conféré à ses ancêtres pour de glorieux faits d’armes ; un de ses aïeux fut, à une certaine époque, un courageux allié de la France. Il est ici depuis quelques années, affaibli d’intelligence, — c’est son mal principal, — et parfois sujet au délire des persécutions. C’est un homme d’excellente éducation ; musicien, jouant du piano, appréciant le théâtre, ses manières sont celles d’un homme du monde. Physiquement, il est grand, maigre, de tournure distinguée. Il s’habille avec goût et est décoré. Son accueil est aimable, il nous fait les honneurs de la maison avec beaucoup de politesse. Il déclare se trouver très bien à Gheel : « Je suis un peu dérangé, dit-il, et le calme de Gheel me fait le plus grand bien. » Il ne se soucie pas de quitter Gheel le moins du monde ; récemment sa femme est venue le prendre pour l’emmener passer quelques jours au bord de la mer, mais cela ne lui a pas plu : on n’y est pas assez tranquille et la vie du monde l’éprouve. Il ajoute que l’air et la vie de Gheel donnent beaucoup de calme et conviennent très bien aux personnes qui sont fatiguées comme lui. La conversation de dix minutes que nous eûmes avec lui ne fut assurément ni plus banale ni plus excentrique que la grande majorité des conversations qui se tiennent dans un salon, entre gens sensés se voyant pour la première fois. Prenant congé du prince *** et de son aimable hôtesse, nous suivons notre guide pour aller voir d’autres malades.

Chemin faisant, nous rencontrons un homme assez vif, de taille plutôt élevée, robuste, qui nous croise en marchant à grands pas. C’est encore un aliéné. Celui-ci a la monomanie d’aller chaque jour, à la gare du chemin de fer, voir s’il n’est pas arrivé pour lui une caisse de bouteilles de vin qu’il attend. Voici plusieurs années que ce manège recommence chaque jour ; chaque jour, l’employé lui répond que le colis tant désiré est annoncé, mais non encore arrivé. Cette déconfiture quotidienne ne déconcerte en rien notre homme. Justement il vient de la gare. « Eh bien ! rien encore ? lui dit notre guide. — Non, rien encore, mais cela va venir bientôt, u Et après nous avoir salués, il reprend sa route sans découragement et confiant dans l’avenir. Cet homme se promène beaucoup : c’est une de ses principales distractions.

Nous arrivons au domicile d’un nourricier qui a chez lui deux aliénées indigentes. Sa demeure est celle d’un paysan, elle est petite : les chambres sont néanmoins suffisamment bien tenues. Une des aliénées, très âgée, est assise près du poêle : elle est tout affaissée et pleure silencieusement. La pauvre femme a la folie triste : elle est en proie à des idées lugubres. A ses pieds, les enfans du nourricier jouent sans s’en occuper autrement, tandis que leur mère vaque aux soins du ménage. L’autre aliénée est dans la cour : elle est faible d’esprit, mais n’a pas l’humeur morose ; elle aide la maîtresse de la maison.

En sortant de là, nous rencontrons un grand et fort personnage, à l’air majestueux et affable. « Celui-ci, nous dit notre guide, a la manie des grandeurs ; il se croit général. « Bonjour, général ! lui dit-il ; comment allez-vous ? » — Le général va bien. Il entame la conversation avec nous : « Gheel est un endroit très agréable, savez-vous ! Il y a beaucoup de monde ici pour se faire du bien. On y est très bien : l’air est bon, la vie est calme : j’aime cela ! » Et de fait « le général » parait très heureux.

Ce brave homme a été expédié ici, il y a quelques années, tout seul, sans le moindre compagnon. La légende de Gheel prétend qu’arrivé à je ne sais quelle ville, la gendarmerie lui demanda ses papiers. Le général exhiba le certificat d’aliénation mentale qui lui avait été remis par l’aliéniste qui lui conseillait Gheel, et l’ordre de collocation dans la colonie. Très intrigué par la teneur de ces papiers, peu rassurans, le gendarme en voulut exiger d’autres. D’un air digne, le général répondit : « Je suis fou : vous le voyez bien d’après mes papiers. On m’envoie à Gheel ; laissez-moi tranquille, je veux poursuivre mon chemin. » Il finit par se fâcher devant l’insistance du fonctionnaire, qui n’aimait pas à laisser en liberté un aliéné, mais il fit preuve de tant de conviction dans son argumentation que celui-ci le laissa continuer sa route vers Gheel, son objectif tant désiré. Il y arrive Bans autre encombre et s’y trouve bien. Il envisage Gheel comme une ville où beaucoup de gens viennent prendre pension pour se calmer les nerfs, et déclare l’idée excellente. « Il y a beaucoup de gens très comme il faut ici ; la société est agréable. »

Plus loin, nous rencontrons deux autres aliénés, deux compatriotes. L’un est de Saint-Brieuc, c’est un jeune homme timide, à l’aspect malheureux et très doux. Il répond à toutes nos questions et se trouve si bien à Gheel qu’ayant été rendu à sa famille, après amélioration, il s’est à tel point ennuyé à Saint-Brieuc qu’il est revenu à Gheel, tout seul, désireux de faire de nouveau partie de la colonie. Et certes, il faut encore assez de bon sens pour se retrouver dans le réseau des chemins de fer, et découvrir celui qui mène à Gheel. L’autre est un Bourguignon, jeune, très doux et poli, grand amateur de musique, qui ne manque aucun des concerts des sociétés musicales de Gheel.

Plus loin encore, voici venir une petite personne de quarante ans environ, assez forte, l’air déluré et gaillard. Elle a la réponse vive, la langue bien pendue, selon l’expression vulgaire. Elle vit dans la perpétuelle attente d’un amant qu’elle doit épouser dès qu’il arrivera, mais son amant attend pour venir qu’un chemin de fer ait été construit de son village à Gheel. Ligne d’intérêt local si jamais il en fut ! Elle attend toujours, mais ne s’en porte pas moins bien, n’en est pas moins vive et alerte au physique, prompte à la riposte au moral. Nous lui souhaitons la réalisation prochaine de ses espérances, que rien n’affaiblit : cette femme est devenue folle après avoir été abandonnée par son fiancé.

Noua arrivons chez un aliéné logé non loin de l’infirmerie ; c’est un Anglais, architecte, aquarelliste de mérite, qui a vu sa raison s’affaiblir à la suite d’excès de gin et de whisky commis en Amérique. Il a été fou, dit-il, mais il ne l’est plus. Nous ne savons trop ce qu’il a été, mais, pour être actuellement fou, il l’est bien. La parole est vive, le visage animé, les idées s’enchaînent sans grande logique, mais avec beaucoup de continuité. Il se plaint de Gheel : « On l’espionne, dit-il, on le tyrannise, on le persécute, on l’enferme. » Tandis que ma femme s’entretient avec l’hôtesse en français, il me demande en anglais une consultation pour une foule de maux, imaginaires du reste, dont il se dit obsédé, et que le médecin inspecteur ne sait pas guérir. Comme nous lui demandons à quoi il s’occupe, il nous apporte un carton renfermant une vingtaine d’aquarelles représentant des paysages des environs de Gheel. Il en est d’étonnantes au point de vue de la perspective et des jeux d’ombre et de lumière ; je ne crois pas en avoir jamais vu d’aussi parfaites, il les vend ou du moins veut les vendre à des prix fort élevés. Il fait souvent des lieues dans une journée pour chercher un paysage nouveau, ou pour le dessiner, ce qui s’accorde fort mal avec les plaintes qu’il formule contre le régime de Gheel. Il s’occupe encore d’écrire un grand ouvrage, « un livre de génie, » dit-il, contre le gouvernement monarchique et en faveur de la république ; il nous en montre quelques feuillets. A l’entendre, il aurait admirablement réussi comme architecte aux États-Unis, il énumère des constructions fabuleuses, et décerne à son propre mérite des éloges sans fin. Son rêve est de retourner outre-mer. Si intéressante que soit la conversation, nous finissons par nous retirer, désireux de voir encore quelques aliénés avant de retourner à Bruxelles, mais non sans avoir visité la maison en entier. L’hôtesse en est fort aimable, très maternelle et douce ; sa maison est bien tenue. Dans la rue, encore quelques rencontres avec des aliénés : en voici un, perché sur un tronc d’arbre au bord de la route, qui salue gravement les passans en fumant sa pipe ; il prend l’air et inspecte la population. Un autre se promène : c’est un ancien tapissier, dont l’affaiblissement mental est assez prononcé. Puis ce sont deux femmes, dont l’une paraît dans une béatitude complète et répond d’une façon douce et polie ; à l’exemple du tapissier, elle trouve le séjour de Gheel fort agréable ; l’autre est une grosse petite personne qui promène l’enfant de son nourricier en lui chantant des refrains de nursery. Nous arrivons chez une dame d’Anvers, devenue folle à la suite de chagrins domestiques dont la nature nous est inconnue. La maison qu’elle occupe est parfaitement tenue : le salon est gai et clair, sa chambre grande et propre ; le mobilier en très bon état. La conversation, à laquelle je ne participe guère, roule sur les afflictions des femmes, sur les mille moyens qu’ont les hommes de les torturer, sur les tristesses de la vie, sur les bienfaits de la mort : « Il faut se résigner, il faut vivre en espérance, » répète la pauvre femme sans cesse. Elle n’a pourtant pas l’air ennuyé, dégoûté, de certains aliénés misanthropes ; son visage est aimable et aisément souriant.

Mais il se fait tard : il est temps de retourner à Bruxelles, sous peine d’être obligé de passer la nuit à Gheel. N’ayant guère vu que des habitations d’hôtes, qui représentent l’élément le moins important de Gheel, nous décidons de revenir passer une journée pour voir des logemens de nourriciers, et cela principalement dans les hameaux et fermes à l’entour de la ville. Quelques jours plus tard, après un lever très matinal, nous arrivons de nouveau à Gheel à 7 heures du matin. M. F. Aerts nous attend à la gare avec une carriole rustique qui va nous promener dans les villages dépendais de Gheel. Le temps est beau, assez frais ; et le soleil qui ne tarde guère à survenir donne beaucoup d’agrément à la promenade.

Nous nous dirigeons vers Oosterloo, un des villages les plus éloignés de Gheel, et qui du reste, ne reçoit des malades que depuis quelques années. Ce village est pittoresque, très proprement entretenu, situé sur un petit cours d’eau.

Notre première visite nous met en présence d’un personnage singulier. C’est une ancienne « première utilité » de je ne sais quel théâtre, qui a joué à Bruxelles avec des actrices célèbres, dit-il. Lorsque nous arrivons à la maison où il loge, nous frappons en vain : personne n’ouvre. Prenant le parti d’ouvrir nous-mêmes, nous ne rencontrons personne dans la première pièce. Mais dans la suivante, nous trouvons l’aliéné en question, resté seul à la maison en l’absence temporaire de son nourricier, et occupé, au milieu de la chambre, à baratter du beurre dans un grand seau de bois. En nous voyant, il s’interrompt, salue, et fait les honneurs de la maison. Nous lui demandons comment il se trouve ; il se plaint beaucoup. « On m’enferme, on me persécute. » Il a le délire de la persécution très nettement accentué. Bien ne lui serait plus facile que de sortir et de tenter une évasion : il n’y a personne à la maison, et nul dans le territoire ne s’étonnerait de le voir se promener. Il reste là cependant, barattant son beurre avec vigueur. Il nous parle de ses succès, — étourdissans à l’en croire, — au théâtre ; mais des haines et des rivalités de camarades l’ont jeté sur la paille, lui et son père. Son langage présente un luxe de métaphores et de fleurs de style, ainsi qu’une précision voulue de diction, qui témoigne bien de la carrière qu’il avait choisie. Il récite quelques vers, puis, sans lâcher sa baratte, nous fait une théorie sur le costume au théâtre et son utilité. Il rappelle les costumes qu’il a portés et s’excuse à ce propos sur celui qu’il porte en ce moment, et qui le fait mal juger, dit-il. Il accuse le milieu où il vit de ne point s’intéresser aux choses de la littérature ou du théâtre ; il est incompris et malheureux. Folie des grandeurs et délire de la persécution, voilà son mal. Nous visitons toute la maison. Elle est bien tenue, c’est celle d’un cultivateur aisé qui aime la propreté et l’ordre.

Non loin de là, nous entrons chez un autre nourricier. Il a deux frères pour pensionnaires. Leurs chambres sont très convenables : la maison est moins aisée que la précédente, mais le logement est très bon. Les deux frères sont dans le jardin : l’un se promène le long d’une haie, en bras de chemise, riant aux éclats sans motif appréciable ; il nous salue d’un éclat de rire plus fort encore, mais ne change rien à sa promenade. Il se dit très heureux, et sa mine parle comme ses lèvres. Dans le même village, nous voyons un jeune homme devenu aliéné par chagrin d’amour, sa fiancée l’ayant laissé pour en suivre un autre. Il compte toujours la revoir ; il est très vif, et son intelligence ne parait aucunement affaiblie. Il demeure à côté du petit cours d’eau, près d’un moulin. Sa chambre est grande et bien tenue ; il la montre avec plaisir. Cette maison encore respire l’aisance, bien que nous soyons chez des paysans et des cultivateurs.

A la suite de cet aliéné, nous en voyons trois ou quatre, dans des maisons voisines, appartenant à des paysans moins aisés que les précédens. Ce sont des vieillards plus ou moins impotens, ils ne peuvent guère s’occuper aux gros travaux, aussi restent-ils à la maison pour éplucher les pommes de terre du déjeuner. Aliénés taciturnes, tranquilles, chez qui l’âge contribue beaucoup à affaiblir l’intelligence. Ils sont assis sur des chaises ou des bancs, près du fourneau, et font leur petite besogne méthodiquement et sans s’étonner de nous voir. Leurs chambres sont petites, assurément, mais elles ne sont pas mal tenues ; le carrelage est lavé à l’eau, les vêtemens pendus avec soin.

Nous visitons ensuite une ferme isolée dans la campagne, renfermant un aliéné assez âgé déjà, mais fort curieux. Lui aussi, épluche des pommes de terre, assis au coin d’une grande cheminée où pétille le bois qui chauffe la chambre, qui sert de fourneau de cuisine en même temps. Ce vieillard est très vif encore. Il se prétend guérisseur de maux et raconte un certain nombre de ses cures merveilleuses. Parlant d’abondance dans un jargon mi-allemand, mi-français, teinté de flamand, il débite un certain nombre d’histoires plus extraordinaires les unes que les autres. Ceci l’amène, par quelle transition, Dieu seul et lui le savent, à raconter ses fredaines de jeunesse. C’est un récit qu’il était plus aisé de deviner que de comprendre ; aussi la transcription en serait-elle difficile, sans compter qu’elle serait peu édifiante. Puis, revenant à ses moutons, c’est-à-dire à ses cures merveilleuses, il éprouve le désir de nous en expliquer une qui est particulièrement étonnante et qui a trait à une maladie de la hanche. Seulement, au cours de son exposé, il commence à vouloir ôter son pantalon pour mieux faire saisir, pièces en main, la finesse opératoire du procédé par lui inventé. Impossible de le faire renoncer à son idée, aussi la fin de l’histoire nous demeure-t-elle encore inconnue.

Nous retournons à Gheel, voyant encore çà et là quelques logemens de nourriciers ; ils sont petits, mais suffisamment bien tenus. Dire qu’il ne serait pas possible de les- tenir mieux encore serait cependant une exagération.

A Gheel, nous allons voir un dernier aliéné logé chez un hôte. C’est un capitaine d’artillerie halluciné à l’excès. « Comment vous trouvez-vous ici ? lui dis-je. — Je ne me trouve pas ici : mon cadavre seul est sur terre ; mon âme est au ciel, en compagnie des bienheureux, depuis vingt-neuf mois et trois jours. » Toujours est-il que son « cadavre » se trouve bien ici-bas, à ce qu’il me dit. Il croit vivre au ciel, en compagnie des âmes des défunts. Ses expressions sont singulières. Se tournant à un moment vers ma femme : « Vous me paraissez sous l’aspect, madame, du cadavre d’une de mes jeunes tantes que j’eus la douleur de perdre il y a bien longtemps, mais dont je retrouve l’âme au ciel : sa corporation terrestre était semblable à la vôtre. » Malgré la tournure lugubre que devait forcément prendre la conversation avec un « cadavre, » nous restâmes quelque temps avec ce pauvre homme, qui parlait assez bien de toutes choses, sur un mode à la fois onctueux et rapide, qui faisait penser à une machine admirablement graissée et à haute pression : il nous fit sur la mort, sur la prière, et une foule de sujets analogues, des théories extraordinaires comme on peut bien penser. La folie religieuse exaltait en lui le sens moral, ce qui n’est jamais un mal, mais en faisait un fanatique. Il déclarait protestans et Israélites assurés des flammes éternelles, et vouait au même supplice une grande quantité de personnes, à commencer par son hôtesse, qu’il accusait des plus abominables infamies, entre autres, de lui couler du plomb fondu dans le crâne. Celle-ci écoutait avec un calme souriant et maternel les divagations du pauvre homme ; le malheureux est devenu fou il y a plus de dix ans, après avoir perdu sa femme.

Ici se clôt la série des visites que nous avons faites à Gheel. D’une façon générale, notre impression est, que l’on peut procurer aux aliénés indigens des chambres plus grandes, dans certains cas, mieux aérées dans d’autres, mais c’est là un progrès qui se réalisera peu à peu, par la force des choses, et sans qu’il soit besoin de promulguer un nouveau règlement à cet égard. L’habillement des aliénés nous a paru très suffisant et très convenable ; leur nourriture, cela est évident, est celle du nourricier et de sa famille, et « non aultre. »

Dire que Gheel est arrivé à l’état de perfection, en ce qui concerne l’organisation médicale et la surveillance des aliénés, serait donc une exagération. Il y a des critiques à adresser à Gheel : il y a des réformes à y introduire. Parmi les critiques je citerai principalement celles qui émanent de Belges. Si l’on compare les critiques formulées durant la discussion qui eut lieu en 1878, à la chambre et au sénat, lors de l’étude des modifications à apporter au règlement de 1851, à celles qui furent formulées par les mêmes assemblées en 1850, on voit qu’un progrès énorme a été réalisé.

En 1850, le grand pointa obtenir était la création de l’infirmerie. Proposée par la section chargée d’étudier la question, et dont le rapporteur était M. de Hoorebeke, appuyée par M. Thiefry, qui n’hésita pas à déclarer que l’absence d’infirmerie à Gheel était « une honte pour le pays, » la création de cette annexe ne tarda pas à être décidée. Il est vrai que l’exécution s’en fit assez longtemps attendre. Le ministre de la justice, à l’occasion de ce débat, déclara que s’il y avait beaucoup à faire pour organiser le service médical d’une façon convenable, c’est-à-dire pour bien classer les aliénés, ne pas mélanger chez un même nourricier des catégories diverses, enfin bien surveiller la marche de leur maladie, il n’y avait pas moins à faire dans le service administratif, où « d’importantes réformes étaient à opérer, de grands abus à extirper. » Cela revenait à dire : Il faut que le gouvernement s’en mêle, et qu’il prenne une part dans l’administration de Gheel, jusqu’ici établissement communal, presque établissement privé. M. Coomans combattit bien un peu l’immixtion du gouvernement, mais il était difficile d’engager celui-ci à donner des subsides à Gheel sans le laisser prendre quelque autorité sur l’administration de la colonie.

D’autres critiques furent formulées par M. de Perceval, qui déclara tenir, de source qu’il croyait autorisée, l’assurance que la politique jouait un rôle dans le placement des aliénés. Les nourriciers auraient été menacés de perdre leurs aliénés s’ils avaient voulu par leur vote menacer les abus qui existent à Gheel. A quoi M. Thiefry répondit qu’il avait vu les aliénés fort bien traités à Gheel, ce qui est l’essentiel.

Dans la discussion de 1872, on ne voit guère décerner à Gheel que des éloges. Il y a bien quelques critiques, mais peu importantes. Ainsi M. Coomans regrette que le traitement religieux de la folie n’existe plus à Gheel ; il voudrait encore que le gouvernement accordât une petite somme à chaque commune ayant un aliéné indigent à Gheel, dans le dessein de développer Gheel et d’alléger le fardeau des communes. De son côté, le sénat admet la nécessité de donner prochainement une extension plus grande à l’infirmerie ; il est même très vaguement question d’édifier un asile fermé dans la commune de Gheel. Mais ce sont là des critiques peu sévères ; il n’y a que les bonnes institutions que l’on songe à améliorer encore ; les mauvaises veulent être réformées d’une façon radicale. A côté de ces critiques, M. Coomans trouve des éloges à adresser, bien que l’intervention du gouvernement dans l’administration de Gheel lui pèse fort ; il fait ressortir les avantages de la vie libre pour l’aliéné et les garanties qu’offre la charité des Gheelois pour la sûreté personnelle de ces infortunés. M. VIeminckx ne trouve que du bien à dire de Gheel. « Il n’y a pas d’asile qui vaille cette libre colonie-là. On aura beau s’ingénier à introduire dans les établissemens fermés tous les adoucissemens et perfectionnemens désirables, jamais aucun d’eux ne réunira autant et d’aussi bonnes conditions d’un traitement rationnel et d’une prompte guérison, » dit-il dans un de ses discours. Dans un autre : « Qu’on me cite un seul établissement qui réunisse ces avantages-là. Il n’y en a pas, il ne saurait y en avoir, car il ne suffit pas de dire : Je vais me procurer, dans tel ou tel endroit, un certain nombre d’hectares, et y établir une colonie. Non, non, il faut plus que cela ; pour faire une colonie comme celle de Gheel, il faut des habitans comme ceux de cette localité, ne répugnant pas à vivre de la vie de famille avec les aliénés, et en ayant contracté l’habitude de père en fils depuis plus de mille ans. »

Nous venons de voir rapidement ce que les hommes d’état pensent de Gheel ; voyons maintenant ce qu’en dit le médecin de la colonie même. M. le docteur Peeters, ancien inspecteur de Gheel, doit bien connaître le fort et le faible de l’institution dont il fait partie. Laissons de côté les plaintes où ses intérêts personnels pourraient être en jeu, et ne prenons que les critiques générales, celles qui ne le touchent en rien : nous sommes sûrs de leur impartialité. De modification fondamentale à faire subir à Gheel, il n’en est pas. Le système a fonctionné pendant des siècles sans graves inconvéniens ; il n’y a que de petits perfectionnemens à apporter à l’ensemble du rouage. Ce qui importe le plus, c’est d’augmenter le personnel surveillant. Nous avons, à plusieurs reprises, parlé du défaut, ou plutôt de l’insuffisance de la surveillance. Nous avons vu qu’à certains momens il peut ne pas y avoir un seul garde de section dans toute la colonie. Même en admettant que tous les gardes soient régulièrement présens, quatre gardes sont-ils suffisans pour inspecter une population de plus de 1,000 nourriciers et de plus de 1.600 aliénés ? Est-il possible à ces quatre agens, si dévoués, si actifs qu’ils puissent être, de veiller à ce que l’aliéné ne sorte pas trop tôt, ne travaille pas avec excès, à ce qu’il soit nourri convenablement, bien traité, et qu’il reçoive les soins hygiéniques nécessaires ? Manifestement non ! Si l’on joint à ces obligations celle de surveiller les débitons et cabaretiers, de porter les ordres administratifs et médicaux, de veiller à l’exécution des prescriptions médicales, de tenir la main à ce que le travail des aliénés soit rétribué selon l’équité, on s’aperçoit que l’on demande l’impossible. On pourrait donc quintupler ou même décupler le nombre des gardes de section, définir bien nettement les attributions de chacun d’eux, ainsi que la portion de la colonie qu’ils ont à inspecter. L’aliéné et la colonie, en général, gagneraient beaucoup à cet accroissement de personnel. Là est le principal desideratum de Gheel. Une fois qu’il sera comblé, une foule de choses, aujourd’hui difficiles, deviendront aisées.

Il est un autre point important : il faut que les médecins soient bien payés, du moment qu’ils n’ont pas le droit de faire de la clientèle civile. Il faut, par un traitement convenable, les mettre en état non seulement de vivre honorablement, mais de négliger les sources de gain qui pourraient les tenter, et de pouvoir se consacrer à l’étude théorique et pratique des aliénés. Gheel doit certainement présenter à l’aliéniste d’intéressans travaux à faire, de curieuses et utiles observations à relever ; il ne faut pas que ces matériaux passent inaperçus.

Toute question appelle une réponse, toute étude une conclusion. Que pouvons-nous penser de Gheel ? Le principe qui régit Gheel est assurément plus humain que celui qui régit les asiles fermés, mais il n’est applicable qu’à certaines formes de l’aliénation mentale. Si le personnel des malades est attentivement choisi, on verra que les inconvéniens et les abus du régime familial sont peu de chose auprès des avantages qu’en retirent les aliénés. Il est possible que les petits abus existans ne disparaissent jamais entièrement, mais n’existe-il pas d’abus dans les asiles fermés ? les malades n’y ont-ils jamais été maltraités ? n’y ont-ils jamais commis de crimes ? Quels grands abus peut-il exister à Gheel, colonie ouverte à tous les yeux, où dix mille habitans sont intéressés directement ou indirectement à sa bonne réputation ?

Depuis des siècles, la colonie se développe ; que l’on y apporte les modifications de détail suggérées par la science, par l’expérience, par le désir d’augmenter la sûreté et le bien-être des aliénés, rien de meilleur, rien de plus humain ; mais que, pour rien au monde, on ne touche au principe du traitement familial : il faut des siècles pour créer un Gheel.


HENRY DE VARIGNY.

  1. Voir principalement les documens suivans : Parigot, l’Air libre et la Vie de famille à Gheel (1852) ; Jules Duval : Gheel, une Colonie d’aliénés (dans la Revue du 1er novembre 1857) ; Dr Peeters, Gheel et le Patronage familial (1883). Rapports divers du ministre de la justice an roi, sur la situation des aliénés en Belgique, notamment le onzième rapport (1878).