Gilles de Rais dit Barbe-Bleue/12

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H. Champion, libraire-éditeur. (p. 319-338).

XII


PROCÈS DE GILLES. — PROCÉDURES CIVILES. — LA CONDAMNATION À MORT. — LE SUPPLICE.

Parmi les crimes, qu’avaient révélés les débats ecclésiastiques, il s’en trouvait plusieurs, qui, par leur nature, relevaient de la justice de l’État. L’évêque et le vice-inquisiteur avaient prononcé leur jugement sur les évocations des démons, sur les crimes qui les avaient précédées, accompagnées ou suivies, sur les crimes contre nature, et enfin sur la violation des immunités ecclésiastiques. Tous ces crimes, l’Église les avait frappés de ses foudres : mais l’excommunication n’entraînait pas la peine de mort [1]. Gilles de Rais ne pouvait cependant éviter le dernier supplice : si la peine de mort n’avait pas existé dans la société, c’est pour de semblables crimes qu’on l’aurait inventée. Les enlèvements des enfants et les meurtres dont Gilles était coupable, l’avaient cent fois et « dix mille fois », selon ses propres paroles, rendu digne du gibet et du bûcher ; mais c’était aux juges civils à prononcer au criminel, et le procès du maréchal devait se produire devant le président de Bretagne. D’ordinaire, les juges ecclésiastiques, au terme de leur mission, envoyaient au coupable cet adieu : « Va en paix ! l’Église ne peut plus te défendre : elle te livre au bras séculier ; » et en même temps elle réclamait, au moins dans les formes, la clémence de la justice humaine en faveur du coupable. À Nantes, rien de semblable ne se passa. Le bras séculier n’avait-il pas déjà saisi sa proie ? pouvait-on, sans outrage pour la faiblesse et sans inhumanité, implorer, même dans la forme, la clémence des juges civils pour un homme souillé par de tels crimes ? Il n’y avait pas même lieu de prolonger plus longtemps les débats : la cause était déjà jugée ; car elle avait été suffisamment instruite sous les yeux mêmes et par les soins des juges séculiers : aussi, entre la dernière séance du tribunal ecclésiastique et la condamnation à mort par le tribunal civil, il ne s’écoula pas deux jours entiers.

En effet, parallèlement aux procédures ecclésiastiques, avaient marché l’enquête civile et l’instruction de la cause pour le compte du président de Bretagne. Plusieurs historiens, sans donner d’ailleurs de leurs paroles d’autres preuves que leurs affirmations et des probabilités, ont avancé que le duc de Bretagne, naguères encore protecteur si résolu de Gilles de Rais, fut particulièrement animé à sa perte. Mézeray dit en propres termes : « qu’il fut bien aise d’avoir sujet de venger son offense en vengeant celle de Dieu [2]. » Un autre va plus loin encore, puisqu’il affirme « qu’il fut d’autant plus ravi de frapper sur les Laval, que le roi venait d’ériger la baronnie de Laval en comté (1431), et que les Laval, issus des Montforts, avaient formé une opposition toute française, qui aboutit à livrer la Bretagne au roi, en 1488 [3] ». Désormeaux enfin va jusqu’à dire : « Non seulement le duc de Bretagne, dont il était le lieutenant et le frère d’armes, l’abandonna : mais ce fut lui qui l’abandonna avec le plus de rigueur. Le maréchal, dans les ventes insensées qu’il avait faites de ses terres au duc, avait stipulé qu’elles lui seraient rendues pourvu qu’il remboursât la somme en six ans. Était-ce la crainte d’être remboursé ou l’horreur des excès de Rais qui excitait le zèle de Jean V [4] ? Ces deux motifs sont probables ; mais il convient, croyons-nous, d’ajouter un troisième motif plus particulier encore au duc de Bretagne.

Si l’avarice, dont l’accusent généralement les historiens, pesa sur ses déterminations, la crainte de passer pour avoir protégé trop longtemps un pareil coupable, fut certainement pour beaucoup dans l’ardeur qu’il mit enfin à le poursuivre, dès qu’il fut une fois condamné par la justice ecclésiastique. Les crimes de Gilles de Rais venaient d’être manifestés au grand jour : or, on s’en souvient, le duc avait redoublé ses bienfaits envers la personne du coupable au moment où celui-ci multipliait ses forfaits : les peuples n’avaient pas oublié qu’il s’était fait le protecteur de Gilles contre la famille de Rais et contre le roi de France ; et comme la foule s’en prend naturellement à tous ceux, qui, de près ou de loin, concourent à ses malheurs, il était à craindre, dans l’état d’exaspération où étaient les esprits, que les accusations les plus graves ne s’élevassent, du milieu du peuple, jusqu’aux oreilles du duc lui-même. Le meilleur et même l’unique moyen d’étouffer tous ces soupçons, était de faire justice à la multitude en pressant la punition du coupable : tel fut, selon nous, le principal motif qui engagea Jean V à donner l’ordre, aussitôt après les sentences de l’évêque et du vice-inquisiteur, de poursuivre activement le maréchal : cet ordre fut exécuté avec une rare promptitude. Quant aux affirmations des historiens modernes, elles ont pour elles la vraisemblance des faits, la nature même et la marche des procédures civiles ; mais, de ces seules raisons, l’histoire ne forme pas une démonstration rigoureuse. Seulement, s’il est vrai que les craintes personnelles, la cupidité ou la vengeance ont agi plus puissamment sur Jean V que l’amour de la justice et l’horreur du crime, encore qu’il aurait à venger ses injures et à garder les terres qu’il avait acquises de Gilles, à coup sûr, il ne saurait éviter les justes sévérités de l’histoire.

Si l’on a pu discuter sur les motifs qui déterminèrent Jean V à agir, on ne peut nier toutefois cette intervention, ni méconnaître qu’elle fut efficace. Mais, il faut dire ici quels furent véritablement, dans le procès de Gilles de Rais, le rôle de la justice ducale, ses lenteurs, ses hésitations, ses ménagements.

Dans les poursuites exercées contre le maréchal de Rais, nous avons vu que le duc s’était laissé prévenir par l’évêque de Nantes : il était presque inévitable qu’il en fût ainsi, vu le caractère de Jean V et surtout les liens qui l’attachaient à Gilles de Rais. Les ménagements dont il usa envers le maréchal, ont laissé des preuves manifestes. Au même moment où l’évêque de Nantes terminait l’enquête secrète commencée contre Gilles, après l’attentat de Saint-Étienne-de-Mer-Morte, au mois de juillet 1440, peut-être pour régler les amendes pécuniaires dont le baron révolté avait été frappé, Jean V le recevait publiquement à Josselin [5]. Il semble que, par crainte ou par politique, le duc n’ose agir contre un tel personnage, ou qu’il redoute de mécontenter les grands de Bretagne. Il faut que l’évêque marche devant lui : l’enquête civile ne commence qu’après l’arrestation du maréchal et quand est finie l’enquête ecclésiastique ; elle sort des habitudes de la justice séculière ; elle n’est pas faite au grand jour ; elle a les allures de l’enquête secrète faite par l’évêque ; elle est tronquée, par morceaux, incohérente dans la forme et dans la marche ; elle contient des restrictions à l’avantage de l’accusé ; on s’en rapportera surtout à la cour ecclésiastique : mais, sans plus attendre, la justice ducale n’hésite pas à frapper immédiatement Henriet et Poitou, deux vilains, deux misérables sans doute, moindres coupables pourtant que Gilles, leur maître. C’était, ce semble, une habitude en Bretagne, au temps de Jean V, que les comparses fussent punis pour les coupables, que les petits fussent sacrifiés aux grands. En songeant à la condamnation de Henriet et de Poitou, on se rappelle involontairement le procès fait aux assassins de Gilles de Bretagne, les moins coupables punis de mort, et le plus criminel, Guillaume de Montauban, épargné, parce qu’il était puissant, et bientôt archevêque de Bordeaux, parce qu’il était habile. Cette même justice, en effet, en même temps qu’elle condamne, sans tant de précautions, Henriet et Poitou au feu, remet à plus tard la cause de Gilles, sous prétexte que l’Église lui fait aussi son procès : elle attendra que l’évêque et le vice-inquisiteur aient prononcé sur la culpabilité de l’accusé ; en un mot, le duc semble heureux de se mettre à couvert derrière l’évêque : aux yeux des grands, qui, d’après Monstrelet, furent si affligés de la mort du maréchal, Jean V a son excuse toute trouvée : elle est dans le procès intenté et conduit par l’évêque de Nantes. Tout aussitôt, en effet, que la justice ecclésiastique aura prononcé, la condamnation à mort par la cour séculière sera proche.

Dans le cours du procès ecclésiastique, on a vu que le président de Bretagne, Pierre de l’Hospital, sénéchal de Rennes et juge universel du pays, assista à la plupart des séances. C’est à lui que Gilles s’adresse, le jour où, hautain et intraitable, il en appelle de l’évêque et du vice-inquisiteur à son autorité pour échapper aux mains de ses juges ecclésiastiques ; c’est lui qui préside à l’interrogatoire de Gilles, dans la chambre de la Tour-Neuve qui lui sert de prison ; le lendemain et les jours suivants, il assiste à la confession publique du maréchal ; il est présent, enfin, lorsque les juges ecclésiastiques prononcent contre l’accusé leurs sentences définitives : ainsi, sous les yeux et par le ministère même du président de Bretagne, s’instruisait l’affaire pour le compte de la justice séculière. Pierre de l’Hospital fit plus encore : en même temps que les témoins étaient interrogés au nom de l’évêque et du vice-inquisiteur, il multipliait, par le ministère des greffiers de la cour civile, les interrogatoires et les enquêtes. Neuf témoins, appelés des divers points du pays, avaient déjà comparu, le 18 septembre, devant Jean de Touscheronde et Jean Thomas ; quatre autres furent entendus le 24 du même mois ; trente-deux, le 28, le 29 et le 30 septembre ; vingt, le 4 octobre ; deux, le 8, et quinze enfin, le 10 du même mois ; et telle était la « complaincte lamenteuse » de ces témoins, selon le mot énergique du procès civil, que les interrogateurs en étaient émus de pitié et pleuraient avec eux. Ces enquêtes et ces informations avaient été faites par le commandement du duc de Bretagne. Quand les parties intéressées virent que la justice séculière elle-même prenait enfin leur défense, elles élevèrent de tous côtés la voix, « suppliens doloreusement lesditz complaignans o (avec) grand pleours et clamours de ce raison et justice leur estre faicte selon l’exigence des cas [6]. »

Devant la justice civile, l’accusation porta sur deux points principaux : les rapts d’enfants et les meurtres commis sur eux ; les violences exercées sur le capitaine de Saint-Étienne-de-Mer-Morte et sur les autres officiers du duc de Bretagne : « Combien que du commandement de Dieu et de sa loi, dit le procureur, il est défendu de non estre homicide de son presme et semblable, aincois ait commandé l’aymer comme soi-mesme, ce néantmoins celui sire a pris et fait prandre plusieurs petits enfans ; non pas seulement dix ne vingt, mais trente, quarante, cinquante, soixante, cent, deux cents et plus ; et tant que bonnement l’on ne pourroit faire la déclaracion en nombre..... les a meurtriz et fait meurtrir, et occire inhumainement et mis à mort ; et après, avoir faict ardre leurs corps et convertir en cendres. » Après avoir exposé le récit de sa révolte contre le duc, son suzerain, et de ses violences sur les officiers de Jean V, le procureur concluait enfin en demandant un arrêt de mort contre Gilles et la confiscation de tous ses biens au profit du duc de Bretagne : on le voit, tout en prenant en main la cause de Dieu, de la justice et de la faiblesse, comme le dit Mézeray, Jean V n’avait garde d’oublier ses intérêts particuliers.

Le maréchal reconnut qu’il avait, en effet, levé une troupe armée sans la permission du duc, son souverain ; les mauvais traitements qu’il avait fait subir à Jean Le Ferron à Saint-Étienne-de-Mer-Morte et à Tiffauges, et enfin son refus réitéré de réparer ses offenses envers le duc : « Il serait heureux, dit-il, d’en faire aujourd’hui à sa volonté et ordonnance ; » mais il nia obstinément les excès commis sur les officiers du duc de Bretagne et sur les enfants. En présence de ces dénégations, le procureur demanda à fournir ses preuves, et pria Gilles de vouloir bien s’en rapporter à ses serviteurs Henriet et Poitou : « Je ne recevais dans ma maison et à mon service, répartit Gilles, que des gens honnêtes : si je les avais connus mauvais, j’aurais été le premier à y mettre la main : je n’ai pas à débattre ici qu’ils soient témoins ou non [7]. » Sur ces paroles, l’on conclut à son assentiment.

Tout ceci se passait devant les juges civils, dans le même temps où, par ses emportements et ses violences, il outrageait si insolemment ses juges ecclésiastiques. Enfin, le 19 octobre, comme nous l’avons vu plus haut, par délibération entre « les assesseurs, les avocats et autres personnes sages », la torture fut décidée. Gilles, poussé à bout, se soumit, fit des aveux complets à Pierre de l’Hospital et s’en rapporta complètement à ses juges. En même temps, Henriet et Poitou par leurs déclarations, corroboraient ses propres aveux. Remarquons ici en passant que trois coupables seulement comparurent devant le tribunal civil : Gilles, Henriet et Poitou, alors que devant les juges du tribunal ecclésiastique avaient été cités Eustache Blanchet et François Prélati. Mais, comme par la nature de leurs fautes et leur caractère ces deux derniers relevaient seulement du for de l’Église, la cour séculière ne fut jamais mêlée à leur procès. D’ailleurs, il n’apparaît nulle part que les autres complices de Gilles, même ceux qui étaient en prison, comme la Meffraye, aient été cités autrement qu’en qualité de témoins : on aime à croire pourtant qu’ils n’ont pas échappé à la peine due à leur crimes. Le 20 octobre, Gilles, comme nous l’avons vu déjà plus haut, reprit et compléta, dans la grande salle du château sa confession secrète [8].

Comme ces aveux solennels et publics contenaient des crimes qui « ne concernaient aucunement le fait de l’Église fut dit par mondit seigneur le président et commis que la cour de l’Église de Nantes ferait premièrement son procès à l’encontre dudit sire ; lequel fait, qu’on conclurait le procès de la cour séculière, selon que par bon advisement au cas devait appartenir » Le procès civil fut donc suspendu jusqu’au 25 octobre [9]. Mais, pendant que la cause de Gilles se poursuivait devant la cour ecclésiastique, celle de Henriet et de Poitou s’acheva devant la cour séculière. Ces deux complices de Gilles de Rais n’avaient pas, en effet, à comparaître devant l’évêque de Nantes et devant le vice-inquisiteur, puisque leur cause était toute civile, leurs crimes n’étant pas du nombre de ceux que l’Église frappait de ses censures. Voilà pourquoi pendant que le maréchal était encore aux mains des juges ecclésiastiques, ses deux serviteurs étaient menés au Bouffay où siégeait la cour séculière et qui s’élevait, il y a peu d’années encore, à moins de deux portées d’arbalète du château de la Tour-Neuve. Le jugement, prononcé contre eux fut rendu le 23 octobre. Le procureur, par l’organe de son lieutenant, rappela les faits établis contre les deux coupables et les crimes qu’ils avaient eux-mêmes confessés quelques jours auparavant, et il en demanda justice et punition. Henriet et Poitou, convaincus, repentants, persévérèrent dans les bonnes dispositions qu’ils avaient montrées les jours précédents ; ils renouvelèrent librement leurs aveux ; « sans y être contraints en aucune façon », ils reconnurent qu’ils étaient coupables de tous les crimes relevés par le procureur. Ils confessèrent, entre autres choses, que depuis le jour où, pour la première fois, ils avaient livré un enfant à leur maître, ils lui en avaient, à tous deux, fourni plus de soixante, selon qu’ils pouvaient croire ; Henriet même ajouta que, lors de son dernier voyage à Josselin avec Gilles de Rais, il en avait « occis » trois de sa propre main ; mais que Poitou, malade au départ du maréchal, n’avait pu l’accompagner. La culpabilité de ces deux hommes était manifeste : Pierre de l’Hospital, qui présidait le tribunal, se leva, demanda conseil aux avocats et aux assesseurs qui composaient la cour, et, sur leur avis, prononça qu’Henriet et Poitou, en punition de leurs crimes, seraient pendus et brûlés vifs. Mais l’exécution de cette sentence fut retardée de quelques jours, jusqu’à ce que le président de Bretagne eût définitivement conclu contre Gilles de Rais lui-même : ils avaient été unis dans le crime ; on ne crut pas devoir les séparer dans le châtiment, et les deux serviteurs furent reconduits dans les prisons du château de la Tour-Neuve [10].

L’expiation ne se fit pas longtemps attendre. Deux jours après, en effet, la cour ecclésiastique rendait son arrêt contre le maréchal, et le jour même, 25 octobre, dans la soirée, il était conduit du château de la Tour-Neuve au Bouffay. La nouvelle de sa condamnation par les juges ecclésiastiques s’était rapidement répandue dans la ville de Nantes ; elle avait bientôt été suivie par la nouvelle que Gilles devait comparaître devant la cour séculière le jour même. Durant les derniers jours du procès surtout et à mesure que la cause avançait vers sa fin, Nantes s’était peuplé non seulement par la multitude des témoins, des parents et de leurs amis, mais encore par une foule curieuse accourue de toutes les parties de la Bretagne et des provinces voisines. Selon la plupart des historiens, le duc avec toute sa cour était alors dans les murs de Nantes ; parents, étrangers, amis ou ennemis de Gilles de Rais étaient dans l’impatience de ce qui allait se passer. Non que l’issue du procès fût douteuse : les crimes, qui avaient été prouvés, et surtout la sentence de mort prononcée contre Henriet et Poitou, ne laissaient aucune espérance d’acquittement ou de pardon en faveur du principal coupable : cependant, malgré la certitude que l’on avait de la destinée du maréchal, au fond de toutes les âmes il y avait cette vague inquiétude, mélange de curiosité et d’émotion, qui précède toujours un grand événement. Aussi, dès la matinée du 25 octobre, une foule énorme se porta sur le Bouffay et l’envahit à tel point qu’elle regorgeait sur la place et dans les rues avoisinantes.

Pour arriver jusqu’à la salle où siégeait le tribunal, le maréchal dut traverser, en criminel, cette multitude qu’il avait jadis éblouie par son faste. La séance s’ouvrit au milieu de la curiosité et des rumeurs de l’assemblée. Lorsque le procureur eut fini de dresser l’accusation, le président de Bretagne, s’adressant à Gilles de Rais, l’engagea à renouveler « à plein » ses aveux devant toute la foule, l’assurant que la honte qu’il en éprouverait, servirait à l’allégement de sa peine. Les sentiments de repentir et de résignation, où Gilles était depuis quelques jours, ne se démentirent pas dans ces derniers moments et devant les derniers juges. En présence de tous les assistants émus, étonnés, il recommença tout au long cette confession publique qu’il avait déjà faite devant les juges ecclésiastiques. Mais il appuya particulièrement sur les fautes qui l’amenaient devant la cour séculière. C’est ainsi qu’il avoua, en la déplorant du fond du cœur, sa funeste révolte contre le duc, son suzerain ; l’emprisonnement de Jean Le Ferron et les violences exercées sur les officiers et les gens du duc de Bretagne. Mais sa douleur et son repentir éclatèrent surtout, et sur son visage et dans ses paroles, quand la suite de son récit l’amena aux crimes commis sur les enfants. Ses pleurs, qui n’avaient cessé de couler depuis qu’il parlait, redoublèrent et, plus que ses paroles, prouvèrent la sincérité de ses regrets.

Toute la vérité apparaissait dans la lumière de ces derniers aveux : il n’y avait plus aucun motif de retarder encore la condamnation. Lorsque Gilles eut cessé de parler, Pierre de l’Hospital, se tourna « vers son conseil » et demanda le sentiment de chacun des assesseurs. L’avis unanime fut que Gilles méritait la mort ; mais tous ne s’entendirent pas sur le genre de supplice qui devait expier de pareils crimes. Longtemps, sur ce point, les avis furent partagés ; enfin, après mûre délibération, le président de Bretagne déclara que l’accusé avait encouru les peines « pécunielles », dont il avait été menacé pour sa félonie, c’est-à-dire l’amende de cinquante mille livres, et que cette somme serait acquise au duc de Bretagne ; quant à la peine due à ses autres crimes, il prononça que Gilles serait pendu et brûlé vif au gibet de la Biesse [11]. Puis, s’adressant au condamné : « Criez merci à Dieu, lui dit-il, et disposez-vous à mourir en bon état, avec un grand repentir d’avoir commis de tels crimes ! Demain, à onze heures, la sentence portée contre vous sera exécutée. »

Gilles de Rais fit une réponse pleine de foi et d’émotion. De ce moment, aux yeux de sa foi chrétienne, la mort entrait dans l’ordre de l’expiation. Il commença par remercier Dieu et le président de Bretagne de lui avoir notifié l’heure de sa mort ; puis il ajouta en s’adressant à son juge : « Puisque Henriet et Poitou, mes serviteurs, et moi, nous avons commis ensemble les crimes énormes et affreux pour lesquels nous sommes condamnés à mort, qu’il vous plaise, Monseigneur, que nous en subissions la peine ensemble et que nous soyons exécutés à la même heure. Je suis la cause et le principe de leurs fautes ; je puis les soutenir dans la mort et les avertir de leur salut, à l’heure du trépas ; je puis surtout leur montrer l’exemple de bien mourir. Car, s’il en est autrement, si mes serviteurs ne me voient pas mourir, ils pourront tomber dans le désespoir ; ils pourront s’imaginer que je resterai impuni, moi, la cause de leurs crimes ; donnez-moi donc cette faveur : car j’espère de la grâce de Notre-Seigneur, qu’après avoir été la cause des fautes qui ont amené leur mort, je serai, par mes paroles et par mes exemples, la cause de leur salut. » Cette touchante prière avait ému tous les cœurs, même ceux qui étaient le plus animés à sa perte : quelque horreur, en effet, qu’on ait conçue du coupable à la pensée et à la vue de ses crimes, il est impossible de rester insensible à la vue et à la pensée de pareils sentiments de repentir. Cette âme secouait ses ailes souillées de fange et de sang, et, peu à peu, s’élevait vers les hautes et sereines régions de la foi et de l’expiation ; le cœur, purifié par de généreux sentiments, redevenait noble ; l’homme primitif, qui avait précédé la chute, apparaissait de nouveau avec toute son élévation morale : c’est en quoi Gilles de Rais, qui fut un monstre de crimes, se distinguera toujours des autres hommes mauvais, qui ont fait souffrir leurs semblables. Car ce grand pécheur a été changé en un homme nouveau par le malheur et par la grâce ; la pierre d’achoppement, par une métamorphose merveilleuse, est devenue un apôtre et un prosélyte.

De semblables dispositions étaient propres à lui concilier l’esprit de ses juges : le président de Bretagne exauça sa prière. Bien plus encore, pour récompenser son repentir, non content de lui accorder la grâce qu’il demandait de mourir le même jour que ses deux serviteurs et sous leurs yeux, il lui donna cette dernière et suprême consolation, que son corps ne serait pas réduit en cendres, mais qu’on le retirerait du feu avant qu’il fût embrasé ; qu’il serait mis dans une « châsse » et enterré dans la ville de Nantes et dans l’église qu’il plairait à Gilles de choisir. Le procès dit expressément que cette faveur était accordée à son grand repentir. Michelet parle autrement : il assure que ce fut « par ménagement pour sa puissante famille et pour la noblesse en général. » Qui a raison, de l’historien ou du procès ? Il n’y a pas à hésiter. Il est possible que la puissance d’une grande famille et de la noblesse en général ait été pour quelque chose dans cette faveur insigne : Michelet l’assure ; mais le procès, qui n’en dit rien, l’attribue uniquement au repentir du coupable. Or, le procès est contemporain des événements et l’expression de la pensée des juges. Quoi qu’il en soit, Gilles avait assez de foi et une idée trop vraie de la honte dernière que son supplice entraînait après lui, pour ne pas apprécier la grandeur d’une telle grâce : il en remercia vivement le président de Bretagne et demanda que son corps fût inhumé en l’église du « moustier » des Carmes de Nantes : « ce de quoy fut content mondit seigneur le président. » Encouragé par les faveurs qu’il venait d’obtenir, Gilles osa en demander une troisième à Pierre de l’Hospital : ce fut d’intercéder pour lui auprès de l’évêque de Nantes et des gens de son église « pour que demain, avant que ledit Gilles et ses ditz serviteurs fussent exécutez, ils voulseissent faire procession générale pour prier Dieu pour ledit Gilles et ses ditz serviteurs, de les tenir en ferme créance à leur salut. » Pierre de l’Hospital promit d’user de son influence auprès de l’évêque pour lui obtenir cette dernière grâce. Ainsi se terminèrent les longs débats de cette cause à jamais mémorable dans les annales de la justice. Le condamné fut ramené dans sa prison, et la foule, silencieuse ou bruyante, s’écoula lentement du Bouffay, livrée à mille sentiments divers. Aussitôt les préparatifs de l’exécution furent commencés [12].

L’histoire ne raconte pas de quels sentiments fut remplie la dernière nuit de Gilles de Rais ; mais si l’on peut quelquefois consulter utilement la vraisemblance, on s’imagine facilement ce que furent les derniers moments du maréchal dans sa prison, après surtout ce qui venait d’avoir lieu. En tout homme qui garde à la dernière heure la libre jouissance de toutes ses facultés, il est des choses qui reviennent inévitablement remuer le cœur, en se présentant, vives et animées, à l’imagination surexcitée, chacune apportant à l’âme bonheur ou tristesse, joies ou remords, selon que la vie a été bonne ou mauvaise. Le passé, la famille qui nous fut chère, nos amis, notre nom sans tache ou souillé, les lieux qui ont été les témoins joyeux ou attristés de nos vertus ou de nos vices, tous nos souvenirs s’arrêtent autour de nous comme un peuple d’ombres qui nous a suivis dans la route. À la veille du supplice et durant la dernière nuit, l’on ne peut douter que Gilles, en pleine possession de ses souvenirs et de son imagination, n’ait reporté sur sa vie, dont la trame allait être si brusquement coupée, le long regard mélancolique de l’adieu et du regret. Penché sur le bord de l’abîme de corruption où il était tombé et d’où l’ont retiré le repentir et la foi, il y replonge un regard effaré, se demandant si c’est bien lui, qui, par ses crimes, l’a peuplé des monstres qui l’habitent. Le malheur a cela d’excellent qu’il brise les résistances, abat les passions, amollit les cœurs les plus durs et ploie, comme une faible tige, les plus indomptables natures. Pourtant, parmi tous ces motifs de désespoir, son âme ne se découragea pas : car c’est une grandeur, après tout, de se sentir misérable ; le sentiment que l’homme tombé a de ses misères le secoue et peut lui imprimer un mouvement qui le relève. Ne comptant plus sur les hommes, Gilles établit son espérance en Dieu et se confessa au religieux désigné par l’évêque pour entendre ses péchés. Son espoir dans la miséricorde divine fut inébranlable à tous les assauts : quels qu’aient été le soir et la nuit qui précédèrent son exécution, la matinée du lendemain où il mourut, nous le montre jusqu’au trépas tel qu’il nous a paru dans les derniers jours du procès : pécheur plein de repentir et chrétien rempli d’espérance et de courage. Cet homme qui avait si mal vécu, sut bien mourir.

Sa dernière prière avait été portée à Jean de Malestroit par Pierre de l’Hospital, et l’évêque s’était rendu facilement à ses désirs. La nouvelle se répandit aussitôt dans la ville de Nantes que le lendemain, vers neuf heures du matin, une procession solennelle et générale du clergé et du peuple, « en foule immense [13] » aurait lieu à travers les rues de la ville pour le salut de l’âme du baron de Rais et de ses serviteurs, condamnés à mort avec lui. Alors on vit une chose sans exemple peut-être dans l’histoire. Étranges mœurs de cette époque, qui montrent à quel point était puissant l’empire de la foi sur les âmes ! Par un changement qui nous semble inouï, ce même peuple que nous avons vu si terrible dans ses revendications, si impitoyable pour le coupable, devient tout à coup suppliant pour le chrétien et ne voit plus, dans son mortel ennemi, qu’un pauvre frère égaré, dès qu’il se repent sincèrement de ses crimes. À la nouvelle de la procession qui doit avoir lieu, chacun oublie ses haines et fait taire sa douleur ; on s’assemble de toutes parts ; moines, prêtres, marchands, nobles et gens du peuple sont confondus dans une même supplication. Vers neuf heures du matin, on vit toute cette grande multitude quitter les églises et parcourir, chantant et priant, les rues de la ville de Nantes. De sa prison Gilles put entendre ces voix, naguère entrecoupées par les pleurs, et qui s’élevaient à ce moment vers le ciel pour implorer Dieu en sa faveur. Quelques historiens ont dit que le maréchal et ses deux complices venaient à la fin de l’immense foule, qui s’avançait en longues spirales vers la prairie de la Madeleine : assertion plus que vraisemblable, si l’on se rappelle que l’exécution devait avoir lieu à onze heures du matin, et que deux heures à peine séparèrent le supplice et le commencement de la procession, qui le précéda. Il est certain du moins que tout le peuple se trouva réuni dans la prairie de la Biesse, sur le lieu de l’exécution, avant l’arrivée des trois condamnés : plusieurs même ajoutent que le duc s’y trouvait en personne avec les seigneurs de sa cour : s’il faut en croire Monstrelet, il était alors à Nantes, ce qui rend très probable sa présence dans la prairie de la Biesse. Les juges s’y trouvaient aussi.

Trois gibets avaient été dressés sur trois bûchers, au-dessus des ponts de Nantes, mais à peu de distance de ces ponts, presqu’en face du château de la Tour-Neuve et du Bouffay, à peu près à l’endroit où s’élève aujourd’hui l’Hôtel-Dieu. Pour y arriver, le cortège traversa les deux bras de la Loire, que forme en cet endroit l’île Feydeau et qui séparent la prairie de la Madeleine du reste de la ville, bâtie en amphithéâtre sur le penchant de la colline. À mesure qu’on s’éloigne du pied du coteau, la ville qui le couvre se déroule aux regards avec ses monuments. Gilles put donc encore avant de mourir porter ses yeux sur Nantes, sur le château où il avait été l’objet des célèbres débats, sur sa maison de la Suze, théâtre de ses crimes ; mais cette vue fut rapide : d’autres soins, d’autres pensées occupaient son âme. La foule, le prêtre, les chants, les bûchers lui disaient qu’il allait mourir ; et, dans la pensée de ses crimes et des jugements de Dieu, qui allaient succéder bientôt aux jugements des hommes, il n’avait plus qu’une seule préoccupation, celle de son propre salut et de celui de ses deux complices. Pendant tout le temps de la marche funèbre, il ne cessa de prier Dieu, la Vierge et les Saints, et d’encourager Henriet et Poitou par des paroles pleines d’espoir.

Quand ils furent arrivés sur le lieu de l’exécution, et pendant qu’on achevait les préparatifs de leur mort, ses prières et ses exhortations redoublèrent. Il leur disait de penser au salut de leurs âmes, d’être forts et « vertueux » contre les tentations diaboliques, d’avoir « grand déplaisance et contrition de leurs méfaits », sans se défier toutefois du seul moment de la miséricorde de Dieu : « Il n’est pas, leur disait-il avec une exactitude théologique qui montre combien il était instruit des vérités chrétiennes, de si grands péchés qu’un homme puisse commettre, que Dieu , dans sa bonté et sa « bénignité » paternelles, ne pardonne, pour peu toutefois qu’il en ait déplaisir et contrition au cœur, et qu’il lui en demande pardon avec bonne espérance » ; et il ajouta « que Dieu est plus prêt de pardonner et de recevoir un pécheur à miséricorde, qu’on est de pardon lui demander. » Puisait-il de si hauts sentiments dans son cœur, ou les avait-il entendus lui-même de la bouche de Jean Juvénal son confesseur ? — « Remerciez Dieu, leur disait-il encore, remerciez Dieu de vous avoir montré un signe manifeste de son amour, en ce qu’il a voulu que nous mourrions « en notre force et bonne mémoire, sans avoir souffert que soudainement nous fussions punis de nos maléfices ; aimez Dieu ; ayez un regret de vos crimes au point de ne pas craindre la mort de ce monde, qui n’est qu’un petit trépas sans lequel on ne peut voir Dieu en sa gloire. » Après de tels crimes à expier, cette assurance en l’avenir est peut-être ce qui surprend le plus dans une vie si étonnante. — « Que nous devons désirer, disait-il enfin, que nous devons désirer être hors de ce monde, où il n’y a que misère, pour aller en gloire perdurable : ensemble nous avons péché tous trois, mais incontinent que nos âmes seront séparées de nos corps, tous les trois nous entreverrons en gloire avec Dieu au paradis. Pour cette gloire du ciel, je vous en prie, ne faiblissez pas ; persévérez encore un peu : l’espace ne sera pas long désormais ; ne perdez pas cette gloire qui vous attend et qui ne vous manquera jamais. » Ainsi parlait cet homme quelques instants avant de mourir : à de telles paroles, si pleines d’espoir, de courage et d’émotion, je ne sais si je me trompe, il n’est pas de cœur si dur qui ne soit touché. Il tenait parole : après avoir été la cause de la mort de ses complices, il était, autant qu’il dépendait de lui, celle de leur salut.

Henriet et Poitou, avec des sentiments de vive contrition et de profonde douleur de leurs crimes, remercièrent Gilles, leur maître, des bons conseils et des avertissements qu’il leur donnait pour le salut de leurs âmes, l’assurant « qu’ils avaient la mort de ce monde bien agréable, pour le grand désir et confiance qu’ils avaient de la miséricorde de Dieu, et d’aller en paradis, avec leur maître ». « Mais faites pour vous-même, lui dirent-ils, ce que vous nous conseillez pour notre propre salut ! » — Les martyrs devaient ainsi converser entre eux en allant au supplice.

Après les avoir ainsi « enortés » et reçu leurs propres encouragements, Gilles, en présence de toute la foule attentive et émue, à la vue du duc de Bretagne et d’un « grand nombre de grands seigneurs et autres nobles hommes, tant séculiers que clercs [14] », se mit à deux genoux, les mains jointes et priant Dieu de lui faire miséricorde : « Seigneur, dit-il, ne me punissez pas selon mes crimes ; mais, puisque vous êtes miséricordieux, daignez m’accorder mon pardon, vous, en la miséricorde duquel je mets ma confiance. » Puis s’adressant au peuple qui l’entourait : « Je suis votre frère chrétien, dit-il aux spectateurs ; ô vous tous qui êtes présents ! ô vous surtout dont j’ai fait mourir les enfants ! par la Passion de Notre-Seigneur, je vous en supplie, priez Dieu pour moi ; de bon cœur pardonnez-moi le mal que je vous ai fait, ainsi que vous désirez vous-mêmes de Dieu merci et pardon. » Ensuite il s’adressa « à Monseigneur Saint Jacques, en qui toujours il avait eu sa singulière affection, et se recommanda enfin à saint Michel, — (Jeanne d’Arc l’invoquait aussi sur le bûcher de Rouen) — le suppliant qu’à cette heure et dans une telle nécessité, ils voulussent bien le secourir, l’aider et prier Dieu pour lui, bien qu’il ne leur eût pas obéi comme il le devait : « Quand mon âme sortira de mon corps, dit-il à saint-Michel, en se souvenant d’une prière de l’office des morts et des prières de l’agonie, daignez la recevoir et la présenter devant Dieu ; et vous, Seigneur, encore une fois, prenez-la dans votre miséricorde, sans la punir selon ses fautes. » Et en même temps, Gilles disait de belles oraisons et faisait d’autres belles prières à Dieu, en lui recommandant son âme. Rien n’apparaît plus en lui de l’homme déchu : le relèvement moral est achevé ; il ne lui reste plus qu’à monter sur le bûcher : le feu va compléter la purification. Comme il l’avait dit, afin de montrer le bon exemple à ses serviteurs, il s’avança pour mourir le premier : avec l’exemple de bien mourir qu’il voulait leur donner, il y avait un motif de désespoir qu’il voulait leur enlever : il craignait qu’en mourant après eux, ils ne vinssent à penser qu’il avait été grâcié à cause de son nom et de sa naissance, et qu’ils ne tombassent dans le désespoir.

Il ne paraît pas qu’il y eut, avant l’exécution, ni sermon ni lecture de la sentence, comme cela avait lieu ordinairement. Le moment terrible était donc venu. On plaça sous les pieds de Gilles un escabeau ; une corde fut passée à son cou ; on retira l’escabeau qui le soutenait ; le maréchal de Rais fut lancé dans l’espace au-dessus du bûcher, et l’on mit le feu au bois amassé au-dessous de lui. L’agonie fut courte : quelques instants avant la mort, Henriet et Poitou lui parlèrent encore : « C’est l’heure lui disaient-ils, d’être fort et vaillant chevalier en l’amour de Dieu : souvenez-vous de la Passion, qui eut lieu pour nous racheter. » Échange touchant de bonnes paroles et d’encouragements ! Peu après, au milieu de l’émotion et du silence de la foule, Gilles expira dans cette « repentance. » Le feu s’éleva autour de lui ; la corde, qui le soutenait au milieu des flammes, à demi-consumée, se brisa et le corps tomba sur le bûcher. Mais avant qu’il pût être consumé ou même ouvert par le feu, « aucunes demoiselles de son lignage », dit Monstrelet, « et de grand état », selon Jean Chartier, se précipitèrent sur le feu, tirèrent le corps des flammes, l’arrosèrent de leurs larmes, le lavèrent avec soin, et, aidées de quelques religieuses, disent encore Jean Chartier et après lui d’Argentré, elles le mirent dans une châsse, pour être enseveli, selon que Gilles l’avait demandé, dans l’église des Carmes de Nantes. Quand il fut mort, Henriet et Poitou furent également pendus et brûlés vifs, à tel point qu’ils furent réduits en poudre : leurs cendres furent jetées aux vents. Mais les vœux de Gilles furent exaucés : ses deux complices montrèrent une vive douleur et un profond repentir, où ils persévérèrent jusqu’au dernier moment. Ainsi moururent Gilles de Rais et ses deux serviteurs ; ainsi furent expiés ici-bas et pardonnés là haut, par l’aveu, les larmes et les flammes, les crimes les plus inouïs qu’aucune langue ait jamais racontés [15]. Ce supplice houleux fut la légitime expiation de ces huit dernières années, qui avaient été les saturnales de la débauche [16].

Nous n’avons pu interrompre ce simple et touchant récit. En terminant, il nous sera permis de dire que nous n’imaginons rien de plus dramatique ni de plus émouvant que la catastrophe, qui termine une vie si singulière. Il nous est arrivé souvent, dans le cours de cette histoire, de voir surgir, à côté de Gilles de Rais, la figure de Néron, avec qui il offre des traits visibles de ressemblance. Jusque dans leur mort, leur vie offre une analogie frappante ; car les coups imprévus et terribles qui mettent un terme à leurs excès, sont des plus étonnants qui aient jamais atteint de grands coupables. Mais la fin de Gilles de Rais l’emporte en grandeur et en émotion sur les derniers instants du César. Qu’on lise l’inimitable et tragique récit de Suétone ; qu’on suive Néron jusqu’à la demeure marécageuse de son esclave Phaon, où il pénètre seul, sans témoins, rampant à travers les ronces et les roseaux ; qu’on assiste à ses velléités et à ses craintes de mourir : sa lâcheté n’émeut pas, et son dernier mot, resté si célèbre : « Qualis artifex pereo ! Quel artiste meurt en moi ! » fait sourire de pitié pour ses préoccupations vaniteuses. Gilles de Rais, marchant avec courage au supplice, acceptant l’expiation comme moyen de se purifier de ses souillures, parlant à ses compagnons de repentir et de regret de leurs crimes, mourant le premier pour leur apprendre à le faire sans faiblesse, criant miséricorde à Dieu et demandant pardon aux hommes, remettant son âme à son Juge suprême, affermi qu’il est dans son espérance par la certitude qu’il a de la bonté divine ; en présence enfin de tout un peuple qui ne se souvient de ses larmes que pour pardonner à celui qui les a fait couler : voilà un spectacle qui n’a point d’égal dans l’histoire.




  1. Wallon, Hist. de Jeanne d’Arc, t. II, p. 347.
  2. Mézeray, Abrégé de l’Histoire de France.
  3. Michelet, Hist. de France, l. c.
  4. Désormeaux. Histoire de la maison de Montmorency, t. I p. 126.
  5. Proc. ecclés., p. lxxi.
  6. Enq. civ., p. cxvii à cxliv ; Proc. civ., fo 366, ro.
  7. Proc. civ., f° 369, r°, 1 à 372, v°.
  8. Loc. cit.
  9. Proc. civ., fos 371, v° ; 372, v° ; 405, v° ; 406, r°.
  10. Proc. civ., fos 372, v°, à 392, r° ; 406, r°, à 407, v°.
  11. Ou de la Bièce. La Biesse était une prairie située au-dessus des ponts de Nantes.
  12. Proc. civ., fo 408, r°, au fo 413, r°.
  13. Proc. civ., fo 413, v°.
  14. Monstrelet.
  15. Proc. civ., fo 413, ro, à la fin fo 414.
  16. Il est curieux de lire le récit de l’exécution de Jeanne d’Arc en comparaison avec le récit de la mort de Gilles de Rais. V. M. Wallon, Hist. de Jeanne d’Arc, II, p. 284, etc.