Gilles de Rais dit Barbe-Bleue/13

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H. Champion, libraire-éditeur. (p. 339-360).

XIII


APRÈS LA MORT. — LE SOUVENIR. — LE PORTRAIT. LA RESPONSABILITÉ.

L’impression produite sur la foule par la mort de Gilles de Rais fut si grande, que le souvenir ne s’en est point effacé, et cette perpétuité ne vient pas moins du supplice et des circonstances, dont il fut accompagné ou suivi, que des crimes inouïs qui l’avaient précédé. Il faut ajouter certains détails, dont l’étrange n’appartient qu’aux mœurs de cette époque, et résoudre diverses questions dont on comprendra toute l’importance.

Les pères et les mères de famille, au dire de plusieurs historiens, jeûnèrent trois jours pour mériter aux coupables la délivrance et le repos de leurs âmes, et donnèrent à leurs enfants le fouet jusqu’au sang, afin d’imprimer profondément dans leur mémoire le souvenir du crime et celui du châtiment. C’est une coutume qui existait encore au commencement du xvie siècle. Rabelais dit en effet quelque part : « Puis y accourûst le maistre d’eschole, avec tous ses pédagogues, grimaulx et escholiers, et les fouettait magistralement, comme on soulait fouetter les petits enfants en nos pays, quand on pendait quelque malfaiteur, afin qu’il leur en soubvinst [1] ! » Tous les chefs de famille devaient assister à l’exécution, afin de frapper plus vivement les esprits et inspirer à tout le peuple l’horreur du mal par la crainte du supplice. Un mystère du xive siècle [2] fait allusion à ce trait de mœurs. L’arrêt vient d’être rendu contre la coupable, et le juge donne au sergent l’ordre d’aller crier sur la place publique : « Que nul chef de famille ne se dispense de venir assister à l’exécution, sous peine de payer une amende ! » Mœurs sévères de cet âge, qui ne croyait jamais pouvoir trop inspirer l’horreur du crime par le spectacle du châtiment qu’il entraîne : mœurs surprenantes, où le repentir donnait droit à tous les pardons et où les victimes intercédaient elles-mêmes publiquement pour les coupables !

Conformément au désir du maréchal de Rais et comme le président de Bretagne le lui avait accordé, son corps, soustrait aux flammes par la piété de sa famille, fut inhumé dans l’église des Carmes, et non pas dans celle de Notre-Dame de Lorette, comme plusieurs l’ont raconté. Selon le plus illustre des historiens de Bretagne, Dom Morice, le duc permit de l’inhumer en terre sainte, en considération de sa naissance, de ses exploits militaires et de son repentir, mais d’accord évidemment avec l’évêque de Nantes, à qui revenait ce droit ecclésiastique. Les funérailles furent magnifiques. Pour obtenir le pardon complet de ses fautes et abréger ses souffrances dans l’autre vie, sa famille fit célébrer un service solennel [3]. « Plusieurs demoiselles qui l’avaient enseveli furent prendre des ossements du bon sire et les conservèrent pieusement en souvenir de son grand repentir [4]. » La magnificence déployée en cette occasion forme un étrange contraste avec le supplice du coupable, et les sentiments qu’inspira sa mort surprennent étonnamment après ceux qu’avaient inspirés ses crimes : triste consolation d’une famille désolée, qui n’eut pas du moins le déshonneur de voir les cendres de son chef jetées aux vents. Car chez tous les peuples, mais particulièrement chez les chrétiens, où les restes de l’homme sont traités avec tant de ménagements et de respects, les honneurs de la sépulture sont une consolation ; en être privé a toujours été une honte ineffaçable, un suprême déshonneur. C’est qu’en effet les larmes et les prières, qui coulent sur une tombe, honorent la dépouille mortelle que recouvre la pierre et la mémoire qu’elle garde ; mais il n’y a que des malédictions et des hontes pour les cendres que la main du bourreau disperse à tous les vents de l’air.

Plus encore que les honneurs de la sépulture et la pompe magnifique dont sa famille entoura ses funérailles, le lieu qu’il avait choisi pour son repos semblait devoir le cacher au souvenir de son déshonneur. L’église des Carmes de Nantes était le lieu où reposait ce qu’il y avait dans toute la Bretagne de plus illustre par le nom et par les vertus. Là, dormaient déjà d’anciens ducs de Bretagne et des personnages célèbres dans toute la province ; là, vinrent bientôt reposer François II, Marguerite de Bretagne, sa première femme, et Marguerite de Foix, qu’il épousa en secondes noces ; là aussi, le 13 mars 1514. on déposa solennellement entre son père et sa mère, au milieu des larmes de tout un peuple, le cœur de la bonne duchesse Anne, non moins populaire à Nantes encore de nos jours, que le bon roi René, à Angers, Pour les tombeaux des Carmes l’immortel ciseau de Michel Columb sculpta le marbre le plus précieux : c’est à lui que l’on doit le tombeau de François II, sauvé pendant la Révolution par un ami des arts : aujourd’hui, sous le nom tombeau des Carmes, il est le plus bel ornement de la cathédrale de Nantes et l’une des plus belles œuvres de la sculpture française. C’est à l’abri et sous l’égide de ces glorieux nom que se réfugia la mémoire de Gilles de Rays : mais le voisinage de ces grands hommes n’était propre qu’à faire ressortir sa présence. Le visiteur, qui lisait son nom sur le marbre, s’étonnait, à bon droit, de le trouver rangé parmi ces personnages illustres et tant de crimes confondus avec tant de vertus.

Des monuments que renfermait l’église des Carmes, un seul nous est parvenu. La célèbre église, qui abritait sous ses voûtes tant de grands hommes, a complètement disparu sous le fer et sous le feu. Le peuple a tiré de leurs cercueils ces restes illustres, et traîné les cercueils hors des tombeaux ; les marbres eux-mêmes, doublement précieux par la matière et par l’art, ont été vendus à l’enchère à d’obscurs bâtisseurs ; encore les démolisseurs donnèrent l’ordre aux acheteurs de les briser pour en faire des tables de cheminée. Il serait inutile de rechercher ce que devinrent le tombeau et le corps du supplicié de la Biesse : loin d’éclairer l’histoire, les suppositions lui sont souvent nuisibles. Dans la destruction presque universelle qui eut lieu des tombeaux des Carmes, il est certain que ni la pierre ni les restes du plus triste héros du xve siècle ne furent épargnés : le tombeau se transforma probablement, comme tant d’autres œuvres à jamais perdues, en tablettes de cheminée ; quant aux restes de Gilles, ils étaient désignés d’avance, par le souvenir de ses crimes, aux colères du peuple : les flammes et les vents, auxquels les avait soustraits, le 27 octobre 1440, la piété de quelques « nobles demoiselles de son lignage, » reprirent ce qu’on leur avait enlevé.

Plus longtemps encore que son tombeau, le monument, élevé sur le lieu de son supplice, rappela aux peuples l’expiation des crimes de Gilles de Rais. À l’origine, ce monument fut sans doute un calvaire ou une croix, comme à Rouen sur la place du Vieux-Marché où fut brûlée la Pucelle [5]. Plusieurs disent qu’il fut élevé par la piété de sa fille Marie. Dans ses Grandes Cronicques de Bretagne [6], Alain Bouchard, qui vivait à la fin du xve siècle, indique le lieu du supplice du maréchal de Rais « en la prée de la Bièce, joignant le pont de Nantes, où est une croix de pierre » ; et l’abbé Travers, qui perpétue la tradition, nous fixe de nouveau l’endroit, en disant que l’on y voit les images de la Vierge, de saint Gilles et de saint Laud, sans dénommer autrement le monument lui-même ; preuve qu’il était déjà en ruine dès cette époque [7]. Les restes nous ont été conservés par la lithographie dans les Archives curieuses de Nantes, de Verger [8]. Un examen attentif des restes qui subsistent encore, porte à croire que, dans la suite des temps, le calvaire primitif était devenu, non une chapelle, comme on l’a quelquefois supposé, mais la base ornée de trois niches à dais d’un calvaire expiatoire érigé au xve siècle, époque à laquelle la Bretagne éleva beaucoup de monuments du même genre et du même style. Depuis longtemps d’ailleurs, les habitants de l’ouest ont la pieuse habitude d’ériger des croix aux lieux marqués par quelque grand crime ou quelque grand malheur. Le lieu, où fut construit ce monument, devint un endroit de pèlerinage très fréquenté des nourrices et des mères, qui, jusqu’à la Révolution, venaient y prier la Bonne Vierge de Crée-Lait. Ce calvaire a complètement disparu aujourd’hui : élevé sur la chaussée de la Madeleine, à côté de l’ancienne école Sainte-Anne, il a été abattu avec tous les édifices voisins pour faire place à l’Hôtel-Dieu : un seul fragment en est conservé au Musée archéologique de Nantes.

Des choses qui rappellent la mémoire de Gilles de Rais, une seule, la plus importante et la plus célèbre, subsiste complète aujourd’hui, telle que la justice l’a dressée : plus durable que l’airain, elle atteste tout ensemble et le crime et le châtiment. Depuis le jour, où, justement préoccupée de leurs excès, l’Église s’arma de toutes ses foudres pour les frapper, pareille victoire n’avait pas encore été remportée sur les sorciers et les sectateurs des sciences occultes. Combien fut heureuse cette victoire, le procès du maréchal de Rais le dit assez manifestement : il est malheureusement acquis à l’histoire, par ce document, que les évocateurs des démons, pour arriver à leurs fins détestables, employaient le meurtre et offraient des victimes humaines. Quand il n’y aurait pas, pour le prouver, le livre si curieux de Jean Bodin d’Angers [9], les débats de la Tour-Neuve le démontreraient encore suffisamment. Mais à ce moment, où l’Église catholique, par la voix des conciles, des papes et des évêques, et de concert avec les pouvoirs temporels, s’élevait avec tant de force contre la pratique des sciences secrètes, la justice n’avait encore guères atteint que des hommes ignorés, ignorants eux-mêmes pour la plupart, sans feu ni lieu, sans puissance personnelle, sans appui étranger, abandonnés par conséquent sans ressources à la rigueur des tribunaux. En s’attaquant résolument à l’un des premiers personnages de la Bretagne et de la France, l’Église affirmait sa puissance sur tous ses sujets indistinctement, nobles ou roturiers, grands ou petits, puissants ou faibles, et montrait que, dans une justice égale pour tous, il ne saurait y avoir acception de personne : c’était donc enseigner que, pour grands qu’ils fussent, tous les hommes étaient soumis à ses lois, et l’autorité grandissait d’autant dans l’esprit des peuples. Aussi, comme le remarquent nos archivistes, le grand nombre des copies de ce procès fameux ne peut venir que du soin avec lequel l’Église s’empressa de publier partout sa victoire. Rien ne donne, en effet, plus d’autorité aux lois, que de les appliquer, dans toute leur rigueur, aux personnes dont la qualité est aussi grande que le crime.

Cet événement, d’ailleurs, si propre à relever l’autorité de l’Église, n’eut pas un contre-coup moins retentissant dans tout l’État. Il n’y avait guères d’exemples qu’un homme de ce rang fût puni. Depuis trop longtemps, en effet, la féodalité, dégénérée par l’excès même de son pouvoir, en était venue, grâce surtout aux derniers troubles de la France, à une puissance redoutable et dangereuse à l’État lui-même. Les grands seigneurs, dont la force avait augmenté chaque jour par la faiblesse du pouvoir royal et par les services qu’ils lui avaient rendus, se regardaient trop souvent comme placés par leur naissance, leurs exploits, leurs richesses et quelquefois même par leurs troupes, au-dessus des lois qui régissaient le menu peuple. Hauts justiciers dans leurs domaines, ils semblaient ne relever que d’eux-mêmes. Aussi longtemps qu’avaient duré le danger de la patrie et la lutte contre l’étranger, les rois n’avaient pu songer à abattre ni même à diminuer la puissance féodale : ce n’était pas au moment où le pouvoir royal avait besoin des grands seigneurs pour sauver l’indépendance nationale, qu’il lui convenait de les affaiblir. Mais, à peine l’Anglais fut-il rejeté par-delà la Manche, que se manifesta chez nos rois la préoccupation de ressaisir et de concentrer en leurs mains le pouvoir divisé, faible par conséquent, pour le plus grand péril de la France. Le procès et la mort de Gilles de Rais, on l’a remarqué avec beaucoup de raison, furent comme le premier coup porté à la puissance excessive des grands seigneurs. La nature même de la cause et les plaintes de tout un peuple ne pouvaient permettre au roi, l’eût-il voulu, de couvrir le coupable de sa protection : mais peut-être aussi que Charles VII ne fut pas fâché de voir tomber l’un de ces grands seigneurs, qui, après lui avoir rendu de réels services, prétendaient les lui faire payer fort cher et avaient fait tant de mal à sa cause par leurs excès. C’est ce que Michelet remarque en passant. Le procès de Gilles est le signal des sages mesures de Charles VII et des actes politiques de Louis XI. Car il apprenait aux grands qu’ils étaient responsables de leurs excès, et que, pour distribuer la justice dans leurs terres, ils relevaient eux-mêmes d’une autorité suprême.

Ainsi s’explique que ce qui nous semble aujourd’hui si naturel parut, aux yeux des contemporains, un fait inouï, extraordinaire, qui excite leur étonnement. Qu’un seigneur, si élevé dans l’État par sa charge et par ses richesses, haut justicier dans ses domaines, ait été atteint et frappé par la justice comme un simple particulier : c’est un événement dont ils ne peuvent revenir. Monstrelet, qui s’est fait l’écho de cette surprise générale, ne peut déguiser ce sentiment : « Comment un très grand seigneur du pays de Bretaigne, nommé le seigneur de Raix, fut accusé d’hérésie. » — « En l’an dessus dit (1440), raconte-t-il dans ses Chroniques, advint en la duché de Bretaigne, une grande, diverse et merveilleuse aventure : car le seigneur de Raix, qui pour lors était grand maréchal de France, et était moult noble homme, et très grand terrien, et issu de très grand et très noble génération, fut accusé et convaincu d’hérésie ! » Le bon historien ne pouvait mieux peindre que par ces termes la surprise que causa cet événement. Le chroniqueur ajoute : « Pour la mort dudit seigneur de Raix, grand partie des nobles du pays de Bretaigne, et espécialement ceux de sa famille, en eurent au cœur tres grand douleur et tristesse. » Sentiment honorable sans doute, s’il n’eut pour cause que les crimes de Gilles de Rais, mais que plusieurs soupçonnent malheureusement d’avoir été mêlé d’un égoïste regret de leurs privilèges perdus. Le baron de Rais, maréchal de France et lieutenant général des armées de Bretagne, jugé et exécuté comme le moindre de ses serviteurs par les cours ordinaires de justice, malgré ses appels réitérés à un tribunal supérieur, établissait, aux yeux de tous, entre les grands et les petits, une égalité, qui présageait de loin la chute future de la féodalité.

On a confondu longtemps en France, peut-être à dessein de rendre impopulaire la maison de Bretagne, qui faisait souvent échec aux rois de France, et l’on confond quelquefois encore, par ignorance, Gilles de Laval avec Gilles de Bretagne. D’Argentré a relevé vertement cette méprise : « Voilà la fin de ce seigneur que les chroniqueurs français mal appellent Gilles de Bretagne, abusés de ce qu’en même temps, il y eut un frère du Duc, qui s’appela Gilles, qui est celuy qui mourut à la Hardouinaye ; mais il ne fut pas exécuté par justice, n’y ne fut maréchal de France ; et cestuy ne s’appela pas de Bretagne, ni n’estoit frère du Duc. Et encore baillent à cestuy les armes de Bretagne hors de propos : mais telles gens ne doutent de rien et assurent souvent ce qu’ils savent fort mal [10]. » Remarquez que le bon d’Argentré vient d’affirmer comme vérités deux erreurs historiques manifestes ; mais qu’importe ? il faut convenir qu’il a bien établi la distinction qui existe entre Gilles de Bretagne et Gilles de Rais, et qu’après une déclaration si ferme, celui qui les confondrait encore serait inexcusable et mériterait avec raison d’être mis au nombre de ces gens, « qui ne doutent de rien et qui assurent souvent ce qu’ils savent fort mal. »

Tel fut Gilles de Rais, maréchal de France, conseiller de Charles VII, lieutenant général des armées de Bretagne. Un historien contemporain a dit de lui : « Le domage fut en la dépravation de son esprit : car il était homme d’entendement, belle personne et de belle façon, de grand bien et riche entre les plus, ayant de belles maisons, et de sa personne était vaillant, bon et hardy capitaine, et qui par sa valeur était devenu maréchal de France [11]. » Du Paz, dans son Dictionnaire des hommes illustres de Bretagne, rapporte aussi que « de sa personne il était vaillant, bon et hardy capitaine, comme dit est. Il était belle personne et de belle façon, de grand bien et noble extraction et riche entre les plus, ayant de belles maisons, terres et seigneuries, comme le discours précédent le faict voir. Estait homme d’un grand esprit et d’un bon entendement ; mais il se laissa dépraver par curiosité ». « Il avait de l’esprit, mais beaucoup d’orgueil, raconte Dom Lobineau. Il était puissant par sa naissance, et avait avec cela quelque teinture des lettres et de la religion [12]. » — « Encore enfant, dit Armand Guéraud, il prit les allures d’un homme et devint avant l’âge un véritable héros » ; et citant Villaret [13] ajoute ces détails qui concordent avec ceux de Du Paz et de Monstrelet : « Une taille majestueuse, une figure séduisante, rehaussaient l’éclat de sa valeur. » — « C’était un beau jeune homme, dit enfin Vallet de Viriville en parlant de sa première jeunesse, gracieux, pétulant, d’un esprit vif et enjoué, mais faible et frivole. » Voilà dans leur ensemble tous les traits que l’histoire nous a laissés de la personne et de l’esprit de Gilles de Rais : taille majestueuse, bonnes manières, figure séduisante, esprit vif et curieux, versé dans les lettres et dans la religion ; ce qu’il faut, en un mot, pour plaire aux hommes et s’attirer leur estime [14].

Il mourut à l’âge de trente-six ans, dans toute sa vigueur, après avoir éprouvé ce que la fortune offre aux particuliers de plus grand et de plus heureux, et avoir montré aux hommes ce que la perversité peut enfanter de plus cruel et la corruption de plus effrayant. Presque toutes ses actions, dans la vie privée, ont été bien au delà du vraisemblable, jusque-là que plusieurs les ont prises pour des inventions du conte et de la légende ; dans la vie publique, ses exploits ont eu l’éclat des plus grands, à ce point qu’il aurait pris sa place parmi les héros célèbres de son temps, s’il avait eu plus de sagesse et moins de passions. Ce qui pervertit ce naturel, riche en dispositions heureuses et en qualités aimables, fut l’indépendance absolue où il entra vers l’âge de vingt ans. Cet homme est un exemple frappant des dangers de la liberté et de la richesse, lorsqu’on les obtient dans le jeune âge et que l’on porte en soi le germe de toutes les passions. La principale, celle qui fait l’unité puissante de cette vie, fut l’ambition. Il avoue lui-même, et ses complices reconnaissent avec lui, qu’il n’eut jamais qu’un seul désir, celui de la grandeur, à qui la science, l’or et la puissance, donnent tout son éclat. C’est cette passion, qui, pour n’avoir pas été réglée dans son cours, alla toujours grossissant et, comme un fleuve qui ronge peu à peu ses rives et se répand en ravages sur les campagnes, envahit son âme entière et y dévasta les plus belles productions de la nature. Comme Agrippine, il demeurait la bouche béante devant la domination : « inhians dominationi. » Sa cupidité n’exista que pour l’acheter ; sa libéralité que pour la satisfaire ; ses violences que pour la ravir ; son amour du luxe que pour la parer de plus de magnificence ; la cruauté elle-même, qui est si terrible chez ces natures, où la jouissance a étouffé tout sentiment tendre et toute humanité, y concourt à sa manière. C’est des hauteurs sublimes de son ambition qu’il est tombé, de degré en degré, jusque dans l’ambition du mal suprême, où il a rêvé encore quelque chose d’infini ; ce qui a fait justement dire de lui ce qu’on a dit des damnés, qu’ils vont toujours se dégradant et s’enfonçant dans le mal de minute en minute : « Le damné dont nous parlons semble avoir commencé sur cette terre des vivants, l’effroyable descente du mal infini [15]. » D’où il fut si cruel pour ses semblables qu’on peut avec raison lui appliquer le mot de Pline sur Néron et dire qu’il fut l’ennemi du genre humain : « Hostis generis humani [16]. » — Une seule vertu fut respectée en lui, la foi, qui l’arrêta dans cette descente du mal infini et le fit remonter, d’un bond, par le repentir, vers les hauteurs sereines d’où il était tombé.

Dès que Gilles fut mort, dès que se fut affaiblie l’impression pénible que ses derniers crimes inspirèrent, on se demanda comment et par quelles causes une si malfaisante nature avait pu se produire : pour un double motif, on répugna bientôt à voir la cause de tant de forfaits dans la seule perversité. Par intérêt ou par étonnement, plusieurs n’ont vu dans une telle existence qu’une longue folie ; ils ont cru qu’un transport au cerveau avait métamorphosé cet homme en monstre. Ses héritiers l’ont affirmé et plusieurs historiens l’ont répété après eux ; mais l’histoire ne peut souscrire ni aux dires des héritiers, ni aux jugements des historiens.

En toute vérité, l’on a pu dire, en arrivant au récit de ses crimes, ce que Suétone a dit de Caligula : « Jusqu’ici j’ai parlé d’un homme ; ce que je vais raconter est d’un monstre. » Il est de certains écrivains qui prétendent que les lois de la nature sont trop générales pour admettre des monstres, et que certains crimes ne se peuvent expliquer que par la folie. Encore bien qu’ils soient rares pour l’honneur de l’humanité, ce serait aller contre les faits de ne pas reconnaître de monstres dans le monde moral comme dans le monde physique. De même qu’il y a des corps contournés qui excitent le rire ou les larmes ; comme il y a des arbres rabougris et méconnaissables, il y a également des natures défigurées par le mal et nanties de tels vices et de telles passions, qu’on ne reconnaît enfin plus rien d’humain dans ces êtres, où tout est devenu bestial. Quelques raisons qu’on apporte pour expliquer les bassesses cruelles de tel homme, il est difficile d’y voir autre chose qu’une bête fauve dirigée par une intelligence humaine. Or, celui qui est tombé à ce bas degré d’abaissement, n’est plus un homme : c’est un monstre. L’homme, à la vérité, n’est ni Dieu ni bête mais, il se peut faire, par sa volonté, qu’il devienne bête ou Dieu. La foi nous dit mieux encore que l’histoire, qu’il peut monter vers la perfection par ses vertus, comme il peut descendre vers sa dégradation par ses vices ; et cette ascension dans le bien, comme cette chute dans le mal, s’explique autrement que par la folie. Ainsi, on ne comprend pas que, pour se rendre raison de ces effets surprenants, un écrivain aille chercher dans la démence l’explication de tels faits ; mais on conçoit fort bien que l’intérêt y conduise.

Cette opinion a servi de base au Mémoire des héritiers de Gilles de Rais, écrit sous l’inspiration de son frère, René de la Suze, devenu l’héritier naturel d’Ingrandes et de Champtocé, du chef de sa nièce, Marie de Rais ; et elle a été adoptée, sur la foi de ce document, par d’Argentré, Dom Lobineau, Dom Morice et Désormeaux [17] : soit que ces historiens aient voulu ménager l’honneur d’une illustre famille ; soit qu’ils n’aient pu concevoir autrement une telle dégradation dans un homme de ce rang et de cette intelligence. Mais il est important de remarquer que les affirmations de la famille n’ont pas été écoutées et que les conclusions du Mémoire des héritiers ont été combattues par les ducs de Bretagne et finalement rejetées par le parlement. Sur quoi sont-elles établies, en effet ? Une seule chose fait le fond de ce document, si précieux à divers titres : « Pour s’être livré à des prodigalités et à des dépenses sans nom, Gilles de Rais était évidemment « de petit sens et de faible entendement, » Mais il n’y a rien en cela qui démontre qu’il ait été fou : les prodigues ne sont pas rares, qui se ruinent sans être fous au sens véritable du mot, c’est-à-dire irresponsables de leurs actes. Il est vrai qu’on ajoute, sur la foi du Mémoire, qu’on le voyait parfois sortir seul de son hôtel ou de ses châteaux, errer à l’aventure et courir dans les rues ou dans les campagnes de Nantes, de Machecoul et de Tiffauges. Mais que prouvent ces extravagances, moins incompréhensibles encore que ses crimes ? Que, surexcité par les abus de la table ; ivre au sortir de l’orgie nocturne ; ébranlé par le plaisir, bourrelé de remords, il ait eu des moments de fureur ou d’incohérence dans les idées et la conduite, rien n’est plus vraisemblable ; l’on ose presque dire que c’était inévitable. Mais tirer de ces faits un argument en faveur de l’irresponsabilité de ses actes, serait aussi peu logique que contraire à la vérité de l’histoire : car, pour celui qui examine sérieusement les choses, il demeure évident qu’on ne peut l’excuser par la folie.

Ses passions, sans doute, étaient cette impétuosité et ces extravagances que le langage ordinaire taxe quelquefois de démence. En ce sens, assurément, Gilles était fou ; il l’était comme Néron, comme Caligula, comme Marat ou comme Carrier, de cette folie lucide que l’on ne renferme pas et dont on punit justement de mort les crimes dont elle est la source ; mais non pas de cette folie qui enlève, avec la conscience, la liberté du crime, excuse devant les hommes et rend non responsable devant Dieu. Comment Dieu l’a jugé, nul ne saurait le dire ; mais à tout le moins a-t-on le droit d’affirmer que s’il l’a regardé avec les mêmes yeux que les hommes, il l’a trouvé bien coupable et jugé bien sévèrement. Il est impossible, en effet, de se méprendre sur le sens droit de Gilles de Rais, quand on parcourt les pages de son procès. Partout, les aveux sont sensés ; nulle part, la trace de cette extravagance, qui dénote le trouble de la raison et qui le prouve ; ni ses complices, ni ses défenseurs, ni lui-même n’ont pensé à ce moyen de défense, si facile pourtant et, par sa nature, si inévitable et si sûr, lorsqu’il offre quelque apparence de vérité. Aussi, le tribunal n’a point à discuter une pareille excuse : sur ce point, juges, témoins, accusateurs, complices et coupables, montrent un tel accord, qu’il n’y a pas lieu à la moindre méprise. On ne peut admettre qu’à la pensée du déshonneur qui allait rejaillir de sa condamnation et de sa mort sur les maisons de Laval, de Craon, de Montmorency et de Rais, sa famille en larmes n’aurait pas songé à ce moyen infaillible d’échapper à l’infamie ; on ne peut croire, qu’à défaut de sa famille, aucun de ses amis n’eût essayé de le sauver de la honte et de la mort. Une telle supposition est rendue inadmissible à la fois par les débats du procès, par la nature même des faits, par la douleur de sa famille et de ses amis. Ni le dauphin, ni Richemont, ni le roi, ni le duc, ni aucun des seigneurs de l’époque ne réclamèrent contre son arrestation : preuve évidente qu’il était à leurs yeux autre chose qu’un maniaque dangereux. Fou, il fallait, non le tuer, mais l’enfermer ; et, s’il avait été victime d’une justice sans formes, on devait au moins venger sa mort en réhabilitant sa mémoire. Mais non ; si, au rapport de Monstrelet, « pour la mort dudit seigneur de Raiz, grand partie des nobles dudit pays de Bretagne, et spécialement ceux de son lignage en eurent au cœur très grand douleur et tristesse ; » vaine fut cette tristesse et inutiles ces regrets. Ces grands seigneurs pleurèrent sur leur pouvoir atteint par ce châtiment, et aussi parce que, « avant que cette aventure lui advînt, il était moult renommé d’être très vaillant chevalier en armes[18] » : témoignage précieux, dont l’éloge ne pouvait convenir à un chevalier insensé ; témoignage d’ailleurs expressément rendu plus haut : « Il était homme de bon entendement. » On ne doit donc pas se méprendre et attribuer à la folie ce qui appartient à la corruption : c’est avec conscience qu’il a été prodigue, et volontairement qu’il a été cruel.

Pour être complet cependant, il faut dire qu’il existe des traces d’une tentative faite pour réhabiliter son nom et sa mémoire. Deux pièces fort curieuses, tirées du chartrier de Thouars et publiées naguères par M. Marchegay dans ses documents relatifs à Prégent de Coétivy, sont des traces manifestes de cette singulière affaire, qu’aucun historien n’a jamais signalée. Il semble que ce dernier point de contact avec l’histoire de Jeanne d’Arc ne devait pas lui manquer. Ce qui se préparait alors autour de la mémoire de la jeune fille brûlée à Rouen, fut cause sans doute de ce que l’on fit autour de la mémoire du baron brûlé à Nantes. Déjà, en effet, en voyant réalisée l’œuvre de Jeanne d’Arc, on songeait à la grande et solennelle réhabilitation de l’héroïque bergère ; déjà cette réhabilitation était faite dans les esprits, sinon dans les formes requises par le droit : il était naturel que la famille du maréchal de Rais, dont la puissance égalait la gloire, se flattât de parvenir à la réhabilitation de ce grand coupable. Il y avait plus d’une ressemblance dans les accusations portées contre le maréchal et contre la Pucelle : tous deux avaient été condamnés pour cause de sorcellerie ; tous deux avaient subi le supplice du feu, dans deux grandes villes, l’une, capitale de la Normandie, l’autre, capitale de la Bretagne, deux provinces voisines l’une de l’autre ; morts à dix ans de distance, ils étaient étroitement liés dans les souvenirs par une commune gloire, par leur procès et par leur mort. Ces suppositions sont naturelles et permises ; mais la conséquence qu’il convient d’en tirer n’est pas moins logique et inévitable. Puisque cette tentative n’a pas réussi, c’est donc qu’il n’y avait non plus moyen d’excuser que de nier les crimes du supplicié de la Biesse.

Les deux lettres royales, dont nous parlons, sont du 3 janvier 1443 (nouveau style) et datées de Montauban, où se trouvait alors le roi. Les unes sont adressées au duc de Bretagne ; les autres, pour l’exécution des premières, aux présidents et conseillers du parlement, baillis de Touraine et des ressorts et exemptions d’Anjou et du Maine, sénéchaux de Poitou et de Saintonge, etc., etc. Il est dit dans les premières que Gilles, de son vivant seigneur de Rais et maréchal de France, de l’arrestation, des torts et de la condamnation « contre lui et à son préjudice, à tort, indeuement et contre raison, faiz et donnez par feu nostre frère et cousin vostre père, maistre Pierre de Lospital soy disant ou portant président de Bretaigne, et ses autres officiers », en appela au Roi et au parlement ; mais que son appel fut rejeté ; et que lui-même, « induement et sans cause, fut condamné à mort et fait mourir par ledit de Lospital », un mois après, laissant au monde une fille unique, mariée à Prégent de Coétivy, amiral de France, institué son curateur par autorité royale. Aujourd’hui ses enfants, ses héritiers, pour venger l’honneur de leur nom, entreprennent de poursuivre l’appel du père. Le roi ajourne donc le duc devant le parlement « non obstant qu’il siée, et que les parties ne sont pas des jours dont pour lors l’on plaidera. » En même temps, Pierre de l’Hospital et les autres officiers qui ont pris part au procès sont cités avec le duc de Bretagne pour avoir à se justifier de leur conduite ; défense enfin est faite au duc de Bretagne de rien entreprendre contre les plaignants durant tout le cours du procès d’appel [19]. Le même jour, des lettres patentes, adressées aux officiers plus haut désignés, leur disaient : « Et pour ce que depuis ledit appel, en hayne et contemps d’iceluy, l’en dit ledit feu Gilles, seigneur de Rais, avoit esté fait mourir indeuement, et plusieurs autres attemptaz avoir esté fait ; informez vous bien, diligemment et secrétement de et sur ladicte mort et attemptaz dont les cas vous seront baillez en escript par déclaracion plus à plain, se mestier est ; et ceulx que par informacion faicte ou à faire, fame publique ou véhémente présumpcion, vous en trouverez coulpables ou véhémentement soupçonnez, adjournez ou faites adjoumer audict jour ou autre certain de nostredict Parlement. » Ni le mois ni le jour de la citation n’ont été désignés ; ils sont restés en blanc dans l’original.

De folie, nulle part : des plaintes d’injustice, des accusations de haine, des violations de droit : voilà ce que signalent les lettres royales. En les lisant, on se demanda avec surprise si Marie de Rais et Prégent de Coétivy, trois années seulement après la mort de Gilles, ont osé vraiment entreprendre la réhabilitation de sa mémoire. Le crime n’avait-il pas été assez clairement prouvé ? Avait-il manqué quelque chose aux dépositions des témoins ? Les aveux des complices n’avaient-ils pas été assez solennels ? La confession de Gilles lui-même, enfin, avait-elle laissé quelque ombre planer sur sa vie de débauches et d’infamies ? Sa mort n’avait-elle pas eu lieu, comme son procès, sous les yeux d’une immense foule, aux portes d’une grande ville ? Ni les débats n’avaient été secrets, ni les documents de la justice n’avaient été déchirés ou jetés au feu : les juges, les témoins, les parents des victimes, plusieurs complices même vivaient encore : comment osa-t-on s’élever en faux contre tant de preuves ? Certes l’accusation portée contre le duc, Pierre d’Hospital et les autres officiers de la justice ducale, était grave, et il ne fallait pas moins que les témoignages, dont ils s’étaient entourés, pour se rassurer contre l’issue d’une telle attaque. Mais aussi ces preuves, renouvelées à trois ans de distance, sous les yeux du parlement de Paris, et ces poursuites exercées contre les juges de Nantes, n’ont servi qu’à faire éclater avec plus de lumière et la réalité des crimes et la justice du châtiment.

Peut-être que Prégent de Coétivy, fier de sa haute fortune, avait cru pouvoir se promettre de triompher, grâce à son crédit ; mais ses espérances furent confondues. Ce procès n’aboutit pas ; ou plutôt il donna raison au tribunal de Nantes dans une cause où les coupables s’étaient faits les accusateurs d’eux-mêmes et où les juges avaient vengé les droits si longtemps outragés de l’humanité, de la faiblesse et de la vertu. Pierre de l’Hospital n’eut sans doute pas de peine à démontrer son innocence ; et, pour grandes que fussent et la faveur et la puissance de la partie adverse, devant tant de preuves encore vivantes et fraîches, le parlement de Paris fut contraint de souscrire aux arrêts de la justice de Nantes. Il n’existe absolument aucun monument, aucune trace qui ait conservé le souvenir de la réhabilitation du maréchal. Parmi les pièces assez nombreuses qui nous restent sur Prégent de Coétivy et sa femme et où Gilles de Rais se trouve très souvent nommé, aucune allusion ne paraît à un événement, qui eut été si honorable pourtant.

Le célèbre Mémoire des héritiers lui-même, où se trouvent condensés contre les ducs de Bretagne tous les griefs qu’on put établir ou inventer contre eux, est muet aussi sur une réhabilitation, qui eût été le plus fort argument à opposer à la partie ennemie. Cependant, on ne peut supposer que, si le parlement eût annulé la sentence des juges Bretons et proclamé l’innocence du condamné, sa famille n’eût pas mis à publier ce jugement une ardeur à tout le moins égale à celle que les juges avaient déployée à poursuivre le coupable ; on ne peut croire qu’il ne serait resté d’un acte aussi important aucun souvenir ni dans le peuple ni surtout parmi les historiens. Ni Monstrelet, qui a raconté sa mort ; ni d’Argentré, dont le patriotisme eût été si heureux d’enlever cette tache à un nom célèbre de sa chère Bretagne ; ni tous les autres historiens, qui ont tenté de l’excuser par la folie, n’ont jamais eu l’idée que la mémoire de Gilles ait été lavée de ses crimes. Monstrelet même, n’ajoutant au récit de ses forfaits et de sa mort rien qui touche à la réhabilitation de sa mémoire, nous dit assez clairement que ses parents désolés n’avaient pas été consolés et que les efforts de Marie, sa fille, et de Prégent de Coétivy, son gendre, étaient venus se briser contre la force invincible de la vérité.

Le roi René, duc d’Anjou, dans ses lettres patentes du 10 octobre 1450, datées du château d’Angers, parlant des seigneuries d’Ingrandes et de Champtocé, dit « que ces terres lui appartenaient à raison de plusieurs crimes, excès et délits commis et perpétrés par ledit feu Gilles de Rais [20] » ; Charles VII, lui-même, dans les lettres de rémission qu’il accorda à Roger de Bricqueville, le 24 mai 1457, voulant pour ainsi dire excuser sa faiblesse envers l’ancien complice de Gilles de Rais, prend trop de précautions pour ne pas avoir reconnu toute la réalité des crimes ; et plus tard enfin, dans son long Mémoire, René de la Suze, l’héritier de son nom et de ses biens, ne pouvant nier les crimes évidents de son frère, qui avaient amené la confiscation de ses domaines, s’appuyait du moins, pour en revendiquer la propriété, sur ce que la mort avait expié les crimes et levé toute cause de confiscation : cum mortuo reo, disait-il en s’autorisant d’un principe de droit fort douteux lorsqu’il est pris dans un sens trop étendu, exstinguitur crimen et accusationes [21]. Mais, quand bien même l’or ou la faveur aurait obtenu cette réhabilitation, ni le peuple n’y a jamais souscrit, ni l’histoire ne s’y rendra jamais : rien ne prévaut contre la vérité ; et lorsque les passions ou l’intérêt parviennent à l’obscurcir, ce n’est que pour un moment : il suffit d’un de ses rayons pour dissiper les nuages et les mensonges.

Cette tentative de réhabilitation nous fournit néanmoins, pour la dernière fois, l’occasion de penser à Jeanne d’Arc, dont la réhabilitation viendra dix ou douze ans plus tard. Singulier contraste que ces deux vies ! Contraste plus curieux encore de leurs procès, de leur mort et de leur mémoire ! Quelle différence entre le grand seigneur et l’enfant du peuple, entre le maréchal et la jeune guerrière ! Partis l’un et l’autre, au début de leur jeunesse, des points opposés de la France, ils se rencontrent tous deux pour la défense de la patrie commune. Le jeune baron est donné comme guide à la jeune bergère, et, depuis Blois jusqu’à Paris, il ne la quitte pas un instant, aussi fidèle à sa cause qu’enthousiaste de sa mission. Mais Jeanne, soutenue par une force divine, porte dans les camps et sur les champs de bataille une vertu douce, angélique ; et Gilles de Rais est déjà en proie à toutes les agitations mauvaises de sa dure et ambitieuse nature. À dix années de distance, ils tombent tous deux entre les mains de la justice humaine ; tous deux sont accusés de magie et de sorcellerie. Tout le monde a lu le lamentable récit du procès de la Pucelle ; nous l’avons rapproché du procès du maréchal de Rais : celui de Gilles ne réveille dans l’âme que l’horreur, tempérée cependant par un sentiment plus doux inspiré par son repentir ; celui de Jeanne tire du cœur des larmes d’une tristesse mêlée d’indignation. Noble, froide et touchante devant ses juges iniques, toujours virginale et pudique, elle use tous les obstacles par sa patience héroïque et déjoue toutes les ruses par son ingénuité pleine de finesse ; elle est chaste et laisse échapper de toute sa personne le pur parfum d’une fleur qu’aucune main n’a souillée, cueillie sur le bord des eaux limpides ; elle présente un front d’ivoire, pâle, mais calme toujours, même au milieu des flammes ; douce chrétienne, elle expire en pardonnant, les yeux fixés sur son maître, mort comme elle pour une grande expiation, comme lui innocente des crimes que lui impute une faction vaincue, mal déguisée sous le faux manteau de l’Église ; convertissant ses bourreaux et arrachant aux spectateurs le cri du centurion : « Nous avons brûlé une sainte ! » Gilles, hautain d’abord et méprisant, est forcé d’avouer la vérité : la justice elle-même, accoutumée à toutes les laideurs humaines, demeure stupéfaite au récit de ses crimes ; mais bientôt la foi reprend ses droits et le repentir ramène un dernier rayon de beauté sur ce visage flétri et défiguré. La religion qui soutient l’une dans son innocence, relève l’autre de son abjection. Mais Jeanne est délaissée au moment de la mort ; ses cendres profanées sont jetées à la Seine ; Gilles obtient de l’affection des siens et de l’indulgence de ses juges, pour son corps d’être sauvé du feu ; pour son âme les prières de l’Église ; pour sa mémoire un tombeau honorable dans un lieu célèbre. Mais le coupable de Nantes n’en est jamais sorti lavé de la tache ineffaçable qu’il porte au front, et sa mémoire est demeurée ensevelie sous sa honte ; toute tentative de réhabilitation a échoué et il ne se rencontrera jamais, chez aucun peuple et dans aucun temps, d’homme assez misérable pour entreprendre l’apologie de Gilles de Rais. Hélas ! il s’est trouvé un homme assez vil, qui, même après la résurrection glorieuse de la jeune fille, a osé insulter à sa gloire virginale. Trois jours encore, et elle sortira vivante de la mort et de la honte, pure, belle, vierge, héroïne et martyre, l’honneur de son sexe, gloire et doux génie de la France ! Après l’indigne caricature par un crayon impie, le portrait a été fait par un pinceau épris de sa beauté, et, à ses cendres dispersées, a été construit, de ce marbre pentélique plus blanc que le lys, un tombeau où sa mémoire demeurera éternellement vivante. La postérité, sévère et juste, y a rendu l’immortelle et angélique figure de Jeanne sur cet airain de Corinthe, où l’or allié au bronze défie le temps et la rouille. L’un des fils de la France a fait la contre-partie d’un valet de la Prusse : œuvre de justice plus encore qu’œuvre d’art, dans un ouvrage pourtant où l’art tient une si grande place [22]. Ainsi la vertu a fini par triompher des nuages dont on l’avait obscurcie : les arts l'ont célébrée ; Paris, Rouen, Orléans surtout, lui ont dressé des statues ; son dernier évêque lui a dressé d’immortels écrits ; bientôt les catholiques lui dresseront des autels. Hier, ça été la Patrie ; demain, ce sera l'Église, qui, après l'avoir déjà vengée des injustices de Rouen, mettra au front de Jeanne, dès ici-bas, une dernière auréole qu’elle possède sans doute déjà dans les cieux, l’auréole de la sainteté, la plus belle et la plus enviée de toutes. Dès lors, toute souillure aura disparu : nouvelle Véronique, l’Église aura essuyé les derniers crachats de l'insulteur, et la lumineuse figure de la vierge guerrière apparaîtra dans toute sa surnaturelle beauté. Où ai-je lu qu’un homme en délire contre un dieu prit de la boue et la lui lança au visage ?… Peu à peu, sous une pluie du ciel, la boue tomba ; la tache disparut et la figure du dieu redevint radieuse : seulement les mains, le visage et les vêtements de celui qui avait lancé la boue en demeurèrent à jamais souillés.




  1. Pantagruel, l. IV. chap. XLVIII.
  2. « De la famille que Nostre-Dame garda d’être arsée ». (Petit de Juleville, Hist., du théâtre français, t. I, p. 162.)
  3. D. Lobineau, Armand Guéraud, Désormeaux, l. c. I. 126.
  4. Jean Chartier, l. c.
  5. Wallon, Hist. de Jeanne d’Arc, II, p. 337.
  6. Éd. 1532, p. 168.
  7. Hist. de Nantes, I, p. 539.
  8. In-4°, 1837, t. I.
  9. De la Démonomanie, 1570. Ce livre est dédié à l’historien de Thou.
  10. D’Argentré, in-folio, p. 790.
  11. D’Argentré, l. c., p. 795.
  12. D. Lobineau, p. 219.
  13. Hist. de France, t. XV.
  14. Des portraits de Gilles de Rais, il n’existe que deux aujourd’hui. Le premier, qui remonte peut-être au xve siècle, se trouve dans les Antiquités françaises de Dom Montfaucon : Gilles y est représenté en guerrier. Malheureusement les traits du visage sont bien imparfaits. Ce que ce portrait a de curieux consiste dans les détails de l’armure. Gilles est représenté à cheval, couvert de toutes ses armes de bataille, l’épée à la main, s’élançant à l’ennemi ; son casque balance un plumet ondoyant ; le cheval est caparaçonné aux armes de Rais et de Laval. Antiq. franç., t. III, p. 277.

    Le second fait partie de la fameuse galerie des maréchaux de France, à Versailles. C’est une œuvre moderne et d’imagination. Il fut peint par Féron et gravé par Lerouge.

  15. Michelet, l. c.
  16. Pline, Hist. nat., VII, 6.
  17. Hist. de la maison de Montmorency, t. I, p. 125.
  18. Monstrelet, l. c.
  19. « Lettres d’adjornement en cas d’appel [du procès du mareschal Gilles de Rays] adroissante [au duc de Bretagne]. » Original en parchemin jadis scellé sur queue simple, tiré du chartrier de Thouars.
  20. Acte de cession de Champtocé et d’Ingrandes, par le roi René au duc de Bretagne, v. Du Paz, p. 220, etc.
  21. Mémoire des Héritiers, fo 27, r°.
  22. Hist. de Jeanne d’Arc, par M. Wallon.