Gilles de Rais dit Barbe-Bleue/7

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

H. Champion, libraire-éditeur. (p. 173-223).

VII


CRIMES DE GILLES DE RAIS.

Comme nous l’avons dit plus haut, René de la Suze, frère puiné de Gilles de Rais, et son cousin, l’amiral de Lohéac, frère du comte de Laval, à la requête de la famille, et forts des lettres de Charles VII, qui interdisaient au prodigue le droit de vendre et d’aliéner ses domaines, s’étaient emparés à main armée des deux forteresses de Machecoul et de Champtocé [1]. Il y avait déjà environ trois mois qu’ils tenaient garnison dans ces places [2], quand le maréchal résolut de les reprendre. Deux motifs surtout le poussaient à tenter ce coup de main : d’abord, il avait besoin d’argent, et, pour livrer au duc de Bretagne la seigneurie et le château de Champtocé qu’il lui avait vendus, il fallait qu’ils fussent en sa possession ; puis il craignait que l’occupation de ces deux forteresses n’amenât la découverte de certains crimes qu’il avait le plus grand intérêt à cacher. Le récit des événements qui suivent fera connaître au lecteur le dessein que le maréchal poursuivait surtout en assiégeant Champtocé : il nous faut entrer, par ce récit, dans les derniers secrets, et les plus terribles, d’une vie rendue déjà si mystérieuse par les pratiques de l’alchimie et par les évocations de la magie noire.

Vers la fin de l’année 1437 [3], ou le commencement de l’année 1438 [4], Gilles de Rais leva donc une armée, augmentée encore par les renforts que lui fournit le duc de Bretagne, son protecteur déclaré contre le roi de France lui-même. Il vint mettre le siège devant Machecoul dont la résistance fut courte, et de Machecoul il se dirigea sur Champtocé. Par composition ou par la force des armes, il entra dans la place, et s’apprêta aussitôt à la remettre, sans aucun péril, entre les mains du duc de Bretagne. En effet, dans la nuit même qui suivit la reddition de la forteresse, Gilles de Rais fit venir dans sa chambre ceux de ses hommes d’armes et de ses serviteurs dont il se croyait sûr ; c’étaient les compagnons de ses débauches et ses amis les plus fidèles : Henri Griart, Poitou, Petit Robin ou Robin Romulart, Hicquet de Brémont, Roger de Bricqueville et Gilles de Sillé. Ces deux derniers déjà étaient initiés au motif secret de l’expédition ; mais il fallait l’apprendre aux autres ; car, pour l’œuvre qu’on méditait, leur concours était indispensable. Mais, avant de leur dévoiler la plus effrayante partie de sa vie, Gilles de Rais leur demanda de faire devant Dieu le serment de ne jamais révéler, à qui que ce fût, les choses dont ils allaient être les témoins : les quatre serviteurs le jurèrent. Alors, le baron, sûr de leur avoir à jamais fermé la bouche par cet acte religieux, les mena tous ensemble dans une tour retirée du château, et leur dit qu’au fond de cette tour gisaient, sans sépulture, les restes de nombreux enfants mis à mort, qu’il fallait extraire immédiatement, afin d’en faire disparaître jusqu’aux moindres vestiges ; ainsi, pensait-il en lui-même, tout soupçon s’évanouira et j’aurai échappé à la vengeance de la justice.

Dans le silence commence alors une effrayante besogne. À l’aide d’une longue corde, Poitou et Robin descendent dans l’affreux tombeau ; une odeur fétide et cadavéreuse, une humidité pénétrante, les enveloppent de toutes parts ; à la lumière blafarde qui tombe sur les murs et le sol de ce réduit, ils aperçoivent un monceau de membres humains, gisants çà et là, des têtes séparées de leurs troncs, des ossements desséchés ou moisis par l’humidité de ce lieu. Trois mois au moins, en effet, s’étaient écoulés depuis que René de la Suze s’était emparé du château ; et les enfants, dont les restes étaient ensevelis dans cette tour, étaient morts longtemps auparavant [5]. Les deux serviteurs, malgré leur effroi, se mettent à l’œuvre : ils entassent pêle-mêle tous ces ossements dans un sac. Quand il est rempli, Hicquet et Henriet Griart le retirent à l’aide de la corde qui a servi à descendre leurs deux complices ; ils amoncellent les restes mutilés sur le pavé de la chambre, tandis que d’un œil impassible Gilles de Rais surveille leur travail et qu’au dehors Gilles de Sillé fait le guet, pour donner l’alarme au moindre bruit. Car la peur d’être surpris les fait frémir d’épouvante : Henri Griart avoua plus tard à ses juges, que, lorsqu’il fut arrêté et conduit à Nantes, pour n’avoir pas à dévoiler de pareils secrets, il songea, sur la route, « par tentation diabolique », à se couper la gorge avec un couteau. Enfin l’œuvre est achevée, et, à la suite de ces restes funèbres, Poitou et Robin sont remontés vers leurs complices. Le baron de Rais leur commande de mettre tous ces ossements, témoins de ses monstrueuses cruautés, dans trois grands coffres [6] ; solidement il les fait entourer de fortes cordes, et porter, toujours pendant la nuit, vers un bateau qui attend, tout prêt à partir, caché parmi les saules de la Loire. Le maréchal ne demeura dans Champtocé que le temps nécessaire pour remettre la place aux gens du duc de Bretagne : dès le lendemain ou le surlendemain de son entrée dans le château, il monta sur la barque avec tous ses serviteurs, et le convoi, porté par la rame et le courant, descendit le cours du fleuve, traversant les bourgs et les villes, où, près de leurs foyers déserts, tant de pères et de mères pleuraient leurs enfants disparus. Arrivés près de la ville de Nantes, les trois coffres furent descendus du bateau sur la rive, chargés sur une charrette et dirigés vers Machecoul. Aussitôt qu’on y fut parvenu, le baron fit transporter ces coffres dans sa chambre à coucher. Là, dans la haute cheminée, un grand feu fut allumé ; peu à peu, avec précaution, tous les ossements furent brûlés en présence de Gilles, de Henriet, de Poitou, de Gilles de Sillé et de Buschet ; puis la cendre fut recueillie avec soin et jetée dans les douves du château, où elle disparut sous la vague et la brise [7].

Déjà, quelques semaines avant que René de la Suze et André de Lohéac se fussent emparés de la ville et du château de Machecoul, cette place avait été témoin d’une scène semblable à celle que nous venons de décrire [8]. Le maréchal de Rais, à la première nouvelle des intentions hostiles de son cousin et de son frère, avait pris en toute hâte de graves mesures en prévision de l’avenir. Sur son ordre, Gilles de Sillé, son digne complice, et Robin Romulart, l’un des serviteurs sur lesquels il pouvait le plus sûrement compter, avaient, pendant quinze jours ou trois semaines, extrait du fond de la tour située dans la cour du château, dans l’endroit le plus retiré, les corps de quatre-vingts enfants environ. Ils avaient brûlé ces restes, et en avaient jeté les cendres dans l’eau des douves et de l’étang. Mais pendant qu’ils se livraient à ce travail secret, ils avaient couru un grand péril : Roger de Bricqueville, (on ne sait dans quel dessein, par courtoisie peut-être et pour flatter la curiosité de deux femmes), avait conduit deux dames de ses amies à la porte de l’appartement où Gilles de Sillé et Robin Romulart étaient renfermés, et, par une petite fente de la porte, il les avait fait assister à l’œuvre sinistre. Gilles de Sillé racontait plus tard le fait à deux de ses compagnons, Henriet et Poitou, et, tremblant encore de crainte au souvenir du danger qu’il avait couru, il se félicitait d’y avoir échappé, lui, Gilles de Rais, son maître, et tous leurs amis et leurs compagnons ; il ajoutait en frissonnant : « N’estoit pas messire Rogier de Briqueville bien traistre qui nous faisoit regarder, Robin et moy, à la dame de Jarville et Thomin d’Araguin, par une fante, quand nous oustions lesdits ossemens, et savoit bien tout ce fait [9] ! » Si ces deux femmes étaient mères, elles durent éprouver une frayeur à peu près semblable à celle que ressentit l’épouse du terrible Barbe-Bleue, quand, tremblante et curieuse, pénétrant dans la chambre interdite, elle vit les sept femmes mortes pendues à la muraille ; si elles comprirent ce qui s’était passé dans cette enceinte maudite, elles durent s’enfuir épouvantées. Soyons pour le lecteur ce que fut Roger de Bricqueville pour la dame de Jarville et Thomin d’Araguin : un témoin réservé des crimes honteux du maréchal de Rais. En vain les assassins se sont cachés : rien n’a pu couvrir leurs forfaits, ni les serments impies jurés sur l’Évangile, ni les ténèbres de la nuit, ni les fleuves, ni le feu des cheminées ardentes, ni l’eau des douves et des étangs : toutes les savantes précautions du crime ont échoué ; Dieu, la justice et l’histoire ont tout vu. Nous pourrions les suivre partout ; mais, s’il ne nous est pas permis de voir dans tous leurs détails les lugubres scènes de Champtocé, de Machecoul, de la Suze et de Tiffauges, nous pouvons approcher du moins en tremblant, comme la dame de Jarville et Thomin d’Araguin, et, par la fente légitimement ouverte à notre curiosité, jeter un regard dans la vie la plus secrète de Gilles de Rais et dans le huis-clos de la justice et de l’histoire. Non, la chambre où les sept femmes de Barbe-Bleue étaient pendues à la muraille n’est qu’un amusement auprès de ce qui se passa réellement dans la chambre à coucher de Gilles de Rais, maréchal de France.

Ceux qui, de l’année 1432 au mois de septembre 1440, habitèrent ou traversèrent les contrées de l’ouest de la France, qui sont comprises entre Angers, Rennes, Vannes et la Rochelle, sentaient qu’au milieu des populations, inquiètes et attristées d’abord, affolées enfin par la terreur, il se jouait dans l’ombre un drame effrayant et terrible : c’étaient, de toutes parts, cette inquiétude vague, cette tristesse, cette frayeur, qui accompagnent un fléau, la guerre ou la peste : en effet, un fléau, un monstre, « une bête d’extermination », selon l’expression de Michelet, insaisissable et partout signalée, invisible et partout présente, inconnue et partout maudite, ravageait les campagnes, suivie par le deuil et les larmes. Sur tous les points de la contrée à la fois disparaissaient comme par enchantement des jeunes gens, des jeunes filles, des enfants en bas âge ; car c’était uniquement à l’enfance et à la jeunesse que la bête mystérieuse s’attaquait ; disparus, personne n’entendait plus jamais parler d’eux ; toute voix se taisait ; toute trace était effacée : comme un silence de mort, mille fois plus lourd à porter que la nouvelle certaine de leur trépas, pesait sur leur mémoire. Qu’étaient-ils devenus ; étaient-ils morts ? s’ils vivaient encore, étaient-ils heureux ? ou gémissaient-ils au fond de quelque noire prison ? On les avait vus, à tel endroit, dans tel champ, dans telle rue, à telle heure du jour et de la nuit ; puis après…… c’était un mystère impénétrable.

Aux premiers récits de ces effrayantes disparitions, le peuple, toujours porté à mêler le surnaturel aux effets mystérieux dont il ne voit pas la cause, se disait, si l’on en croit la tradition, « qu’ils étaient enlevés par des fées ou des nains malfaisants. » C’était une explication qui se présentait d’elle-même dans le pays par excellence du conte et de la légende ; triste consolation toutefois pour le cœur d’un père ou d’une mère, en présence du foyer vide ou de la table déserte ! Elle ne pouvait calmer une douleur qui toujours grandissait : les regrets sont amers dans les cœurs des parents et l’espérance est douce à ceux qui souffrent et qui n’ont pas de leur malheur une certitude absolue : les nains et les fées s’évanouirent donc bientôt, comme un songe, devant la réalité d’un malheur qui se renouvelait sans cesse. Si le premier mouvement du peuple le porte à attribuer toute chose mystérieuse à un pouvoir surnaturel, il ne tarde pas, pour peu que sa misère se prolonge, à rejeter des explications qui ne satisfont ni sa raison ni sa douleur ; il arrive à se demander si les nains et les fées n’ont pas revêtu la chair d’hommes méchants et cruels. Quand une fois cette pensée est entrée dans son esprit, il l’exploite, il la fortifie par des observations ; il prête l’oreille à tous les bruits ; il observe toutes les traces ; il interroge tous les vestiges ; il explore toutes les routes de la vérité ; et, peu à peu, à force de patience, resserrant le cercle où il enveloppe le coupable, il le surprend enfin à son œuvre maudite. Alors la misère et la mort s’abattraient sur lui, sur ce qu’il a de plus cher au monde, que l’infortuné éclaterait en cris de vengeance vers le ciel et vers la justice : tel est, en deux mots, ce qui se passa autour de Gilles de Rais. Les premiers enfants qui disparurent ne frappèrent pas outre mesure la foule : on crut à quelque accident naturel : les bois étaient profonds, les rivières rapides, les étangs dangereux. Seules, les familles s’affligèrent au foyer attristé, avec les amis, les parents ou les voisins, qui s’associaient à leur misère. Mais bientôt le bruit de semblables disparitions se répandit ; de nouvelles douleurs, racontées parmi le peuple, donnèrent aux anciennes une recrudescence et une nouvelle explosion. D’une extrémité à l’autre du pays, des récits circulèrent, mystérieux, terribles : les parents se rassemblèrent, et les commentaires allèrent leur train dans les foires voisines et dans les veillées du soir ; il n’y eut plus bientôt de disparition qui ne trouvât tout aussitôt ses nouvellistes, ses colporteurs, et d’autant plus actifs, que l’ennemi caché semblait être partout et menacer tout le monde. Dans l’Anjou, dans le Poitou, dans la Bretagne, sur toute la surface du pays, au foyer même de Gilles, entre sa femme et sa fille, il ne fut plus question que du fléau qui décimait les enfants du pays d’alentour ; il n’y eut bientôt presque pas de villes ni de bourgs où l’on ne citât quelqu’une de ces étranges disparitions. À Nantes, à Angers, à Vannes, à Josselin, à Pornic, à Bourgneuf, à Saint-Cyr-en-Rais, à Machecoul, à Tiffauges et dans toutes les paroisses avoisinantes, à Champtocé et dans tous les pays circonvoisins, la bête d’extermination passait et repassait, emportant toujours de nouvelles victimes. Elle semble être partout à la fois : elle parcourt les campagnes ; elle rôde autour des maisons ; elle se faufile jusque dans les foyers, dans les ténèbres comme à la lumière, à toutes les heures du jour et de la nuit. À Saint-Etienne-de-Montluc, un enfant, Jean Brice ; au Port-Launay, le fils de Jean Bernard ; à Machecoul, Georget le Barbier, Guillaume Roncin, Guillaume Gendon, Alexandre Chastelier ; de nombreux enfants aux environs de Tiffauges, de Mortagne et de Clisson ; un enfant de Saint-Mesme, près de Chinon [10] ; des enfants de Nantes ; des marchands forains des environs de Rennes, pour ne donner que quelques noms parmi les victimes et les pays ravagés, parlaient assez au peuple et de sa misère et de l’immensité du péril qu’il courait.

Qu’on lise lentement et avec attention les pages de l’enquête judiciaire et des deux procès de Nantes, et l’on se représentera l’image de la douleur populaire. Dans les bourgs et les villes, à la nouvelle du malheur qui les frappe, les pères et les mères courent de toutes parts, s’adressant aux amis, aux étrangers, aux passants, se plaignant avec larmes de leur affreuse misère. Recherches infructueuses ! plaintes inutiles ! ni les bois, ni les champs, ni les routes, ni les fleuves, ni les voyageurs ne donnent trace des chers objets de leur tendresse et de leurs larmes. En vain se mettent-ils en voyage : d’Angers à Tiffauges et à Machecoul, de Pornic à Nantes, on rencontre à tout moment, sur les chemins, des malheureux qui redisent leurs infortunes à tout venant, et qui grossissent, par le récit de leurs propres malheurs, la douleur des habitants des lieux par où ils passent. Spectacle lamentable ! nous disent les actes de la justice, plein tout ensemble de colères, de douleurs, de soupçons et de larmes ! Voici une malheureuse mère qui court en pleurant à travers les rues de Nantes ; voici dans la ville de Machecoul, un père désolé qui arrive des environs de Tiffauges : il est parti depuis longtemps, et il n’a encore recueilli aucune nouvelle de son fils. Écho des douleurs de tout un pays, il raconte « que pour un enfant, qui est perdu au pays de Machecoul, il y en a sept aux environs de Tiffauges et qu’on les prend sur les champs en gardant les bêtes [11]. » Plus loin, voici des frères qui sont à la recherche d’un frère perdu, des amis qui pleurent un ami ; partout enfin des pères, des mères, des frères, des sœurs, des amis, des étrangers ; car personne ne peut demeurer insensible à de telles douleurs ; on les voit « s’en complaindre doloreusement » et se redisant les uns aux autres « de prendre bien garde à leurs enfants [12] » ; tous les jours, enfin, ce sont de nouvelles infortunes qui passent comme un vent de mort sur les villes et les campagnes ; le pays tout entier a comme un long frisson de terreur.

La première observation que fit le peuple, fut de remarquer que l’espace, où avaient lieu ces disparitions, bien qu’étendu, était cependant borné, et qu’il ne dépassait guères les limites d’Angers à Pouzauges, de Pouzauges à Vannes, de Vannes à Nantes et de Nantes à Angers. Cette première donnée — rien ne rend attentif comme le malheur — le conduisit naturellement à une autre, tout aussi féconde en conclusions : dans l’étendue de ce pays, où les disparitions étaient-elles plus fréquentes et plus remarquées ? Le peuple en éveil eut bien vite déterminé avec précision les lieux les plus suspects et par conséquent les plus dangereux. Champtocé, Machecoul, Tiffauges, la Suze, qui étaient les habitations les plus fréquentées par Gilles de Rais et par toute sa maison, sont désignés tout bas comme les lieux où se passent des drames, inconnus encore, mais trop mystérieux pour ne pas être terribles. À Nantes, à peu près tous les enfants qui disparaissent ont fréquenté l’hôtel de la Suze ; ils ont été vus aux abords de cet hôtel aux heures précises de leur disparition ; les jours précédents même, ils ont raconté qu’on les y avait attirés par des caresses, et charmés par une générosité inaccoutumée, en leur donnant à boire et à manger. Plus jamais on n’a vu revenir cet étranger qui marchait dans la direction de Machecoul ou de Tiffauges. S’il disparaît quelque petit mendiant ou quelques jeunes marchands forains ? ils ont toujours été aperçus, demandant l’aumône ou offrant leurs services, aux portes des châteaux de Tiffauges ou de Machecoul. Les petits paysans, partis le matin à la garde des troupeaux et qui ne sont pas revenus le soir ; les enfants ravis dans les fermes elles-mêmes, sont des environs de Tiffauges, de Machecoul et de Champtocé [13].

De là, les habitants de ces contrées conçoivent de graves soupçons, engendrés par le chagrin, développés par leurs observations, nourris même par des indiscrétions et des paroles légères de Gilles ou de ses familiers [14]. Personne cependant n’ose ouvrir la bouche pour se plaindre ; on gémit, mais c’est en secret ; on se parle, mais c’est tout bas ; on accuse, mais en regardant autour de soi. Qui donc oserait élever la voix contre un grand seigneur ? Le maître n’est pas doux à ses ennemis : on se tait donc au loin autour de ses châteaux ; ils pèsent de leur lourde masse sur les poitrines oppressées ; l’on dérobe jusqu’à l’abattement de son visage à des yeux scrutateurs qui ne le pardonneraient pas. Aussi bien, tout est péril pour les opprimés : les familiers du maréchal, ses hommes d’armes, les gens de sa chapelle [15], tous ceux de sa maison qui vivent des miettes de sa table ; car ils ont des menaces à la bouche, et l’on sait qu’au moindre bruit, au moindre murmure accusateur qui montera jusqu’aux oreilles de Gilles, ce sera l’oppression, la prison et peut-être la mort : « Desquelles pertes et autres, dit l’Enquête civile, les témoins ont ouï faire souvent de grandes clameurs, que l’on n’osait pas faire entendre en public [16]. »

Mais au loin, en dehors des limites où le nom du sire de Rais est une puissance et par conséquent une menace, on raconte à haute voix les récits les plus effrayants sur Tiffauges et sur Machecoul. Un voyageur de Machecoul arriva un jour à Saint-Jean d’Angély ; à table, comme ses hôtes lui demandèrent d’où il venait, il répondit qu’il arrivait de Machecoul. À ce nom, l’effroi se peint sur tous les visages ; on s’écrie de tous côtés : « Quoi ? de Machecoul ? Mais on raconte de ce pays-là des choses épouvantables : on dit qu’on y mange les petits enfants ! » On le voit : le conte avait déjà sa matière trouvée dans les récits exagérés du peuple : l’Ogre, le Croquemitaine, dont, au pays théfalien, l’on effraye encore aujourd’hui les enfants, apparaissent dans le procès, et, dès l’origine, sous la forme que lui donne l’imagination populaire, surexcitée par la peur. Sans concorder pourtant avec les bruits de la foule, les récits du voyageur breton furent de ceux qui ne pouvaient apaiser une telle épouvante [17]. Enfin, aux portes mêmes de la ville de Rennes, à l’autre extrémité de la contrée, des marchands forains avaient répété partout, dans leurs courses journalières, que deux de leurs compagnons avaient disparu subitement au pays maudit de Rais [18]. Ainsi, de Saint-Jean d’Angély à Rennes, et de Vannes à Angers, il n’était question que de Champtocé, de Tiffauges, de Machecoul et de l’hôtel de la Suze, aux environs desquels il se passait de si étranges choses : par la frayeur que ces seuls noms excitaient au loin, on peut juger maintenant de l’épouvante que jetaient dans tout le pays le voisinage et l’aspect de ces terribles donjons.

Peu à peu, la méfiance publique, chaque jour précisant davantage ses soupçons, alla plus loin ; elle osa pénétrer jusque dans ces châteaux forts ; elle désigna les coupables eux-mêmes avec la certitude de ne pas se tromper. Aux yeux du peuple, ceux qu’une relation constante liait à toutes ses infortunes, ne pouvaient pas ne pas être les auteurs de ses misères. Or, là où disparaît quelque enfant, il est rare qu’on ne signale pas quelqu’un des familiers de Gilles de Rais, ou Bricqueville, ou Princzai, ou Poitou, ou Henriet, ou Eonnet de Villeblanche, ou Romulart, ou Prélati lui-même. Ce sont eux qui demandent les enfants aux familles, souvent avec une insistance qui n’est pas sans imprudence, toujours avec de magnifiques promesses. En traversant la Roche-Bernard, en septembre 1438, Poitou, à force de prières, de promesses et d’argent [19], décide une femme pauvre, Perrine Loessart, à lui confier son fils Colin, âgé de dix ans, « l’un des plus beaux enffans du pais, qui apprenait moult bien [20] » et que Gilles trouva avoir été bien choisi et « bel comme ung ange. » La pauvre mère, séduite par l’avenir brillant qu’on réserve à son fils, le lui abandonne ; mais elle le perd, sans que jamais, depuis lors, elle puisse rencontrer Poitou pour lui en demander des nouvelles : quant aux gens du maréchal qu’elle interroge, ils « pensent que son fils est à Tiffauges ou à Pouzauges [21]. » Aux questions qui lui sont posées sur le sort de ceux qu’on lui a donnés, Gilles de Sillé ne trouve rien de plus ingénieux que de répondre que les Anglais, ces éternels ennemis de la France, ont réclamé des enfants, beaucoup d’enfants, pour la rançon de son frère, Michel de Sillé [22]. Un jour Roger de Bricqueville et lui demandèrent à un habitant de Machecoul de leur donner un jeune garçon pour porter un message au château, mais le jeune homme ne revint plus. On a vu Gilles de Sillé parcourant les campagnes, un voile d’étamine noire abaissé sur le visage, et rôdant autour des petits bergers comme un loup autour des agneaux : les agneaux ont disparu et l’on se demande si le ravisseur n’est pas cet homme dont le mystère épouvante. Prélati lui-même enfin est enveloppé dans les soupçons [23] ; car un jeune page qui était à son service a été perdu.

Grâce à la fréquence du crime, ou grâce à une confiance inexplicable dans l’impunité, ils en arrivaient même à négliger les plus simples précautions exigées par la prudence ou par la peur : par habitude de se cacher, ils ne se cachaient presque plus. Une femme de Pouancé, Isabelle Hamelin, était venue avec son mari, Guillaume, habiter le bourg de Fresnay, près de Machecoul. Un jour de l’année 1440, vers la fin d’avril, elle envoya deux de ses enfants dans Machecoul pour y acheter un pain avec de l’argent qu’elle leur avait donné : l’un était âgé de quinze ans, l’autre en avait sept environ ; mais ils ne revinrent pas, et, depuis ce jour fatal, elle n’entendit plus jamais parler d’eux. Seulement il arriva, le lendemain, une chose qui frappa vivement son esprit : Prélati et le marquis de Céva, qui demeuraient avec le sire de Rais et qu’elle connaissait fort bien pour les avoir vus plus d’une fois, vinrent à sa demeure et demandèrent à la voir. Le marquis s’informa tout d’abord si elle était guérie du mal dont elle souffrait à la mamelle. Sur quoi elle s’étonna grandement qu’il sût qu’elle y eût mal : « car je n’y ai point mal, » ajouta-t-elle. « Si vraiment, vous y avez mal, » lui répliqua-t-il avec assurance ; et en même temps il ajouta qu’elle n’était point du pays de Machecoul, mais de Pouancé. Et comme cette femme, de plus en plus surprise, lui demandait qui l’avait si bien informé : « Je le sais parfaitement bien, » répondit-il sans lui en dire plus long. Alors elle lui avoua qu’il disait vrai. Comme il allait s’en aller, il plongea la tête dans la maison et s’informa si elle n’était point mariée : elle lui répondit qu’elle l’était, mais que son mari était parti dans le pays de Pouancé pour se gager. Le marquis aperçut alors dans l’intérieur de la maison deux enfants en bas âge, un petit garçon et une petite fille, et voulut savoir si ces enfants étaient à elle ; et, comme elle répondit qu’ils étaient ses enfants, il lui demanda encore si elle n’en avait point d’autres. « J’ai encore deux garçons », dit-elle ; mais elle n’osa point ajouter qu’ils étaient absents. Sur ces mots, le marquis et Prélati s’éloignèrent. Comment ils avaient été si bien instruits de la maladie et du pays de cette femme, et de qui ils avaient appris des détails si précis, on le devine aisément. Mais on s’étonne de les voir jouer avec le soupçon, et, par leur démarche imprudente et leurs paroles plus imprudentes encore, l’éveiller dans l’esprit des familles. Car les réflexions que ce récit fait naître en nous, Isabelle Hamelin et son mari Guillaume se les firent aussi en s’entretenant de la perte de leurs enfants. Il n’en faut pas d’autres preuves que le récit de la visite faite à la mère et racontée par elle-même : il est étroitement lié à celui de la perte des deux enfants, et est visible à tous que cette pauvre mère a conclu à la singulière coïncidence qui existe entre la disparition de ses fils et la visite de ces deux hommes [24].

Aussi c’est en vain qu’ils s’enveloppent ensuite de mensonges : les mensonges, destinés à dissiper les défiances, les rassemblent et les fortifient. Quelques belles fables qu’ils inventent, quelques beaux récits qu’ils brodent, quelques tragiques accidents qu’ils racontent ; que celui-ci soit parti comme un voleur [25] ; que celui-là soit passé au service d’un maître puissant, dans un pays lointain ; que cet autre, en traversant les ponts de Nantes, ait été emporté par un coup de vent dans les flots de la Loire [26], le soupçon se faufile, scrutateur impitoyable, dans les replis tortueux du sombre mystère, et par instinct d’abord, et bientôt par conviction, le peuple se dit : « Voilà mes seuls ennemis et les seuls coupables ! »

Les seuls ! je me trompe : après tous ceux-là, au-dessus de la foule des serviteurs et des familiers, il désigne avec frayeur et colère le maître de ces hommes maudits, Gilles de Rais lui-même. Nous l’avons vu : timide d’abord comme la crainte, l’insinuation se glisse dans l’ombre ; mais elle s’alimente comme la flamme à mesure qu’elle s’étend ; bientôt elle éclate ; c’est une immense clameur enfin qui s’échappe de la poitrine de tout un peuple, si épouvanté dans son malheur, si oppressé par le mal qui l’étouffe, que, vers la fin, ce n’étaient plus des rumeurs, des bruits publics, des sanglots ou des gémissements, mais des hurlements, selon l’énergique expression des procès, « ululantium ! » Le baron de Rais est le vrai coupable : c’est pour lui que travaillent ces familiers, ces amis, ces serviteurs ; devant lui, le peuple tremble et sa bouche reste muette, alors que son cœur souffre tant. Partout où le baron passe, le deuil l’accompagne ; le mystère entoure ses demeures ; l’ombre même de ses donjons donne la mort et cause l’effroi : sentiment si fort, entré si profondément dans le cœur des populations, que, même après quatre siècles et plus, les habitants n’approchent jamais sans terreur des tours démantelées de ses forteresses et qu’ils se signent, en pressant le pas, quand ils en longent, le soir, les murs à demi écroulés [27]. Il arrive à la Suze, et sur les familles de Nantes le malheur s’abat tout à coup ; il vient à Tiffauges, et c’est sur les toits d’alentour ; il séjourne à Champtocé, et c’est dans la vallée de la Loire qu’il lève son cruel tribut ; il passe et repasse à Machecoul, et à chaque fois c’est un nouveau deuil, ce sont de nouvelles larmes ; s’il demeure un seul jour dans un village, le lendemain une famille alarmée jette sa douleur à tous les échos et sème ses inquiétudes sur tous les chemins de la contrée ; il passe une seule nuit à Bourgneuf-en-Rais ; le lendemain un jeune homme de dix-huit ans a disparu [28] ; au mois de juillet 1440, Vannes le voit à la cour de Bretagne [29] : il n’est pas sorti de la ville, que l’émoi s’est répandu parmi tout le peuple ; il arrive à Josselin, presqu’aux portes de Rennes, et toute la ville est plongée dans la consternation. De toutes parts, en un mot, on dit et l’on répète que le maréchal de Rais est le vrai coupable [30] ; les populations impatientes, confiantes cependant dans le secours du ciel, lèvent les yeux vers les hauteurs, pour voir s’il ne leur viendra pas enfin du secours. Mais elles l’attendront longtemps ; il paraîtra toutefois. Déjà, dans le secret, la justice s’avance : elle reçoit les soupirs, elle écoute les plaintes, elle sent sous sa main le soulèvement des poitrines oppressées ; son oreille et son cœur sont ouverts à la compassion ; elle viendra, émue « par la complainte lamenteuse [31] » des familles ; elle viendra, renversant tous les obstacles de la fortune et de la politique. Mais avant de raconter les derniers excès et l’arrestation de Gilles de Rais ; avant d’entrer dans le récit de son procès et de sa mort, puisque nous connaissons les ravisseurs, il convient de dire ce que devenaient les victimes et quel était l’œuvre des bourreaux.

Ce qui suit est de nature à froisser la délicatesse de certains lecteurs : quelle que soit cependant la crudité des détails, en considération de la vérité de l’histoire, on voudra bien nous pardonner la souffrance qu’ils provoquent. On parlera bientôt du supplice de Gilles de Rais et l’on soutiendra que, si terrible qu’il ait été, il n’avait pourtant rien de trop cruel : or, pour démontrer à tous qu’il eût fallu même inventer des supplices nouveaux pour punir des crimes inouis, il faut entrer dans le détail de ces forfaits. Il ne s’agit plus maintenant d’alchimie ; il ne s’agit plus même d’évocations diaboliques, si coupables pourtant : les fourneaux, où l’or fond, ne sont rien ; rien, non plus, les opérations magiques, si terribles qu’elles soient : nous avons à parler d’une chose auprès de laquelle toutes les autres, qui se sont passées, ne sont que fleurettes, « d’une chose dont tout le monde fut stupéfait, dit Michelet, conticuit terra ! »

À peine le malheureux enfant, enlevé par la ruse ou par la violence, attiré dans un guet-apens par les promesses et les flatteries, a-t-il secrètement franchi le seuil de Champtocé, de la Suze, de Machecoul ou de Tiffauges, qu’il est conduit à la chambre à coucher de Gilles de Rais [32]. Le mystère et le silence qui l’environnent, les mauvais traitements qu’il a subis, les paroles mystérieuses de ces hommes inconnus, la dureté de leurs regards, tout le jette dans une vague épouvante. Soudain, on le saisit violemment [33] ; on lui attache les mains ; on le baillonne pour étouffer ses cris ; une corde est passée à son cou ; puis, cela fait, on l’enlève à trois pieds de terre pour le pendre à un crochet fixé au mur de la chambre. La prière, ne pouvant plus passer par ses lèvres bâillonnées, s’échappe encore, avec l’effroi, par ses yeux suppliants. Mais, peu à peu, sous le poids du corps la gorge pressée se resserre ; le souffle expire ; les convulsions commencent, et les affres de la mort se peignent sur tous ses traits : c’est la mort en effet. Mais voici que soudain le visage des bourreaux se transfigure ; de terribles et de menaçants qu’ils étaient, leurs regards se font doux et bienveillants ; leurs lèvres, qui disaient des paroles terribles, laissent tomber maintenant des paroles tendres : la corde fatale est dénouée. La pitié a pénétré dans ces âmes cruelles ; le baron, si terrible tout à l’heure, prend l’enfant sur ses genoux ; il l’embrasse, il le console, il lui dit de ne plus crier ; qu’on a seulement voulu lui faire peur ; mais qu’on lui veut du bien, qu’il veut s’amuser avec lui, et mille autres choses aimables encore pour le rassurer et obtenir de lui le silence [34]. Avec la vie, ces paroles et ces caresses font renaître l’espoir dans le cœur et sur le visage du pauvre petit ; il essaie de sourire à ses bourreaux : jeux terribles, vrais jeux du tigre qui s’amuse de sa proie avant de la déchirer. À peine le baron a-t-il mis au profit du plaisir la bonne foi de l’enfant, que la victime est de nouveau baillonnée. Elle est jetée violemment par terre ; sur l’ordre de Gilles, ou même souvent de sa propre main [35], d’un coup de poignard la gorge est coupée ; le sang coule à flots ; le sol et les bourreaux en sont inondés ; et cependant Gilles ne s’arrête pas. Armé d’une dague, d’un poignard, ou d’un « long bracquemart [36] », il se joue de sa victime au gré de son imagination ; toute cruauté qui lui passe par la tête, toute monstruosité qui est née de ses rêves, il l’exécute avec l’attention savante d’un artiste. Aux caprices mouvants de sa passion, il coupe les membres ; il ouvre l’une après l’autre les sources de la vie, qui s’échappe à flots ; il déchire le sein et met à nu les entrailles. Puis, — l’histoire se refusera à le croire, — ce sont des rires répondant aux cris et aux gémissements de la victime ; à sa terreur mortelle, une joie monstrueuse. Penché sur elle, dans sa passion sanguinaire quelquefois il s’assied sur sa poitrine ; il suit avec ses complices les progrès de la mort, « plus content, dit-il, de jouir des tortures, des larmes, de l’effroi et du sang que de tout autre plaisir [37]. » Rien ne l’émeut, ni les larmes, ni les prières, ni les regards qui parlent encore, et si éloquemment, quand les lèvres se taisent ; que dis-je, rien ne l’émeut ? Ce qui briserait un cœur de rocher fait sa plus grande joie et ne provoque chez cet homme qu’un rire féroce, en lui donnant un surcroît de plaisir, qui ajoute encore à l’horreur d’une pareille agonie. Mais enfin la mort est victorieuse des retards calculés, apportés à sa marche par la science ingénieuse du meurtrier ; un dernier effort arrache l’âme à ses liens coupés de toutes parts : elle s’échappe pour aller porter aux pieds du Créateur le cri du sang et de la vengeance [38]. Pour Gilles, c’est le moment d’une nouvelle jouissance, d’un nouveau spectacle : car tout dans sa vie peut se résumer en ces deux mots qui la caractérisent, spectacle et sensation. Il demande quelquefois la plus belle tête, et il se constitue autour de lui un jury de la beauté de ces figures mortes, où la vie, nouvellement éclose, a laissé encore quelques traces de ses grâces naïves et de ses fraîches couleurs. Lorsque les juges se sont prononcés, que l’artiste lui-même a fait son choix, il prend cette tête, il la contemple avec amour ; dans son enthousiasme, effroyable amant de la beauté, il la baise avec une volupté si étrange, qu’en vérité, pour écrire ces choses, on a besoin de retourner encore une fois aux sources trop authentiques et trop claires de la justice et de la vérité [39] : on se demande si l’esprit n’a pas été le jouet d’un mauvais rêve. Quel âpre goût du beau s’alliait donc dans ce monstre au goût du sang, de la souffrance et de la mort ? On se figure généralement que, dans de pareils cœurs, tout ce qu’il y a de bon s’en va à la suite de la vertu, parce qu’il y a un comble de méchanceté qui ne permet pas au bien de vivre ; il faut croire qu’il y a une méchanceté plus grande encore, qui change la nature du bien et le transforme en mal ; il faut croire que la corruption de certaines âmes est telle, que le plus mauvais, dans ces natures, est ce qu’il y a de meilleur dans les autres ; que tout s’y gangrène, même le bien, même les plus nobles qualités de l’esprit et du cœur, et qu’il naît de là des choses monstrueuses auxquelles on voudrait ne pas croire. C’est un étrange mystère que les goûts des hommes et des peuples corrompus par l’abus des plaisirs sensuels. Il faut bien le remarquer pourtant : le goût de la souffrance physique, du sang et de la mort, a toujours été le caractère particulier de tous ceux que les plaisirs charnels ont menés peu à peu jusque dans les derniers excès.

Les plaisirs sont variés et sans fin quand ils sont modérés et naturels ; mais, quand ils sont contre nature ou excessifs, ils deviennent uniformes et de courte durée ; l’exagération, qui semble donner du vif et du relief à la jouissance, l’efface et la détruit. Les plaisirs, que recherche Gilles de Rais, sont trop violents pour durer ; le dégoût suit de près de tels transports, et d’autant plus amer, que plus vives ont été les émotions qui meurent et plus cuisants les remords qui naissent. Gilles, fatigué de ces plaisirs extrêmes ; s’endort bientôt sur son lit [40] : mais, avant de s’abandonner au sommeil, il a donné l’ordre de faire disparaître toutes les traces du crime ; car, nous le verrons bientôt, dans le dégoût qui suit la satiété, les marques de l’orgie lui sont odieuses ; après la débauche, la vue du sang lui fait peur : les victimes lui apparaissent comme autant de fantômes menaçants qui le poursuivent. Pendant qu’il dort, ses complices étanchent le sang qui souille le sol de sa chambre ; ils le lavent à grande eau. Dans la vaste cheminée, ils placent sur deux landiers des bûches longues et grosses et deux ou trois fagots de bois [41] ; par dessus ils mettent enfin les membres mutilés de la victime, qu’ils recouvrent encore de paille et de feuilles sèches ; puis ils allument le feu. Tout disparaît enfin dans les flammes, et la victime, et jusqu’à ses robes et à sa chemise, que l’on fait brûler peu à peu, afin qu’on ne sente pas l’odeur de la fumée [42]. L’adresse des serviteurs est telle, que les cendres mêmes du foyer éteint ne trahiront pas le terrible secret ; car ils les recueillent avec soin et vont les jeter dans les lieux les plus secrets du château et dans les douves qui baignent les murs, ou les sèment, du haut des tours, aux vents qui les dispersent [43]. Ces précautions prises, Gilles se croit à l’abri des poursuites des hommes, sinon de celles de Dieu : il ne sait pas que « le sang versé, comme s’exprime le promoteur du procès dans l’acte d’accusation, crie vengeance au ciel, jusqu’à ce que Dieu, auteur de tout amour et vengeur de toute vertu, se réveille et que le châtiment atteigne le coupable. »

Mais, hélas ! que la justice fut lente à venir ! que de fois le drame terrible se renouvela dans les appartements de Gilles pendant la dernière période de sa vie. L’acte d’accusation, qui fut dressé contre lui par Jean de Malestroit, évêque de Nantes, et par le vice-inquisiteur de la foi, le dominicain Jean Blouyn, recule, sans toutefois l’affirmer d’une façon bien certaine, jusqu’à l’année 1426, le commencement de cette tragédie, toujours la même et toujours reprise avec une nouvelle fureur [44]. Quelques-uns des complices du maréchal [45] la fixent également vers la même époque : mais la plupart de ceux qui ont été saisis, ne le fréquentaient que depuis sept ou huit ans, et de ce passé ne racontèrent que ce qu’ils en avaient ouï dire ; les complices plus anciens s’étaient enfuis à l’approche de l’orage. Voilà pourquoi, d’après nous, il convient de s’en rapporter aux aveux de Gilles de Rais lui-même : ils furent trop spontanés pour n’avoir pas été sincères. Or, tout en avouant plusieurs fois qu’il s’adonna dès sa jeunesse à toutes sortes de désordres et de plaisirs défendus, il met pourtant une grande différence entre les plaisirs coupables de son premier âge et de sa jeunesse et les excès monstrueux de l’âge mûr, qui marqua le terme de sa vie. On devine qu’il est arrivé à ces folies cruelles peu à peu, à la suite sans doute d’une vie déréglée, mais commune à plus d’un autre homme : seulement il a poussé dans des excès qui ont fait reculer les autres d’horreur. En réalité, il confesse que les crimes, dont nous venons de faire le sombre tableau, datent à peu près de la mort de Jean de Craon, son aïeul maternel : or, celui-ci mourut à Champtocé, en l’année 1432, huit ans environ avant le procès de son petit-fils. Mais, si la date de ces grands crimes n’est pas absolument certaine, on ne peut du moins douter un seul instant des causes de cette étrange dépravation morale.

L’ambition, le dérèglement de l’imagination, la curiosité naturelle, dont nous avons trouvé les traces partout dans le cours de sa vie, firent éclore en lui des idées monstrueuses : c’est lui-même qui nous l’apprend par ses aveux. Nous avons vu quelque part, que, durant les débats de son procès, on découvrit au château de Champtocé un exemplaire de Suétone, qui lui avait appartenu. Malgré nos recherches sur un fait si curieux, nous n’avons pu l’établir sur aucun texte contemporain. Toutefois, le fait paraît vraisemblable, si l’on examine, d’un côté, le goût de Gilles pour les livres et les nombreuses preuves que nous avons de son éducation soignée et brillante ; et, de l’autre, l’analogie frappante qui existe, à certains égards, entre les orgies du maréchal et celles de Tibère et de Néron. Mais que les récits de Suétone aient mis ou non son imagination en mouvement ; qu’il ait voulu ou non goûter les plaisirs infâmes de l’île de Caprée ou de la Maison Dorée, en y ajoutant encore tout ce que recouvrent les flots maudits de la Mer-Morte, il est certain du moins qu’il les goûta d’abord seul, dans l’ombre et le mystère [46]. Un passage du procès, assez obscur, il est vrai, parce qu’il est trop concis, semble dire que, dans les derniers temps de sa vie, Jean de Craon pénétra un jour à l’improviste dans la chambre de son petit-fils, à Champtocé, et le surprit dans l’acte même du crime [47]. Si la chose eut lieu, quelle dut être la douleur du vieillard, en voyant les funestes effets de ses condescendances et de ses faiblesses coupables, et en songeant à l’avenir, dont le voile venait de se déchirer devant lui ! De quelles prières il dut presser Gilles de consoler sa mort, de suivre l’exemple de ses aïeux et de respecter sa gloire…… Mais le vieillard mourut, et le jeune homme oublia les conseils et les larmes de l’aïeul : sa mort le faisait entrer dans une liberté complète ; il était désormais à couvert de tout contrôle et de tout regard indiscret. Aussi, dès ce jour, il ne garda plus ni retenue ni mesure dans ses passions et dans ses goûts. En même temps qu’il donna au luxe tout ce que l’ambitieux peut désirer dans ses rêves, il accorda aux sens tous les plaisirs grossiers que peut imaginer le voluptueux.

Mais la jouissance solitaire n’est pas la jouissance complète, et, dans le bien comme dans le mal, il faut à l’homme des amis qui partagent ses joies. Gilles de Rais chercha donc bientôt dans son entourage des complices, et pour participer à ses plaisirs, et peut-être aussi pour porter avec lui le poids écrasant du remords. Rien ne pèse sur le cœur comme le lourd fardeau du mal, et le méchant aspire à le partager avec d’autres : de la sorte, il croit se tromper lui-même et tromper le remords. Mais il n’en est pas du mal comme de la douleur : si la compassion d’un ami soulage une âme affligée, la complicité du mal est au contraire un surcroît de pesanteur pour une conscience coupable : l’aiguillon du remords s’envenime encore de la peur d’être trahi ; il devient plus vigilant par les soupçons toujours inquiets qui environnent le crime. Le premier homme, que Gilles jugea digne de lui être associé, fut un de ses amis et de ses parents, Gilles de Sillé, qui exerça sur lui, jusque dans les derniers temps, une funeste influence ; puis, bientôt, il lui adjoignit Roger de Bricqueville, gentilhomme normand, l’un de ses cousins aussi, dont la famille, fuyant devant l’invasion anglaise, s’était réfugiée sur les confins du Poitou et de la Bretagne ; enfin, il fit entrer dans ses secrets cinq ou six autres compagnons de débauche et d’orgie, Henriet Griart et Poitou [48], Rossignol et André Buschet, Petit Robin ou Robin Ronnulart, Eonnet de Villeblanche, Hicquet de Bremont, et peut-être aussi François Prélati lui-même. Tels étaient les pourvoyeurs des plaisirs cachés de Gilles de Rais  [49].

Car, dans la foule dont il aime à s’entourer, il faut distinguer ceux qui prennent part à ses plaisirs connus et ceux qui préparent ses plaisirs secrets. On ne peut imaginer quels maîtres il s’était donnés en s’entourant, d’adulateurs pour flatter son ambition, et de complices pour servir à sa débauche : c’est ici le lieu de dire quels furent leur rôle et leur empire. Ils s’étaient constitués les amis du baron, se chargeaient de ses affaires, des plus délicates et des plus monstrueuses [50] ; veillaient à lui trouver des plaisirs nouveaux ; étaient les agents actifs de ses spéculations et de sa ruine, s’enrichissant sans remords des débris de sa fortune [51]. Leur importance découlait de leurs services : leurs bassesses les rendaient commodes ; leur intelligence, utiles ; leur empressement et leur propre intérêt, dévoués ; leur familiarité, nécessaires ; leur corruption et leurs vices, charmants. Préparés à tout, à tout décidés d’avance, même au crime ; sans pudeur, sans conscience, sans humanité, ils s’entremettaient auprès du maître, s’entendaient entre eux, s’imposaient à sa faiblesse, le flattaient avec habileté ; lui ouvraient tout à coup, après toutes les joies épuisées, les sources les plus imprévues du plaisir ; évoquaient enfin à ses yeux les plus séduisants fantômes de la grandeur et de la fortune. Enveloppé de leurs flatteries comme d’un filet, Gilles ne peut plus s’en débarrasser ; que dis-je ? il aime les chaînes dont on le charge ; il lui est impossible de s’en passer [52]. Capables du reste, lettrés parfois, actifs, habiles, hardis, rompus aux affaires et aux intrigues, ils s’emparent de tout, prennent sur eux toutes les fatigues, ne laissant au maître que le léger fardeau de la jouissance tranquille.

Plusieurs étaient italiens, de ce peuple si habile en l’art de plaire, de cette race élégante et fine, prompte à tout entreprendre et à tout oser [53]. Les Italiens étaient particulièrement recherchés des grands seigneurs et des princes de cette époque : partout, les plus habiles et les plus corrompus se glissaient dans l’amitié des rois et des riches barons. Comparés aux Français de ce temps-là, ils étaient ce que furent les Grecs aux Romains, ce que furent les Romains aux Gaulois et les Gallo-Romains aux Francs victorieux. Ils portaient avec eux la culture et le goût des arts, qui caractérisent leur race ; les ducs d’Anjou, rois de Sicile et de Naples, les attiraient dans nos contrées. Certes, à une époque, où l’Italie était déjà florissante dans tous les arts, les habitants de la Lombardie et de la Toscane, les savants de Milan et de Florence avaient un autre air que les descendants des Théfaliens et des Bretons. La culture de leur esprit, la connaissance des langues, des arts et des lettres, le goût de l’intrigue inné chez les peuples du Midi, le plaisir de duper à son profit, le sentiment de leur supériorité intellectuelle, un raffinement singulier dans la corruption et la science de tous les plaisirs comme des secrets de la nature, développaient encore la distinction naturelle de leur type. Aussi, Gilles de Rais, qui était si facile à se laisser prendre à tous ces dehors brillants, avoue à ses juges qu’il était fasciné par leur génie séduisant ; que leur seule conversation et leur beau parler latin le charmaient à tel point et le jetaient dans une telle admiration, qu’il en était arrivé à ne plus pouvoir se passer ni de leur commerce ni de leur vue. Toutefois, ce n’était pas seulement de l’Italie que les flatteurs étaient accourus ; de toutes les parties de la France, de l’Angleterre et même de l’Allemagne, s’était abattue sur la demeure de Gilles de Rais une bande d’escrocs et d’ambitieux, comme un essaim de frelons sur le tronc vermoulu d’un arbre [54].

C’est donc à de telles mains que Gilles de Rais s’était livré, lui, son or et ses biens, par faiblesse et par calcul. Il vivait avec eux dans la plus grande familiarité. Rebut de la cour, il trouvait en eux des amis, des intendants dignes de lui, des collaborateurs de ses travaux, des pourvoyeurs de ses plaisirs, des compagnons d’orgies, de voluptés et de cruautés. Dans la société du moyen âge, la femme était intimement liée à la vie de l’homme ; elle était le charme de son foyer et sa gloire dans la vie publique : Gilles avait plus d’intimité avec ses valets qu’avec sa femme ; sa fille elle-même, qui avait le cœur plein de tendresse [55], ne disait rien à son âme par son sourire ; ses caresses le laissaient insensible : en lui, le cœur s’était durci par la volupté cruelle. Pendant que, reléguées toutes les deux dans la famille de Thouars ou au fond du château de Pouzauges, elles pleuraient sur leur abandon et sur leur ruine prochaine, sans se douter que l’avenir leur réservait des choses bien autrement dures et honteuses à déplorer, lui, demeurait des mois entiers et même des années, au loin, à Angers, à Orléans, avec la foule de ses flatteurs et de ses compagnons. Ils l’accompagnaient partout, à la ville, au théâtre, à l’église, dans ses voyages [56]. Il avait le goût des arts : ils s’étudiaient à lui en procurer la jouissance ; il aimait les représentations scéniques : ils dressaient des théâtres ; il goûtait la pompe de sa chapelle et l’éclat des fêtes religieuses : un clergé, tout entier à ses ordres, les lui donnait plus belles que dans les cathédrales et les églises des plus riches abbayes ; il aimait les joyeux convives, les rires, les fêtes mondaines : ses flatteurs riaient, étaient joyeux, versaient à grands flots le vin et la joie dans les coupes, à ces jours de fête surtout, où « pour tout venant, coulaient l’hypocras et le clairet [57] ». Pour ces plaisirs-là, toute une troupe d’esclaves s’agite : clercs, soldats, artistes, aventuriers, valets ; tout ce monde veut la joie, des faveurs, et surtout des profits : qu’importe à Gilles, puisque tout ce peuple est joyeux ?

Mais aux plaisirs secrets que la peur, sinon la honte, voile de ténèbres, seuls, quelques initiés, quelques intimes, complices des crimes de leur maître et liés à lui par les plus épouvantables serments, veillent et donnent leurs soins. Ce sont eux qui pourvoient à ses appétits, à ses vices et à ses besoins : car, dans une telle existence, les jouissances sensuelles n’étaient point sacrifiées aux divertissements du théâtre ou des fêtes. Ces hommes lui sont nécessaires : il ne saurait leur rien refuser. Il leur confie tout, ses trésors, son honneur, ses biens, même sa famille, même ce qu’il doit avoir de plus cher [58] : triste exemple d’une décadence peu rare parmi les riches, qui, suivant l’expression populaire, mènent la vie à grandes guides. Nous n’avons rien de précis sur Gilles de Sillé, son cousin, sinon qu’il exerça sur lui la plus pernicieuse influence ; sur Henriet et Poitou, la suite de cette histoire contient des traits curieux que le lecteur remarquera de lui-même ; nous savons ce que fut Prélati : disons donc seulement quelques mots de Roger de Bricqueville et de la Meffraye : leur rôle dans l’œuvre maudite que nous racontons a été commun à tous leurs complices : on verra, par ceux-là, ce que furent les autres, leur perversité et leurs crimes.

Roger de Bricqueville, dont l’action sur Gilles de Rais fut si grande et si tyrannique, soit qu’on regarde sa ruine, soit qu’on songe à sa dépravation, était normand d’origine. Nous serions restés dans une ignorance presque complète sur ce personnage, si un document échappé à l’oubli, où se sont engloutis tant de titres de cette époque, n’était arrivé jusqu’à nous : ce sont les lettres de rémission que Charles VII accorda, le 24 du mois de mai 1446, au compagnon de son ancien maréchal et conseiller [59]. Ces lettres curieuses nous apprennent que Roger de Bricqueville était issu d’une noble maison de Normandie. Son père, Guillaume de Bricqueville, était possesseur du château de Launé, et jouissait d’une fortune considérable. S’il est permis de le juger d’après ses actes, c’était un preux chevalier, français de cœur, ayant dans l’âme, avant toute chose, l’amour de la patrie et la haine de l’étranger. Lors de la conquête de la Normandie par les Anglais, plutôt que de subir un joug pesant, il prit sa femme, ses enfants, entre autres Roger qui n’avait que cinq ans, abandonna sans remords sa patrie, son château et ses biens, et vint, avec ses parents et ses amis, chercher, sur les confins de la Bretagne et du Poitou, une retraite honorable, mais pauvre, préférable à la servitude dorée, mais honteuse, sous l’étranger. Là, dans l’exil, commença pour la famille, retirée auprès de quelques parents, au lieu de la vie heureuse d’autrefois, une existence de peines et de privations : héroïsme de fidélité que l’on aime à saluer en passant : d’autant plus touchant qu’à cette époque le patriotisme endormi semblait mort même au sein de l’Université et de Paris. Où qu’on trouve un tel amour de la France, chez le grand seigneur comme chez l’homme du peuple, il console du peu de courage des uns et des trahisons des autres : l’histoire n’a pas de caractères plus beaux à louer, ni de noms plus chers à bénir, que ceux qui restent fidèles au devoir jusqu’à l’exil, jusqu’à la pauvreté, jusqu’à la mort.

Tombée ainsi dans un état voisin de la misère, la famille de Roger de Bricqueville ne pouvait le garder à son étroit foyer qu’autant qu’il était incapable de se suffire à lui-même. Aussi, dès qu’il put sans péril quitter le toit paternel, monter à cheval et courir le monde, plusieurs parents et amis lui ménagèrent son entrée dans la maison de Craon, au service du jeune baron de Rais. Il était proche parent de Gilles et le liens du sang lui assuraient des égards particuliers ; son habileté et ses complaisances devaient faire le reste : grâce à elles, il devait trouver en Gilles de Rais un protecteur puissant et surtout généreux ; or, la libéralité de son maître était ce qui souriait le plus à sa pauvreté. Élevé dans la gêne et presque la misère, obligé, pour vivre, d’aller au service d’autrui, il porta ses regards et bientôt ses désirs vers cette belle fortune, dont les seules miettes pouvaient l’enrichir et dont le prodigue baron jetait à pleines mains les richesses à tous vent. La principale préoccupation des hommes qui n’ont pas de fortune, mais qui ont de l’ambition, est de récolter ce que les riches sèment sans discrétion autour d’eux. Roger, qui aurait pu, comme les autres, vivre et s’enrichir de ce qu’il aurait glané, fut plus favorisé qu’aucun d’eux, car il fut appelé à gouverner l’immense fortune de Gilles, son maître. Les rapports intimes qu’il avait avec le maréchal, l’ascendant qu’il possédait sur lui[60], la confiance sans bornes dont il était l’objet, tout porte à croire qu’il fut, pour son profit personnel, âpre travailleur au pillage de la maison. Il avait tout dans ses mains, les châteaux, les bois, les étangs, les champs, les prairies, les vignes, les bijoux, les meubles, et même la fille unique du maréchal ; tout se gérait aux caprices de sa volonté ; et il pouvait agir en tout sans contrôle comme sans responsabilité, même aux yeux du baron, son maître.

Pour arriver, étant parti de si bas, à ce haut point d’influence, le jeune Roger de Bricqueville avait dû ne pas ménager à son cousin les condescendances et les services. D’abord attaché à Gilles de Rais pendant ses campagnes contre les Anglais, il le servit moins par devoir que par ambition. Il lui convenait, disait-il plus tard pour sa défense, d’être complaisant envers un seigneur dont il était le sujet et qui lui donnait généreusement le vivre et le couvert. Comment aurait-il osé contrarier un maître si bon et si magnifique ? C’eût été de l’ingratitude ; d’autant plus que le jeune écuyer, assez timide de son naturel, n’était pas doué d’un très grand jugement. Telles sont, du moins, les raisons qu’il fit valoir plus tard pour se laver du crime d’avoir flatté sciemment les goûts mauvais et de s’être fait le pourvoyeur des plaisirs honteux de son maître. Le caractère de l’homme se révèle dans ses paroles : fourbe, pour atteindre son but, rien ne lui coûte, pas même la perte de sa réputation ; il conviendra de son peu de jugement et de son naturel timide ; folie et lâcheté, voilà ses excuses. Pour recourir à de pareils moyens de défense, il fallait bien évidemment que le jeune seigneur eût rendu à Gilles de Rais d’autres services que les devoirs obligés d’un écuyer envers son maître. Comme il l’avoue lui-même, et comme le prouvent d’ailleurs, à défaut de sa sincérité, les accusations accablantes de Gilles, d’Henriet et de Poitou [61], il fut l’un de ces compagnons d’aventures, qui parcouraient les campagnes avoisinantes de Machecoul et de Champtocé, de Tiffauges et de Nantes, pour enlever les enfants et les jeter en pâture à la « bête d’extermination. » Il est vrai que Roger de Bricqueville, s’il faut l’en croire, ne se doutait pas du triste sort qui était réservé aux victimes ; qu’un jour cependant, cinq ans environ avant le 26 octobre 1440, il lui vint des soupçons sur la terrible réalité, et qu’épouvanté par ses doutes, il quitta bientôt pour jamais le service et la compagnie du maréchal de Rais : mensonge évident et odieux, que l’on est étonné de voir accueilli et appuyé dans les lettres de grâce. Roger de Bricqueville n’ignorait rien, absolument rien, des plaisirs et des crimes de Gilles ; il en a pris sa part, et l’une des plus lourdes : c’est Gilles lui-même, son maître, c’est Poitou, c’est Henriet, ses compagnons de débauches, de meurtres et d’orgies, qui l’affirment ; et leurs paroles sont vraies. La lâcheté de Roger de Bricqueville, pour sauver ses jours, eut encore recours au mensonge, qui n’est d’ailleurs qu’une forme de la lâcheté, et la plus méprisable [62].

Dans la foule des complices de Gilles de Rais, à côté des hommes que nous venons de nommer, il faut remarquer enfin plusieurs femmes âgées, perdues de mœurs, versées depuis longtemps dans un commerce infâme [63]. Il appartenait aux familiers du maréchal de les embaucher à son service et de leur apprendre le rôle qu’elles devaient jouer. En même temps qu’ils enlevaient de vive force les enfants des villes et des campagnes, ces femmes, avec leur adresse naturelle, devenaient les agents et les entremetteuses des plaisirs du baron [64]. Non qu’elles cherchaient à corrompre les enfants, mais elles les engageaient à son service ou au service de ses amis. Il n’était merveilles qu’elles ne racontaient de la magnificence du maréchal, de la somptuosité de ses demeures, de l’immensité de ses richesses, de la superfluité qui l’entourait, et surtout de ses largesses et de ses libéralités [65]. Les enfants rencontreraient chez lui fortune et bonheur, qui, par un écoulement naturel, se répandraient comme un fleuve bienfaisant sur leurs familles. De si belles promesses, un si charmant avenir, trouvaient, comme on le conçoit facilement, de nombreux admirateurs ; l’admiration produisait d’immenses désirs ; moitié par ambition personnelle, moitié par amour pour leurs enfants, les parents se laissaient persuader ; ils les donnaient pour servir de pages ; moins encore, pour remplir toutes sortes d’emplois dans une maison tant vantée. Le crime se voilait sous ces mensonges ; sous ces fleurs, des périls étaient cachés. Les enfants, livrés au seigneur de Rais, ne reparaissaient plus ; on n’entendait plus jamais parler d’eux ; si leurs familles inquiètes demandaient de leurs nouvelles au maréchal ou à ses gens, nous avons dit par quelles ingénieuses réponses ils mettaient fin à ces questions : encore l’audace des coupables arriva bientôt à ce point de confiance dans l’impunité, qu’ils dédaignaient même de répondre et se moquaient joyeusement des alarmes des familles.

Parmi ces femmes, on remarquait une certaine Étiennette Blanchu et surtout Perrine Martin, qui est demeurée célèbre dans nos campagnes, où son souvenir, encore vivant, demeure intimement lié à celui du seigneur de Tiffauges et de Machecoul. Elle était de Nantes : le peuple l’avait surnommée la Peliczonne ou encore la Meffraye, d’un nom strident comme le cri d’un oiseau de proie, l’orfraie. C’est d’elle que Michelet a écrit ces lignes si vivantes, si dramatiques : « Une vieille femme, qu’on appelait la Meffraye, parcourait les campagnes, les landes ; elle approchait des petits enfants, qui gardaient les bêtes ou qui mendiaient ; elle les flattait et les caressait, mais toujours en se tenant le visage à moitié caché d’une étamine noire ; elle les attirait jusqu’au château du sire de Rais, et on ne les revoyait plus [66]. » Rien n’est exagéré dans ce tableau. La Meffraye, par ses manœuvres, était devenue la terreur des campagnes ; partout on la voyait, dans les champs, sur les grands chemins, autour de Nantes, de Machecoul, de Tiffauges et de Champtocé. Elle avait le visage « vermeil » et portait l’âge de cinquante à soixante ans : sur son habit gris s’ajustait un mouchoir de tissu ; sur sa tête était un chaperon noir ; sur son visage tombait d’ordinaire un long voile d’étamine également noire, qui donnait de l’effroi à tous ceux qui la voyaient passer [67]. Le mystère entourait sa personne, mystère d’angoisses et de terreurs. Un jour, — c’était aux environs de la saint Jean de l’année 1440, — elle traversa Saint-Étienne-de-Montluc : dès le soir même, un bel enfant de huit à neuf ans, nommé Jean Brice, avait disparu : mais un homme vint témoigner aux juges qu’il avait vu la Meffraye parlant à l’enfant, non loin du presbytère [68]. Un certain autre soir, elle vint au Port-Launay ; comme on l’interrogea sur le but de son voyage, elle répondit qu’elle allait à Machecoul : elle menait un bel enfant par la main. Quelques jours après, comme elle repassait toute seule par le même chemin, quelques personnes lui demandèrent ce qu’elle avait fait du petit ; elle répondit qu’elle l’avait placé chez un bon maître [69]. Nantes surtout fut le théâtre habituel de ses tristes exploits. Vers le 24 août 1438 [70], elle enlève et livre à son maître, à l’hôtel de la Suze, un enfant de douze ans ; le 17 juin 1438, c’est un enfant de neuf ans, de la paroisse de Sainte-Croix, qu’elle emmène à Machecoul [71] ; le 30 octobre 1438, c’est le fils de Pierre Dagaie [72] ; au mois d’août 1439, un jeune homme de vingt ans, petit de taille et blanc de figure ; en juin 1438, un enfant de Jean Doucet [73].

Comment la Meffraye faisait-elle naître une si grande persuasion ? Entre ses mains, la force était nulle ; et cependant elle ne se contentait pas de désigner les victimes à des brigands plus forts et plus audacieux qu’elle ; car elle a fourni autant d’enfants au baron que tout autre de ses familiers. La persuasion est facile quand elle est l’œuvre de la séduction. Aux enfants des campagnes, aux petits paysans, aux petites filles, elle apparaissait tout à coup, dans les champs, dans les vallées, avec un visage souriant, dans son accoutrement mystérieux [74], telle que le peuple breton, dans son imagination naïve, s’est toujours plu à représenter les fées, ces déesses du bonheur, les mains pleines d’or et de belles promesses. Elle les abordait avec bonté, parlait à leur jeune imagination par de brillantes descriptions, piquait leur curiosité par ses récits, enflammait leurs désirs par des promesses et de beaux rêves. Ces rêves, enfin, elle les leur présentait comme de douces réalités : ces biens étaient là, devant eux ; ils n’avaient qu’à faire quelques pas et à tendre la main pour les saisir. Les enfants la suivaient : mais bientôt des hommes masqués, surgissant à l’improviste des haies ou des bois voisins, les saisissaient, et tout disparaissait, enfants, ravisseurs, corruptrice. D’ordinaire, ces hommes se servaient de poches où ils enfermaient les victimes bâillonnées : le peuple les appelait les empocheurs, et ce nom renferme, aujourd’hui encore, dans les environs de Nantes, quelque chose de si terrible et de si mystérieux, que les habitants des campagnes ne le prononcent qu’avec effroi, comme celui des sorciers malfaisants, des nains et des loups-garous [75]. La Meffraye n’était pas moins séduisante auprès des enfants des villes, où la corruption est souvent plus précoce, l’oisiveté plus grande, les guets-apens plus faciles. Chose incroyable et qui montre tout ensemble et son audace et son habileté : ce n’étaient pas seulement des enfants de sept et huit ans qu’elle enchantait par ses paroles, mais des jeunes filles nubiles, des jeunes gens et presque des hommes.

Tels étaient les pourvoyeurs de Gilles de Rais [76]. L’on est effrayé à de semblables récits, et l’imagination se demande quelle devait être la vie commune et journalière entre Gilles de Rais et ses complices, entre des hommes tels que Gilles de Sillé, Roger de Bricqueville, Henriet, Poitou, et des femmes comme Perrine Martin. Il faut renoncer à peindre cette folle société. Pétris de boue et de sang, ces hommes se jouaient de la vie, de la vertu, de la mort ; donnant le coup fatal sans sourciller, entre deux plaisirs. Mais le héros lui-même, le maître de chœur de ce triste cortège, qu’était-il donc, puisqu’il les surpassait tous ? Le plus vil, le plus cruel, le plus effroyable des hommes.

Ce misérable prenait vis-à-vis d’eux toutes les précautions dont peut s’entourer le crime : si mauvais et si pervertis qu’ils étaient, il craignait toujours une trahison. Dans ce monde plein de défiances, les complices eux-mêmes lui étaient toujours suspects ; il fallait être nanti de tous les crimes pour offrir à sa peur quelque sécurité. Il les rapprochait de lui par la corruption ; il leur fermait la bouche en leur faisant un épouvantail de la justice et de la mort, auxquelles ils ne pourraient échapper eux-mêmes s’ils dévoilaient ses turpitudes cachées ; bien plus, il se flattait de les rendre muets au nom de la religion elle-même par des engagements sacrés, passés devant Dieu qu’ils outrageaient. Car, sur ces âmes avilies, la religion seule gardait une sorte d’empire ; pour ces consciences oblitérées par le crime, accoutumées depuis longtemps à ne respecter plus ni lois divines ni lois humaines, par une contradiction singulière, le serment avait encore un caractère inviolable. Avant de les initier aux mystères de sa vie, Gilles leur demandait un serment. Le plus souvent il exigeait qu’il fut prêté sur les saints Évangiles, et quelquefois même jusque dans les lieux saints, dans les églises et près des autels. C’est ainsi qu’Henriet, lui ayant un jour amené un enfant de Nantes sous prétexte d’en faire un enfant de chœur pour la chapelle du maréchal de Rais, Gilles le conduisit dans l’église de la Trinité, à Machecoul : là, devant Dieu, auteur de la vie, il lui fit jurer sur le Christ de ne jamais dévoiler à personne les secrets qu’il pourrait lui confier à l’avenir : serments maudits, qui rappellent ceux dont les Templiers, dit-on, voilaient leurs infamies, et qui, en rendant une demi-sécurité à Gilles de Rais et en le rassurant du côté de la justice humaine, lui communiquaient une nouvelle ardeur pour le crime, mort ou débauche [77]. Ce n’était pas toutefois la seule précaution qu’il prenait contre la justice.

La plupart des victimes, en effet, étaient choisies parmi les jeunes mendiants. Car la charité de Gilles couvrait d’infâmes desseins et peuplait les abords de ses demeures d’embûches perfides ; sa générosité, en semant l’or autour de lui, n’avait d’autre objet que de moissonner pour ses plaisirs, et le faste prodigue dont il s’entourait était un appât, auquel la pauvreté se laissait prendre facilement. Si les petits pauvres, qui se présentaient à la porte du château pour y recevoir l’aumône, étaient étrangers et n’avaient ni père ni mère, on les faisait entrer dans l’intérieur [78]. Comme ils venaient souvent de fort loin, — car la libéralité du bon seigneur était répandue jusque dans les provinces voisines, — ils n’étaient point connus des habitants du pays et leur disparition n’était guère remarquée [79]. Qui s’occupe, en effet, du mendiant qui passe ? Ne sait-on pas que toute route est son chemin, tout abri sa maison, tout hôte charitable sa famille d’un jour ? il est pareil à l’oiseau nomade, que le chasseur tue impunément ; car le mendiant vagabond ne laisse guères plus de traces de ses pieds sur le chemin que l’oiseau voyageur ne laisse traces de ses ailes dans les airs. Ajoutez encore que beaucoup de ces petits pauvres étaient orphelins : qui songe à l’enfant, qui n’a plus ni son père ni sa mère et qui mendie son pain loin de son pays ? Personne donc ne s’inquiétait d’eux, s’il ne les voyait plus reparaître [80] ; car nul ne sait où va l’enfant qui n’a point de famille, au foyer de laquelle il puisse revenir quelquefois : l’horizon est si vaste ! les routes de l’air et de la liberté si nombreuses ! Que s’ils avaient encore leurs pères et leurs mères, ceux-ci ne s’occupaient d’eux qu’avec cette circonspection timide, que donnent d’ordinaire aux petites gens la pauvreté et l’habitude de trembler devant les grands et les riches [81].

Le plus souvent, c’était aux familiers du baron que revenait le soin de choisir les victimes ; quelquefois pourtant Gilles ne dédaignait pas de descendre lui-même jusque dans les préoccupations de ce choix [82]. Malheur à l’enfant qui s’offrait à sa vue, paré des charmes de la beauté ! S’il rencontrait sur son chemin une belle figure, il l’indiquait à ses hommes : le soir même, en échange de quelques sous d’or, d’un cheval ou d’un objet précieux, l’enfant lui était amené comme sa proie du jour [83]. Des croisées de son château, s’il apercevait dans la foule des pauvres, qui se pressaient aux portes, un enfant au teint frais, il faisait un signe ; sous un prétexte ou sous un autre, on éloignait le portier, dont on se méfiait, et l’enfant était introduit jusqu’à la chambre à coucher du baron, où se passait bientôt ce drame terrible, dont nous avons fait plus haut la peinture. Rien n’arrêtait Gilles dans sa passion : si celui qu’il avait désigné avait un frère, il les faisait enlever tous les deux et tous les deux mettre à mort [84], de peur que l’un ne révélât la prise de l’autre. D’ailleurs, ils ne languissaient pas longtemps dans les prisons de ses tours. Le soir même qu’ils lui étaient amenés, tout au plus tard le lendemain, ils étaient massacrés, brûlés, et leurs cendres jetées au vent ou dans l’eau des douves [85].

Ce détail montre combien est fausse l’histoire, telle que l’a faite la fantaisie des romanciers, et particulièrement l’imagination de Pitre-Chevalier : « En vain la mère en pleurs, dit-il, redemandait son fils ou sa fille à tous les saints du paradis : les oubliettes de Tiffauges gardaient leur proie et leur secret. Cependant elles ne purent le garder si bien qu’il ne transpirât au dehors… Des cris lugubres furent entendus dans la nuit ; les traces de sang conduisaient vers la caverne immonde. Les plaintes et les investigations se multiplièrent en même temps que les victimes… On trouva dans les souterrains de Tiffauges, dans la tour de Chantocé, dans les latrines du château de la Suze, les cadavres ou les squelettes de cent quarante enfants massacrés ou flétris. Un essaim de pauvres jeunes filles, réservées à la honte et à la mort, s’en échappa comme un chœur d’anges échappés à l’enfer. La tombe garda le silence sur le reste [86]. » Rien ne manque à ce tableau, ni les sombres couleurs de la prison, ni les émotions de la délivrance : malheureusement, il n’en fut pas ainsi que le raconte l’écrivain breton. Aucun enfant vivant ne sortit des demeures de Gilles : tout ce que l’on en retira fut un peu de cendres, qu’on disait être de la cendre des victimes brûlées, et aussi un petit vêtement d’enfant, qui sentait si mauvais, que les témoins de cette scène n’en pouvaient supporter l’odeur [87]. C’eût été une grave imprudence de garder, sous les verrous, des victimes, dont les cris pouvaient être entendus ou de la garnison ou des passants, et compromettre ainsi les bourreaux : ceux-ci pensaient justement que les morts seuls ne parlent pas.

Que de malheureux disparurent ainsi, pendant huit années d’impunité, dans les trois provinces de l’Anjou, du Poitou et de la Bretagne ! L’on a fait sur ce sujet bien des suppositions, et maints chiffres ont été mis en avant par les romanciers et les historiens. Mais personne ne saura jamais au juste le nombre des victimes. Aux jours du procès, les bourreaux eux-mêmes ne le savaient pas. Gilles de Sillé et Roger de Bricqueville s’étaient enfuis ; Henriet et Poitou, qui furent saisis avec leur maître, n’avaient pas assisté aux premiers crimes de Gilles, et, qui plus est, ne se rappelaient pas tous les enfants qu’ils avaient livrés au maréchal : à la fin de sa confession, Poitou ajouta ces mots : « et un grand nombre d’autres, dont je ne connaissais les pères et les mères [88]. » Quant à Gilles enfin, qui devait connaître ce nombre mieux que personne, il déclara, à plusieurs reprises, qu’il était grand, si grand même qu’il ne s’en souvenait plus [89]. L’acte d’accusation des Procédures civiles le porte à plus de deux cents : « Ce n’est pas seulement dix, vingt, mais trente, quarante, cinquante, cent, deux cents et plus, et tant que bonnement l’on ne pourrait certainement faire la déclaration du nombre [90]. » Nous possédons là évidemment l’opinion des juges : elle a donc un grand poids ; car elle est fondée, à la fois, sur les dénonciations des témoins, sur les aveux des coupables et sur les appréciations morales des complices. Si l’on compte d’ailleurs toutes les victimes qui sont nommées dans le cours des deux procès, et celles qui, sans y être désignées nommément, y sont collectivement comprises, on arrive facilement à dépasser ces chiffres. Qu’on se rappelle, en effet, qu’un soir, Gilles et ses complices retirèrent d’une tour de Champtocé plus de quarante enfants dont les restes y étaient enfouis [91] ; qu’on se souvienne qu’avant la prise de Machecoul par René de la Suze, Gilles de Sillé fut employé pendant trois semaines à sortir d’une tour les ossements de plus de quatre-vingts victimes mises à mort ; que l’on compte tous ceux dont les noms sont écrits dans les procédures ; qu’on songe enfin, que, sans fixer aucun nombre, Gilles et ses complices ont constamment désigné la Suze, et surtout Machecoul, Champtocé et Tiffauges, comme les lieux habituels où ces meurtres se commettaient souvent [92], et qu’il n’est pas d’endroit, pour ainsi dire, par où Gilles ait passé, qui n’ait été marqué par le deuil de quelque famille. Plusieurs ont porté jusqu’à sept et huit cents le nombre de ces victimes : chiffre énorme, qui est peut-être exagéré : et cependant l’on oserait dire qu’il n’a rien d’invraisemblable, si l’on fait attention aux aveux de Gilles et de ses complices. Toutefois, comme en dehors des nombres précis, qui sont contenus dans les pièces originales et authentiques, il ne saurait y avoir que des hypothèses plus ou moins hasardées et que le champ ouvert à l’imagination n’a vraiment pas de limites, il est du devoir de l’historien d’avertir que ces chiffres ne reposent sur aucune preuve réelle et manifeste. Hélas ! en s’en tenant seulement à ceux des Procès et de l’Enquête, n’est-ce pas assez, et trop encore, pour assurer à Gilles de Rais la triste immortalité, qui s’attache à son souvenir et lui mérite à jamais le surnom, que lui donne Michelet, de bête d’extermination ?

Le souvenir profond et durable, qu’il a laissé dans la mémoire des peuples de l’ouest, nous amène à parler d’une tradition populaire, qui n’a d’autre fondement que les créations capricieuses du conte et de la légende. Cette tradition, universellement répandue d’abord en Vendée, en Bretagne et en Anjou, et qui, avec le temps, s’est étendue même aux provinces les plus éloignées de la France et de l’Europe, attribue à Gilles de Rais le meurtre de sept femmes, qu’il aurait, dit-on, épousées légitimement [93]. Nous verrons plus tard, en traitant de la légende de Barbe-Bleue, ce qu’on doit penser de cette croyance populaire : il suffit maintenant de constater que la tradition est en désaccord avec l’histoire. Gilles, en effet, ne fut marié qu’une seule fois, et sa femme, Catherine de Thouars, survécut de plusieurs années au supplice de son mari. On ne peut donc rapporter à Gilles ce trait de la tradition, au moins avec cette précision nette qu’offre la légende. Car, que Gilles de Rais ait porté ses mains homicides sur des femmes aussi bien que sur des hommes [94] ; que des enfants des deux sexes aient subi ses violences, rien n’est plus certain ni plus incontestable : le fait est signalé en plus d’un endroit des documents judiciaires. On a le nom d’un jeune homme de vingt ans qui périt par ses mains ; on a la preuve que des jeunes filles ou des femmes furent victimes de ses cruautés voluptueuses : « Il avoua, dit Monstrelet, historien contemporain du maréchal, il avoua avoir fait mourir plusieurs enfants en bas âge et femmes enceintes. » Rien donc n’était capable de toucher cette âme : ni l’âge le plus tendre, car des enfants à la mamelle moururent de ses cruautés, et moins que des enfants à la mamelle ; ni le sexe le plus faible, car de timides jeunes filles furent victimes de ses terribles divertissements.

Ou plutôt, il était des enfants privilégiés qu’il aima plus que ses passions, plus que le goût du sang et de la mort, auquel pourtant il sacrifiait tout, son âme et son honneur. Ceux-là, du moins, s’ils ne furent pas respectés par ses infâmes plaisirs, ne furent pas victimes de ses cruautés : c’étaient les enfants de sa chapelle [95], et en particulier les fils de Jean Briant, Perrinet le jeune et Pierre, de la psallette [96], qui vivaient continuellement dans sa chambre [97]. L’amour du chant et des cérémonies religieuses, la gloire qu’il retirait de la beauté de sa chapelle, la confiance qu’il avait dans la discrétion de ces enfants [98], peut-être aussi le danger qu’il aurait couru en les faisant servir à ses jeux cruels, firent qu’il n’attenta jamais à leur vie, même après avoir tué leur vertu. Il les aimait, il les comblait de ses caresses et de ses dons ; en sorte que ceux qui vivaient habituellement sous son toit étaient plus en sûreté que ceux qui habitaient loin de sa demeure. En les voyant d’ailleurs si bien traités, courir si joyeux dans les cours du château, vanter les bontés de leur maître, aucun de ceux qui n’étaient pas dans le secret de tels crimes, n’avait de soupçons sur ce qui se passait autour de lui dans l’ombre : si bien que, ni la plupart des enfants de chœur, ni les pages, ni les chapelains, ni les écuyers, ni les chanoines, ni les acteurs, ni les hommes d’armes, ni le seigneur de Gautelon qui vivait en familiarité avec lui, ni le prieur de Chéméré qui l’aimait, ni sa femme elle-même, n’avaient le moindre doute de ce que la vie cachée du maréchal de Rais renfermait d’infâme et de cruel [99].

Et pourtant quels drames dans les appartements du maître, de l’ami, de l’époux ! Les détails que nous avons donnés plus haut, peignent bien l’une de ces scènes atroces où se trouvaient réunies cruauté et volupté. Il n’est rien qui n’ait été puisé aux sources les plus sûres de la vérité ; il n’y a pas, l’on ose le dire, de tableau plus fidèle. Cependant nous n’avons fait la peinture que de l’un de ces drames ; et presque tous, identiques pour le fond, étaient différents par les détails. La variété, en effet, y naissait au gré de l’imagination de l’artiste qui les jouait : et ses capricieuses fantaisies étaient plus variables et plus changeantes que les nuages toujours mouvants. Il faudrait pouvoir réunir dans un même cadre tous ces détails variés, souvent contraires ; depuis ces rires féroces [100], qui répondaient aux cris des mourantes victimes, jusqu’aux raffinements voluptueux dans l’art de tuer ; depuis ces caresses perfides, auxquelles succédaient les plus cruelles tortures, jusqu’à cette contemplation de la mort sur les visages éteints, mais encore vermeils, et ces baisers déposés par les lèvres de Gilles sur les fronts refroidis [101]. Tantôt il fait démembrer la victime sous ses yeux ou la démembre lui-même pièce à pièce [102] ; tantôt il la transperce à coups de dague, ou la frappe à coups de poignard : tantôt la passion impatiente lui enlève la vie d’un seul coup, et tantôt, au contraire, la passion contenue s’exerce à l’épuiser graduellement ; tantôt il s’amuse à promener dans tous les sens la lame homicide [103], et tantôt enfin il jette sa victime contre terre et l’achève avec de gros bâtons noueux ; la cervelle jaillit ; tout ce qui lui tombe sous la main, dagues, couteaux, poignards, bâtons, pierres, devient une arme pour ce vaillant chevalier [104], pour ce compagnon de Jeanne d’Arc, pour ce défenseur de la France, contre la faiblesse d’un enfant qui ne veut pas mourir : fortis in pueri necem [105] ! C’est une folie qui n’a de nom dans aucune langue. Il va si loin et fait tant, qu’il peut dire avec orgueil, sa suprême ambition : « Je suis né sous une telle étoile, que nul au monde n’a jamais fait et ne pourra jamais faire ce que j’ai fait moi-même. » Et, s’adressant à ses complices, il leur disait des choses qu’ils ne voyaient pas et que nous ne pouvons même pas soupçonner [106] : « Il n’est personne au monde qui sache et qui puisse même comprendre tout ce que j’ai fait dans ma vie ; il n’est personne qui en la planète puisse ainsi faire. » Le voilà donc enfin au point suprême où aspirait à monter son ambition : de là, il peut regarder avec mépris, de bien haut, le reste des hommes ! Cet excès d’orgueil confond ; mais l’on sait que les plus fanfarons des hommes ont été certains scélérats. Malgré tant de déceptions dans la théorie et tant de crimes dans la pratique, persuadé qu’il a du génie à force d’extraordinaire, Gilles a conçu de lui une idée orgueilleuse.

Et celui qui se souillait par de pareils crimes avait lui-même une enfant. C’est à croire qu’il n’avait jamais regardé dans son sourire, ni rafraîchi ses yeux dans ses regards limpides, ni senti la douceur de ses caresses et de ses baisers. Elle était absente : à défaut de l’histoire, les excès de son père le prouveraient suffisamment. Il n’est personne, en effet, de si criminel qui ose affronter le voisinage de son enfant. Il y a, dans l’haleine douce et suave de ces innocentes créatures, quelque chose qui est mortel aux mauvaises pensées ; et le regard et la prière d’un enfant sont le charme le plus puissant pour toucher le cœur et le fermer aux inspirations perverses qui montent de l’abîme. Il faut n’avoir plus au cœur un seul noble sentiment pour détourner la tête d’un enfant qui prie : plus dure et plus avilie encore mille fois l’âme de celui qui soutient en face, sans en être troublé — que dis-je ? — qui soutient par plaisir, par jeu, et avec un rire moqueur et féroce, ses regards effarés, sa pâleur, ses larmes et son désespoir. Il est raconté, que, vers ce temps-là, l’on jouait en France et en Angleterre une danse effrayante, la danse macabre, où la foule s’amusait de la mort. Les peintures qui nous en restent font peur à l’imagination ; on ne peut concevoir dans toute une génération d’hommes le goût de la mort qu’elles révèlent. Mais il n’y a rien pourtant, dans ces représentations, qui ressemble aux cruels amusements de Gilles et de ses complices autour de leurs victimes : eux aussi s’amusaient de la mort, mais d’une mort réelle, horrible ; eux aussi, les épouvantables monstres, riaient, et quels rires ! autour des enfants meurtris, morcelés, expirants. — Romans ! dira-t-on, purs romans, faits tout exprès pour effrayer l’imagination. — Eh bien ! il faut l’affirmer : il n’y a rien là qui ne soit vrai, appuyé sur les preuves les moins contestables ; et il y a plus encore, mais il est impossible de tout raconter… L’homme s’est fait démon. « Il jouissait de la mort encore plus que de la douleur, s’écrie Michelet avec une effrayante vérité ; d’une chose si cruellement sérieuse, il avait fini par se faire un passe-temps, une farce ; les cris déchirants, le râle flattaient son oreille ; les grimaces des agonisants le faisaient pâmer de rire ; aux dernières convulsions, il s’asseyait, l’effroyable vampire, sur la victime palpitante [107] ». Ces paroles ne sont qu’un écho du procès : « Et celuy sire prenait plus grant plaisance a leur coupper ou voir coupper la gorge…… Il leur faisait couper le col, par derrière, pour les faire languir…… Il les encisait sur le coul, par derrière, pour les faire languir, ou il prenait grant plaisance [108] ». Il n’est pas nécessaire ici de grossir la vérité pour la rendre monstrueuse : telle qu’elle est, elle suffit à contenter les plus difficiles en matière d’horrible et de merveilleux. Vénus Astarté avait reparu, telle que les statues archaïques la représentent, avec les traits du type asiatique, sensuel et sanguinaire, voulant un culte mêlé de supplices et de voluptés.

Pour la vérité complète de l’histoire, on doit avertir le lecteur que l’on passe forcément sous silence certains détails d’une immoralité telle, que des juges seuls pouvaient les entendre. On n’oserait les répéter, même en citant les graves documents du procès. Tel critique, dont nous ne pouvons partager le sentiment, prétend qu’un historien ne doit rien recéler de la vérité, et que Suétone n’a pas reculé devant la peinture des infamies impériales. À ces deux raisons, il est permis de répondre par deux questions : pourquoi, lorsqu’il s’agit de certains crimes, la loi exige-t-elle le huis-clos de la justice ? et qui voudrait mettre entre les mains d’un jeune homme ces pages de Suétone ? Mais, malgré le cynisme qui souille son histoire, l’on ose dire que Suétone se serait tu sur certains détails des crimes de Gilles de Rais. Ni les saturnales de Néron et de Caligula, ni ces choses innommables, qui, au dire de Tacite, se passaient dans le palais de Tibère, à Caprée, et que cet historien ne décrit pas, n’approchent peut-être et ne donnent même l’idée de ce qui eut lieu dans la chambre à coucher de Gilles de Rais, à la Suze, à Machecoul, à Champtocé, à Tiffauges. Qu’il nous suffise de dire, en général, que, de chute en chute, Gilles se trouva un jour au fond de l’abîme, face à face avec la débauche, mais une débauche telle qu’on ne peut la dépeindre : cependant, il regarda le monstre sans pâlir ; il lui sourit et lui jeta les restes de sa jeunesse et de sa pudeur à dévorer : le monstre dévora tout. C’est assez dire, trop peut-être ; à ceux qui désireraient davantage, il faut répondre : plutôt que d’être le Suétone de Gilles de Rais, il faudrait briser ici sa plume et jeter ces feuilles au feu. Et par respect pour sa propre conscience, et par respect pour l’âme des lecteurs, il est des choses qu’on ne peut dire : on raconte qu’en entendant la confession de Gilles, les juges de Nantes, saisis d’un irrésistible mouvement de pudeur, baissèrent les yeux et voilèrent la figure du Christ ; telle est du moins la tradition : or, il ne convient pas à l’historien d’être moins réservé ni moins chaste que les juges.

Une telle débauche était l’effet d’une vie de plaisirs. Ces plaisirs qu’il cherchait, pour les yeux dans les spectacles, pour les oreilles dans les chants et la musique, il les chercha pour le goût dans le boire et le manger, avec le double dessein et de satisfaire sa gourmandise et d’exciter la volupté. On a souvent et justement remarqué le lien fatal qui existe entre ces deux vices : l’histoire de Gilles de Rais prouve, comme la raison, que la luxure est la première-née de la gourmandise. Les mets les plus rares et les plus délicats, les vins les plus recherchés et les plus chauds, chargeaient sa table ; toute sorte de boissons enivrantes lui étaient habituelles ; et l’on n’oserait dire ou même penser à quel dessein, si le procès n’en témoignait en des termes d’une crudité qui défie toute hardiesse. Des plaisirs sauvages et contre nature, voilà ce qu’il fallait à cette chair corrompue, où se mouvait une âme devenue bestiale ; et il les lui fallait faciles, agréables, fréquents, à profusion. Aussi, les festins succédaient aux festins, les orgies aux orgies : entre deux, il n’y avait souvent que l’intervalle d’une nuit de crimes. Les tables étaient toujours ouvertes, les coupes toujours pleines ; et le ventre, selon l’expression réaliste de l’Apôtre, chaque jour traité comme un dieu : « Cibariis et vinis delicatis, eciam ypocrasio et clareto… et aliis speciebus calicis… Sepe, et sepius, ac superflue, ac indebito modo, usus fuit, et castrimargiam cotidie exercuit, et quod sic fuit et est verum [109]. »

Pourtant, il ne faudrait pas croire que tout fut jouissance dans une pareille vie, et qu’elle ne fut pas mêlée de beaucoup d’ennuis, de regrets et de remords. Ce n’avait pas été sans souffrances que Gilles était descendu si bas dans le crime. Une tradition rapporte qu’Hérode, en proie aux remords, avait toujours devant les yeux les victimes de Bethléem, et dans l’oreille cette voix de Rachel, pleurant ses enfants et ne voulant pas être consolée parce qu’ils n’étaient plus : aux heures où la solitude régnait autour de lui et quand les emportements de la passion lui laissaient quelque repos, Gilles de Rais semble avoir éprouvé quelque chose de semblable, et c’est à ces remords qu’il convient de rapporter la pensée de fonder, à Machecoul, une collégiale en l’honneur des Saints Innocents. Son âme était croyante ; si la vertu s’y trouvait éteinte, la foi y brillait toujours, et ses lumières y projetaient jusque dans les plus sombres profondeurs de vives clartés sur les plaies dont il souffrait [110]. Alors la honte l’agite ; comme un malade sur son lit, il se retourne sur lui-même et ne trouve à se reposer que sur des plaies vives. Parfois on le trouve errant dans les parties les plus solitaires de ses châteaux ; parfois aussi, il en sort dès le matin et parcourt les rues et les campagnes. On croit et on répète de toutes parts qu’il est fou ; et, plus tard, refusant d’attribuer ces extravagances à ses remords, sa famille les rejette sur sa folie [111]. Souvent il erre à l’aventure, laissant échapper des paroles incohérentes, sauvages, insensées, et ne rentre qu’à la tombée de la nuit, épuisé de fatigue [112]. Il pleure, parfois ; il jette des cris de douleur ; il tombe à genoux. Dans l’excès de sa souffrance, il prend des velléités de repentir pour le repentir lui-même ; et, déjà, dans sa pensée, revenu à la vertu par l’expiation, il jure à Dieu et aux saints du ciel de faire pénitence de ses crimes ; il crée des fondations pieuses ; il promet, en un mot, de renoncer désormais à cette vie infâme, dont le souvenir cuisant fait le tourment, de ses jours et de ses nuits. Il n’est rien de si dur ni de si pénible qu’il ne soit prêt à embrasser pour recouvrer la paix avec le pardon : tantôt le cloître l’attire avec ses austérités ; tantôt c’est Jérusalem et le tombeau du Christ. À Machecoul et à Bourgneuf-en-Rais, il en a fait le vœu : il partira seul, à pied, vêtu comme un pèlerin, mendiant son pain, vers les lieux qu’habita le Sauveur ; pèlerin pénitent, il verra Bethléem ; il ira aux rivages des lacs, sur le sommet des Oliviers, il gravira le Golgotha… [113]. Mais, si le courant qui mène à l’abîme est facile à descendre, il est rude à remonter ; il est même bien difficile de s’arrêter où l’on veut ; et ceux qui n’ont jamais vogué que sur des eaux paisibles et pures, ne savent pas ce que le gouffre, où conduit le flot impur et bourbeux, a d’étranges fascinations. Dans cet esprit mobile et violent, les impressions ne pouvaient durer longtemps. Des plaisirs indignes, de honteuses débauches succédaient à la pitié et aux larmes. Malgré ces remords, ces larmes et ces promesses, à la vue d’une nouvelle victime, la bête reparaissait, et le chien, dit le procès en s’emparant d’un mot effrayant de la Bible, retournait sans cesse à son vomissement. Ces mêmes infamies, qui étaient tout à l’heure l’objet de ses larmes, se renouvelaient dans sa chambre, attirant sur le monde, dit encore le procès, ces tremblements de terre, ces pestes, ces famines et tous ces fléaux, qui ont puni les crimes de la Sodome et de la Gomorrhe antiques : « Nichilominus, predictis juramento, voto et promissione non obstantibus, depost, predictus Egidius reus, tanquam canis ad vomitum perseverens, plures infantes… jugulavit… propter quod peccatum, secundum juris disposicionem, fiunt terre motus, fames, pestilentie super terram [114] ».

Ainsi, tout était vain dans cette âme vaine, éprise de tant de vanités. Le repentir est comme une fleur : dans la chaleur étouffante des passions, elle se flétrit, et son fruit, à, peine formé, tombe par terre. Si, comme on le voit, l’âme de Gilles n’avait pas perdu toute pudeur, au moins cette pudeur qui vient du remords et qui l’engendre ; si la sève chrétienne y produisait encore de généreuses pensées, à peine écloses, le tourbillon les emportait, stériles et vaines. Au moment où le bon grain allait mûrir, un orage soudain, soulevé par le souffle de quelque mauvais génie, anéantissait l’espoir de la moisson ; et personne, malheureusement, ni son épouse, ni un ami, n’était là pour ensemencer de nouveau le champ dévasté : les seuls familiers, au contraire, qui eussent accès dans ce clos, n’y entraient que pour en arracher de leurs propres mains les derniers germes de résurrection et de vie épargnés par l’orage. Plus que ses mauvais instincts et ses passions peut-être, ce fut ce qui perdit Gilles de Rais.

Tel fut le monstre. Ce qui, dans la nature, nous étonne comme le produit horrible du hasard, n’est que le produit d’une loi particulière, différente de la loi générale. Dans la nature morale, Gilles de Rais est une effrayante création du mal ; il est l’effet naturel du vice ; si bien qu’aujourd’hui, comme au XVe siècle, de la même corruption pourraient germer les mêmes crimes. Si les institutions politiques devenaient moins fortes, si les lois tombaient dans le mépris, surtout si la foi et la morale chrétiennes s’affaiblissaient si les passions humaines augmentaient, des superfétations étranges, dont s’épouvante justement la postérité, sortiraient du fond des corruptions humaines. Gilles de Rais pensait justement qu’il pourrait avoir des imitateurs : « Prenez bien garde, disait-il aux parents qui assistaient à son procès, prenez bien garde d’élever vos enfants dans la mollesse et dans la satisfaction de tous leurs goûts : c’est ainsi que j’ai grandi, et c’est ce qui m’a perdu ! »




  1. Proc. civ., fos 343-386, ro et vo.
  2. Ibidem.
  3. Proc. ecclés., Conf. de Henri Griart, p. XCIII.
  4. Proc. ecclés., Conf. de Poitou., p. lxxxiii, cxiv ; Conf. de Gilles, p. L. — Proc. civ., fos 373-381.
  5. Proc. civ., f° 313.
  6. Proc. civ., Conf. de Henriet, f° 373, r°.
  7. On trouva, dans la tour de Chantocé, dit Michelet, une pleine tonne d’ossements calcinés, des os d’enfants en tel nombre, qu’il pouvait y en avoir une quarantaine. » (Michelet, t. V, p. 211.) L’historien parle ici des fouilles que, d’après lui, la justice fit exécuter à Champtocé : on voit qu’il a été induit en erreur, ou par une lecture trop rapide du manuscrit, ou, ce qui est plus probable, par le récit d’un historien mal informé.

    On lit, dans un ouvrage qui jouit justement d’une grande valeur scientifique, les lignes suivantes : « C’est une pure fantaisie des faiseurs d’historiettes que de placer à Chantocé la scène de ses exploits sinistres. Gilles de Retz, qui n’y fit jamais résidence, avait vendu la terre en 1437 au duc Jean V de Bretagne. — Le conseil du roi interdit en vain le maréchal. Le roi lui-même l’assigna en domaine à sa femme Isabelle (1er nov. 1442). Mais le duc, qui avait pris possession, s’y maintenait contre toute menace des officiers royaux et la garda dans sa maison. (Célestin Port, Dictionnaire de Maine-et-Loire, Angers, 1874. art. Chantocé.)

    On ne saurait faire, j’imagine, aux documents le reproche que M. Célestin Port adresse à la fantaisie des romanciers et aux faiseurs d’historiettes.

  8. Proc. ecclés., p. LXXXVIII. Conf. de Poitou ; Conf. de Henriet, p. XCIX. — Proc. civ., f° 372, Conf. de Henriet ; Conf. de Poitou, f° 387.
  9. Proc. ecclés., Conf. de Poitou, p. Lxxxix
  10. Enq. civ. des 28, 29, 30 sept., p. cxxv : « Ung nommé Oran, des parties de Sainct-Mesme, se complaignant piteusement et en plorent, de la perdicion d’un sien enffant. »
  11. Enq. civ. des 28, 29, 30 sept. 1440, p. cxxv.
  12. Enq. civ. des 28, 29, 30 sept. 1440, p. cxiii.
  13. Tous ces faits sont tirés des Procès. — Enq. civ. des 28, 29, 30 sept. 1440, p. cxxv.
  14. Enq. civ. des 28, 29, 30 sept. 1440, p. cxxiv.
  15. Enq. civ. des 28, 29, 30 sept 1440 ; p. cxxii.
  16. Enq. civ. des 28, 29, 30 sept. 1440 ; p. cxxii, CXXVI.
  17. Enq. civ. des 28, 29, 30 sept. 1440 ; p. cxxi, cxxii.
  18. Enq. civ. du 8 oct. 1440 ; p. cxxxvii, cxxxviii.
  19. Proc. ecclés., Conf. de Poitou, p. cxxxvi.
  20. Il n’est pas inutile de remarquer qu’au xve siècle la Bretagne avait déjà de très nombreuses écoles, dans les villes et jusque dans les bourgs de médiocre importance. M. A. Dupuy (les Écoles de Bretagne au XVe siècle, Bulletin de la Société académique de Brest, 2e Série, t. V, 1877-1878) a fait quelques recherches curieuses sur ce sujet. Il a observé que chaque diocèse avait une haute école ecclésiastique, et chaque localité habituellement une école paroissiale. « Les illettrés sont rares, dit un autre écrivain, dans la noblesse, la bourgeoisie et parmi les paysans qui possèdent quelque aisance. » (M. Léon Maître, Archiv. de la Loire-Inférieure ; L’Université de Nantes, ses origines ; Revue de Bretagne et de Vendée, juin 1876.) L’histoire de Gilles de Rais confirme ces observations. Parmi les jeunes enfants enlevés par ses complices, au dire des témoins, il y en avait beaucoup qui allaient à l’école. C’est le fils de Perrine Loessart, de la Roche-Bernard, âgé de dix ans « alant à l’escole. » À Poitou qui le demande pour en faire un page, la mère répond qu’elle ne peut l’ôter de l’école, où il apprend fort bien, et elle ne permet de l’emmener, que sur la promesse expresse qu’il continuera d’aller à l’école. (Enq. civ. du 18 sept. 1440, p. cxvii, cxviii.) — C’est le fils de Jeanne Édelin, âgé de huit ans, de Machecoul, « allent à l’escolle » de cette ville (Enq. civ. des 28, 29, 30 sept. 1440, P. CXXV). — C’est encore le jeune Régnaud Donete, âgé de douze ans, de la paroisse de Notre-Dame de Nantes, « qui alloit à l’escolle. » (Enq. civ., 4 oct. du 1440 ; p. CXXXII.) C’est enfin pour mettre un terme à cette énumération, le jeune Jean Hubert, de la paroisse de Saint-Léonard de Nantes, âgé de quatorze ans, « allant à l’escolle. » (Enq. civ. p. CXXXII.) En un mot, la plupart de ceux qui ne mendient pas leur pain, suivent l’école. On sait, par ailleurs, que la collégiale fondée par Gilles lui-même à Machecoul, avait un « maistre d’escholle, » chargé de faire l’instruction des enfants de sa chapelle. Il en était ainsi dans toutes les collégiales et dans la plupart des monastères et des prieurés. Dans les Procédures politiques du règne de Louis XII, publiées en 1884 par M. R. de Maulde, dans la Collection dès Documents inédits de l’Histoire de France, je remarque de nouvelles preuves que la Bretagne, au xve siècle, à l’époque même où nous sommes, était abondamment pourvue d’établissements scolaires, et que l’on y étudiait avec beaucoup d’ardeur. J’en citerai deux exemples. À la page 410 (déposition de François le Saux, conseiller des comptes), il est dit qu’à l’âge de huit ans, à Vannes, il allait à l’école « entre les clercs et enfans d’icelle » ; et qu’il fut ensuite envoyé aux « escolles, à Sainct Pol de Léon » (p. 411), puis à l’Université de Paris, d’où il semble que Saint-Pol-de-Léon possédait des établissements qui rappellent nos écoles d’instruction secondaire. Un autre breton, Guillaume de Forest, devenu plus tard secrétaire du roi Louis XII et de la reine Anne, dépose (p. 402) qu’à l’âge de huit ans il allait à l’école. D’après l’âge de ces deux témoins, il faut rapporter ces faits vers l’année 1440. Il ressort même de leurs dépositions, que, pas plus alors qu’aujourd’hui, les enfants ne demeuraient étrangers aux événements politiques et qu’ils se passionnaient pour tout ce qui touchait à la patrie.
  21. Enq. civ., du 18 sept. 1440, p. cxvii, cxviii.
  22. Enq. civ. des 28, 29, 30 sept. 1440, p. cxxv, cxxvi.
  23. Enq. civ. des 28, 29, 30 sept. 1440, p. cxxiv.
  24. Enq. civ. des 28, 29, 30 sept. 1440, p. CXXViii.
  25. Enq civ. des 28, 29, 30 sept. 1440, p, CXXIII, CXXVII.
  26. Enq. civ. du 28 sept. 1440, p. CXIX.
  27. C’est un fait constant.
  28. Proc. ecclés., Conf. de Poitou, p. Lxxxvi ; Conf. de Henriet, p. xcvii.
  29. Proc. ecclés., Conf. de Poitou, p. xci, xcii.
  30. Enq. civ. des 28, 29, 30 sept. 1440, p. CXXIV.
  31. Proc. civ., f° 365.
  32. Proc. ecclés., Conf. de Gilles, p. Lxix ; Conf. de Poitou, p. lxxiv. — Proc. civ., Conf. de Henriet, f° 374, v°.
  33. Proc. ecclés., Conf. de Poitou, p. lxxxiv ; Conf. de Henriet, p. cxv ; Conf. de Gilles, p. lxix. — Proc. civ., Conf. de Henriet, fos 382, r° ; 387 v° ; Conf. de Gilles, f° 93, v°.
  34. Sibique blandiendo seu blandire fingendo et simulando, asserebat quod nolebat ipsos ledere, seu sibi malum aut lesionem inferre, ymo tantum se spaciare cum ipsis, ac taliter impediebat ne clamarent. — Proc. ecclés., Conf. de Poitou, p. LXxxiv.
  35. Proc. ecclés., Conf. de Gilles, p. XLix ; de Poitou, p. LXxxv ; de Henriet, p. cxiv. — Proc. civ., Conf. de Henriet, f° 374, v° ; de Poitou, 384, v° ; de Gilles, 383, v°.
  36. Proc. ecclés., Conf. de Gilles, p. xlix ; de Poitou, p. xlix ; de Henriet, p. cxiv, cxviii. — Proc. civ., Conf. de Henriet, fos 379, 380, v° et r° ; de Poitou, f° 385 ; de Gilles, f° 393.
  37. Proc. ecclés., Conf. de Gilles, p. xlix ; de Poitou, p. lxxv, lxxxvii ; de Henriet, p. cxviii. — Proc. civ., Conf. de Gilles, f° 393.
  38. Proc. ecclés., Acte d’accusation, art. xxvii, p. xxiv.
  39. Proc. ecclés., Conf. de Gilles, xlix ; de Poitou, p. xcii ; de Henriet, p. cxviii. — Proc. civ., Conf. de Henriet, f° 381, r° ; de Gilles, f° 393.
  40. Proc. civ., Conf. de Henriet. f° 377, r°.
  41. Proc, civ., Conf. de Henriet, fo 377, ro.
  42. Proc, civ., Conf. de Henriet, fo 378, ro.
  43. Proc, ecclés., Conf. de Poitou, p. lxxxv, etc. — Proc. civ., Conf. de Henriet, fo 377, ro.
  44. Proc, ecclés., Acte d’accusation, art. xv ; p. xx.
  45. Proc. civ., Conf. de Poitou, fo 387, ro.
  46. Proc. ecclés., Conf. de Gilles, p. L.
  47. Proc, civ., Conf. de Poitou, fo 387, ro ; Conf. de Gilles, fo 393, vo ; 394, ro.
  48. Henri Griart, surnommé Henriet, né dans la paroisse de Saint-Jacques de la Boucherie, à Paris, avait environ vingt-six ans ; il fut arrêté avec Gilles de Rais, forma alors le dessein de se trancher la gorge d’un coup de couteau, fut jugé et brûlé vif, à Nantes, le même jour que son maître, avec Poitou, son complice.

    Étienne Corrillaut, surnommé Poitou, né à Pouzauges, au diocèse de Luçon, était âgé de vingt-deux ans environ. Il était entré au service de Gilles de Rais, qui l’eût infailliblement mis à mort « à coups de dague », comme les autres, sans Gilles de Sillé. Celui-ci fit remarquer au baron que Corrillaut était un « superbe garçon, et qu’il valait bien mieux en faire un écuyer. » Gilles se laissa toucher. Ainsi, la beauté, la force et surtout l’âge, ces avantages mortels à la plupart des autres, valurent la vie à Poitou. Mais Gilles exigea du jeune homme le serment de ne jamais révéler, à qui que ce fût, ni ce qui venait de se passer entre eux, ni ce qu’il pourrait apprendre encore, à l’avenir, des secrets de son maître : je n’ai pas besoin de dire que Poitou n’hésita pas. (Proc. ecclés., Conf. de Poitou, p. lxxxviii. — Proc. civ., fo 385, vo.)

  49. Proc. ecclés. et civ., Conf. de Gilles, de Poitou, d’Henriet et de Prélati, passim.
  50. Mém. des Héritiers, fo 11, ro et vo, etc. — Lettres patentes de Charles VII.
  51. Mém. des Hérit., fo 7, ro, etc. Pièces communiquées par M. Doinel.
  52. Mémoire des Héritiers, fo 16, vo.
  53. Proc, ecclés., Conf. de Gilles, p. LIII.
  54. Proc. ecclés. et civ., Mémoire des Héritiers, etc… passim.
  55. Marchegay, Documents relatifs à Prégent de Coétivy ; Tours, 1876, in-8o Compte du 6 mars au 12 janvier 1450-1451, p. 34, etc.
  56. Mém. des Héritiers, fo 9, ro, 10, vo. Pièces communiquées par M. Doinel.
  57. Proc, ecclés., Acte d’accusation, p. XXVI, XXX.
  58. Mémoire des Héritiers, fo 11, ro et vo.
  59. Lettres de grâce accordées par Charles VII à Roger de Bricqueville, le 24 mai 1446. Pièces justificatives, p. CXLV, CXLVI, CXLVII
  60. Proc, civ., Conf. de Poitou, fo 385, ro.
  61. Proc. ecclés. et civ. ; v. surtout Proc. civ., Conf. de Gilles, fo 393, ro ; Conf. de Poitou, fo 385, ro.
  62. Lettres de Rémission ; Proc. ecclés. et civ., passim.
  63. Proc. ecclés., Acte d’acc., p. XXV, art. XXVIII ; dép. de Blanchet, p. LXXVII.
  64. Proc. ecclés., p. xxv ; acte d’accus., art. xxviii.
  65. Ibidem.
  66. Michelet, Hist. de France, t. V., l. c.
  67. Enq. civ., p. cxxi.
  68. Enq. civ. du 18 sept. 1440 ; dép. de Dupouez, p. cxix, cxx.
  69. Enq. civ. du 27 sept. 1440, p. cxxi.
  70. Enq. civ., dépos. de Jeanne De Grepie, femme Regnault Donete, parente de la victime, p. cxxxi, cxxxii.
  71. Enq. civ. du 2 oct. 1440, p. cxxxii.
  72. Enq. civ., dépos. de Jean Estaisse et de Michelle, sa femme, de Saint-Clément, prés de Nantes, p. cxxxvi, cxxxvii.
  73. Proc. ecclés., déposit. de Agathe Le Mignon, p. vii.
  74. Enq. civ. du 27 sept. 1440, p. cxxi.
  75. Mourain de Sourdeval, Les Seigneurs de Rais, p. 23.
  76. Proc. civ. ; Conf. de Gilles, fo 394, ro.
  77. Proc. ecclés., Conf. de Henriet, p. xcvi. — Proc. civ., Conf. de Poitou, fo 385, vo ; Conf. de Henriet, fo 375, vo.
  78. Proc. civ., Conf. de Henriet, fo 383, ro. — Enq. civ. du 27 sept. 1440, p. cxx.
  79. Enq. civ. des 28, 29, 30 sept. 1440, p. cxxiii.
  80. Enq. civ. du 18 sept. 1440, fo 315, ro.
  81. Proc. ecclés., Conf. de Poitou, p. lxxxvi. — Proc. civ., Conf. de Henriet, etc., fo 383, ro.
  82. Ibidem.
  83. Proc. civ., Conf. de Henriet, fo 383, ro. — Proc, civ., Conf. de Poitou, fo 392, ro.
  84. Proc. ecclés., Conf. de Poitou, p. lxxxvii, lxxxviii. — Proc. civ., Conf. de Henriet, fo 484. ro : Conf. de Poitou, fo 388, ro.
  85. Proc. ecclés., Conf. de Henriet, etc., p. xcviii.
  86. Pitre-Chevalier, La Bretagne ancienne, p. 480-481.
  87. Enq. civ. des 28, 29, 30 sept 1440, p. cxxvii.
  88. Proc. civ., Conf. de Poitou, fo 392, ro.
  89. Proc. ecclés., Conf. de Gilles, p. xlix, l.
  90. Acte d’accusation, art. xxvii, p. xxiv. — Proc. civ., fo 367, ro.
  91. Loc. citat.Proc. civ., fo 386, ro et vo.
  92. Proc. civ., p. 392, etc...
  93. Le Grand Dictionnaire universel du xixe siècle prétend « qu’il massacra un nombre illimité de femmes, et que sept d’entre elles furent, dit-on, légitimement épousées par lui : circonstance qui a donné évidemment lieu au conte de Perrault, a fait remarquer le Moniteur du soir du 10 février 1866. »
  94. Proc. ecclés., p. xcviii, etc. — Proc. civ., Conf. de Henriet, fo 383, vo.
  95. Proc. ecclés., Conf. de Poitou, p. lxxxix. — Proc. civ., Conf. de Henriet, fo 384, ro.
  96. Ou sait que, dans l’ouest, on appelle encore comme autrefois psallette ce qu’on nomme aujourd’hui communément maîtrise.
  97. Proc. ecclés., Conf. de Blanchet, p. lxxviii.
  98. Proc. civ., Conf. de Henriet, fo 384, ro.
  99. Proc. civ., Conf. de Poitou, fo 389, vo.
  100. Proc. ecclés., Conf. de Gilles, p. xlix.
  101. Loc. citat.
  102. Proc. ecclés., Conf. de Poitou, p. lxxxvii ; Conf. de Gilles, p. xlix. — Proc. civ., Conf. de Gilles, fo 393 ; Conf. de Henriet, fo 374, vo.
  103. Proc. ecclés., Conf. de Henriet, p. cxv, etc.
  104. Proc. ecclés., Conf. de Gilles, p. xlix. — Proc. civ., fo 380, ro et vo, etc.
  105. Sénéque le tragique, Les Troyennes, v. 756.
  106. Proc. ecclés., Conf. de Henriet, p. cxviii. — Proc. civ., fo 380, vo.
  107. Michelet, Histoire de France, l. c.
  108. Proc. civ., Conf. de Henriet, fo 374, vo.
  109. Proc. ecclés., Acte d’accusation, art. xxx, p. xxvi ; Ibid., Conf. de Gilles, p. lviii ; Mém. des Héritiers, fo 9, vo. Ducange traduit « castrimargiam » par « gulæ concupiscentia. »
  110. Proc. ecclés., Acte d’accusation, art. XXXVIII, p. XXVII, XXVIII ; Proc. ecclés., passim, Conf. de Gilles.
  111. Le Mémoire des Héritiers roule tout entier sur cette thèse.
  112. Mémoire des Héritiers, fo 12, ro.
  113. Proc. ecclés., Acte d’accusation, art. XXXVIII, p. XXVII ; Conf. de Blanchet, p. LXXX, etc. Conf. de Gilles, de Prélati, de Poitou, de Henriet.
  114. Proc. ecclér., Acte d’accusation, art. XXXIX, p. xxviii.