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Gotthold Ephraïm Lessing/01

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Gotthold Ephraïm Lessing
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 73 (p. 78-121).
II  ►


LESSING

SECONDE PARTIE [1]


I. Le Christianisme moderne, études sur Lessing, par M. Ernest Fontanès ; Paris 1867. — II. Lessing et le Goût français en Allemagne, par M. L. Crouslé ; Paris 1863. — III. Lessing, sein Leben und seine Werke, 4e édition ; Berlin 1866. — IV. Lessing’s Nathan der Weise, von Kuno Fischer ; Stuttgart 1864. — V. Lessing’s Nathan der Weise, von D. Fr. Strauss ; Berlin 1866. — VI. Ueber G. Ephraïm Lessing, von W. Dilthey (Preussische Jahrbücher, février et mars 1867.)


I.

Macaulay, dans son essai sur Addison, proclame Lessing le plus grand critique du XVIIIe siècle. Un écrivain allemand, renchérissant sur l’historien anglais, considère l’auteur de la Dramaturgie et du Laocoon comme le créateur de l’esthétique moderne, comme le Moïse ou le Selon de l’art et de la poésie, et lui rend grâces de nous avoir laissé dans un de ses écrits philosophiques l’évangile de la pure humanité. Mme de Staël s’était contentée de dire : « Lessing est un esprit neuf et hardi, et qui reste néanmoins à la portée du commun des hommes ; sa manière de voir est allemande, sa manière de s’exprimer européenne. » Cet éloge plus discret aurait été, j’imagine, du goût de Lessing. Les grands esprits du siècle passé ont fait la guerre aux superstitions ; c’est mal honorer leur mémoire que de leur rendre un culte superstitieux. Non, Lessing ne peut nous servir ni de législateur ni d’évangéliste ; entre nous et lui, il y a cent ans bien remplis et une révolution qui a tout renouvelé. Une partie considérable de son œuvre a vieilli, sa méthode ne répond plus à nos besoins ; sur bien des points, ses enseignemens ont été dépassés ou contredits. Au XIXe siècle, la critique est l’art de tout comprendre et de tout expliquer par l’histoire ; au XVIIIe, elle n’était que l’art de tout discuter, de tout remettre en question par le raisonnement. Lessing fut un prodigieux raisonneur, raisonner fut sa principale occupation et la joie souveraine de sa vie ; mais s’il ne peut nous servir d’oracle, il sera toujours un inspirateur, l’un de ces héros de l’intelligence qu’il est bon de fréquenter parce qu’on apprend d’eux la liberté et le courage de la pensée. Quand l’esprit humain s’engourdit et menace de s’arrêter, il lui faut des Voltaire et des Lessing pour le remettre en mouvement.

En France, Lessing est surtout connu par certains mots souvent cités et qui le peignent. « Si Dieu tenait la vérité dans sa main droite et dans sa gauche l’amour toujours inquiet de la vérité, qu’il me dît : Choisis ! — fussé-je condamné à me tromper éternellement, j’opterais pour sa main gauche, et la prenant humblement : Père, lui dirais-je, la vérité n’est que pour toi. » — « Il y a plus de plaisir, dit-il encore, à courir le lièvre qu’à le prendre. » Lessing était de la famille de Bayle. Chez tous les deux, même ardeur de recherche et d’examen, même passion de controverse, et parfois même friandise de scandale ; une étonnante variété d’études, une vaste érudition dont ils se servent pour autoriser et multiplier leurs doutes, une sorte de génie qui se dépense en malice, une entente merveilleuse de la guerre de chicane, l’art de détruire l’ennemi en détail par des escarmouches plus meurtrières que des batailles rangées. Du reste, infatigables l’un et l’autre, toujours frais, dispos, toujours en campagne, du matin de leur vie jusqu’au soir, éperonnés, bottés, ils sonnent ]e boute-selle. Ces sortes d’esprits enragés que possède le démon de la critique sont fort incommodes aux gens tranquilles, qui trouvent leur repos dans la tradition, leur bonheur dans les, idées reçues, u Dois-je ménager chacune de mes respirations, leur répondait Lessing, dans la crainte que votre perruque ne perde un peu de sa poudre ? »

Lessing eut sur Bayle l’avantage du goût et du style. On a souvent reproché au sceptique professeur de Rotterdam sa langue négligée, inculte, et qui sent le réfugié. La prose de Lessing est l’allemand dans sa fleur, prose d’une netteté, d’une transparence admirables, d’un tour simple et facile, plus élégante qu’ornée, plus vive que rapide ; on dirait la prose de Voltaire, moins l’éclair et les ailes. Bayle n’était ni écrivain ni littérateur ; tourné tout entier vers l’érudition et la dialectique, la muse et sa grâce lui ont manqué. Lessing au contraire eut la passion des lettres, et il fut poète à ses heures. Oublions ses fables, ses odes ; deux pièces de lui sont restées au théâtre : l’une, Emilia Galotti, témoigne d’une vraie puissance dramatique, l’autre, Nathan le Sage, respire un charme de poésie et de sentiment qui ne passera point ; mais alors même qu’il faisait œuvre de poète, Lessing n’était point infidèle à la critique : il faut l’entendre là-dessus, jamais homme ne se connut davantage. « On me fait l’honneur, dit-il, de me tenir pour un poète. C’est peu me connaître et tirer des conclusions trop charitables des quelques essais dramatiques où s’est hasardée ma plume. Les plus anciens de ces essais furent composés à un âge où l’on prend volontiers pour du génie le goût et la facilité d’écrire ; ce qu’il y a de passable dans les derniers, j’en suis redevable à la seule critique. Je ne sens pas en moi la source vive qui jaillit par sa propre force et s’élance en jets abondans, limpides et frais. Je suis condamné à tout tirer de moi-même par la pompe foulante… De là vient que je suis toujours chagrin et confus quand j’entends mal parler de la critique. On l’accuse d’étouffer le génie, et je me flatte d’avoir reçu d’elle quelque chose qui ressemble beaucoup au génie. Je suis un paralytique qui ne saurait s’édifier d’un libelle contre les béquilles… Toutefois, ajoute-t-il, sa béquille peut bien aider un boiteux à se transporter d’un lieu à un autre, mais elle n’en fera jamais un coureur de cirque ; il en va de même de la critique. Si grâce à elle je produis quelque chose qui vaut mieux que ce qu’un homme de mon talent produirait sans son aide, je n’y réussis qu’à la condition d’être libre de toute autre besogne et à l’abri de toute distraction, d’avoir sans cesse présentes à l’esprit toutes mes lectures, de passer à tout coup en revue toutes les remarques que j’ai pu faire dans le cours de ma vie sur les mœurs et sur les passions… » On se souvient de cet Allemand qui sautait par la fenêtre en disant : « Je me fais vif. » Lessing est peut-être l’unique exemple d’un homme qui s’est fait poète parce qu’il avait juré de l’être.

La critique exercée avec génie a l’heureuse propriété de renouveler et d’agrandir tous les sujets ; il n’est pour elle ni questions oiseuses, ni matières rebattues ; les lieux communs, les préjugés chers à la foule, les sagesses transmises, lui sont suspects ; elle contrôle les témoignages, instruit le procès. Ne lui alléguez aucune autorité : elle est résolue à n’en croire que les faits, et il n’en est aucun dont elle n’aperçoive les conséquences. Tantôt elle amasse des nuages sur des évidences de convention, tantôt elle perce à jour des mensonges accrédités et commodes à l’humaine paresse ; la certitude se dérobe-t-elle à ses poursuites, le doute lui est encore une conquête précieuse et une chère possession ; quand la vérité nous manque, c’est quelque chose que de ne rien mettre à sa place. « La discussion, disait Lessing, est toujours utile ; alors même qu’elle n’aboutit pas à la découverte de la vérité, elle nourrit l’esprit d’examen, elle tient les préjugés dans un état d’inquiétude perpétuelle. » Tous les sujets étaient bons à cet impitoyable contrôleur des idées reçues. À vrai dire, il n’y a point de petits sujets. L’esprit d’un siècle est semblable à ce génie des Mille et une Nuits qui se resserrait sur lui-même jusqu’à tenir tout entier dans une cassette. Que Lessing dissèque malignement quelques vers de Klopstock, que dans une figure ailée il reconnaisse, en dépit des archéologues de son temps, l’emblème antique de la mort, ou que, documens en main, il réhabilite je ne sais quel obscur poétereau latin persécuté jadis par Luther pour avoir chanté les louanges d’un prélat catholique, si restreint que soit le cadre de son sujet, Lessing y fait entrer la pensée de son siècle en appliquant aux choses de la vie et du monde cette absolue liberté de l’examen dont Descartes s’était prévalu dans l’ordre de la philosophie pure.

Les moralistes ont souvent disserté sur l’utilité des ennemis. Tout ce qu’ils en peuvent dire a été mis en pratique par Bayle et par Lessing. Jamais personne ne tira de ses ennemis un plus heureux parti. Peut-on concevoir Bayle sans Jurieu ? Que ne lui doit-il pas ! Lessing conseillait à qui veut penser de se chercher un adversaire et de disputer contre lui. C’était sa méthode. Il en usait comme ce centurion de Memmius qui se battait tous les matins contre son singe pour se tenir en haleine. La controverse était pour Lessing une sorte] de gymnastique dont il se trouvait bien ; il y retrempait ses forces. Dans l’émotion d’une querelle, son esprit jetait de plus vives clartés, il disposait plus librement de ses idées, il se sentait vivre. Il était de ces hommes que la passion éclaire et que les sots inspirent. Souvent il lui arriva de découvrir une vérité quand il ne cherchait qu’un argument. Sa vie fut une suite de controverses et de passes d’armes ; il n’eut pas toujours raison, toujours il eut les honneurs de la guerre. Il avait le tempérament et le caractère qui conviennent à la polémique : une vivacité d’impressions qui n’altérait jamais son sang-froid, beaucoup d’opiniâtreté et beaucoup de souplesse, le goût des hasards, l’acharnement d’un joueur ou d’un plaideur à outrance. Insouciant des coups qu’il recevait, parce qu’il était sûr de sa riposte, et lui-même ne frappant jamais sans appuyer la botte, fertile en feintes, en surprises et sans se découvrir jamais, mettant à profit toutes les imprudences de ses adversaires, l’escrime n’avait point de secrets pour lui. Les occasions de guerroyer ne lui manquèrent pas ; il avait deux passions, le goût de raisonner et un amour jaloux de son indépendance ; les opinions en vogue, les préjugés régnans révoltaient la fierté de son génie comme des attentats contre sa liberté, et il n’y eut de son temps ni coterie ni parti qu’il ne se soit donné le plaisir de braver.

Les vicissitudes de sa vie nourrirent et fortifièrent en lui l’humeur frondeuse et militante. Il ne joua pas de bonheur dans ce monde ; rien ne lui réussit que la gloire. Fils d’un pasteur sans fortune et l’aîné de douze enfans, il ne lui vint jamais de la maison paternelle que d’aigres et pieuses remontrances et des demandes incessantes d’argent. Sa mère avait décidé qu’il serait pasteur. Lessing se sentant fait pour autre chose, on ne lui pardonna son indocilité qu’à la condition qu’il s’enrichît, qu’il plaçât ses frères, qu’il entretînt ses sœurs, qu’il fît vivre tout son monde. Il n’avait cependant que trop de peine à se faire vivre lui-même. Toujours endetté et faisant toujours honneur à sa signature, toujours luttant, peinant, se créant des ressources imprévues par son infatigable labeur, et portant jusqu’au bout son fardeau sans plier ni se plaindre, ce véritable héros d’honnêteté trouva moyen de venir en aide aux siens et d’acquitter avec ses dettes celles de son père. La fortune lui tint toujours rigueur, et ses efforts n’aboutirent qu’à la conquête d’une fière pauvreté, qui n’acceptait aucune grâce. Homme à projets, l’inquiétude de son humeur le poussa de lieu en lieu, d’entreprise en entreprise. On le voit courir de Leipzig à Berlin, à Breslau, à Hambourg, à Vienne ; à peine assis, il se remet en marche, prenant le vent, quêtant une piste et la perdant. Tour à tour journaliste, feuilletoniste, traducteur, dramaturge, libraire et imprimeur, secrétaire d’un général, bibliothécaire d’un prince, toutes ses attentes furent déçues, toutes ses tentatives avortèrent, et sa bourse resta vide. Le miracle, c’est qu’il ne laissait pas de vivre ; ses ennemis ne s’en apercevaient que trop. Il est vrai que, si la fortune ne lui fut pas complaisante, il n’avait guère non plus de complaisances pour elle. Il ne sut jamais faire sa cour aux choses ni aux hommes ; jamais il ne s’imposa le sacrifice d’un seul de ses goûts, d’une seule de ses opinions. Il savait du reste que la liberté se paie, et il était trop raisonnable pour s’étonner longtemps de ses échecs. Parfois le découragement le prit, mais son indomptable énergie se réveillait bientôt ; il poussait un cri de guerre, rentrait en campagne, et c’est ainsi qu’il passa sa vie à batailler contre la vie.

Ce qui ajoutait encore aux difficultés de sa destinée, c’est qu’il avait tous les goûts, toutes les aptitudes ; il se sentait propre à tout, rien ne lui était indifférent : de là ses hésitations, ses inconstances. Il connut plus que personne l’embarras du choix, ou, pour mieux dire, il fut de tout temps ballotté entre deux passions maîtresses qui se disputaient son cœur, la passion des livres et la passion du théâtre. Il commença par les livres. Son père était un adorateur fervent de la lettre moulée, il transmit à son fils sa fureur ; ce fut tout l’héritage paternel. À Meissen, où Lessing fit ses premières études, on put voir en lui un apprenti érudit. Ardent à l’étude, amoureux de l’antiquité et de toute science, rêvant déjà de se faire recevoir au rang des doctes, c’était, au dire du recteur, un cheval qui demandait double charge. À Leipzig, le vent sauta ; ce fut là que pour la première fois il entrevit le monde, et tout à coup il se prit en pitié, jura de fausser compagnie aux morts pour ne plus frayer qu’avec les vivans. « Les livres, écrivait-il à sa mère, auraient fait de moi un savant, mais un homme, non. À peine fus-je sorti de ma chambre. Dieu ! que je me sentis inférieur à tout ce qui m’entourait ! Une timidité de paysan, un extérieur inculte et sauvage, une ignorance complète des usages et du monde, des grimaces odieuses qui semblaient dire à chacun : « Je te méprise, » voilà quel me parut être mon lot. Je ressentis une honte que je n’avais jamais éprouvée, et je jurai de changer, coûte que coûte. » Il tint parole, ferma ses in-folio, apprit la danse, l’escrime. Plus d’autres lectures que des comédies. Il voulait vivre, et il lui parut qu’on vivait au théâtre plus qu’ailleurs. Il se faufila dans la société des comédiens, obtint ses entrées dans les coulisses, s’éprit d’une Colombine, et, pour lui plaire, songea un instant à monter lui-même sur les planches. Cependant il s’en tint au projet, d’autres visées lui vinrent : l’Allemagne de son temps était plus riche en comédiens qu’en comédies. En janvier 1748 fut représentée à Leipzig une pièce intitulée le Jeune Érudit, œuvre d’un étudiant de dix-huit ans, de Gotthold-Éphraïm Lessing. Cette pièce, où il semble s’être peint lui-même, fut reçue avec acclamation. Le voilà marchant sur les nues, croyant tenir l’avenir dans sa main. Le réveil ne se fit pas attendre ; dans son imprévoyante générosité, il se porta caution pour quelques-uns de ses amis les cabotins, lesquels gagnèrent le large, le laissant aux prises avec leurs créanciers. Sa mésaventure le dégrisa ; il se retourna vers l’étude, vers la critique, vers les livres. Ainsi vécut Lessing, homme de science, homme d’imagination, également habile à fouiller dans le cœur humain et dans les manuscrits, quittant tour à tour le théâtre pour la poussière des bibliothèques et retournant des bibliothèques au théâtre, sans qu’on pût savoir s’il était né pour l’étude ou pour la poésie, ni ce qui l’emportait en lui du talent ou de la volonté.

Une chose est certaine, jamais personne ne lut plus que Lessing et ne lut mieux. Il a parlé quelque part de l’utilité des mauvais livres ; il n’en était pas de si sot dont il ne sût faire son profit, tirant de l’or de tous les fumiers. Cet homme tout occupé de gagner son pain, et à qui le sort inclément semblait refuser tout loisir, trouva moyen, comme en se jouant, d’acquérir une surprenante et universelle érudition qui déconcertait les pédans, faisait trembler les Lange et les Klotz, et causait des inquiétudes au grand Winckelmann lui-même. Et cependant cette érudition prodigieuse, Lessing à de certaines heures en faisait bon marché ; il prenait ses livres en mépris ; il s’écriait alors comme Richard : Mon royaume pour un cheval ! Il voulait vivre, respirer ; le poète se réveillait en lui et demandait des aventures, des sensations. En 1760, on le voit quitter brusquement Berlin, le cénacle de ses doctes amis, des travaux commencés, pour suivre en Silésie le général de Tauentzien. Qu’allait-il faire à Breslau ? Le grand Frédéric avait nommé le général gouverneur de sa nouvelle conquête, à la charge d’y battre monnaie pour remonter ses finances épuisées. Le métier était bon ; Tauentzien y gagna, dit-on, 150,000 thalers. Il ne demandait pas mieux que de mettre son secrétaire de part dans ses prises. Lessing le remercia ; il n’estimait pas que tout argent sentît bon, et cet esprit libre fut toujours l’esclave de sa conscience. Il repartit au bout de cinq ans, les mains nettes et le gousset vide ; mais il n’avait pas perdu son temps: il était venu faire à Breslau un voyage de découvertes dans la vie. Il accompagna son patron au siège de Schweidnitz, étudia sur le vif la guerre, le troupier, le bivouac, et plus tard la caserne, l’administration militaire, les misères et les passe-temps d’une garnison, hantant les tripots et les gargotes, expérimentant sur lui-même les émotions du pharaon, frayant avec des aventuriers, des aigrefins, liant amitié avec les arlequins de la troupe de Franz Schuch, qui charmait les grenadiers du grand Frédéric par des gaîtés de tréteaux et de cantine. Goethe a remarqué dans ses mémoires que Lessing se plaisait à compromettre sa dignité, sûr qu’il était de ne point la perdre, et qu’il lui arrivait souvent de jeter son bonnet par-dessus les moulins parce qu’il était certain de le retrouver. Cela lui plaît à dire ; mais Lessing n’était point comme lui un olympien, un Jupiter: il était peuple, se sentait peuple, ne pensait point déroger en fréquentant les petites gens pour satisfaire ses infinies curiosités ; il connaissait à fond les savantasses, les cuistres de sacristie, les chambellans, les conseillers auliques, et il avait découvert parmi eux beaucoup d’arlequins auxquels il préférait les vrais arlequins, armés de la batte et portant enseigne. Les études populaires et picaresques qu’il fit à Breslau furent fécondes pour la littérature allemande. Pendant que le général s’enrichissait, son secrétaire amassait un trésor à sa nation ; en 1764, il achevait une comédie qui fut un événement, Minna de Barnhelm ou la Fortune du soldat, la première pièce allemande qui ne fût pas empruntée à l’étranger, où mœurs, caractères, situations, tout sentait le terroir, et dans laquelle l’Allemagne étonnée et charmée se reconnut.

Le poète satisfait, le savant revendique ses droits. Lessing retourne à ses premières amours, il se replonge dans la science, dans la philosophie, dans l’archéologie ; il étudie Spinoza, prépare son Laocoon. Une chaire lui est offerte à l’université de Kœnigsberg ; le cahier des charges portait que le titulaire aurait à prononcer chaque année l’éloge du conquérant de la Silésie ; cette clause révolte sa fierté, il refuse. Cependant Gautier de la Croze venait de mourir, laissant vacante la place de bibliothécaire du roi. Lessing se met sur les rangs ; ses amis sollicitent pour lui. Frédéric donna la préférence à un bénédictin français, Pernéty, esprit chimérique, qui plus tard chercha la pierre philosophale. Lessing, en colère, vend ses livres, se rejette du côté du théâtre. On l’appelle à Hambourg. Il touche au moment de réaliser son rêve le plus cher ; une fée lui a donné sa baguette, il frappe la terre, il en va sortir un théâtre, un véritable théâtre allemand, sorte d’école, d’académie dramatique, où se fera tout à la fois l’éducation du public, des comédiens et des auteurs. Les comédiens ne manquent pas : Eckoff est là, grand acteur, l’un des plus grands du siècle ; les chefs-d’œuvre vont éclore, et l’Allemagne va laver en un jour la honte de sa trop longue stérilité et de son humiliante dépendance. Par malheur les Hambourgeois n’étaient pas des Athéniens ; ils préféraient un saut de carpe à un beau vers ; les censures ecclésiastiques aidant, le parterre se vida de jour en jour ; l’arrivée d’une troupe française porta le coup de grâce au théâtre national, et tout s’évanouit comme un mirage. Après cette banqueroute, Lessing décharge sa bile sur un fat qui s’était fait fort de lui apprendre le grec ; il le couche sur le carreau, puis il fait le plongeon, et c’est dans une bibliothèque qu’il va se gîter. Il y passa les dix dernières années de sa vie ; mais à Wolfenbüttel comme ailleurs les livres ne purent se vanter de le posséder tout entier. Il régnait en monarque absolu sur cent mille volumes et sur un très beau fonds de manuscrits. Tout en inventoriant ses trésors, il composa deux drames, ses chefs-d’œuvre, et de cette bibliothèque ducale, froide, silencieuse, où semblait régner la paix des morts, il se fit une forteresse, une vraie place de guerre, d’où partaient de temps à autre des fusées et des obus qui mettaient toute l’Allemagne en feu.

Non-seulement Lessing vécut et mourut pauvre, il vécut et mourut seul. Ce n’est pas qu’il eût, comme Jean-Jacques, le tempérament d’un misanthrope solitaire. Il aimait le monde, et le monde le recherchait ; mais il était trop supérieur à ce qui l’entourait pour s’en faire comprendre, et l’Allemagne de son temps l’admira sans le connaître. Il ne put jamais rompre avec cette fatale solitude du génie qui ne trouve personne à mettre dans la confidence de son secret et qui n’a d’autre témoin que l’avenir. Environné de toutes parts de petites coteries étroites et cabalantes, il eut toujours la sainte horreur et des cabales et des prôneurs. Quand il accepta du duc de Brunswick cette bibliothèque de Wolfenbüttel où il est mort, ce fut à la condition qu’on le dispenserait de paraître à la cour. Il n’eut dans sa vie qu’une heure d’éblouissement ; un jour il fut sur le point de se donner, il jugea que le vainqueur de Rosbach était digne de protéger Lessing. Frédéric se chargea de lui ôter la seule illusion qu’il se soit faite sur les hommes [2]. Il eut des amis sans doute, de chauds amis, et il leur fut toujours fidèle. Ils lui donnaient des conseils dont il prenait livraison, et c’était tout ; de son côté, il les fournissait d’idées, et ils en faisaient ce qu’ils pouvaient ; lui seul s’entendait à couver ses œufs. Si chers cependant que lui fussent les Nicolaï, les Mendelsohn, il leur échappait sans cesse ; il les déconcertait, les déroutait ; ils avaient beau faire, ils ne pouvaient le suivre dans les brusques évolutions de son esprit et de sa vie ; ils l’admiraient, mais avec étonnement, avec stupeur, et qu’est-ce qu’une amitié qui s’étonne? Quant à lui, rendre un service lui paraissait plus facile que de s’expliquer, et si ses amis purent toujours disposer de son cœur, ils ne possédèrent jamais sa pensée.

Dirons-nous après cela, avec le biographe populaire de Lessing, M. Stahr, que la vie de l’auteur de Nathan fut un long martyre? Lessing lui-même réclamerait ; il repousserait notre pitié comme un affront. Si la fortune lui fut ennemie, il avait en lui de quoi résister à ses coups. La nature l’avait armé en guerre ; il était né cuirassé, il se portait bien, et ses blessures n’étaient pas longues à se fermer. Prompt, emporté, la tête près du bonnet, le sang bilieux et pétillant à ce point d’avoir toujours le pouls fréquent et presque fébrile, il était sujet à des fougues, comme Diderot ; mais il n’avait point comme lui le cerveau fumeux. L’extrême vivacité de ses impressions subissait le contrôle d’une raison supérieure, et son regard, merveilleusement clair et rapide, dévorait les nuages que la destinée amassait autour de lui. Les dieux lui firent cette grâce qu’implorait le héros d’Homère : il combattit toute sa vie à la clarté du jour. Point de vaines mélancolies, point d’inutiles retours sur lui-même : de courts abattemens, des amertumes passagères, des cris d’aigle blessé, mais qui est sûr de guérir, des colères rouges qui s’évaporaient en ironies, un fonds de mâle et robuste gaîté dont ses ennemis ne purent avoir raison et qu’il emporta dans la tombe ; — l’Allemagne n’a pas su l’y retrouver.

Lessing avait de sensibilité ce qu’il en faut pour être poète, mais il semblait que sa volonté mesurât la dose ; il était résolu à vivre, et il apprit tout jeune l’art de maîtriser son cœur, d’étouffer ses regrets, d’enterrer le passé. Il estimait qu’il y a prescription contre le chagrin, et qu’il se prescrit par jours ou même par heures. Il y parut dans ses adversités domestiques ; car il lui prit sur le tard l’envie d’avoir une maison, un ménage, une famille, et cette entreprise ne lui réussit pas mieux que les autres. Ce fut à l’âge de quarante-sept ans qu’il épousa la veuve d’un négociant de Hambourg, Mme Kœnig, qui lui apportait en dot plusieurs enfans de son premier lit. Les biographes, je le crains, ont trop vanté cette femme : assurément ce fut une personne de tête, très entendue aux affaires ; mais je lis avec déplaisir, dans les lettres récemment publiées d’Élisa Reimarus, que depuis son mariage la vie de Lessing fut comme percée à jour, que sa femme parlait trop, colportait ses propos, et que, grâce à ses indiscrétions, la maison du grand homme était décriée par les bigots comme une maison du diable. Quoi qu’il en soit, Lessing se flattait d’avoir découvert dans Mme Ève Kœnig la seule femme raisonnable qu’il y eût dans ce monde, et, comme de juste, il l’aima raisonnablement. Après quinze mois de mariage, elle accoucha d’un garçon qui mourut en naissant. « Ma joie fut courte, écrivait Lessing à un ami. Quel chagrin pour moi de le perdre, cet enfant ! Il avait tant d’esprit, tant d’esprit ! car n’est-ce pas une preuve d’esprit qu’il ait fallu le faire entrer de force dans ce monde avec des pinces de fer ? Il en avait déjà deviné les turpitudes. Et n’est-ce pas encore de l’esprit que d’avoir saisi la première occasion pour s’en échapper ? » Quelques jours plus tard, la mère suivit l’enfant. « Ma femme est morte, et j’ai fait encore cette expérience. Je me réjouis de ce qu’il ne m’en reste plus guère de pareilles à faire, et je me sens le cœur léger… Si je pouvais, ajoute-t-il, acheter au prix de la moitié des jours qui me restent le bonheur de passer l’autre moitié avec cette femme, que je le ferais volontiers ! Mais cela ne va pas ainsi ; il faut que je recommence à marcher seul en bâillant ma vie. Une bonne provision de laudanum, c’est-à-dire de distractions littéraires et théologiques, m’aidera à supporter les jours l’un après l’autre. » Il était alors au fort de sa querelle avec le pasteur Goetze ; il reprit la plume, se soulagea par des épigrammes, et, comme on l’a dit, « il ne fit qu’une même affaire d’étouffer sa douleur et d’écraser son adversaire. »

Non, ne plaignons pas trop Lessing. D’abord il remporta plusieurs succès éclatans au théâtre, ce qui est, paraît-il, l’une des plus vives satisfactions qu’il soit donné à l’homme de goûter. Il fut heureux aussi dans sa passion pour les livres : il est mort bibliothécaire. Il est vrai que durant les années qu’il passa à Wolfenbüttel, il essuya bien des traverses : le duc de Brunswick lésinait sur son traitement, il avait peine à nouer les deux bouts ; sa santé, jusqu’alors florissante, se détraqua, sa vue s’affaiblit, ce qui jeta du sombre dans son humeur ; mais sa bibliothèque ne laissait pas de lui être agréable, surtout depuis qu’il avait découvert parmi les manuscrits confiés à sa garde un traité inédit d’un hérésiarque du XIe siècle, Bérenger de Tours, ouvrage sentant le fagot, et dont la publication causa un grand scandale parmi les théologiens des deux communions. N’oublions pas d’ailleurs que non-seulement la nature l’avait puissamment armé contre toutes les misères de ce bas monde, mais qu’il y goûta des plaisirs qui ne sont accordés qu’aux hommes de sa race et de sa trempe. Confondre des pédans, démasquer des intrigans et des hypocrites, porter des coups mortels à la sottise méchante, à la superstition, à l’intolérance, — il savoura cette volupté. La pensée a ses délices et son ivresse. Toute l’œuvre de Lessing respire une joie virile, l’allégresse d’un esprit libre auquel l’avenir a donné des gages, qui a la postérité pour complice, et qui jouit de ses franchises, de ses fiertés, de sa solitude même. « Je ne suis pas un géant, criait-il à ses ennemis, je ne suis qu’un moulin à vent. Je me tiens à ma place, hors du village, sur ma colline de sable, solitaire, et je ne recherche personne, je ne viens en aide à personne, je ne me fais aider par personne. Si j’ai quelque grain à faire broyer par ma meule, je l’ai bientôt moulu, quel que soit le vent qui souffle. Les trente-deux vents du ciel sont mes amis. Dans l’univers entier, je ne réclame pas un pouce de terrain de plus que ce qu’il faut d’espace à mes ailes pour tourner librement ; mais qu’on les laisse tourner ! Les moucherons peuvent bourdonner en paix autour de moi. Seulement que de méchans gamins ne viennent pas à toute heure se pourchasser au pied du moulin ! Malheur surtout à la main qui voudrait m’arrêter, si elle n’est pas plus forte que le vent qui me pousse. Celui que mes ailes feront voler dans l’air ne pourra s’en prendre qu’à lui ; si sa chute est rude, je ne sais vraiment qu’y faire. »

Toute la vie de Lessing fut une lutte ; le glorieux athlète mourut à cinquante-deux ans, dans l’attitude du combat et le ceste au poing. Les grands lutteurs ne doivent pas être jugés comme les autres hommes ; il sera beaucoup pardonné à qui aura combattu beaucoup. Le XVIIIe siècle ne fut pas l’âge de la pure et tranquille spéculation. Les grands esprits de ce temps n’avaient d’estime que pour les idées utiles, actives et susceptibles de se transformer en faits ; ils renvoyaient les opinions inoffensives dans le vain royaume des nuées. Ils se firent de la philosophie un engin de guerre, entrèrent en campagne contre le vieux monde, et leur mission fut de conquérir à la pensée moderne les institutions, la société, la religion, la morale, la vie, la conscience. Lessing fut le plus pratique des hommes ; les conséquences de ses principes lui étaient plus chères que ses principes eux-mêmes ; sa parole fut une action, sa pensée et sa plume ne se reposent jamais et ne laissent jamais reposer le lecteur. Les rêveries et les extases du poète, les oisivetés contemplatives du métaphysicien lui furent également étrangères. C’est l’avocat d’une grande cause ; toujours il plaide, il requiert ; ses théories sont des moyens, et ses moyens ne sont pas toujours irréprochables ; il descend trop souvent à des arguties, à des artifices de raisonnement, quelquefois même à des sophismes ou à des injustices volontaires. C’est la bourre de ses écrits, c’est la tare de son éloquence. Cet homme si profondément honnête, qui était incapable d’intriguer pour lui, a recouru plus d’une fois à des manœuvres pour assurer le triomphe de ses idées. Sincère jusqu’à la candeur tant qu’il n’y allait que de ses intérêts, il devenait un habile, un politique au service de la vérité. Jamais il n’a menti, il a souvent rusé. Pour écarter l’ennemi de sa bauge, le vieux sanglier confondait ses traces, mettait la meute en défaut ; malheur aux chiens isolés et trop chauds à la poursuite ! il les éventrait d’un coup de boutoir. Qui pourrait condamner les ruses de guerre de Lessing ? Il avait affaire à forte partie, et l’œuvre qu’il accomplit fut grande. L’Allemagne de son temps se mourait ; asservie en esclave à de petites cours grossièrement corrompues, à de sombres universités, vraies cavernes de grimauds, à des consistoires tout encroûtés d’intolérante orthodoxie, du nord au midi de vieilles doctrines littéraires et théologiques y pourrissaient sur place ; elle sentait le chanci, le relent, le tombeau. Lessing répandit à flots dans cette moisissure l’air, la lumière et comme une sève de printemps. Il dit à la moribonde : Prends ton grabat, et marche. Elle marcha. « Il faut être un jeune homme, s’écrie Goethe dans ses mémoires, pour se représenter l’impression que produisit sur nous le Laocoon de Lessing. Cet ouvrage nous arrachait à un monde de sombres et mesquines imaginations, pour nous transporter dans les vastes champs libres de la pensée… Toutes les conséquences de l’admirable idée que Lessing se faisait de l’art apparurent à nos yeux comme à la faveur d’un éclair. La vieille critique avec son appareil d’instructions et de censures fut rejetée par nous comme un vêtement fripé. Il nous semblait que nous fussions rachetés de tout mal, et nous regardions en pitié les grandeurs mêmes du XVIe siècle, dont la peinture et la poésie représentaient la vie sous les traits d’un fou coiffé de sa marotte, la mort sous la forme repoussante d’un squelette qui fait claqueter ses os, et les maux nécessaires et contingens de ce monde sous l’image du diable et de sa grimace. »

De tous les grands esprits du XVIIIe siècle, Lessing est peut-être celui qui aima le plus la liberté pour elle-même et pour les joies intérieures qu’elle procure. Voltaire fut un dominateur, Jean-Jacques un mécontent ; Lessing fut une intelligence émancipée que sa victoire transportait et qui s’efforçait de propager sa fièvre et son bonheur. La liberté fut l’âme de tous ses ouvrages ; on citerait difficilement une ligne de lui qui ne vise quelque servitude. En littérature, il voulut affranchir son pays de l’imitation servile de l’étranger et du joug des conventions. Dans son Laocoon, il fonda l’indépendance raisonnée des arts, marquant à chacun sa sphère et les dérobant tous aux ingérences déplacées d’une morale mystique ou bourgeoise. En politique, il voulut que charbonnier fût maître chez lui, et il fit un devoir à l’individu de ne plus sacrifier ses droits, sa dignité, son bonheur, aux revendications injustes de ce grand être abstrait qu’on appelle l’état. Philosophe, il dénonça la tyrannie du dogme et du livre ; élargir Dieu fut sa devise. Moraliste, il fit la guerre à l’ascétisme et à l’eudémonisme chrétiens, il proclama que la conscience ne relève que d’elle-même, qu’elle se passe de toute sanction pénale ou rémunératoire décrétée dans les éternels conseils, qu’elle ne doit plus chercher sa loi dans je ne sais quel ukase divin, qu’elle seule est son juge, et qu’il est bien temps qu’elle sorte de page. « Lessing, a dit avec justesse un critique, M. Dilthey, fut le premier Allemand majeur ; » mais il ne lui suffisait pas de s’être émancipé. Il estimait que l’espèce humaine était habile, comme lui, à gérer librement ses biens et à former tous les contrats qu’autorise la loi naturelle ; il la poussait à revendiquer sa majorité, et en son nom il intenta une action contre ses tuteurs, les obligeant à lui rendre leurs comptes et les convainquant de prévarication.

Pour tous les ennemis de la liberté, et ils s’appelaient légion, la mort de Lessing fut une délivrance. Le duc de Brunswick, soit crainte, soit insouciance, ne dressa aucun monument sur sa tombe. Les comédiens seuls, sentant la perte que venaient de faire la poésie et le théâtre, lui payèrent un tribut d’hommages ; leur pieuse amitié brava les foudres ecclésiastiques, et presque toutes les troupes ambulantes de l’Allemagne honorèrent sa mémoire par des solennités funèbres. L’Allemagne, se ravisant, répare bien aujourd’hui son ingratitude d’autrefois. Le nom de Lessing jouit à cette heure d’une faveur immense parmi ses compatriotes ; les gouvernemens s’en mêlent ; on lui érige des statues à Berlin, à Camenz ; on l’étudie, on le commente, on le prône, et, s’il est possible, on le surfait. La critique d’outre-Rhin est sujette à verser, et ses enthousiasmes tiennent de l’engouement. « Chaque ligne de notre Lessing, s’écrie M. Dilthey, doit nous être sacrée. » Votre Lessing, qui détestait toutes les idolâtries, aurait peu de goût pour le métier d’idole ; mais le culte que vous lui rendez s’explique. On a dit autrefois que la mer appartenait aux Anglais, la terre aux Français, et que l’air était le partage des Allemands. Depuis, les Allemands en ont appelé ; ils sont devenus plus positifs, ils ne se contentent plus de leur empire aérien et de régner sur les nuées ; ils aspirent à faire figure ici-bas. Comment s’étonner qu’ils s’éprennent d’un goût particulier pour celui de leurs écrivains qui fut un homme d’action, et qui leur peut enseigner par ses exemples comme par ses leçons l’art de vouloir et de se tenir debout ?


II.

Lessing a composé des drames, et il a soutenu des controverses qui ont fait époque dans l’histoire de la critique littéraire et religieuse. Étudions d’abord le littérateur et le poète [3]. Il éclata dans la première moitié du XVIIIe siècle une terrible querelle qui partagea l’Allemagne en deux camps et lui fit verser des torrens d’encre boueuse. Cette guerre de plume dura plus longtemps que la guerre de Troie. Ce n’est pas de la possession d’Hélène qu’il s’agissait, c’est d’une définition de la poésie. Les principaux adversaires en présence étaient un professeur de Leipzig et deux Suisses. Le Saxon s’appelait Gottsched, les deux Suisses se nommaient Bodmer et Breitinger. En France ces grands hommes sont peu connus. Tout au plus savons-nous, par les indiscrétions du dictionnaire de Bouillet, que sa magnificence le professeur Gottsched (ainsi l’appelait Grimm) professa les belles-lettres pendant trente-six ans, qu’il publia une grammaire allemande et composa une tragédie de Caton, imitée de celle d’Addison. Ceux qui ont lu les mémoires de Goethe se souviennent de l’entrevue qu’eut avec l’auteur de Caton le futur auteur de Werther, alors simple écolier. S’étant présenté à l’Ours d’or, où logeait sa magnificence, il fut introduit dans une vaste salle par un honnête serviteur qui lui dit d’attendre, que son maître allait venir. Goethe se méprit, passa étourdiment dans la pièce voisine. Comme il ouvrait la porte, par la porte opposée entra Gottsched, vêtu d’une robe de chambre en damas vert doublée de rouge ; on le prenait au dépourvu, et son énorme’ tête chauve étalait sa nudité. Dans le même instant, par une troisième porte, reparut le domestique, qui fit un geste d’épouvante et se hâta de présenter à son maître une colossale perruque à la Louis XIV. Celui-ci la saisit de la main gauche, la planta sur son chef, et de la main droite il appliqua au pauvre diable un formidable soufflet qui le fit pirouetter sur ses talons et l’expédia hors de la chambre, après quoi, reprenant contenance, le patriarche fit asseoir son jeune visiteur et entama un discours en trois points. Et c’est ainsi que Goethe eut la singulière fortuné de contempler Gottsched sans sa perruque ; aujourd’hui nous ne voyons plus que cette perruque, et c’est bien l’essentiel.

Mais il est trop facile d’être injuste envers les Gottsched pour qu’on ne résiste pas à cette tentation. Le gigantesque pédant de Leipzig n’a pas laissé de rendre des services à son pays. Il trouva la langue allemande dans un état d’effroyable corruption, pleine de barbarismes latins dont elle était rongée comme par une lèpre, et assez pareille au langage de cet écolier limousin qui « révérait les olympicoles et déambulait par les compites de l’urbe. » Il se fit fort de nettoyer ces étables, estimant, comme l’empereur Auguste, « qu’il faut éviter les mots épaves en pareille diligence que les patrons de navire évitent les rochers de mer. » Ce tyran de syllabes, dont le savoir ne s’étendait qu’à regratter un mot douteux au jugement, fut une sorte de Malherbe sans talent. Durant de longues années, il régna en despote sur le parnasse allemand, comme on disait alors ; mais le Zurichois Bodmer, auteur d’une Noachide en douze chants, entreprit de lui disputer l’empire ; il lança contre lui le jeune Breitinger ; ce David portait dans sa fronde une poétique. La victoire fut longtemps disputée. Enfin Gottsched succomba, il perdit sa couronne, et, trahi des siens, traîna ses derniers jours dans le délaissement et l’oubli. Il n’était plus le temps où Grimm, encore jeune, le traitait non-seulement de magnificence, mais de grand esprit, de grand homme. « Toi qui marches de pair avec Horace, lui disait-il dans une épître en vers, et à qui Boileau doit céder le pas, tu daignes m’écrire, grand homme ! Oui, la chose est certaine. Je peux montrer les lignes dont tu m’honoras, impérissable monument de ta condescendance. » Grimm, que Jean-Jacques connaissait bien, savait beaucoup de choses ; mais il savait surtout qui l’on peut respecter utilement et qui l’on peut mépriser impunément. À Paris, vers 1753, il vénérait encore Gottsched, mais dans ses lettres plus de monseigneur ; il l’appelait monsieur, sans plus de façons, ajoutant : « Je vous supplie de ne me jamais donner de qualité ni de titre. L’un et l’autre sont ridicules en ce pays-ci, où l’on trouve qu’un honnête homme ne peut rien porter de plus honorable que son nom tout court. » Il cessa bientôt de correspondre avec lui. Quand une maison menace ruine, les rats s’en vont. En 1769, à propos de la traduction française d’une épopée de Schönaich, disciple bien-aimé de Gottsched, Grimm écrivait sèchement : « Malgré tous les efforts que M. Gottsched a faits pour nous cogner le nez sur les beautés sans nombre de ce poème, il est tombé tout à plat. » Ô vanité des gloires de ce monde !

Il est de fait qu’on chercherait en vain dans l’histoire littéraire une controverse plus rebutante et en apparence plus ingrate, plus stérile que la querelle des Suisses et de Gottsched. On ne peut dépouiller les dossiers vermoulus du procès sans frémir, ni se représenter le choc sans en avoir le cœur affadi. Les écritoires, les injures, les in-quarto volaient : pamphlet contre pamphlet, poétique contre poétique, une Noachide contre un Caton. L’Allemagne faisait galerie, admirait, jugeait des coups, non sans inquiétude, craignant les éclaboussures. Les combattans se valaient à peu près les uns les autres. L’un, pédant à tous crins, se donnait bien pour ce qu’il était. Somme toute, il est permis de préférer cette pédanterie dépourvue d’artifice, anguleuse, presque héroïque, à la grimauderie sournoise, fuyante et phrasière des Zurichois. Ceux-ci procédaient par insinuation ; ils avaient le style intrigant, biaisaient, finassaient ; ils se piquaient de beaux sentimens, parlaient de Dieu, de patrie, d’art, habillant de grands mots leurs petites jalousies ; ils faisaient en l’honneur de la Noachide des traités intitulés de l’Origine de la haine contre les patriarcades, et, louant l’Odyssée comme une œuvre morale et politique, ils avançaient à mots couverts que pour le style et les comparaisons Homère avait trouvé ses maîtres dans les poètes suisses. Ils étaient cependant sincères par accès, se fâchaient tout rouge contre l’esprit, qu’ils appelaient « la gale du cerveau. » Aussi comme ils s’appliquaient consciencieusement à n’en point avoir ! On ne les surprit jamais en flagrant délit d’un bon mot. Chose curieuse, tous les critiques allemands s’accordent à reconnaître que cette ténébreuse querelle fut un événement décisif dans l’histoire de la littérature allemande. De quoi disputaient les deux partis ? Sur ce point, l’accord cesse, et l’on ne sait à qui entendre. Les uns prétendent que Gottsched tenait pour les règles, et Bodmer pour l’imagination. D’autres disent qu’à Leipzig on estimait par-dessus tout la tragédie et la correction, et qu’à Zurich on prônait l’épopée et l’enthousiasme. La plupart se contentent d’affirmer que Gottsched avait tort et que les Suisses avaient raison, que le chantre de Noé défendait la cause de la liberté, de la jeunesse et de l’avenir, car la critique allemande est en général assez dure pour Gottsched, indulgente pour les Suisses. Enfin d’autres disent : sottise des deux parts, — et ceux-là ne se trompent guère [4] ; mais, à considérer le vague de ces explications, il semble vraiment que le sujet de la controverse se dérobe, qu’on se soit disputé pendant vingt ans sans savoir pourquoi, et qu’il ne s’agisse dans tout cela que d’une querelle d’Allemand.

Cependant, en y regardant bien, on découvre que les deux partis se disputaient sur quelque chose, et voici à peu près sur quoi. Gottsched estimait qu’il n’y avait rien à chercher, que le secret de la poésie était tout trouvé, que les anciens avaient donné les règles, que les Français les avaient suivies, qu’il ne restait qu’à faire comme eux, et, prêchant d’exemple, il emboîtait le pas derrière Racine. Ce n’est pas qu’il l’admirât de tout point ; il avait décidé qu’il manque une scène à l’Iphigénie, et il avait comblé ce vide en se jouant ; mais il admirait le système et il le voulut implanter en Allemagne. De son temps, ses compatriotes n’avaient de goût que pour l’opéra, pour les marionnettes, pour des farces populaires et des scènes de tuerie avec pendaisons et décollations. Il entreprit de purifier le théâtre, sonna la charge contre le ballet et les arlequinades. Dans une représentation qui fut donnée à Leipzig en 1737, Arlequin fut brûlé solennellement sur la scène. Les Grecs et les Romains recueillirent sa succession, et grâce à Gottsched l’Allemagne commença d’avoir des pièces régulières, qui étaient au théâtre de Racine ce qu’avaient été jadis à Euripide et à Sophocle les tragédies de Jodelle et de Garnier.

Les Suisses ne croyaient pas comme Gottsched que tout fût trouvé, ils parlaient respectueusement des classiques grecs et français ; mais ils pensaient qu’il y avait mieux à faire que de les imiter en tout et qu’un poète allemand et chrétien doit se souvenir qu’il écrit pour des Allemands et pour des chrétiens. Voici comment ils raisonnaient quand ils se donnaient la peine de raisonner : la meilleure poésie, disaient-ils, est celle qui agit le plus fortement sur l’imagination ; or ce qui nous frappe le plus, c’est le nouveau, l’extraordinaire, et quoi de plus extraordinaire que le merveilleux ? Mais pour que le merveilleux produise tout son effet, il faut que nous le prenions au sérieux, que nous consentions à y croire : d’où les Suisses concluaient que la mythologie hébraïque et chrétienne doit être l’âme et le principal ressort de la poésie moderne. De là leur admiration pour le Paradis perdu, que Bodmer traduisit et qu’il défendit contre les plaisanteries de Voltaire. L’auteur de la Henriade reprochait à Milton d’avoir fait tirer le canon par les anges. — « Insigne mauvaise foi ! répondait Bodmer. Les canons de Milton ne sont pas des pièces de douze, ce sont des canons éthérés, et ce genre d’artillerie n’est point déplacé dans le ciel. » Éthérée ou non, cette artillerie déplaisait à Gottsched, qui, jurant par Boileau, n’approuvait non plus le serpent, la pomme et le diable hurlant contre les cieux. Des dissentimens religieux aigrissaient cette singulière querelle littéraire. Gottsched était un mécréant wolfien, qui eût été bien volontiers libre penseur ; il ne lui manquait que de penser. Les Suisses étaient confits dans le piétisme et guerroyèrent contre l’incroyance de leur siècle. Ce qui est remarquable, c’est que les deux partis pouvaient se réclamer de la même autorité. C’était moins la France qui régnait en Allemagne que l’Angleterre francisée de la reine Anne. Addison et le Spectateur faisaient loi. Comme Addison, Gottsched composa un Caton ; mais, comme les Suisses, Addison avait défendu Milton. Addison combattant Addison, voilà le fond de ce grand débat entre Leipzig et Zurich ; on comprend qu’il soit malaisé de s’y reconnaître. En dépit de la Noachide, les Suisses eurent gain de cause. Ils appelaient de tous leurs vœux un Milton allemand ; leur appel fut entendu. En I748, un jeune homme écrivait à Bodmer : — « Je n’étais encore qu’un jouvenceau qui lisait Homère et Virgile et pestait en secret contre les théories critiques des Saxons, lorsque vos ouvrages et ceux de Breitinger me tombèrent dans les mains. Je les lus ou plutôt je les dévorai, — et tandis qu’Homère se tenait à ma droite, je les avais toujours à ma gauche pour les pouvoir feuilleter sans cesse. » Ce jeune homme se nommait Klopstock : la Messiade parut et jouit en peu de temps d’une vogue immense. Le talent de Klopstock donnait raison à la théorie des Suisses, qu’il proclamait ses maîtres. Le vieux Gottsched comprit le danger ; entouré de ses caudataires, il poussa droit au monstre, qu’il essaya de pourfendre. Ses forces trahirent son courage, la Messiade triomphante lui fit perdre les arçons ; mais on peut voir combien il est faux de prétendre que les Suisses soutenaient contre lui la cause de la liberté de l’art et de la poésie. Leurs doctrines n’étaient pas moins étroites que les siennes ; c’était la lutte d’une poétique contre une poétique : à Batteux, Batteux et demi. Toute la différence est que Gottsched voulait asservir l’Allemagne à des modèles, et que les Suisses l’asservissaient à un programme.

Enfin Lessing apparut sur le champ de bataille. De quel côté allait-il se ranger ? Il ne balança pas ; il s’attaqua résolument aux deux partis et se les mit tous deux à la fois sur les bras. Pendant la guerre de sept ans, on l’accusait à Berlin d’être Saxon, à Leipzig d’être Prussien. Ces aventures ne sont pas rares dans la vie des hommes supérieurs. Lessing pouvait affronter sans crainte tous les hasards de la bataille ; il était armé d’une épée qu’il avait lui-même forgée et fourbie, et qui lui répondait de la victoire. Quand on vient de lire du Bodmer et du Gottsched, et qu’on passe de leur mortel rabâchage aux premiers essais critiques de Lessing, on demeure confondu ; cette prose légère, spirituelle, allurée, incisive et toute lumineuse semble tenir du prodige. D’où vient-elle ? Quel est cet astre nouveau qui se lève sur l’Allemagne ? Des oiseaux de nuit se battaient en champ clos et dans les ténèbres ; Lessing ouvrit une lucarne, fit pénétrer le jour à flots ; clignant des yeux, les chats-huans éblouis regagnèrent précipitamment leurs trous, reconduits par les sifflets des pierrots.

Lessing n’a pas perdu son temps à réfuter en règle la poétique des Suisses ; il avait mieux à faire. Les Suisses n’étaient forts que par Klopstock, qui prêtait à leurs théories le crédit de son talent et de son immense succès. C’est Klopstock que Lessing prit à partie. Ce personnage ne lui revenait pas. L’auteur de la Messiade fut assurément un digne homme et un écrivain de mérite ; mais il avait une forte dose de ce charlatanisme sentimental qui manque rarement son effet en Allemagne. À l’exemple de la plupart des saints, il ne méprisait pas les petits moyens. En terminant ses études à Schulpforte, il eut l’occasion de prononcer en public une harangue latine, dans laquelle il mettait aux nues la poésie religieuse et Milton. — « Quand aurons-nous un Milton allemand ? s’écriait-il dans sa péroraison ?… Quand le verrons-nous de nos yeux ce poète prédestiné qui dotera son pays d’une gloire impérissable ? Hâte-toi de luire, jour sacré qui dois enfanter ce prodige ! Qu’il grandisse, cet homme digne de l’immortalité et des délices célestes dont ses vers donneront l’avant-goût ! » Quand il prononça ce discours, Klopstock, sans que personne s’en doutât, avait sur le métier et peut-être dans sa poche le manuscrit ébauché de la Messiade. C’est ainsi qu’il préparait de loin sa gloire. Goethe nous l’a peint après le triomphe, avec ses affectations, ses vanités mystiques, portant sa tête avec respect et prenant de sa personne un soin religieux. Il se regardait comme un être à part et sacré, comme un vase d’élection. Il avait pénétré parmi les archanges et les trônes, il en savait les nouvelles ; un jour l’homme-Dieu le remercierait face à face de la, splendide réclame qu’il avait faite à son église. Attachant une extrême importance à ses moindres démarches comme à des affaires d’état, le maintien toujours digne, compassé dans ses discours, il s’appliquait, selon le mot de Goethe, à donner à sa vie une certaine tournure diplomatique et ministérielle. Et n’était-il pas en effet un ambassadeur, un envoyé plénipotentiaire du ciel, pour lequel il délivrait des passeports ? Ses jeux mêmes, ses plaisanteries, tout se ressentait de son rôle ; on eût dit les condescendances d’un pontife. Dans sa vieillesse, il fut tourmenté par le regret d’avoir consacré les prémices de son cœur à une jeune personne qui depuis s’était mariée avec un autre, sans qu’il pût savoir si elle l’avait réellement aimé et si elle était vraiment digne de lui. Il craignait d’avoir dérogé et que Dieu ne lui en voulût. En revanche, sa Meta, morte avant l’âge, lui avait laissé l’âme satisfaite ; la pureté de leurs sentimens réciproques, leur courte union, son refus de convoler après ravoir perdue, tout dans cet innocent roman était, dit Goethe, de nature à ce qu’il s’en pût souvenir un jour avec plaisir dans le cercle des bienheureux, — ce qui ne l’empêcha pas toutefois de se remarier à soixante-huit ans. Le respect qu’il s’était voué à lui-même s’accroissait encore des faveurs que lui prodiguaient les grands, de l’amitié dont l’honorait un ministre, le comte de Bernstorf, de la pension que lui servait le roi de Danemark, Frédéric V. Cette pension lui paraissait un argument solide en faveur de sa mission ; la terre ratifiait le choix du ciel.

Lessing, l’homme du parfait naturel, a décoché à l’auteur de la Messiade d’irrévérentes malices qui scandalisèrent ses séides. Le poème ne lui agréait pas plus que le poète. Il a cependant rendu justice à cette mystique épopée, qui en dernier résultat n’est pas une œuvre insignifiante, il l’a défendue contre les agressions ineptes des gottschediens, il a reconnu hautement le mérite de Klopstock et les services rendus par lui à la langue et à la versification allemandes ; mais il a combattu l’engouement dont l’Allemagne était possédée pour ce chef-d’œuvre du genre ennuyeux, et personne n’a mieux signalé que lui les défauts de l’élève des Suisses, l’enflure, le faux, le vide, le sublime laborieux et tendu, un séraphisme continu qui donne la migraine, la stérilité d’une imagination qui fait chanter les anges faute de savoir faire parler les hommes. Milton est un orchestre, Klopstock est un harmonica. Favorable à l’auteur de la Messiade parce qu’il aimait l’entretien des femmes, et surtout celui des Françaises, Mme de Staël a été forcée de convenir qu’il aurait quelquefois besoin d’avoir affaire à des lecteurs déjà ressuscites. Dans une pièce de vers sur le Goût actuel en poésie, Lessing introduit un partisan de Klopstock qui l’apostrophe à peu près en ces termes : — « Tu as encore le sens commun ; qui te lit t’a bientôt compris ; tu t’exprimes comme tout le monde, tu n’as pas encore appris à parler latin en allemand avec un sublime bégaiement, et tu veux être un poète !… — Épargne-moi tes conseils, lui répond Lessing ; je ne suis pas encore assez fou pour m’attacher aux mains les chaînes que je portais aux pieds et pour me figurer que je ne les porte plus parce que ce n’est plus mon pied qui les porte… — Il partit en colère, et d’une voix tonnante : — Que jamais aucun Suisse, s’écria-t-il, ne t’accorde un mot de louange ! »

Avec le concours de ses amis, le chapelain Cramer et le moraliste Basedow, Klopstock avait fondé à Copenhague une feuille, l’Inspecteur du Nord, destinée à propager ses idées et sa gloire. Le grand principe de la nouvelle école était que la poésie doit se mettre au service de la foi et la critique au service de l’église. Lessing rompit en visière à l’Inspecteur du Nord, à ses censures aigres-douces, à son orthodoxie édulcorée et affadie par le piétisme, à son intolérance pateline. Il sentait vivement le danger des doctrines littéraires de Klopstock. En Allemagne, les doctrines sont choses sérieuses ; nulle autre part l’esprit de système et les programmes n’exercent une influence aussi décisive sur le talent ; les Allemands raisonnent leurs œuvres comme leurs actions ; beautés et défauts, tout dans leur littérature est prémédité. Dans la folie tudesque, comme l’a dit Henri Heine, il y a de la méthode. Si Klopstock et sa séquelle avaient triomphé, ils auraient étouffé la poésie allemande sous les bandelettes sacrées dont ils l’enveloppaient ; ils en eussent fait la momie du dogme. Autres étaient ses destinées ; elle devait inventer de nouveaux accens, créer une nouvelle langue des dieux à l’usage de la pensée moderne. Ce qui est admirable dans Goethe et dans Schiller, c’est le sens religieux du beau joint à l’absolue liberté de l’esprit ; ils ont fait à la raison l’hommage de leurs imaginations ; ils ont vu le monde par ses yeux, ils ont chanté ses mélancolies et ses joies. Il semblait que la poésie fût fille du mystère, et qu’une philosophie détrompée de tous les fantômes la réduisît au silence ; ils ont touché du doigt le rocher de la sagesse et en ont fait jaillir une source d’immortelle passion ; héritiers du plus croyant et du plus incroyant de tous les siècles, ils ont douté et ils ont cru, ils ont maudit et ils ont aimé ; les moins naïfs et les plus clairvoyans des grands poètes, leur désabusement a fécondé leur génie ; ils ont moissonné des songes en pleine lumière.

Par la voix de Goethe, la poésie allemande dit au vieux dogme : Ote-toi de mon soleil, du soleil de la pure humanité ! Mais Lessing fut le précurseur nécessaire de cette émancipation. Ce fut l’auteur du Laocoon qui fonda par le raisonnement l’indépendance de l’art. Ce fut Lessing aussi qui créa le théâtre allemand ; celui qui a donné à l’Allemagne Minna de Barnhelm et Emilia Galotti l’a dégoûtée à jamais de ces odes séraphiques des Klopstock et des Cramer, où il y a moins de vraie poésie que dans un seul verset du plus sec des quatre évangélistes. Le drame est de tous les genres poétiques le plus humain, le plus réel ; il ne peut se nourrir d’ambroisie. Pour être un poète dramatique, il faut être un homme et avoir fait de l’homme et du grand jeu de la vie humaine sa principale, sa plus chère étude. Klopstock avait déclaré que le plus grand poète est celui qui, désapprenant toutes les sagesses de la terre, répète sur sa lyre les concerts mystiques des anges. Lessing définissait à peu près la poésie comme Démosthènes avait défini l’éloquence : — de l’action, encore de l’action, et toujours de l’action.


III.

Pour donner à l’Allemagne un théâtre national, il ne suffisait pas de la mettre en garde contre le séraphisme, il fallait la délivrer de Christian Gottsched et des Français. Contre Gottsched, c’était assez des Suisses, et l’on peut trouver que Lessing a été trop dur pour le vénérable doyen de Leipzig ; il l’a brocardé sans miséricorde. Peut-être, avant de s’engager dans de plus sérieuses querelles, a-t-il voulu se faire la main en tirant sur ce digne homme, que sa majestueuse candeur prédestinait au métier de plastron ; mais il ne tarda pas à diriger plus haut ses coups. Lui seul était de force à s’attaquer aux augustes modèles que Gottsched proposait à l’imitation de l’Allemagne. Il dénonça ouvertement la guerre à la tragédie française et aux admirations superstitieuses dont elle était l’objet. S’il a porté dans cette campagne un acharnement souvent déraisonnable et comme une vivacité d’injustice qui sent le parti-pris, qu’on veuille bien considérer qu’il avait quelque sujet d’être en colère. L’Allemagne avait un grand homme, qui fondait sa gloire militaire et politique, et ce grand homme ne parlait que français, n’écrivait qu’en français, ne s’entourait que de Français. Avait-il une place à donner, il préférait Pernéty à l’auteur du Laocoon. Comme Frédéric, toutes les petites cours-et les aristocraties francisées de l’Allemagne reniaient superbement et leur peuple et leur langue. « Nos grands, disait Lessing, font leur pâture quotidienne des plus méchans romans français ; ils attendront, pour lire l’Agathon de Wieland, d’avoir appris l’allemand. » La partialité, l’exagération, sont nécessaires à qui veut frapper de grands coups. Si Lessing n’eût passionné le débat, s’il se fût contenté d’avoir raison, il aurait persuadé quelques esprits délicats ; mais eût-il gagné son procès devant le grand tribunal qu’il aspirait à convertir ? Il prétendait insurger toute l’Allemagne lettrée contre l’invasion et la dictature étrangères, lui faire brûler ce qu’elle adorait, tourner ses regards vers de nouveaux horizons, la convaincre qu’elle avait le droit de s’appartenir à elle-même, et de ne s’inspirer que de ses propres traditions et de son propre génie. Dans ce dessein, il entreprit de lui démontrer que les dieux de l’olympe français n’étaient que de menteuses idoles, que le grand Corneille serait mieux appelé Corneille le boursouflé, Corneille le monstrueux, que Racine était un admirable poète, qui avait eu le tort de donner ses ingénieux dialogues pour des tragédies, que si les Allemands n’avaient pas de théâtre, la France était moins bien partagée encore, puisqu’elle se flattait faussement d’en avoir un : fière de ses richesses fictives, elle se condamnait à une éternelle indigence.

Quand Lessing se rendit en 1766 à Hambourg, où l’on se proposait de fonder pour la première fois en Allemagne un théâtre permanent, il se chargea de publier le compte-rendu des représentations, en y joignant des jugemens raisonnes sur le répertoire. Il dut bientôt renoncer à s’occuper des acteurs, dont le susceptible amour-propre se gendarmait contre ses leçons, et il se renferma dans l’analyse et la critique des pièces. C’est le recueil de ces articles critiques qui a formé ce qu’on appelle la Dramaturgie de Hambourg, et c’est là qu’il faut chercher ce que Lessing pensait ou se donnait l’air de penser du théâtre français. La Dramaturgie passe en Allemagne pour un chef-d’œuvre, et les Allemands seraient bien ingrats, s’ils en jugeaient autrement. Ce livre les a sauvés de la tragédie classique, dans laquelle ils n’auraient jamais été que des enfans, et leur a donné le courage d’essayer d’autre chose. Il faut être Français pour se mouvoir gracieusement sur la corde tendue en portant à ses pieds et à ses mains des poids de quelque cent kilos. L’Allemand n’a de talent qu’à la condition d’avoir toutes ses aises ; si vous voulez savoir tout ce qu’il vaut, assurez-lui le parfait sans-gêne de la pensée ; il ne s’entend pas à escamoter les difficultés ; l’étiquette le glace ; dès qu’il représente, il se gourme, et s’il lui faut chercher son esprit, soyez bien sûr qu’il ne le trouvera pas. La Dramaturgie fut pour l’Allemagne un véritable évangile de grâce qui lui apportait la bonne nouvelle qu’on peut être sauvé sans pratiquer toute la loi.

Nous qui sommes désintéressés dans la question, nous ne sommes pas obligés de croire que cet évangile est un chef-d’œuvre. La composition en est fort inégale ; telle partie n’est qu’ébauchée, telle autre offre des longueurs, des subtilités, des minuties d’analyse. Lessing ignorait l’art de masser sa pensée ; il n’a jamais fait la grande guerre, jamais livré de batailles rangées ; c’est un chef de partisans qui dispose ses troupes en tirailleurs, garde les passages, inquiète sans cesse l’ennemi, surprend ses avant-postes, fait main basse sur ses bagages ; lui-même se dérobe, s’échappe, se rend insaisissable. Si la Dramaturgie est par endroits trop subtile, on y trouve aussi nombre de raisonnemens douteux, de démonstrations suspectes, qui ne se justifient que par les besoins de la cause. C’est le défaut de tous les écrits polémiques de Lessing, ouvrages de circonstance, composés en vue d’un certain public, et dans lesquels les principes généraux sont subordonnés aux intérêts et aux convenances du moment. La grande affaire d’un avocat est d’embarrasser sa partie adverse, et il se complaît aux argumens ad hominem ; il préfère souvent les mauvaises raisons qui persuadent aux bonnes raisons qui demandent explication. Somme toute, la Dramaturgie est un peu grave pour un pamphlet, un peu trop badine pour une dissertation ; l’auteur nage entre deux eaux ; on le voudrait plus sérieux ou plus gai. Après de longs raisonnemens abstrus sur la poétique d’Aristote, il se redresse, frappe un grand coup de poing sur sa table et s’écrie : Corneille n’a pas fait une seule pièce que je ne me charge de faire mieux que lui ! Et, se tournant vers la galerie, il déclare que le pari est ouvert : qui le tiendra ? C’est un échantillon de ce genre d’esprit que les Allemands appellent burschikose, ce qui signifie rodomontades de fier-à-bras d’université en pointe de bière. Lessing connaissait bien son public et lui parlait le langage qu’il pouvait entendre. L’Allemagne comparait tristement et humblement sa petitesse aux grandeurs littéraires de la France ; pour la relever de son écrasement, Lessing va droit au géant, le houspille, lui tire la barbe, le toise d’un air cavalier, et déclare que le prétendu géant est d’une taille fort ordinaire : que le nain s’applique, il l’aura bientôt rattrapé. Réconfortés par ces assurances, les Allemands se décidèrent à comprendre qu’on avait le droit d’être Allemand en Allemagne, et ils s’en sont bien trouvés.

Mais heureusement pour nous il y a autre chose encore dans la Dramaturgie ; à côté de l’avocat, il y a le maître, le grand observateur, qui traite les questions d’art avec une supériorité de vues que l’on chercherait vainement dans un autre critique du même temps. Les remarques de Lessing sur les unités, sur le mélange des genres et des tons, sur les coups de théâtre, sur le pathétique, sont aussi justes qu’ingénieuses. Non moins ingénieuse est la comparaison qu’il fait de Voltaire et de Shakspeare, d’Othello et de Zaïre, d’Hamlet et de Sémiramis. Il a si bien gagné sa cause que ses conclusions sont aujourd’hui des lieux communs ; c’étaient alors d’heureuses hardiesses et d’étonnantes nouveautés. Il faut lire sa critique de Sémiramis ; il faut l’entendre reprocher à Voltaire d’avoir ignoré les us et coutumes des fantômes, lesquels n’apparaissent jamais au grand jour, dans un salon magnifiquement orné, en présence de satrapes et d’officiers rangés sur des gradins. Les vrais fantômes craignent l’éclat de la lumière et la foule, ils attendent pour se montrer que l’ombre et la brume se soient épaissies sur la terrasse d’Elseneur ; ils ne gesticulent pas devant tout un peuple assemblé, ils ne deviennent causans que dans le tête-à-tête ; ils ne déclament pas des alexandrins, leur parole, terriblement familière, donne le frisson, ils murmurent comme des enfans de la nuit, et leur voix sourde est pareille au mystérieux grésillement d’un brouillard du nord. Lessing condamnait ainsi l’apparition du spectre de Ninus. Cette remarque de simple bon sens, lequel de ses contemporains l’aurait faite ?

C’est à Voltaire surtout qu’il en veut ; il l’attaque avec acharnement, avec acrimonie. On ne peut s’empêcher de se souvenir qu’il a a été son secrétaire à Berlin et qu’il en a essuyé des hauteurs ; mais ses ressentimens personnels n’expliquent pas tout. Voltaire était l’idole de son temps, Berlin l’encensait comme Paris et Vienne, et Lessing détestait tous les fétiches. Cependant que ne doit-il pas à Voltaire ? Il lui est redevable de sa prose, c’est de lui qu’il apprit à écrire ; il lui a dérobé la merveilleuse précision de son style, la vivacité et l’imprévu du trait, la justesse et le naturel du ton, la finesse du coloris, tout, sauf les rapidités de cette parole ailée, que vous n’avez pas vue partir et qui comme une flèche a déjà frappé le but ; Lessing est un Voltaire qui marche et qui compte ses pas. C’est de Voltaire aussi qu’il avait appris à penser. La Dramaturgie elle-même en fait foi : Lessing a beaucoup emprunté aux admirables préfaces dont Voltaire accompagnait ses pièces. La plupart des critiques qu’il adresse aux tragiques français, Voltaire s’en était avisé avant lui. L’auteur de Sémiramis et de Brutus avait remarqué le premier que, si la scène française est au-dessus de la scène grecque par l’habileté de la conduite et l’éloquence du dialogue, les grands tragiques d’Athènes étaient des maîtres incomparables dans le pathétique ; il s’était plaint que la fausse délicatesse du public parisien forçait les poètes à mettre en récit ce qu’ils voudraient exposer aux yeux. Le premier il avait fait le procès aux soupirs et aux flammes, aux déclarations, aux maximes d’élégie, aux galanteries de madrigal ; il avait déclaré que, pour être digne du théâtre tragique, l’amour doit être une passion furieuse combattue par des remords, terrible par ses emportemens, conduisant aux malheurs et aux crimes, mais qu’il n’est point fait pour la seconde place, qu’il doit dominer en tyran ou ne paraître point. « Quel exemple plus frappant du ridicule de notre théâtre et du pouvoir de l’habitude, s’écriait-il dans la préface d’Oreste, que Corneille d’un côté qui fait dire à Thésée :


Quelque ravage affreux qu’étale ici la peste,
L’absence aux vrais amans est encor plus funeste,



et moi qui, soixante ans après lui, viens faire parler une vieille Jocaste d’un vieil amour, et tout cela pour complaire au goût le plus fade et le plus faux qui ait jamais corrompu la littérature ? » Et dans son discours sur la tragédie, s’adressant à lord Bolingbroke, il lui parlait du ravissement où l’avait jeté le Jules César de Shakspeare, et il ajoutait : « J’aurais du moins voulu transporter sur notre scène certaines beautés de la vôtre. Il est vrai, et je l’avoue, que le théâtre anglais est bien défectueux ;… mais en récompense dans ces pièces si monstrueuses vous avez des scènes admirables… Les plus irrégulières ont un grand mérite, c’est celui de l’action. » Sur tous ces points, Lessing, sans l’avouer, ne faisait que suivre et commenter Voltaire ; mais il pouvait lui dire : all’ applicazione, signore, et il est certain que les tragédies de Voltaire ne valent pas ses préfaces. Ce grand oseur avait le goût poltron, le convenu lui imposait, les timidités de son imagination font un étrange contraste avec les audaces de son jugement. Selon le mot de l’Évangile, il versa son vin nouveau dans de vieilles outres ; il crut pouvoir renouveler le théâtre en conservant les unités, les bienséances de convention ; comme les hommes d’état de son temps, il voulut essayer d’une réforme quand une révolution seule était possible. Lessing n’avait pas tort de penser que l’auteur de Mérope, malgré tous ses mérites, était un moins grand homme que l’auteur du Pauvre Diable, de l’Ingénu, des Lettres philosophiques et de l’Essai sur les mœurs. C’est à peu près le sens de l’épitaphe qu’il lui fit en 1779 : « Dans ce tombeau gît celui qui, à vous entendre, messieurs les dévots, devrait y être depuis longtemps. Le bon Dieu lui pardonne dans sa miséricorde sa Henriade, ses tragédies et beaucoup de ses petits vers ! car, pour ce qui est du reste, en vérité il n’y a pas trop mal réussi ! »

À Voltaire, Lessing opposa Shakspeare, et ses compatriotes l’ont justement loué d’avoir contribué plus que personne à remettre en lumière cette grande renommée, trop longtemps obscurcie ; mais dans l’enthousiasme sans bornes qu’il professe pour Hamlet et Othello, on sent encore le parti-pris. Rien de moins shakspearien que le tour d’esprit et que le théâtre de Lessing. L’auteur de Nathan a le goût sobre, scrupuleux, un style naturel, uni, égal, peu nourri de couleur, une touche forte, mais parfois un peu maigre ; son dessin est correct, mais il n’est pas large, ni savant de détails ; ses intrigues sont simples, ses personnages raisonnent beaucoup, lui-même sait toujours ce qu’il veut, où il va, et il se regarde marcher ; il ne connaît ni les ivresses de la fantaisie, ni les hauts et les bas de l’inspiration. Il a fait un crime à Corneille de la complication de quelques-unes de ses grandes machines trop chargées d’incidens, et il a déclaré que la simplicité est en tout le cachet du génie. Pouvait-il de bonne foi admirer sans réserve le Roi Lear ? Il a fait à l’auteur d’un Richard III, au poète allemand Weisse, le reproche d’avoir mis sur la scène un monstre et d’avoir étalé sans ménagement ses noirceurs. En critiquant la copie, ne pensait-il pas au modèle ?

Si Shakspeare avait été au XVIIIe siècle le dieu du théâtre, c’est à lui que Lessing se fût attaqué. Tel que nous le connaissons, il lui aurait reproché dans le style de Voltaire ses métaphores contournées, son bel esprit alambiqué, les assauts de plaisanterie de ses bouffons, ses crudités, ses coups de théâtre, ses tueries, son duc de Cornouaille écrasant sous son talon l’œil de Glocester, ses princes qui parlent en crocheteurs, ses paysans qui naissent au premier acte et qui sont pendus au dernier ; mais les Français faisaient oublier Shakspeare, leur succès les rendait dangereux, et Lessing s’est servi de Shakspeare pour dire leur fait aux Français. Il le vante plus qu’il ne le définit. Il admire en lui la puissance de l’observation et la profondeur dans le pathétique. Ce n’est là qu’une moitié de Shakspeare ; d’autres ont su observer les choses d’ici-bas et faire parier le cœur humain ; ce qui lui est particulier, c’est l’alliance de deux qualités qui semblent s’exclure, l’émotion et l’ironie ; il est le plus passionné et le moins sentimental des grands poètes ; il a l’absolue liberté de la fantaisie, son imagination plane au-dessus de son œuvre, elle s’ébat et se joue dans les tempêtes de la passion, comme l’oiseau de mer parmi les écueils et les naufrages. Ce voyant a sondé du regard les plus sombres abîmes de l’âme et de la vie, et il nous raconte ce qu’il a vu avec des paroles de spectre qui nous font frissonner et qu’interrompent tout à coup des gaîtés de Gilles ; ce grand romantique nous promène dans le pays des songes et nous réveille soudain par quelque cynique quolibet ; il fait chanter les sylphes et nous raconte à l’oreille que la reine des fées fut amoureuse d’un baudet. Pour lui, tout est nature : il se plaît à nous montrer l’instinct dans la passion, l’animal dans le héros, Paillasse dans l’histoire, et il arrache leur masque à ses fantômes avec une naïve brusquerie qui nous déconcerte. Son théâtre est à la fois le plus profond de tous et le plus populaire, le plus enfantin ; c’est un divin bateleur. Cela n’est pas étonnant. Le monde lui apparaissait à lui-même comme un tréteau de saltimbanque, les vivans comme des masques de théâtre forain, la vie comme une pièce de marionnettes. Oui, l’homme de Shakspeare n’est qu’une sublime marionnette. Il pose devant nous ses personnages dans les attitudes les plus tragiques, il tire de leur poitrine des accens qui nous remuent les entrailles et nous glacent le cœur, et soudain il leur crie par la voix d’un fou coiffé de sa marotte : « Othello, Macbeth, aimable Ophélie et toi, gentil Roméo, vous aurez beau faire, vous n’êtes que des poupées ; j’aperçois au travers de votre pourpre le bois et le carton dont vous êtes faits. Nous sommes ici dans la baraque de Polichinelle, et c’est l’aveugle destinée qui tient les fils. » Personne n’a peint comme Shakspeare la poésie de l’illusion et personne n’a dévoilé comme lui les illusions de la poésie.

À quel point de vue s’est placé Lessing pour apprécier et pour juger le théâtre français ? S’il avait traité la question en philosophe, voici, j’imagine, comment il aurait raisonné. La poétique française, aurait-il dit, est un système, et dans les arts tout système a ses avantages et ses inconvéniens, car il conduit à la recherche de certains effets et de certaines beautés qui en excluent d’autres. Reprocher à Corneille et à Racine de n’avoir pas excellé dans l’action comme Shakspeare et de lui être bien inférieurs en puissance dramatique, autant vaudrait reprocher à un oranger de ne pas produire des pêches. Chaque arbre a ses fruits ; l’arbre absolu n’existe pas. Les Français ont emprunté à l’antiquité le seul genre de drame qu’elle ait connu, la tragédie héroïque. Ce mot dit tout, et tout le reste s’ensuit. Les personnages de Corneille et de Racine, comme ceux d’Eschyle et de Sophocle, sont des héros, c’est-à-dire des âmes royales, des hommes de grande taille, hors de pair, dépassant de la tête le commun des mortels ; — ils sont, non ce que nous sommes, mais ce que nous voudrions être ; nous reconnaissons en eux le moi que nous rêvons. Qui n’a rêvé d’être un héros ? La plupart des hommes sont des héros commencés, mais qui, surpris par la vie comme un fruit par la gelée, se sont arrêtés dans leur croissance et ont séché sur place. Les héros réussis des poètes grecs et français sentent qu’ils ont été faits pour être vus, que leur vocation est d’être un spectacle ; sans cesse exposés aux regards, ils représentent toujours et s’appliquent à ne rien faire, à ne rien dire qui puisse compromettre cette majesté soutenue par laquelle ils imposent à la foule. Ils pourront être vicieux, pervers et criminels ; mais ils ne seront jamais des pieds plats, des coquins vulgaires ; ils auront l’élégance du vice, la grandeur du crime, l’éloquence du mensonge, cette virtuosité virile dans le mal qu’Aristote appelait τὸ χρηστόν, que Machiavel appelait virtù, et qu’il se plaisait à reconnaître à César Borgia. Les pièces où figureront ces augustes personnages auront nécessairement pour objet de représenter de grands sentimens, de grandes passions et de grandes actions dans de grandes circonstances, et le théâtre deviendra en quelque sorte un lieu sacré, un sanctuaire, où pourront bien pénétrer la folie et le crime, mais d’où seront bannies toutes les vulgarités d’ici-bas, tout propos trivial, tout geste familier, tout ce qui ferait disparate avec les solennités d’une fête dans laquelle des héros officient. Les personnages subalternes seront peu nombreux sous peine de nous distraire des figures principales. Peu de spectacle, point de changemens de lieu ; ces décors, ces changemens nous rendraient curieux quand nous ne devons être qu’attentifs. L’action sera simple et s’achèvera dans un temps très court ; que les événemens se taisent pour laisser parler les âmes ! Ce qui nous importe, c’est de savoir ce qu’à telle heure sentit un héros aux prises avec la fortune, ce qu’il a pu dire, et quelles furent les attitudes de sa passion. L’intrigue se résumera dans une crise où les secrets des cœurs éclateront avec une telle puissance que nous garderons un souvenir éternel de ce qui ne dura qu’un instant. Peu de paysage ; ces colossales figures se détacheront mieux sur le nu d’une muraille. Peu de détails ; le détail rapetisse les grandes masses, dont il donne la mesure. Que tout soit dessiné largement, à grands traits, comme il convient à des caractères qui sont des types grossissans et qui doivent réaliser le plus haut degré d’abstraction que l’art comporte sans que la vie s’en retire. Ainsi la tragédie héroïque sera revêtue d’une sorte de beauté sculpturale, car la sculpture fait abstraction de la chair et du sang, et l’homme qu’Œdipe à Colone et les Horaces laissent froid est semblable à celui qui, ne pouvant concevoir la vie sans couleurs, ne sait pas la découvrir sous la pâleur du marbre et se plaint de ne pas trouver Rubens dans Praxitèle.

Raisonnant toujours en philosophe, comme je le suppose, Lessing n’aurait pas fait difficulté de reconnaître que les classiques français étaient dans leur droit en empruntant à l’antiquité le genre de tragédie qui convenait le mieux à leur temps et à leur public, et pour faire les choses en galant homme il les aurait félicités d’avoir été antiques par la composition générale de leurs pièces, mais de ne s’être point attachés servilement à leurs modèles et d’avoir donné à leurs personnages le costume, l’esprit, les mœurs, les bienséances de leur époque. Il est de règle en effet que les personnages de tragédie soient en quelque mesure les contemporains du spectateur, et c’est ainsi qu’en ont usé les Grecs eux-mêmes et Shakspeare. Les Français méritaient encore d’être loués pour avoir rajeuni l’intérêt de la tragédie en substituant à la fatalité la politique, aux caprices des dieux les intérêts généraux, à la lutte de l’homme et du destin les combats de la passion contre les inexorables lois de la société ; par là Corneille et Racine sont les premiers modernes dans l’histoire de la littérature. Ces concessions faites, Lessing aurait représenté à ses lecteurs que la tragédie héroïque n’est qu’un genre, que le choix des sujets y est restreint, que les héros sont rares sur la place, que la demande excède l’offre, que d’ailleurs tout système s’épuise, qu’après les chefs-d’œuvre viennent les caricatures, qu’aux Racine et aux Corneille succèdent les Poinsinet de Sivry et les Châteaubrun, et qu’il n’est rien au monde d’’aussi ridicule qu’un Ajax que sa maîtresse envoie chercher des lions dans l’île de Ténédos, si ce n’est un Néoptolème qui restitue son arc à Philoctète parce qu’il est amoureux de Sophie. Il aurait ajouté que ne rien admettre en dehors de Polyeucte et de Phèdre, c’est vouloir réduire les poètes à un seul genre d’imagination et les spectateurs à un seul genre de jouissances, que les arts ne sont jamais stationnaires, que s’arrêter c’est reculer, que chaque siècle a ses besoins, que de nouvelles pensées réclament des formes nouvelles, que le génie est l’éternel chercheur, et il aurait pris son exemple de Voltaire lui-même, lequel, en esprit supérieur qu’il était, a cherché quelque chose et hasardé dans Mahomet, dans Alzire, dans Tancrède, comme une timide ébauche de la tragédie historique, n’innovant qu’à demi et emprisonnant dans les quatre unités de lieu, de temps, de mœurs et de ton le drame dont l’essence est de représenter dans une seule pièce toute une époque, tout un peuple, la vie tout entière.

Cela dit, Lessing se fût tourné vers les poètes allemands ses contemporains : « Mes amis, écoutez-moi. Quelle mouche vous a piqués, et qu’y a-t-il entre vous et Melpomène ? Souffrez que je vous le dise à l’oreille : vous n’êtes que des échappés de collège. Avez-vous observé de près de grands hommes et de grandes choses ? Richelieu vous a-t-il admis dans sa familiarité ? Avez-vous suivi le grand Condé sous les ombrages de Chantilly, et vous a-t-il conté Rocroi ? Vous a-t-on vus à Versailles ? Ou l’ombre de la Montespan vous est-elle apparue dans vos songes ? Croyez-moi, laissez les héros dormir leur sommeil. Étudiez Corneille et Racine parce que ces gens-là eurent quelques lumières en fait de composition et de style, et qu’il y a dans chacun de nous un barbare qu’il est bon de façonner par l’étude des grands modèles ; mais, de grâce, ne faites ni des Iphigénie ni des Caton. Mes chers pommiers allemands, n’essayez pas de produire des oranges. Un jour peut-être nous aurons, à Weimar ou ailleurs, nos orangers allemands, dont les fruits surpasseront en douceur tout ce qu’ont produit les serres chaudes de Versailles. En attendant, faisons du cidre et tâchons seulement qu’il soit bon. En d’autres termes, soyons de notre temps et de notre pays ; Allemands, écrivons pour les Allemands, et, comme tout genre a ses règles, recherchons ensemble, si vous le voulez, le moyen de plaire selon les règles à nos bons bourgeois de Leipzig et de Hambourg. » C’est ainsi qu’eût parlé Lessing, s’il avait été, comme le prétendent ses compatriotes, un critique du XIXe siècle fourvoyé dans le XVIIIe ; mais on est toujours de son siècle, et un petit homme d’aujourd’hui est plus philosophe sur beaucoup de points qu’un grand homme né en 1729.

Il y avait encore pour Lessing un autre parti à prendre. Il pouvait crier haro sur toutes les règles, sur toutes les poétiques, et courir sus à tous les faiseurs de systèmes qui prétendent réglementer les arts, leur prescrire des lois et des frontières, imposer à la poésie des sujets et des procédés ; il pouvait proclamer l’autonomie du talent, le droit qu’a le poète d’être ce qu’il est et de dire tout ce qu’il veut dire, à la seule condition de le bien dire ; mais de telles extrémités n’étaient pas dans son tempérament. Il avait l’esprit régulier, méthodique, et ce bon sens clairvoyant qui pressent les conséquences. En littérature, Lessing est un homme de 89, ou, si l’on veut, un feuillant ; il eut toute sa vie l’horreur des sans-culottes. Loin d’accorder que tout est possible, il veut des règles, et il en proclame la nécessité ; il mérite le nom que Voltaire donnait à Locke, on le pourrait appeler Lessing le définisseur. La peinture, la sculpture, la tragédie, l’épigramme, il a tout défini, et de ses définitions il déduisait les lois de chaque art et de chaque genre. C’est sur la foi d’une définition qu’il a entrepris la campagne la plus malencontreuse de sa vie : il a défini la fable et démontré que La Fontaine n’est pas un fabuliste. Puissent la France et la muse lui pardonner ce forfait [5] ! Aussi bien l’Allemagne ne lui semblait pas mûre pour une liberté sans limite. « C’est chez nous, disait-il, un préjugé régnant qu’il n’est permis d’être poète qu’avant l’âge de raison. Il en résulte que nous ne possédons en fait de littérature que des essais de jeunes gens. Un homme d’âge mûr doit s’occuper de choses plus sérieuses. De là le caractère juvénile, enfantin de notre poésie, comparée à celle de tous les peuples modernes. La vie, le feu, ne lui manquent pas ; ce qui lui fait défaut, ce sont les forces et les muscles, la moelle et les os. Point d’œuvres qui fassent penser et qui puissent servir au délassement d’un homme qui pense. » Lâcher la gourmette à cette jeunesse, impossible ! Quels monstres, quels Calibans n’allaient pas naître de ses amours tumultueuses avec des muses de trottoir ! Dans les dernières années de sa vie, Lessing fut témoin de cette bruyante équipée littéraire que les Allemands appellent l’époque du Sturm und Drang, époque d’orgie poétique et de géniale anarchie par laquelle l’Allemagne préludait à l’enfantement de sa grande littérature. Ce spectacle déplut à l’auteur d’Emilia Galotti ; il avait en aversion ces Renommisten, ces matamores du style, qui, travestis en titans, portant l’Ossa d’une main, le Pélion de l’autre, couraient en tempêtant à la conquête du ciel, et le plus souvent n’enlevaient d’assaut qu’une taupinière. Le maître fronçait le sourcil, se bouchait les oreilles ; il sentait que ces polissons de talent procédaient de lui ; il avait entre-bâillé les portes, ils les démolissaient. Toujours il désavoua sa famille compromettante. Comme le grand René parlant des petits Renés qui pullulaient autour de lui, il pouvait dire : « On n’a plus entendu que des phrases lamentables et décousues ; il n’a plus été question que de vents et d’orages, que de mots inconnus. livrés aux nuages et à la nuit. » Il fut sévère aux débuts de Goethe lui-même ; Werther lui était en abomination ; Goetz de Berlichingen lui arracha ce mot : « Voilà un homme qui remplit de sable des boyaux et qui les vend pour des cordes. Quel est cet homme ? C’est le poète qui met toute une biographie en dialogues et s’écrie : J’ai fait un drame. — Le génie, le génie ! disait-il encore. On n’entend que ce mot sur la place. Le génie, disent-ils, se met au-dessus de toutes les règles. Vous mentez ; ce qui fait le génie, c’est la règle. » Et aux critiques qui, brisant leur férule, applaudissaient à ces aventures, il criait : « Vous êtes les flatteurs, les courtisans du génie. »

Ce n’est donc pas au nom des libertés du génie que Lessing a condamné la tragédie française. Que lui reproche-t-il ? Dans les derniers chapitres de la Dramaturgie, il s’en est expliqué très clairement. « Nous avions cru, dit-il, qu’imiter les Français, c’était imiter les Grecs : grande erreur ! Shakspeare nous a prouvé que la tragédie peut atteindre à des effets dont les Corneille et les Racine ne se sont jamais doutés ; mais, éblouis par cet éclair de vérité, nous sommes tombés de fièvre en chaud mal, et nous avons conclu que les règles ne sont pas nécessaires, qu’elles sont même un obstacle au talent. J’ai découvert que le seul moyen de parer à ce danger, c’est de combattre l’illusion de la prétendue régularité du théâtre français. Aucune nation n’a plus méconnu les règles de la tragédie antique que les Français ; ils ont pris pour l’essentiel quelques remarques accessoires d’Aristote sur l’agencement extérieur du drame ; ils ont respecté de vaines observances, ils ont violé les dix commandemens de la loi. La poétique d’Aristote est aussi infaillible que la géométrie d’Euclide ; on ne peut s’en écarter sans faillir. » Ainsi les Français sont répréhensibles, non pour s’être asservis aux règles, mais pour les avoir transgressées, et c’est Aristote qui les condamne. Cette thèse, que Lessing a soutenue avec plus d’intrépidité que de conviction, diminue singulièrement pour nous l’intérêt de la Dramaturgie. Que nous importe après tout que Corneille se soit mépris ou non sur le sens d’Aristote ? Mais cela importait beaucoup à Lessing. Il avait découvert que le genre qui convenait le mieux à son talent et à son public était le drame sentimental, la tragédie bourgeoise, et les autorités ayant plus de poids que les raisonnemens, il tâche d’avoir Aristote pour lui. Ôter le grand homme aux Français et le mettre de son côté, en un mot trouver la tragédie bourgeoise dans Aristote, quel tour de force ! Lessing aimait les gageures, mais il n’a pas gagné celle-là. Il faut le voir torturer, subtiliser le texte de la Poétique, le mettre à l’alambic. On dirait le couteau de Jeannot ; il en change le manche, il en change la lame, et prétend que c’est toujours le même couteau.

On avait cru que les deux grands ressorts de la tragédie étaient la terreur et la pitié, et que, pour être en règle avec Aristote, le poète tragique devait inventer une fable ou terrible ou touchante. — Halte-là ! s’écrie Lessing. Le φόϐος d’Aristote n’est pas la terreur, c’est la crainte. Et quelle crainte ? Nous sommes au théâtre, le poète nous montre un personnage dans le malheur ou en danger de la vie. Nous ressentons de la pitié pour lui, à cette pitié se mêle une vague appréhension pour nous-mêmes ; nous craignons que les malheurs qui le menacent ne puissent un jour nous atteindre, nous craignons de devenir tôt ou tard l’objet de notre propre compassion. Cette crainte est le contre-coup de la pitié que nous avons ressentie, d’où il suit que, selon Aristote, la pitié est le seul ressort de la tragédie. Poètes, faites des pièces attendrissantes, et laissez la terreur à Crébillon. — Hormis quelques détails douteux, rien de plus clair que le texte d’Aristote : c’est le code précis et complet de la tragédie héroïque. Lessing nie l’évidence ; il s’évertue, met du sien partout, et tire tout à lui. « Étant prouvé, poursuit-il en se piquant au jeu, que, suivant le Stagyrite, la pitié est l’unique ressort de la tragédie, il s’ensuit que les personnages tragiques doivent être à la fois nos pareils et nos égaux ; autrement nous ne pourrions compatir à leurs fautes et à leurs malheurs, ni craindre qu’un jour il ne nous en arrive autant. Que nous importent des douleurs qui ne sauraient nous atteindre ? Que nous importent ces défaillances et ces misères royales dont notre médiocrité nous préserve ? Poètes, montrez-nous des hommes de notre race et de notre taille, afin que nous nous sentions capables de souffrir et de pécher comme eux. Ne fouillez plus l’histoire et la fable pour y déterrer des héros. Laissez aux Français ces grands noms de rois et de princes, dont la pompe chatouille leur vanité. Ne nous dites pas qu’aux destinées des puissans de la terre est attaché le sort des peuples. La fortune d’un état est une idée trop abstraite pour notre cœur, et votre métier est de nous attendrir. Abaissez-vous donc jusqu’à nous, et ne mettez en scène que des particuliers, ou, pour trancher le mot, des bourgeois. Ce n’est pas moi, c’est Aristote qui vous le commande. » Lessing s’amuse. Il ne lui restait plus qu’à prouver que Clytemnestre, comme sa Minna, était une baronne Spartiate qui possédait des terres en Messénie, et qu’Agamemnon avait servi dans la guerre de Troie comme major au 3e cuirassiers.

Que Lessing eût accusé les tragiques français de s’être trop écartés de l’antique simplicité, d’avoir enchéri sur l’héroïsme grec, d’avoir péché par un excès de pruderie spiritualiste, d’avoir peint des héros qui ne mangent ni ne boivent, qui ignorent le soleil et la pluie, et qui ne s’écrient jamais, comme Philoctète : Ô mon pied, mon pied, que vais-je faire de toi ? on pourrait souscrire à ces remontrances. Les héros ont des pieds comme nous, ils sont sujets à boiter comme nous, et il est bon qu’ils s’en souviennent ; mais c’est toujours le boitement d’un héros. Malgré toutes les différences de mœurs et de langage, la tragédie française est la fille légitime de la tragédie grecque, et l’on ne peut rejeter l’une sans l’autre. Il faut que Lessing en convienne, — il n’y eut jamais de poésie plus aristocratique que la poésie grecque. À Athènes, les vivans relevaient de la comédie, le théâtre tragique appartenait au passé ; il empruntait tous ses sujets à l’histoire de quelques familles légendaires, descendance de dieux ou de demi-dieux, race de prédestinés, vouée par un décret insondable aux sombres aventures, aux infortunes immenses, aux crimes énormes. Ces géans, ces prodigieux patriciens de la fable étaient les seuls athlètes avec qui le destin consentît à se mesurer. Ils combattaient contre lui corps à corps, genou contre genou, les yeux dans les yeux, et la terre tremblait sous leurs pas. Forclus de la scène, les bourgeois se tenaient au-dessous, près de l’autel, groupés en chœur et faisant nombre afin de compter pour quelque chose. Ce chœur inactif assistait à la bataille les bras croisés, indigne qu’il était d’y prendre part ; il mesurait des yeux les combattans, jugeait des coups, humble de visage et de contenance ; mais lorsque Agamemnon tombait dans son sang avec un mugissement de taureau, ou qu’Œdipe, prenant la vie et le ciel en horreur, s’arrachait les yeux pour se dérober aux insultes de la lumière, le chœur s’applaudissait tout bas de son humble fortune qui le mettait à l’abri des jalousies célestes. Il y eut un poète athénien qui essaya parfois de rajeunir la tragédie par de nouvelles combinaisons ; il introduisit dans quelques-unes de ses pièces des scènes tirées de la vie commune ; un jour il donna une tragédie intitulée Télèphe, et il montra des héros jouant aux dés dans leurs tentes. Achille amenait deux et trois. Le peuple indigné siffla ; pourtant ce poète s’appelait Euripide. Aristophane lui a fait payer cher ses timides audaces. — « Les hommes sortis de mes mains, s’écrie Eschyle dans les Grenouilles, ne respiraient que lances et javelots, casques aux blanches aigrettes, armets, bottines, boucliers recouverts de sept peaux… Ne faut-il pas que les demi-dieux parlent un langage plus sublime que nous, de même qu’ils sont vêtus d’habits plus magnifiques ? J’avais tout ennobli, Euripide a tout dégradé… Je le ferai voir à l’instant. Qu’on m’apporte une lyre ; mais quoi ! une lyre pour lui ? Non ; où est la joueuse de castagnettes ? Viens, viens, muse d’Euripide ; telle est la musique qui convient à tes vers. »

Byron a dit : Je cherche un héros, I want a hero. Lessing disait au contraire : « Plus de héros ; je cherche des bourgeois. » Et il a résolument choisi pour sa muse la joueuse de castagnettes ; mais qu’il ne se réclame pas d’Eschyle et d’Aristote !


IV.

Lessing n’avait pas plus de goût pour le drame historique que pour la tragédie héroïque. Il n’avait pas ce genre d’imagination qui donne aux passions la couleur d’une époque et combine la peinture des sentimens avec de grands souvenirs, les intrigues du cœur avec les affaires d’état. Les faits le gênaient, il n’était à l’aise que dans la pure fiction. Au surplus, il professait une sorte de dédain pour l’histoire et pour la politique ; les destinées d’un particulier lui semblaient plus importantes que celles d’un empire. Cet homme qui a tant fait pour l’Allemagne écrivait à Gleim, l’un des Pindare ou des Tyrtée au petit pied qui célébraient les victoires de Frédéric : « Il m’en coûte de vous confesser ma honte, mais je n’ai aucune notion de ce qu’on appelle l’amour de la patrie ; j’y vois tout au plus une héroïque faiblesse dont je me passe volontiers. » Ailleurs il explique mieux sa pensée. « Le titre de zélé patriote, écrit-il à ce même Gleim, est de toutes les louanges celle que j’ambitionne le moins ; j’entends parler de ce patriotisme qui me ferait oublier que je suis un citoyen du monde. » Ce cosmopolite ne se passionna jamais que pour les intérêts sociaux et humains, il n’aborda pas un instant la pensée de réchauffer le patriotisme des Allemands en déroulant sur la scène les pages glorieuses de leurs annales. Il se proposait de leur former le goût, de leur dégrossir l’esprit, d’apprivoiser leur barbarie paperassière et dogmatique ; il estimait que l’art nous délivre et de la matière et du dogme, et que le théâtre est une grande école de culture nationale. À qui s’adresse-t-il ? À la bourgeoisie. Les grands et les chambellans n’avaient goût qu’au Sofa et aux Egaremens du cœur et de l’esprit ; le peuple lisait Geneviève de Brabaut, quand il lisait. Pour intéresser ces bourgeois de Breslau et de Leipzig, il fallait leur montrer quelque chose qui leur ressemblât, le monde où ils vivaient, des personnages qu’ils pussent rencontrer dans la rue, des mœurs et des passions de leur connaissance ; il fallait en un mot que le spectacle eût toute la réalité possible et qu’il y eût pourtant de l’art. Lessing voulut créer pour la bourgeoisie allemande un théâtre à hauteur d’appui.

C’était le mot du siècle. En Angleterre, en France, comme en Allemagne, la tragédie et le roman se font roturiers. Le XVIIIe siècle a vu l’avénement du tiers-état, du bourgeois, aux plus hautes dignités de la poésie. C’est l’Angleterre qui donne le signal. En 1730 paraît le drame de Lillo, l’Apprenti de Londres, Cet apprenti passe bientôt maître et tient école. Richardson emploie tout le pathétique de Shakspeare à nous attendrir sur les infortunes d’une vertueuse miss anglaise. En France, la révolution se fait par Rousseau. La Nouvelle Héloïse est une épopée bourgeoise, objet d’enthousiasme pour les uns, d’étonnement narquois pour les autres, de scandale pour tous les défenseurs du goût classique. Adieu les princesses bergères de d’Urfé, les princesses romaines de Clélie et la princesse française de Mme de La Fayette. La nouvelle héroïne teille le chanvre après le souper et allume avec ses chènevottes des feux de joie dont la flamme claire et brillante s’élève jusqu’aux nues. Rousseau raconte tous ses faits et gestes avec un infini détail et une gravité solennelle ; il embouche la trompette épique ; Virgile ne le prenait pas de si haut en nous dépeignant Lavinie et Didon. Julie fait-elle un tour de promenade en compagnie de ses enfans et de ses voisins de campagne, son biographe ému se rappelle aussitôt l’illustre et vertueuse Aggrippine montrant son fils aux troupes de Germanicus. Il la donne en exemple à tout l’univers et l’impose à l’admiration des peuples. « Julie, s’écrie-t-il, femme incomparable,… vous vivez plus sûrement, plus honorablement au milieu d’un peuple entier qui vous aime que les rois entourés de tous leurs soldats. »

Dans le même temps que paraissait la Nouvelle Héloïse, Diderot donnait au théâtre le Fils naturel et le Père de famille, mais les bourgeois sensibles et vertueux de Diderot eurent moins de succès que Julie ; il a beau déclamer, Saint-Preux est un autre homme que Saint-Albin. On goûta peu les exclamations de ces larmoyeurs, leurs apostrophes à la nature, leur faste de sensibilité ; plus d’un spectateur dut s’écrier comme certain gentilhomme : Il sent ici la nature à crever. Le vrai drame bourgeois était encore à trouver. En 1755, Lessing avait mis au monde une Miss Sara Sampson, qui est de la famille de Lillo et vaut à peu près les Sophie et les Cécile de Diderot. Cet ange disserte et larmoie. Empoisonnée par une rivale, au milieu de son agonie, il lui échappe un ah ! et se retournant vers son amant. « — Ne t’occupe pas de ce ah ! lui dit-elle. Cela ne pouvait se passer sans quelque sensation désagréable. Il ne fallait pas que l’homme fût insensible ; il faut donc qu’il soit sensible à la douleur. » Ce beau début ne faisait pas prévoir Minna de Barnhelm, Emilia Galotti et Nathan, Maître de son talent, Lessing crée des caractères qui vivent et des pièces qui sont restées au répertoire. Dans le genre où son imagination s’est renfermée, il n’a de rival que Sedaine.

Ce qui est digne de remarque, c’est que Lessing poète a fait infidélité aux théories de Lessing le critique. Il avait reproché aux Français de considérer l’admiration comme un des ressorts de la tragédie et d’avoir mis en scène des héros admirables. Le but de la tragédie, selon lui, est d’exciter la pitié, et l’admiration ne s’accorde pas avec la pitié. Comment plaindrions-nous un héros dans le malheur? Nous n’avons pas la mesure de ses forces, et nous sommes portés à croire qu’il possède en lui-même des ressources qui nous sont inconnues, des consolations qui ne sont pas à notre usage. Or il se trouve que Lessing s’est constamment efforcé de faire la place de l’héroïsme dans le drame bourgeois, non de l’héroïsme en cothurne, mais de l’héroïsme en pantoufles ou en bottes à l’écuyère. En dépit de ses préventions, il s’est laissé avertir par son instinct de poète ; il a compris que l’art s’arrête où cesse l’admiration, et que son triomphe est de nous procurer des étonnemens qui soient des plaisirs. L’Apollon du Belvédère et le Bourgeois gentilhomme ont ceci de commun qu’ils nous étonnent toujours ; l’un nous paraît au-dessus de la nature, l’autre au-dessous, et pourtant l’un et l’autre sont vrais. La vérité qui étonne, voilà le secret du grand art, il nous révèle le merveilleux de la vie, et les trois pièces de Lessing qui méritent d’être citées sont trois victoires de son talent, trois défaites de son système.

Nous avons dit la sensation que fit Minna de Barnhelm. Le théâtre allemand possédait enfin une pièce allemande. Lessing a placé la scène en Prusse, au lendemain des éclatantes victoires de Frédéric. Il a peint à merveille cet état de langueur fiévreuse qui succède aux fureurs et aux désordres d’une longue guerre. On a longtemps vécu dans les alertes, dans les hasards ; la guerre remet en question toutes les destinées ; dans cette universelle confusion, tous les rêves sont permis, on prend la vie comme une aventure qui peut mener à tout. Cependant la paix se fait ; les choses se remettent insensiblement à leur place ; il faut se ressouvenir de ce qu’on est, recommencer la vie d’habitude ; l’inertie de l’ennui présent fait regretter les actives souffrances d’autrefois. Les personnages de Diderot étaient comme Ulysse chez le cyclope ; ils s’appelaient personne. Lessing a pris les siens dans la nature. Un aubergiste, sorte d’aigrefin bonhomme et paterne, assez pareil au petit baragouineur suisse d’Hamilton, lequel plumait les gens en leur demandant pardon de la liberté grande; le domestique Just, quelque peu ribaud, très sujet à manger dans la main, mais qui désarme les rigueurs de son maître par sa fidélité de caniche ; un maréchal des logis qui ne sait que faire de sa personne depuis qu’il a remis le sabre au fourreau et qui projette de s’en aller guerroyer contre le Grand-Turc, au demeurant la plus honnête créature du monde, l’un de ces lourdauds qui ne sauraient vous obliger sans vous marcher sur le pied ; un chevalier d’industrie français, lequel file la carte pour corriger la fortune, et s’indigne de la grossièreté de la langue allemande, qui n’a que le mot tromper pour rendre ces nuances, Lessing a connu toutes ces figures à Breslau.

Son héroïne est une aimable Saxonne et une véritable Allemande. Elle est plus fière d’aimer que d’être aimée. — « J’avais entendu parler de vous, dit-elle au major de Tellheim, et la première fois que je vous vis, j’étais décidée à vous aimer. « Mais la figure dominante et dans laquelle se concentre tout l’intérêt de la pièce, c’est ce major prussien. Soit curiosité, soit goût des aventures, il a fait campagne en volontaire. L’odeur de la poudre ne l’a point grisé ; il juge froidement les choses et les hommes, ne se fait d’illusion ni sur les princes, ni sur les grands, ni sur la guerre, ni sur la gloire, ni même sur le drapeau qu’il sert, et garde sous le harnais toute sa fière indépendance. On l’envoie lever en Thuringe une contribution de guerre ; la somme est forte, il en avance généreusement une partie. Après la paix, il présente ses comptes et son billet. Son cas paraît louche, on le met à pied et on informe contre lui ; le voilà ruiné et sous le coup d’un procès infamant. Une sombre misanthropie s’empare de lui, sa fierté s’exaspère. Des amis fidèles s’efforcent de lui venir en aide ; il ne se prête à rien, repousse avec emportement toutes les offres de services. L’un de ses anciens compagnons d’armes lui doit 400 écus ; il meurt, et sa veuve vient s’acquitter. Le créancier ne veut pas entendre à cette restitution, il anéantit sa créance : il lui plaît d’être généreux une fois encore, et on dirait aussi qu’il lui tarde, pour la beauté du fait, de se voir réduit à la besace ; mais de quoi se plaint-il ? Il aime, il est aimé, et la femme qui l’aime a de quoi réparer le naufrage de son honneur et de sa fortune. Il rompt avec elle, il refuse de l’envelopper dans son humiliation et dans son malheur ; il n’est plus digne de lui donner son nom, et il rougirait de vivre de ses bienfaits. Elle s’acharne à le sauver, il s’acharne à se perdre, il épousera la solitude et la misère. Heureusement tout s’éclaircit, tout s’arrange ; il y avait dans ce temps des juges à Berlin [6]. Justice lui est rendue ; il épousera Minna. La Prusse épousant la Saxe, quelques jours après Rosbach, quand la blessure saignait encore et que les haines étaient brûlantes ! Ce pacifique dénoûment prêchait à l’Allemagne l’oubli de ses fureurs, et l’intention de Lessing est visible. Comme Voltaire, il a mis l’art au service des idées humaines ; mais que devient sa théorie ? Nous admirons Tellheim plus que nous ne le plaignons ; car il met du sien dans son malheur, il s’aide à souffrir. Le caractère de ce soldat philosophe, de ce misanthrope humain, qui joint aux clairvoyances d’un esprit supérieur l’exaltation du sentiment, les brusques incartades de sa fierté, ses acharnemens contre lui-même, les bizarreries apparentes de cette raison frondeuse, que n’ont pu fasciner ni la gloire ni les grands et qui se laisse en quelque sorte éblouir par le malheur, — voilà ce qui fait vivre la pièce de Lessing. On a voulu le reconnaître dans son major, et il est certain qu’ils se ressemblent ; mais le poète n’a pas dit tout son secret à son héros, il ne lui a point fait part de ce mâle enjouement qui le consolait des noirceurs de la fortune ; quand elle lui avait joué quelque tour, il commençait par se fâcher, puis il se prenait à rire, et il achevait de se dépiquer en cherchant querelle au bonheur d’un sot.

Dans une lettre datée du 21 janvier 1758, Lessing donnait à son ami Nicolaï des nouvelles d’un jeune poète qui n’était autre que lui-même. « Si j’en crois mon amour-propre, lui écrivait-il, ce jeune homme promet beaucoup, car il travaille à peu près comme moi : il écrit huit lignes tous les huit jours… Il s’occupe actuellement d’une Virginie bourgeoise, sa pièce portera le titre d’Emilia Galotti. Il a dégagé l’histoire de la Virginie romaine de tout intérêt politique ; il a pensé que l’aventure d’une fille qui est tuée par son père, parce que ce père fait plus de cas de la vertu de son enfant que de sa vie, est par elle-même assez tragique, et qu’elle suffit à ébranler toutes les cordes de notre âme, bien qu’il ne s’ensuive aucune révolution dans l’état. » Ce n’est qu’en 1772 que Lessing acheva son Emilia Galotti. On voit qu’elle l’occupa longtemps. Il voulait faire de sa pièce la démonstration triomphante de sa théorie, une preuve sans réplique de l’inutilité de l’histoire au théâtre ; — la politique ne se jetant plus à la traverse du roman, il espérait que sa Virginie bourgeoise serait plus émouvante que l’autre. Avec quelques personnages triés dans une fresque d’histoire, il a composé un tableau de chevalet. Il a transporté l’action dans les temps modernes, et la scène dans la petite principauté de Guastalla ; mais ce Guastalla ressemble fort à une petite ville princière d’Allemagne : les personnages, les mœurs, les sentimens, tout, dans Emilia Galotti, rappelle le nord plus que le midi. On ne s’y trompa point à Brunswick, on crut reconnaître dans la maîtresse du prince de Guastalla la favorite en titre du duc de Brunswick, et cela fît jaser. Il est peu probable que Lessing, alors bibliothécaire de Wolfenbüttel, se fût permis des allusions si hasardeuses ; mais la chronique secrète des petites cours d’Allemagne était riche, et il est à croire qu’il y puisa.

Sa Virginie s’appelle Emilia, et son Virginius Odoardo Galotti. Plus heureux ou plus malheureux que l’ancien tribun Icilius, le comte Appiani, sa doublure, réussit à épouser Emilia et meurt assassiné quelques instans après son mariage. Plus de forum ; la scène se passe dans un palais et dans un château de plaisance. Rome tient tout entière dans un salon, et, quoi qu’en dise le poète, elle s’y trouve à l’étroit. Le décemvir Appius-Claudius est devenu prince, et ce prince est un caractère. Homme de plaisirs, à qui ses caprices sont sacrés, il n’est pas féroce, il répugne aux violences et regrette qu’elles soient souvent nécessaires. Il soupire après un monde meilleur, où les crimes se feraient tout seuls sans qu’il fût besoin de s’en mêler, et il se plaint qu’on ne puisse verser le sang d’un rival sans qu’il en reste une tache au bout des doigts ; il en est quitte pour laver à grande eau sa conscience et ses mains. Son chambellan Martinelli lui vient en aide, le délivre de ses scrupules, le conduit tout doucement au crime par un chemin de velours. Ce n’est pas que le crime inspire au prince une horreur invincible, mais il n’aime pas à le regarder en face ; il donne à son commode confident un blanc seing, et, l’opération terminée, il le désavoue en le remerciant. Ce scélérat timoré a ses momens d’héroïsme. « Tope ! s’écrie-t-il, je ne frissonne pas à l’idée d’un petit crime. Seulement, mon bon ami, il faut que ce soit un petit crime tranquille, un petit crime vraiment utile. » En créant ce prince et ce chambellan, Lessing, sans qu’il s’en vante, a pensé plus d’une fois au Néron et au Narcisse de Racine.

Emilia Galotti est une pièce entraînante à la lecture comme à la représentation ; jamais Lessing n’avait déployé tant de verve, tant de puissance dramatique, tant de science du dialogue. Et cependant l’histoire s’est vengée de ses mépris : cette pièce si fortement conçue et si bien conduite aboutit à un dénoûment qui est à la fois absurde et repoussant, parce qu’il n’est pas motivé. Que Virginius tue sa fille, plus d’un père en ferait autant. Virginie n’est plus à lui ; elle vient d’être adjugée comme esclave au pourvoyeur du décemvir. L’arrêt est prononcé, et déjà le licteur l’emmène ; plus de recours. Virginius saisit le couteau. « Ô ma fille, s’écrie-t-il, voilà le seul moyen qui me reste de sauver ta liberté ! » Ce coup de couteau est d’un père, d’un soldat et d’un Romain ; mais pourquoi le vieux Galotti se résout-il à tuer sa fille ? Parce qu’elle l’en prie. Et pourquoi l’en prie-t-elle ? Emilia n’a point de violences à craindre ; débarrassé de son rival, le prince attendra qu’elle se donne. « Ô mon père, dit-elle, je suis faite de chair, et j’ai le sang aussi jeune, aussi chaud qu’une autre femme. Mes sens sont des sens. Je ne réponds de rien… » Ah ! madame, à l’ordinaire les femmes ne prévoient pas leurs fautes de si loin. Goethe prétend que dans le fond de l’âme vous aimez le prince ; s’il a raison, vous ne désirez pas la mort ; s’il se trompe, que craignez-vous ? Et considérez ceci : votre déplorable fin nous affligera parce que vous êtes aimable ; mais nous sommes ici au théâtre, nous attendions une vraie tragédie ; où sera la grandeur du spectacle ? Virginie arrose de son sang l’autel de la liberté ; Rome a frémi d’horreur et d’espérance, ce sang fécond va lui rendre ses franchises, ses tribuns et sa fierté ; mais quand vous serez tombée sous le couteau, rien ne sera changé dans les destinées du monde, et le spectateur pensif, soucieux, rentrera chez lui en disant : Le vieil Odoardo a commis un crime pour qu’il y eût dans l’histoire un péché de femme de moins. En vérité, avons-nous bien notre compte ?

Nathan le Sage n’est pas né comme Emilia Galotti d’une préoccupation de système ; il est le fruit savoureux d’une querelle théologique. Dans cette œuvre qui fut le couronnement de sa vie, Lessing nous a donné son credo ; mais oublions pour le moment la théologie de Nathan, nous n’avons affaire qu’au drame. Ce drame est le chef-d’œuvre de Lessing, et ce chef-d’œuvre est le plus éclatant démenti qu’il ait jamais donné à sa poétique. Cette fois il tourne le dos à l’Allemagne ; il s’en va chercher le sujet de son tableau d’intérieur en Palestine, au temps des croisades, tenant toujours l’histoire à distance, mais lui empruntant les templiers, le patriarcat de Jérusalem et le grand nom de Saladin. C’est encore un tableau de genre, mais dans un cadre historique. Nathan est un homme et un marchand, mais Nathan est un héros et un sage, et il parle en vers. Il est trop grand pour que nous songions à le plaindre, et ses malheurs sont trop particuliers pour que nous les puissions redouter pour nous-mêmes. Les chrétiens ont égorgé tous les Juifs à Gaza, et dans l’espace d’une nuit Nathan a vu périr sa femme et ses sept enfans. Il a passé trois jours et trois nuits dans la poussière et dans la cendre ; il a pleuré, disputé contre Dieu, maudit le monde et lui-même, juré la haine la plus irréconciliable à tous les chrétiens. Cependant la raison lui revient ; elle lui dit doucement : « Et pourtant il y a un Dieu. Ce fut le décret de Dieu. Mets en pratique ce que tu avais compris depuis longtemps. Il suffit de vouloir. » Le voilà debout, disant à Dieu : « Je le veux, pourvu que tu le veuilles. » Dans ce moment, un prêtre arrive, descend de cheval, et lui remet un enfant qu’il cachait dans son manteau. C’est une orpheline délaissée, un enfant chrétien. « Je la portai sur mon lit, je la baisai, je me jetai à genoux et je sanglotai. Un enfant ! j’en avais perdu sept ! » Recha grandit, et un jour on fait un crime à Nathan de l’avoir élevée dans la religion juive ; le patriarche demande à grands cris la mort du coupable qui a dérobé une âme à Dieu ; il doit expier son forfait dans les flammes. N’ayons garde de trembler néanmoins : le juge est Saladin. Point de crainte, plus d’admiration que de pitié, et pourtant c’est une vérité d’expérience que Nathan le Sage produit à la scène un grand effet. Une fois dans sa vie Lessing a été sculpteur, son Nathan est une statue. Cette noble figure attache le regard, elle inspire une sorte d’émotion contemplative bien supérieure à la pitié. Ce sage, ce marchand, a connu les hommes, et il les juge ; il ne peut ni les aimer ni les respecter, mais il aime et respecte en eux la sainte humanité. Dès qu’il parle, il nous suspend à ses lèvres, et tous ses sentimens sont contagieux ; ils partent d’un cœur qui en perdant toutes ses illusions a dépouillé toutes ses colères et dans lequel les ravages de la vie n’ont point laissé de trace ; ce vieillard a comme une fleur de jeunesse que la souffrance, en le touchant, n’a pu lui ôter, ou plutôt il s’est rajeuni par la souffrance, c’est l’excès du malheur qui lui a rendu le sourire ; il emportera dans la tombe sa seconde floraison, et sa verte vieillesse nous apprend son secret dans une langue transparente et limpide comme le ciel de l’Orient, rafraîchissante comme une grenade de Syrie.

Nathan n’a qu’un frère ou qu’un parent dans la littérature, c’est le Philosophe sans le savoir. Il semble que Sedaine, comme Lessing, ait pensé au mot de Montesquieu : le commerce guérit des préjugés destructeurs, « Quel état, mon fils, que celui d’un homme qui d’un trait de plume se fait obéir d’un bout de l’univers à l’autre ! Son nom, son seing, n’ont pas besoin, comme la monnaie des souverains, que la valeur du métal serve de caution à l’empreinte : sa personne a tout fait, il a signé, cela suffit… Ce n’est pas un peuple, ce n’est pas une seule nation qu’il sert, il les sert toutes et en est servi : c’est l’homme de l’univers… Quelques particuliers audacieux font armer les rois, la guerre s’allume, tout s’embrase, l’Europe se divise ; mais ce négociant anglais, hollandais, russe ou chinois, n’en est pas moins l’ami de mon cœur ; nous sommes sur la superficie de la terre autant de fils de soie qui lient ensemble les nations et les ramènent à la paix par la nécessité du commerce : voilà, mon fils, ce que c’est qu’un honnête négociant. » Nathan ne parle pas en prose comme son frère d’Occident. C’est qu’il est né parmi les palmiers, à la lumière du soleil de la Palestine ; il ne vit pas derrière un comptoir, il a ses chameaux, ses caravanes ; il traverse en roi les solitudes qui séparent Jérusalem de Babylone ; dans ses magasins resplendissent les riches étoffes de la Perse, les armes et les bijoux de Damas, et dans son âme, comme dans un coffre-fort, il serre précieusement les sagesses de tous les peuples. Il est plus encore que Vanderk l’homme de l’univers ; s’il est philosophe, il s’en doute ; il n’a pas seulement abjuré les préjugés destructeurs, il a répudié les dogmes inhumains qui les autorisent ; dans le vaste ciel ouvert de l’Orient, il a cherché le Dieu de la nature, il l’a trouvé et il lui parle. Quand ses ennemis ont enfin éventé son secret, quand ils ont découvert que Recha est née chrétienne et que Nathan doit mourir : « Ô Dieu ! s’écrie-t-il, que je me sens le cœur à l’aise de n’avoir plus rien à cacher dans ce monde et de pouvoir marcher devant les hommes aussi librement que devant toi ! car toi seul n’as pas besoin de juger les hommes sur leurs actions, qui sont si rarement leurs actions, ô Dieu ! » Il y a dans la littérature trois négocians immortels, le Marchand de Venise, le Philosophe sans le savoir et Nathan le Sage.

Lessing avait pris pour épigraphe de Nathan ce mot d’Aulu-Gelle : « entrez, il y a ici des dieux. » Après Lessing, les dieux disparaissent de la tragédie bourgeoise. Ses successeurs pratiquent son système à la lettre. Ils dressent des autels à la pitié, et le théâtre allemand est en proie à toutes les fadeurs du sentiment et aux larmes faciles ; elles coulèrent comme un fleuve. Plus conséquents que le maître, les Schröder, les Iffland, les Kotzebue ne souffrent dans le drame bourgeois rien que de bourgeois ; c’est l’apothéose du pot-au-feu. « Eh quoi ! dit le poète, nous ne verrons plus de César sur nos théâtres, plus d’Achille, plus d’Oreste, plus d’Andromaque ? — Non, on ne voit chez nous que des pasteurs, des conseillers de commerce, des enseignes, des secrétaires et des majors de hussards. — Mais de grâce, mon ami, que peut-il arriver d’intéressant à ces pleutres ? — Ils intriguent, ils prêtent sur gages, ils empochent des cuillers d’argent, ils frisent le carcan et quelque chose de plus. Bref nous ne voulons trouver au théâtre que nous-mêmes et les braves gens de notre connaissance, nos petits chagrins et nos petites misères. »

Cependant notre imagination est ainsi faite qu’il ne nous plaît pas moins de sortir de nous-mêmes que de nous retrouver. De beaux jours renaissent pour le cothurne et pour les héros. Egmont, don Carlos, Wallenstein, Marie Stuart, Guillaume Tell, s’emparent de la scène allemande, et le drame historique est fondé. Les nouveaux poètes furent plus justes que Lessing pour les classiques français. Quand Goethe traduisit le Mahomet de Voltaire, Schiller s’étonna d’abord, puis il comprit : « Le théâtre, lui disait-il en beaux vers, a reculé ses bornes trop étroites ; tout un monde se presse dans son enceinte élargie ; mais une fantaisie déréglée y exerce un sauvage empire, et l’art menace de disparaître. C’est chez les Français que tu pouvais le retrouver. Jamais ils n’atteignirent dans leur vol les suprêmes modèles ; mais la scène est pour eux un lieu sacré, ils en bannissent les accens rauques d’une nature inculte, leur langage a la noblesse d’un chant religieux ; c’est le royaume de l’harmonie et de la beauté. Que les Français et leurs fausses bienséances ne nous servent point de modèles, mais qu’ils nous guident aux régions supérieures ! Que leur poésie, comme l’esprit d’un mort, vienne purifier notre scène trop souvent souillée, et que par eux elle devienne digne de l’antique Melpomène ! »

Ainsi Schiller relevait les statues qu’avait renversées Lessing ; il disait aux tragiques français : Dieu nous garde de vous copier ! désormais nous sommes libres ; mais il est bon de vous étudier, vous avez toujours respecté l’art ; puisse notre muse émancipée et triomphante apprendre de vous à se respecter !


Victor Cherbuliez.
  1. Voyez la Revue du 1er janvier.
  2. On a donné une place à Lessing dans les bas-reliefs qui décorent le socle de la statue équestre du grand Frédéric à Berlin. L’artiste, dit-on, voulait y faire figurer Voltaire ; mais, par scrupule patriotique, le feu roi s’y opposa, bien qu’il passât pour lire et admirer Candide. Quoi qu’il en soit, dans ces bas-reliefs, les places d’honneur ont été décernées aux généraux ; Lessing et les autres écrivains allemands ont été relégués sur le derrière, juste sous la queue du cheval. Frédéric ne les voit pas. Il ne les avait jamais vus.
  3. Un ancien élève de l’École normale, M. L. Crouslé, a publié un travail estimable sur Lessing et le Goût français en Allemagne. La première partie de cet ouvrage renferme une biographie exacte et bien faite de Lessing. Dans la seconde, l’auteur défend avec vivacité Corneille et Racine contre l’auteur de Nathan. Il se récrie, il s’indigne, et je crois vraiment qu’il se fâche. Peut-être a-t-il sur le cœur les superbes mépris que la critique allemande contemporaine affecte pour nos classiques. Il est aujourd’hui de mode en Allemagne d’ignorer ou de nier le siècle de Louis XIV et beaucoup d’autres choses. Il suffit de renvoyer ces ignorans volontaires à Goethe, à ses jugemens plus équitables, à Schiller lui-même, qui ne crut pas perdre son temps en traduisant la Phèdre de Racine. Si les Allemands persévèrent dans leur parti-pris d’exclusivisme hautain et de fatuité patriotique, ils seront d’ici à vingt ans le peuple le moins philosophe de l’Europe. Cela les regarde ; mais, avant de mépriser Molière, il serait bon d’en avoir au moins la monnaie. Quant à Lessing, qui au demeurant a toujours admiré Molière, le cas est différent. Il s’insurgeait avec raison contre la dictature que le goût classique français exerçait dans son pays ; il poussait l’Allemagne à conquérir sa liberté, à revendiquer sa place au soleil. Fera-t-on un crime à la junte de Cadix de n’avoir pas toujours rendu justice aux armes françaises et aux joseppins ? Lessing avait déclaré une guerre à mort aux afrancesados allemands, et nous devons lui en être reconnaissans. L’affranchissement de la poésie allemande n’a pas été sans influence sur les destinées de la poésie française. Que serions-nous devenus, si nous avions été condamnés au classique à perpétuité ?
  4. Le meilleur traité qui ait paru sur la querelle des Suisses et de Gottsched est l’ouvrage de M. Danzel, intitulé Gottsched und seine Zeit. M. Danzel a dépouillé le premier la volumineuse correspondance de Gottsched, ou plutôt les lettres de ses très nombreux correspondans. On trouve dans son livre de curieux documens, commentés avec beaucoup de savoir et de finesse ; mais les conclusions de l’auteur manquent de netteté et sont trop favorables à l’école de Zurich, bien plus dangereuse pour l’Allemagne que le candide Gottsched.
  5. Lessing savait le français ; mais sait-on jamais une langue étrangère ? La Fontaine, en s’excusant naïvement de n’avoir pu atteindre à la concision de Phèdre, ajoute « qu’il fallait en récompense égayer l’ouvrage plus qu’il n’a fait. » Lessing n’a pas compris cet égayer ; il a cru que La Fontaine entendait par là qu’il faut introduire dans la fable des gaîtés, des drôleries, et c’est là-dessus qu’il le chicane. Du reste, quand pour établir que le bonhomme n’est pas fabuliste, il divise toutes les fables possibles en trois classes, à savoir les fables rationnelles, mythiques et hyperphysiques, c’est une dîme qu’il paie à la pédanterie tudesque de son temps.
  6. Un critique allemand, qui est un penseur, M. Hettner, se plaint dans un opuscule intitulé Das moderne Drama que le dénoûment de toutes les pièces de Lessing repose sur un accident. Il adresse le même reproche aux drames historiques de Schiller. Il serait cependant difficile de citer une seule pièce espagnole, anglaise, française, où la chance ne joue aucun rôle ; partout nous voyons la rencontre et le conflit du hasard avec des nécessités de caractère et de situation, — et de cette rencontre jaillit le drame, comme l’étincelle jaillit du choc de deux cailloux. Tout ce qu’on peut exiger, c’est que ces hasards soient vraisemblables. M. Hettner voudrait bannir l’accident de l’art ; il faudrait commencer par le bannir de la vie. Sadowa est un accident ; il y avait de bonnes raisons pour que les Prussiens fussent vainqueurs, mais ils pouvaient être battus.