Grammaire élémentaire de l’ancien français/Chapitre 3

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Chapitre III[modifier]

Article, substantifs, adjectifs, pronoms.[modifier]

L’ancienne langue avait une déclinaison à deux cas (au singulier comme au pluriel) pour l’article, les substantifs masculins, les adjectifs et participes, et les pronoms[1]. On appelle ces cas : cas sujet (en abrégé c. s.) et cas régime (c. r.).

Article[modifier]

Masculin singulier c. s. li
c. r. lo, le
pluriel c. s. li
c. r. les
Féminin singulier la (wallon et picard le)
pluriel (*las) les

Remarques. — Au cas sujet masculin singulier li provient, par aphérèse de il, de *illī pour ille.

Au cas régime singulier lo se rencontre jusqu’au début du xiie siècle : il devient le par suite de son emploi comme atone.

Au féminin pluriel la forme las n’apparaît pas.

Les principales formes combinées sont : del, devenu plus tard deu et du (on trouve aussi dou); al, pluriel als, puis, par vocalisation de l, aus, écrit aux; al du singulier est passé à au par analogie. En le devenait enl, el, plus tard eu, ou; il ne s’est pas maintenu. En les devient ès, maintenu dans quelques expressions : bachelier ès lettres, ès sciences, etc.

Substantifs[modifier]

Le latin avait trois genres pour le substantif : fém. rosa, masc. murus, neutre templum ; le neutre a disparu dans le latin vulgaire où l’on trouve numbrus, vestigius, folius, palatius, au lieu de membrum, vestigium, etc.

Le neutre s’est maintenu, en ancien français, dans la déclinaison des adjectifs, des pronoms et des participes passés.

Les pluriels neutres latins en -a ont donné en général des noms féminins en français : folia > la feuille ; arma > l’arme ; corna (pour cornua) > la corne ; gaudia > la joie ; labra > la lèvre, etc.


Mots invariables. — Les substantifs dont le radical latin était terminé par s (mens-is, urs-us, curs-us) ou les neutres de deux syllabes terminés en -us, comme tempus, corpus, ont donné en français des substantifs monosyllabiques invariables : temps, corps, cours, ours, mois, etc.


Restes de cas. — On rattache aux nominatifs latins les formes suivantes: queux < coquus ; geindre (garçon boulanger) < junior; chantre, peintre, maire, sire, et quelques autres.

Il existe aussi dans l’ancienne langue quelques restes du génitif pluriel : Christianor, Paienor (la gent paienor), Francor (la geste francor), ancienor (la gent ancienor), mil soldor (un cheval milsoldor[2]). Cf. encore la Chandeleur < *Candelorum (pour Candelarum ; sous-entendu festa), leur < illorum.

Déclinaison des féminins[modifier]

On distingue, dans les substantifs féminins, deux déclinaisons : les cas sujets et les cas régimes sont semblables.

A[modifier]
Singulier rose
Pluriel roses

On admet que le nominatif pluriel de la 1ere déclinaison latine était terminé en -as dans le latin vulgaire : rosas au lieu de rosae, d’où la forme française roses.

Ainsi se déclinent : chose, dame, flamme, pomme, chambre, feuille, arme, etc., et autres substantifs renvoyant à des noms latins en -a, ou à des substantifs neutres devenus féminins ; cf. supra, p. 3, 78.

B[modifier]
Singulier flor (flour)
Pluriel flors (flours)

Ici non plus, comme pour rose, il n’y a pas lieu de distinguer les cas sujets des cas régimes.

Ainsi se déclinent fin, doulour, coulour, gent, nef, part, mort, raison, maison, saison. La seule question intéressante est la suivante.

Ces substantifs féminins ne paraissent pas avoir eu s au cas sujet du singulier, à l’origine ; mais ils la prirent à partir du xiie siècle[3].

Masculins[modifier]

Première classe[modifier]

Cette classe comprend les substantifs correspondant à des substantifs masculins latins dont le nominatif singulier était terminé en -s (us). Ici il faut distinguer les cas sujets des cas régimes.

Singulier Pluriel
c. s. Li murs c. s. Li mur
c. r. Lo, le mur c. r. Los, les murs

Ainsi se déclinaient : chevals, anz, sers, cers, prez (de *pratus pour pratum), mals, etc.

Se déclinaient de même les substantifs provenant de noms latins masculins terminés en -is : canis > chiens, panis > pains, ou de noms latins masculins terminés en -x, comme rex, qui, devenu regis dans le latin vulgaire, a donné en a. fr. reis.

Enfin on déclinait sur ce modèle les mots comme piez, lions, bues, qui proviennent de substantifs comme *pedis, *leonis, *bovis (lat. cl. pes, leo, bos).

Les infinitifs pris en fonction de substantifs suivent aussi cette déclinaison : li morirs, li repentirs.

Les mots comme ermites, prophètes, quoique correspon dant à des substantifs latins en -a, prennent s : ermites, prophètes.

Voici des exemples de ces divers cas.

Singulier, cas sujet : li bons chevals, li bons chiens ; cist chevals est chiers ; cist chiens est mals (méchant).

Singulier, cas régime : j’aim ce bon chien ; je voi un grant cheval ; je manjue ce bon pain.

Pluriel, cas sujet : halt sont li mur et les roches dures ; cist cheval sont chier ; cist chien sont sage.

Pluriel, cas régime : j’ai veü ces mals chevals ; j’ai beü cez bons vins ; veez (voyez) cez granz murs.

Deuxième classe[modifier]
Singulier Pluriel
c. s. Li pedre (père) c. s. Li pedre
c. r. Lo, le pedre c. r. Los, les pedres

Les substantifs de cette classe proviennent de masculins latins en -er de la 2e déclinaison (culter, cultri ; liber, libri ; magister, magistri) et de masculins latins en -er, gén. -is, de la 3e : pater > peḍre, frater > freḍre, venter > ventre.

De bonne heure d’ailleurs ces substantifs prennent s au cas sujet singulier : li pedres, li coltres (couteau), li maïstres, etc.

Le cas sujet du pluriel correspond à un pluriel en i du latin vulgaire : patri (analogie de muri) au lieu de patres.

Imparisyllabiques[modifier]

Ces substantifs correspondent à des substantifs latins de la 3e déclinaison, dans lesquels l’accent n’était pas sur la même syllabe aux cas sujets et aux cas régimes : ex. imperátor, imperatórem ; présbiter, presbíterum ; ínfans, infántem ; ábbas, abbátis ; cantátor, cantatóris, etc.

Singulier Pluriel
c. s. L’emperéḍre c. s. Li empereḍór
c. r. L’empereḍór c. r. Los, les empereḍórs
Singulier Pluriel
c. s. L’ancéstre c. s. Li ancessór
c. r. L’ancessór c. r. Los, les ancessórs
Singulier emperédre correspond à imperátor
emperedór imperatórem
Pluriel emperedór *imperatóri
emperedórs imperatóres
Singulier ancéstre correspond à *antecéssor
ancessór *antecessórem
Pluriel ancessór *antecessóri
ancessórs *antecessóres

Ainsi se déclinent, avec changement d’accent :

c. s. compáing c. r. compagnón
énfes enfánt
ábes abét (abbé)
nes, nies nevót (neveu)
préstre prevéire, prevóire
pástre pastóur (pasteur)
sire segnóur (seigneur)
gars garsón

Le mot sóror a donné au cas sujet suer, auj. sœur, et au cas régime singulier seróur < sorórem. Pluriel : seróurs.

Un très petit nombre de noms communs féminins, comme none, ont un cas oblique nonain, dont l’origine est obscure. Pluriel : nonains. Cf. encore ante, antain (tante).

Beaucoup de noms propres de femmes ont aussi cette terminaison en ain : Eve, Evain ; Pinte, Pintain (nom de poule dans le Roman de Renart) ; Berte, Bertain, etc. Il y a aussi dans cette classe quelques noms de rivières.

Un certain nombre de noms propres masculins présentent un cas oblique en -on dont l’origine est aussi obscure que celle des noms féminins en -ain.

Ex. :

  • Aymes, Aimon.
  • Charles, Charlon.
  • Gui, Guion.
  • Hugues, Hugon, Huon.
  • Pierre, Pierron.

On a expliqué cette terminaison par un emprunt à la déclinaison germanique, où se rencontrent des accusatifs semblables à ceux-là : Húgo, Húgun ; mais l’accentuation est différente (a. fr. Húgues, Hugón).

Peut-être vaut-il mieux y voir un emprunt à une déclinaison mixte latine, mélange de la déclinaison en -ius, comme Mucius, et en -io, comme Pollionem ; d’où la déclinaison : MuciusMucionem (Mousson)[4].

Quant aux noms propres féminins, il a existé en latin vulgaire une déclinaison en a, ánis : Valeria, Valeriánis, Valeriánem ; on trouve dans des textes du viieviiie siècles des formes comme Maria, Mariánis ; Elia, Eliánis ; de là viendraient les formes en -ain[5].

On a fait entrer dans cette déclinaison les noms propres germaniques féminins en a, comme BertaBertain.

Changements phonétiques[modifier]

La présence de s, au cas sujet du singulier, ou au cas régime du pluriel, a amené dans certains mots un changement de la consonne finale du radical. Les exemples les plus connus de ce changement sont les suivants : nous rappelons ici quelques faits qui ont été traités en partie dans la Phonétique.

F disparaît : cervus > cer(f)s, cers ; mais cerf au cas régime singulier. De même servus > sers, nervus > ners, mais serf, nerf au cas régime singulier ou au cas sujet pluriel. Ovum + s donne ues (pour uefs), cas régime uef, plus tard œuf ; bovis (pour bos) donne au cas sujet bues, cas régime buef, plus tard bœuf. Le tas sujet pluriel est de même uef, buef.

T se combinait avec s pour donner z : portus > porz. N + s donne nz : annus > anz ; l + s donne lz : gentilis > gentilz, filius > filz.

La présence de s dans les substantifs dont le radical était terminé par l a amené, au xiie siècle, la vocalisation de l : chevals est devenu chevaus, chevels < (capillus) est devenu cheveus, mals > maus, etc. Dans les manuscrits cette finale us était représentée par un sigle qui ressemblait à x : on écrivait chevax, qui correspondait à chevaus ; dans la transcription on a ajouté x (qui déjà représentait us) à l’u représentant l vocalisée et on a eu au pluriel la forme moderne hybride chevaux, cheveux, travaux, etc.

Au xiiie siècle, chevals, chevaus, représentait aussi bien le cas sujet singulier que le cas pluriel régime.

Dans cheveu et dans quelques autres mots, comme chou, genou, où l a été vocalisée a la suite de l’addition de s, u est resté après la disparition de s. Ainsi sur chevels, cheveus (c. s. singulier ou c. r. pluriel) on a formé cheveu ; sur genols-genous on a formé genou.

Maintien du cas régime[modifier]

D’une manière générale c’est le cas régime qui a persisté dans la langue française : la déclinaison à deux cas s’est perdue de bonne heure.

À la fin du xiiie siècle les cas régimes se substituent aux cas sujets et à la fin du xive siècle ce processus est terminé.

Parmi les imparisyllabiques, quelques-uns se sont maintenus au cas sujet et au cas régime : sire et seigneur ; pâtre et pasteur (mot savant plutôt) ; maire, majeur ; copain, compagnon.

Pour les restes du cas sujet, cf. supra, p. 78.

Adjectifs[modifier]

On distingue deux classes dans les adjectifs : la première correspondant aux adjectifs latins terminés en -us, -a, -um, l’autre correspondant aux adjectifs en -is.

Dans la première catégorie les formes du féminin et du masculin suivent respectivement la déclinaison des noms masculins et féminins : fém. bone, masc. bons.

Le neutre se maintient quelque temps au singulier et se reconnaît à l’absence de s : bon, cler.

Première classe[modifier]

Singulier
m. f. n.
c. s. bons bone bon
c. r. bon bone bone
Pluriel
c. s. bon bones
c. r. bons bones

Ainsi se déclinent les adjectifs provenant d’adjectifs latins en -us, a, um, les participes passés et les adjectifs non dérivés du latin : bons, mals ; blancs, francs ; amez, chantez (< amatus, cantatus), etc.

Les adjectifs provenant d’adjectifs latins en -er, ri (comme asper, asperi), ne prennent pas au début s flexionnelle au cas sujet masculin singulier.

Singulier
m. f. n.
c. s. aspre aspre aspre
c. r. aspre aspre aspre
Pluriel
c. s. aspre aspres
c. r. aspres aspres

Ainsi se déclinait altre (et même pauvre, qui n’appartenait pas en latin à la même déclinaison).

Mais de bonne heure ces adjectifs prennent par analogie s flexionnelle au cas sujet singulier : aspres, pauvres, altres.

Deuxième classe[modifier]

Singulier
m. f. n.
c. s. granz grant grant
c. r. grant grant grant
Pluriel
c. s. grant granz
c. r. granz granz

Ainsi se déclinent : forz (< fortis), verz (< viridis), mortels, tels, quels ; leials, reials ; et surtout les participes présents : amanz, chantanz, portanz, vaillanz, etc.

On disait donc : uns granz chevalz, mais une grant femme, grant route ; uns chevalz bien portanz, mais une femme plorant, et, au pluriel, des femmes ploranz, vaillanz (cas sujet et cas régime), etc.

Ce qui frappe le plus dans cette deuxième classe d’adjectifs c’est la forme féminine sans e : grant : on disait grant femme, femme fort, tel femme, tel terre, terre royal, terre fort, etc.

Mais de très bonne heure les formes féminines prirent e : on trouve déjà grande dans la Vie de Saint Alexis (ann. 1040) ; forte existe au xiie siècle ; verte se trouve dans la Chanson de Roland. En général cependant les formes féminines sans e se sont maintenues pendant la période du moyen français (xivexve s.). Au xvie siècle il ne restait de cet ancien usage[6] que quelques traces qui se sont maintenues jusqu’à nos jours.

Ainsi : grand mère, grand route, grand messe, grand garde ; noms propres : Rochefort, Grandmaison ; au xviiie s., lettres royaux ; fonts baptismaux. Enfin les adverbes en ment se rattachent à des formes anciennes : constamment renvoie à constant ment, prudemment à prudent ment ; des formes comme fortement étaient au moyen âge forment (< fort ment). Cf. plus loin la formation des adverbes.

Degrés de comparaison[modifier]

Comparatifs[modifier]

La langue française étant analytique le comparatif est formé avec un adverbe, plus (L’ancien français a aussi connu le comparatif avec mais ; mais il est beaucoup plus rare[7]).

Les comparatifs organiques d’origine latine sont rares. Voici les principaux, au cas sujet et au cas régime.

Grandior > graindre ; c. r. graignor.

Melior > mieldre, mieudre ; c. r. meillór (puis meillour, meilleur). Neutre : mielz, meus, mieux.

Minor > mendre ; c. r. menor. Neutre : meins, moins ; d’où moindre, au lieu de mendre, par analogie.

Pejor > pire ; c. r. pejor. Neutre : pis.

Pour les formes suivantes on ne rencontre que le cas régime : halzor < altiorem ; sordeior < sordidiorem ; forçor < fortiorem ; bellazor, gensor.

Les comparatifs se déclinent comme les noms de la déclinaison imparisyllabique.

Singulier
m. et f.
c. s. miéldre
c. r. meillór
Pluriel
m. f.
c. s. meillór meillórs
c. r. meillórs meillórs

Superlatifs[modifier]

Ils sont formés avec la particule très, dérivée du latin trans (tras en latin vulgaire)[8].

Il y a quelques exemples de superlatifs organiques : pesmes < pessimus ; proismes < proximus ; mermes < minimus ; maisme < maximus (dans maismement < maxinta mente).

Les formes en -isme sont des formes savantes : altisme, fortisme. Les formes en -issime ont été empruntées au xvie siècle à l’Italie : fourbissime.

Adjectifs numéraux[modifier]

Cardinaux[modifier]

Masculin singulier : uns, un ; pluriel : un, uns[9]. Féminin : une ; pluriel : unes.

Deux c. s. doi, dui
c. r. dous, deus

Ces formes représentent les formes latines *dui (pour duo) et duos ; pour le féminin on emploie dous au cas régime et aussi au cas sujet.

Avec ambo (les deux) on a les formes suivantes :

c. s. andoi, andui
c. r. ansdous, ansdeus

Les représentants de tres se déclinent comme grant.

m. f.
c. s. trei treis
c. r. treis treis

Parmi les autres noms de nombre cardinaux nous citerons les formes des dizaines : septante, uitante ou octante, nonante, qui ont disparu de la langue littéraire : septante et nonante survivent dans la plupart des dialectes.

Vint (vingt) et cent étaient invariables quand ils étaient employés seuls (vint ome, cent ome).

Mais quand ils étaient précédés d’un autre chiffre (quatre vints, quatre cents) ils avaient un cas sujet et un cas régime, un masculin et un féminin.

m. f.
c. s. vint, cent vinz, cenz
c. r. vinz, cenz vinz, cenz

L’ancienne langue employait souvent des multiples de vint : six vint, quinze vint.

Ordinaux[modifier]

Les plus anciens ordinaux (du moins pour la première dizaine) représentent des formes latines : prims et premiers, secons (semi-savant ; a. fr. simplement altre), terz, quarz, quinz (fém. terce, tierce ; quarte ; quinte), sistes, sedmes, dismes, et, par analogie, oidmes, uitmes, et nuefmes. Telles sont les plus anciennes formes.

Les formes en -iesme, -isme, -ime ne se rencontrent que dans la deuxième partie du xiie siècle. Deuxième, troisième, quatrième sont les dernières à apparaître ; on les rattache à une forme dialectale diesme de decimum[10].

Les multiplicatifs (double, triple, etc.) et les collectifs (dizaine, centaine) présentent au point de vue de leur formation peu de difficultés.

Pronoms[modifier]

Pronoms personnels[modifier]

La déclinaison s’est mieux maintenue dans les pronoms que dans les noms : outre le nominatif et l’accusatif, on a encore des formes du datif singulier et du génitif pluriel, ainsi que des neutres.

Il faut distinguer, dans les pronoms personnels, les formes toniques et les formes atones.

Première personne
Singulier
Tonique Atone
c. s. jo je
c. r. mei, moi me
Pluriel
c. s. nos, nous nos, nous
c. r. nos, nous nos, nous
Deuxième personne
Singulier
Tonique Atone
c. s. tu tu
c. r. tei, toi te
Pluriel
c. s. vos, vous vos, vous
c. r. vos, vous vos, vous

Ego a donné eo, io, jo, je, ou mieux ieo, io, jo, je. On avait aussi une forme accentuée : gié.

Troisième personne

Formes toniques

masc. fém. neutre
Singulier
c. s. il ele el
c. r. lui li
Pluriel
c. s. il eles
c. r. lor, lour lor, lour
els, eus eles

Remarques. — Il provient du latin ille, devenu illī sous l’influence de qui.


Le datif lui vient du latin vulgaire *illui, avec aphérèse de il (il]lui).


Au pluriel lor, lour, leur proviennent de illorum, qui a supplanté aussi illarum au féminin.


Le datif féminin li paraît renvoyer non pas à illi, mais à *illaei, illei (prov. liei, ital. lei).


Le pluriel il dure jusqu’à la fin du xiiie siècle ; à cette époque il prend s comme les noms.

Troisième personne

Formes atones

masc. fém. neutre
Singulier
c. s. (il) (ele) (el)
c. r. li li
lo, le la lo, le
Pluriel
c. s. (il) (eles)
c. r. lor, lour lor, lour
les les

Les cas sujets sont les mêmes que ceux des formes toniques.

Pronom réfléchi[modifier]

Tonique Atone
sei, soi se

Les formes atones me, te, se, lo, le, peuvent s’appuyer sur les mots qui précèdent et perdre leur voyelle finale. Cet usage disparaît au xive siècle. La forme les, quand elle est appuyée, perd les deux premières lettres.

Voici quelques exemples de ces formes : Nes = ne les ; ses = se les, si les ; jos = jo les ; quel = que le ; jat verra = ja te verra ; sis = si se ; nel dire = ne le dire, etc.

Pronoms adjectifs possessifs[modifier]

Il faut distinguer encore ici deux catégories de formes : toniques ou accentuées et non accentuées ou atones.

Formes toniques[modifier]

Masculin
Singulier
c. s. miens tuens suens
c. r. mien tuen suen
Pluriel
c. s. mien tuen suen
c. r. miens tuens suens

On admet que la forme mien provient d’un accusatif latin comme meom (meon dans les Serments de Strasbourg, 842), mie-en, mien. Tuen, suen représenteraient de même tuom, suom. Depuis le xiiie siècle on a tien, sien, par analogie de mien.

Féminin
Singulier
c. s. et c. r. meie (puis moie) tọe sọe
Pluriel
c. s. et c. r. meies tọes sọes
Neutre
Singulier
mien tuen suen

Remarques. — Meie provient de mẹ́a (avec e fermé) au lieu de mę́a (avec e ouvert) ; tọ́e, sọ́e proviennent de tua, sua, en latin vulgaire tọ́a, sọ́a. Mienne, tienne, sienne, formes refaites sur le masculin, apparaissent au xiiie siècle et triomphent au xive. On trouve aussi toie, soie analogiques de moie.

Formes atones[modifier]

Masculin
Singulier
c. s. mes tes ses
c. r. mon ton son
Pluriel
c. s. mi ti si
c. r. mes tes ses


Féminin
Singulier
ma ta sa
Pluriel
mes tes ses

Les formes latines employées comme proclitiques avaient perdu dès le latin vulgaire la voyelle en hiatus : mea > ma ; meum, meon > mon ; meos > mos.

Meus (puis meos en latin vulgaire) est devenu mos ; il est ensuite passé en français à mes ; tes, ses sont analogiques, à moins qu’ils ne proviennent eux aussi de tuos, suos mis pour tuus, suus et devenus tos, sos en latin vulgaire.

Au pluriel le latin mei est devenu mi ; tui et sui, par analogie de mei > mi, sont devenus ti et si.

Comme pour les substantifs, la forme du cas régime, mon, ton, son, a triomphé au masculin, et ces formes ont même fini par être employées devant les noms féminins commençant par une voyelle : mon âme, mon amie ; autrefois : m’âme (= ma âme), m’amie, m’amour, etc. Cet usage a commencé avant le xive siècle.

Pronoms possessifs du pluriel[modifier]

Ils sont adjectifs ou pronoms. Il faut distinguer encore ici les formes toniques et les formes atones.

Formes toniques[modifier]

Masculin
Singulier
c. s. et c. r. nostre vostre lor, lour
Pluriel
c. s. nostre vostre lor, lour
c. r. nostres vostres lor, lour


Féminin
Singulier
nostre vostre lor, lour
Pluriel
nostres vostres lor, lour

Vester était devenu voster dans le latin vulgaire. Illorum est devenu lor par aphérèse de il et chute des deux lettres finales ; lor sert pour le masculin et pour le féminin. Il ne prend s qu’à la fin du xiiie siècle, par analogie des substantifs.

Formes atones[modifier]

Masculin
Singulier
nostre vostre lor, lour
Pluriel
c. s. nostre vostre
c. r. noz voz


Féminin
Singulier
nostre vostre lor, lour
Pluriel
noz voz lor, lour

Nostros a donné *nosts, noz plus tard nos. De même vostros (*vosts, voz, vos)[11].

Pronoms démonstratifs[modifier]

Ils sont formés de iste et de ille, précédés de l’adverbe ecce. Quelques-uns sont aussi formés avec hoc.

1. Composés de ille[modifier]

Singulier
m. f. n.
c. s. icil, cil icele, cele icel, cel
c. r. dat. icelui, celui icelei, celei
acc. icel, cel icele, cele icel, cel
Pluriel
c. s. icil, cil iceles, celes
c. r. cels, ceus iceles, celes

Icil (c. s. masc. singulier) renvoie à ecce illī pour ecce ille ; celei (fém. sing. datif) renvoie à ecce *illaei. Ceus est devenu ceux par confusion de la finale us avec x.

Celor a existé aussi, mais cette forme est très rare.

2. Composés de iste[modifier]

Singulier
m. f. n.
c. s. icist, cist iceste, ceste icest, cest
c. r. cestui cestei
cest ceste cest
Pluriel
c. s. cist (icestes) cez
c. r. cez (icestes) cez


Remarques. — Toutes ces formes se trouvent avec i prothétique ou sans i, comme les composés de ecce ille (icil, icist et cil, cist).

Cist renvoie à ecce isti non à ecce iste, qui aurait donné cest : l’i long final a transformé i bref de iste (ẹste en latin vulgaire) en i ; cf. cil, icil.

Au pluriel le féminin cestes, icestes est très rare : cez est un emprunt au masculin (ecce istos, eccestos > cests, cez ; z = sts), à moins qu’il ne représente un affaiblissement de cestes dû à son emploi comme atone.

Cest (cas régime masc. sing.) se réduit de bonne heure à cet, qui s’est maintenu devant les voyelles ; mais le t est tombé de bonne heure devant une consonne : ce jorn.

Cestui devenu cetui (avec ci, cetui-ci) a survécu jusqu’au xviie siècle.

Celui est toujours vivant.

3. Composés de hoc[modifier]

Ecce hoc > ço, ce. Cf. ce-ci devenu ceci et ce-la, cela.

Hoc en composition a donné des prépositions et des adverbes : apu(d) hǫ́c, abhǫ́c > avuec, avec (avecque, avecques).

Per hoc (per sous l’influence de pro devient por), porhoc >poruec, pour cela ; neporuec, cependant.

Sine hoc > senuec, sans cela.


On trouve encore hoc dans la particule affirmative : o je, o tu, o il. Oïl est devenu progressivement oui. Cf. le chapitre sur l’affirmation et la négation, infra, p. 153.

Pronoms relatifs et interrogatifs[modifier]

m. et f. neutre
tonique atone
c. s. qui quei, quoi que
c. r. cui
que

Qui a remplacé en latin vulgaire le féminin quae. Le neutre du latin vulgaire était quid, c’est-à-dire quẹd, non quod. Qued, avec maintien de d, se rencontre dans les plus anciens textes français.

Le pronom interrogatif masculin et féminin est le même que le pronom relatif, avec la différence que le cas régime direct est qui et non que : qui voyez-vous ?


Quels interrogatif se décline comme granz, forz ; cf. p. 86. De même son corrélatif tels. On sait qu’avec l’article quel peut être interrogatif ou relatif : lequel.

Indéfinis[modifier]

Pronoms et adjectifs[modifier]

Quelques indéfinis avaient conservé, comme les autres pronoms, des formes du cas régime indirect : autrui, uului, aucunui : la première de ces formes a seule subsisté.


Les principaux indéfinis sont (parmi les composés de unus) : alcuns < aliqunus (pour aliquis unus. Il se décline comme les adjectifs de la 1ere classe. Conformément à son étymologie il a un sens affirmatif. Il n’a pris un sens négatif que dans la langue moderne, par suite de son emploi dans des phrases négatives ; cf. la Syntaxe, p. 190.


Kata[12] unum > chaün. Chascun, chacun provient de cette dernière forme influencée par quisque unum, cesqun.


Nec unus donne neguns ; ne ipse unus > nesuns.


Tantus, tanta, tantum a donné tanz, tante, tant, même déclinaison que bons, mals. Tant — quant = tanti quanti ; féminin pluriel tantes quantes. Aliquanti donne alquant ; on trouve souvent la formule li alquant et li plusor. Cf. encore autant, autretant.


Plusor renvoie à une forme barbare *plusiori, *plusori (au lieu de *pluriores, venant de plures).


Talis > tels ; cf. supra qualis. Composés : altretels, itels.


Alter > altre, altrui. Le neutre latin alid (pour aliud), devenue ali(d), ou peut-être ale, a donné el.


Maint est d’origine incertaine (germ. manch ?).


Multi donne > molt, mout ; multos > moltz, mouts ; multas > moltes, moutes.


*Metipsimus, formé de la particule met et d’un superlatif barbare de ipse, a donné medesme, meesme, même.


On vient de homo (Dans certains dialectes uen, uan, an ; cf. Molière, Femmes Savantes, acte II, sc. 5).


Pour tōtus ou plutôt tōttus, avec redoublemement de la consonne intérieure, on a les formes suivantes :

Singulier
masc. fém.
c. s. toz tote
c. r. tot tote
Pluriel
c. s. tuit totes
c. r. toz, tous totes

On explique tuit par une forme comme *tŏttī (venant de tot totī) dans laquelle l’i final aurait amené la diphtongaison de l’ŏ en ui. Le neutre singulier est tot.

Pronoms dérivés d’adverbes[modifier]

Il en existe plusieurs en français : en qui vient de inde (et qui était au début de la langue ent) et i (auj. y), de ibi.

Il faut y ajouter le pronom relatif dont, qui provient de de unde devenu en latin vulgaire dunde, et ou (auj, ), de ubi.

  1. Pour quelques pronoms il y avait même deux autres cas, datif singulier et génitif pluriel (lui, lor).
  2. Un cheval de mille sous, lat. mille solidorum.
  3. Une autre théorie veut qu’ils l’aient eue des les débuts de la langue, comme les noms masculins dont nous allons parler : ainsi flors comme murs.
  4. Cf. G. Paris, Romania, XXIII, 321 ; Philippon, Romania, 1902, p. 201.
  5. On trouve aussi, dans les textes de la même époque, nonnánes, nonnains.
  6. Ainsi que des formes féminines en -ans des participes présents au pluriel.
  7. Meyer-Lübke, Grammaire des langues romanes, III, § 65.
  8. Sur l’emploi de par, avec un sens de superlatif, cf. infra le chapitre des adverbes.
  9. Le pluriel de un s’emploie avec des mots qui n’ont pas de singulier, ou avec des mots désignant des objets qui vont par paire ; cf. la Syntaxe, p. 194.
  10. P. Marchot, La numération ordinale en a. fr. (Zeits. für rom. Phil., XXI, 102).
  11. On trouve quelquefois noz, voz employés comme formes toniques : tu n’est mie des noz (= tu n’est pas des nôtres) ; veant tous les voz (= à la vue de tous les vôtres).
  12. Kata est une préposition grecque qui peut avoir un sens distributif : μόνος κατὰ μόνον = unus per unum, un par un.