Guerre de Jugurtha

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Guerre de Jugurtha

I. — L’homme a tort de se plaindre de sa nature, sous prétexte que, faible et très limitée dans sa durée, elle est régie par le hasard plutôt que par la vertu. Au contraire, en réfléchissant bien, on ne saurait trouver rien de plus grand, de plus éminent, et on reconnaîtrait que ce qui manque à la nature humaine, c’est bien plutôt l’activité que la force ou le temps. La vie de l’homme est guidée et dominée par l’âme. Que l’on marche à la gloire par le chemin de la vertu, et l’on aura assez de force, de pouvoir, de réputation ; on n’aura pas besoin de la fortune, qui ne peut ni donner ni enlever à personne la probité, l’activité et les autres vertus. Si, au contraire, séduit par les mauvais désirs, on se laisse aller à l’inertie et aux passions charnelles, on s’abandonne quelques instants à ces pernicieuses pratiques, puis on laisse se dissiper dans l’apathie ses forces, son temps, son esprit ; alors on s’en prend à la faiblesse de sa nature, et on attribue aux circonstances les fautes dont on est soi-même coupable. Si l’on avait autant de souci du bien que de zèle pour atteindre ce qui nous est étranger, inutile, souvent même nuisible, on ne se laisserait pas conduire par le hasard ; on le conduirait et on atteindrait une grandeur telle que, loin de mourir, on obtiendrait une gloire immortelle.

II. — L’homme étant composé d’un corps et d’une âme, tout ce qui est, tous nos sentiments participent de la nature ou du corps ou de l’esprit. Un beau visage, une grosse fortune, la vigueur physique et autres avantages de ce genre se dissipent vite, tandis que les beaux travaux de l’esprit ressemblent à l’âme : ils sont immortels. Tous les biens du corps et de la fortune ont un commencement et une fin : tout ce qui commence finit ; tout ce qui grandit dépérit ; l’esprit dure, sans se corrompre, éternellement ; il gouverne le genre humain, il agit, il est maître de tout, sans être soumis à personne. Aussi, peut-on être surpris de la dépravation des hommes qui, asservis aux plaisirs du corps, passent leur vie dans le luxe et la paresse, et laissent leur esprit, la meilleure et la plus noble partie de l’homme, s’engourdir faute de culture et d’activité, alors surtout que sont innombrables et divers les moyens d’acquérir la plus grande célébrité.

III. — Mais, parmi tous ces moyens, les magistratures, les commandements militaires, une activité politique quelconque ne me paraissent pas du tout à envier dans le temps présent ; car ce n’est pas le mérite qui est à l’honneur, et ceux mêmes qui doivent leurs fonctions à de fâcheuses pratiques, ne trouvent ni plus de sécurité, ni plus de considération. En effet recourir à la violence pour gouverner son pays et les peuples soumis, même si on le peut et qu’on ait dessein de réprimer les abus, est chose désagréable, alors surtout que toute révolution amène des massacres, des bannissements, des mesures de guerre. Faire d’inutiles efforts et ne recueillir que la haine pour prix de sa peine, c’est pure folie, à moins qu’on ne soit tenu par la basse et funeste passion de sacrifier à l’ambition de quelques hommes son honneur et son indépendance.

IV. — Aussi bien, parmi les autres travaux de l’esprit, n’en est-il pas de plus utile que le récit des événements passés. Souvent on en a vanté le mérite ; je ne juge donc pas à propos de m’y attarder, ne voulant pas d’autre part qu’on attribue à la vanité le bien que je dirais de mes occupations. Et, parce que je me suis résolu à vivre loin des affaires publiques, plus d’un, je crois, qualifierait mon travail, si important et si utile, de frivolité, surtout parmi ceux dont toute l’activité s’emploie à faire des courbettes devant la plèbe et à acheter le crédit par des festins. Si ces gens-là veulent bien songer au temps où je suis arrivé aux magistratures, aux hommes qui n’ont pu y parvenir, à ceux qui sont ensuite entrés au sénat, ils ne manqueront pas de penser que j’ai obéi plus à la raison qu’à la paresse en changeant de manière de vivre, et que mes loisirs apporteront à la république plus d’avantages que l’action politique des autres. J’ai souvent entendu dire de Q. Maximus, de P. Scipion et d’autres grands citoyens romains que, en regardant les images de leurs ancêtres, ils se sentaient pris d’un ardent amour pour la vertu. A coup sûr, ce n’était pas de la cire ou un portrait qui avait sur eux un tel pouvoir ; mais le souvenir de glorieuses actions entretenait la flamme dans le cœur de ces grands hommes et ne lui permettait pas de s’affaiblir, tant que, par leur vertu, ils n’avaient pas égalé la réputation et la gloire de leurs pères. Avec nos mœurs actuelles, c’est de richesse et de somptuosité, non de probité et d’activité, que nous luttons avec nos ancêtres. Même des hommes nouveaux, qui jadis avaient l’habitude de surpasser la noblesse en vertu, recourent au vol et au brigandage plutôt qu’aux pratiques honnêtes, pour s’élever aux commandements et aux honneurs : comme si la préture, le consulat et les autres dignités avaient un éclat et une grandeur propres, et ne tiraient pas le cas qu’on en fait de la vertu de leurs titulaires. Mais je me laisse aller à des propos trop libres et trop vifs, par l’ennui et le dégoût que me causent les mœurs publiques ; je reviens à mon sujet.

V. — Je vais raconter la guerre que soutint le peuple romain contre Jugurtha, roi des Numides, d’abord parce que la lutte fut sévère et dure, que la victoire fut longtemps incertaine, et puis parce qu’alors, pour la première fois, se marqua une résistance à la tyrannie de la noblesse. Ces hostilités déterminèrent un bouleversement général de toutes les choses divines et humaines et en vinrent à un point de violence tel, que les discordes entre citoyens se terminèrent par une guerre civile et la dévastation de l’Italie. Mais, avant de commencer, je reprendrai les faits d’un peu plus haut, afin de mieux faire comprendre les événements et de mieux les mettre en lumière. Pendant la seconde guerre punique, où le général carthaginois Hannibal avait accablé l’Italie des coups les plus rudes que Rome eût eu à supporter depuis qu’elle était devenue puissante, Masinissa, roi des Numides, admis comme allié par ce Scipion que son mérite fit surnommer plus tard l’Africain, s’était signalé par plusieurs beaux faits de guerre. En récompense, après la défaite de Carthage et la capture de Syphax, dont l’autorité en Afrique était grande et s’étendait au loin, Rome fit don à ce roi de toutes les villes et de tous les territoires qu’elle avait pris. Notre alliance avec Masinissa se maintint bonne et honorable. Mais avec sa vie finit son autorité, et après lui, son fils Micipsa fut seul roi, ses deux frères Mastanabal et Gulussa étant morts de maladie. Micipsa eut deux fils, Adherbal et Hiempsal ; quant à Jugurtha, fils de Mastanabal, que Masinissa avait exclu du rang royal, parce qu’il, était né d’une concubine, il lui donna, dans sa maison, la même éducation qu’à ses enfants.

VI. — Dès sa jeunesse, Jugurtha, fort, beau, surtout doué d’une vigoureuse intelligence, ne se laissa pas corrompre par le luxe et la mollesse, mais, suivant l’habitude numide, il montait à cheval, lançait le trait, luttait à la course avec les jeunes gens de son âge, et, l’emportant sur tous, leur resta pourtant cher à tous ; il passait presque tout son temps à la chasse, le premier, ou dans les premiers, à abattre le lion et les autres bêtes féroces, agissant plus que les autres, parlant peu de lui. Tous ces mérites firent d’abord la joie de Micipsa, qui comptait profiter, pour la gloire de son règne, du courage de Jugurtha. Mais il comprit vite qu’il était lui-même un vieillard, que ses enfants étaient petits et que cet adolescent prenait chaque jour plus de force tout troublé par ces faits, il roulait mille pensées dans son esprit. Il songeait avec effroi que la nature humaine est avide d’autorité et toute portée à réaliser ses désirs ; que son âge et celui de ses fils offrait une belle occasion, que l’espoir du succès aurait fait saisir, même à un homme ordinaire ; il méditait sur la vive sympathie des Numides pour Jugurtha et se disait, que, à faire massacrer par traîtrise un homme pareil, il risquait un soulèvement ou une guerre.

VII. — Tourmenté par ces difficultés, il se rend bientôt compte que ni la violence, ni la ruse ne pourront le débarrasser d’un homme aussi populaire ; mais, comme Jugurtha était prompt à l’action et avide de gloire militaire, il décide de l’exposer aux dangers et, par ce moyen, de courir sa chance. Pendant la guerre de Numance, il envoya aux Romains des renforts de cavalerie et d’infanterie ; et, dans l’espoir que Jugurtha succomberait aisément, victime de son courage ou de la cruauté ennemie, il le mit à la tête des Numides qu’il expédiait en Espagne. Mais l’issue fut tout autre qu’il n’avait pensé. Jugurtha était naturellement actif et vif. Sitôt qu’il eut compris la nature et le caractère de Scipion, général en chef de l’armée romaine, et la tactique ennemie, par ses efforts, son application, son obéissance, sa modestie, son initiative devant le danger, il arriva bien vite à une telle réputation, qu’il conquit l’affection des Romains et terrifia les Numantins. Et vraiment, il avait résolu le problème d’être à la fois intrépide au combat et sage dans le conseil, problème difficile, l’un de ces mérites faisant dégénérer la prudence en timidité, comme l’autre, le courage en témérité. Aussi, le général en chef confiait-il à Jugurtha toutes les affaires un peu rudes, le tenait-il pour un ami, montrait-il, de jour en jour, plus d’affection à un homme qui jamais n’échouait dans ses projets ni dans ses entreprises. A ces qualités s’ajoutaient une générosité et une finesse qui avaient créé, entre beaucoup de Romains et lui, des liens très étroits d’amitié.

VIII. — A cette époque, il y avait dans notre armée beaucoup d’hommes nouveaux et aussi de nobles, qui prisaient l’argent plus que le bien et l’honnête, intrigants à Rome, puissants chez les alliés, plus connus qu’estimables : par leurs promesses, ils excitaient l’ambition de Jugurtha, qui n’était pas petite, lui répétant que, si Micipsa venait à mourir, il serait seul roi de Numidie : son mérite emporterait tout, et d’ailleurs, à Rome, tout était à vendre. Après la prise de Numance, Scipion décida de congédier les troupes auxiliaires et de rentrer lui-même à Rome. Devant les troupes, il récompensa magnifiquement Jugurtha et le couvrit d’éloges ; puis il l’emmena dans sa tente et là, seul à seul, il lui conseilla de cultiver l’amitié du peuple romain tout entier, plutôt que de se lier avec des particuliers, et aussi de ne pas prendre l’habitude de faire des distributions d’argent : c’était un gros risque d’acheter à quelques-uns ce qui appartenait à tous. Si sa conduite restait ce qu’elle avait été, la gloire, puis le trône lui viendraient tout naturellement ; si au contraire il voulait marcher trop vite, ses largesses mêmes précipiteraient sa chute.

IX. — Ayant ainsi parlé, il le renvoya, en le chargeant de remettre à Micipsa la lettre que voici : "Ton Jugurtha, dans la guerre de Numance, a montré les plus belles vertus : je suis assuré que tu en auras de la joie. Ses mérites me l’ont rendu cher ; je ferai tout pour que le Sénat et le peuple romain sentent comme moi. En raison de notre amitié, je t’adresse mes félicitations ; tu as là un homme digne de toi et de son aïeul Masinissa." Cette lettre lui ayant confirmé ce que le bruit public lui avait appris, Micipsa fut tout troublé à l’idée du mérite et du crédit de son neveu, et il modifia sa manière de voir ; il s’attacha à dominer Jugurtha par ses bien faits, l’adopta sans tarder, et, par testament, fit de lui son héritier, concurremment avec ses fils. Quelques années plus tard, accablé par la maladie et les années, et sentant sa mort prochaine, il adressa, dit-on, en présence de ses amis, de ses parents et de ses fils Adherbal et Hiempsal, les paroles suivantes à Jugurtha :

X. — "Tu étais tout petit, Jugurtha, quand tu perdis ton père, qui te laissait sans espoir et sans ressources : je te recueillis auprès de moi, dans la pensée que tu m’aimerais pour mes bienfaits, autant que m’aimeraient mes fils, si je venais à en avoir. Je ne me suis pas trompé. Sans parler d’autres glorieux exploits, tu es récemment revenu de Numance, ayant comblé de gloire mon royaume et moi-même ; ton mérite a rendu plus étroite l’amitié qu’avaient pour nous les Romains. En Espagne, nous avons vu refleurir notre nom. Enfin, grosse difficulté pour un homme, tu as par ta gloire vaincu l’envie. Aujourd’hui, je touche au terme naturel de mon existence : eh bien ! par cette main que je serre, au nom de la fidélité que tu dois à ton roi, je t’en prie et je t’en supplie, aime ces jeunes gens, qui sont de ta race et que ma bonté a faits tes frères. Songe moins à attirer des étrangers qu’à garder auprès de toi ceux qui te sont unis par les liens du sang. Ce ne sont ni les soldats ni les trésors qui défendent un trône, ce sont les amis, qu’on ne saurait contraindre par les armes, ni gagner par l’or, mais qu’on se donne par les bons offices et par la loyauté. Quoi de plus cher qu’un frère pour un frère ? et à quel étranger se fier, si l’on est l’ennemi des siens ? Le royaume que je vous laisse sera solide si vous êtes vertueux, faible, si vous êtes méchants. La concorde donne de la force à ce qui en manque ; la discorde détruit la puissance la plus grande. A toi, Jugurtha, qui dépasses les deux autres en âge et en sagesse, de veiller à ce que tout aille bien. Car dans tout combat, le plus puissant, même s’il est l’offensé, semble, parce qu’il peut davantage, être l’agresseur. Quant à vous, Adherbal et Hiempsal, respectez et aimez un homme comme lui ; prenez modèle sur son mérite, et faites ce qu’il faut pour qu’on ne puisse pas dire des fils nés de moi, qu’ils valent moins que mon enfant d’adoption.

XI. — Jugurtha comprenait bien que les paroles du roi ne répondaient pas à sa pensée ; il avait lui-même de tout autres desseins ; pourtant, étant donné les circonstances, il fit une réponse aimable. Micipsa mourut quelques jours après. Les jeunes princes lui firent les funérailles magnifiques qu’on fait à un roi ; puis ils se réunirent pour discuter entre eux de toutes les affaires. Hiempsal, le plus jeune des trois, était d’un naturel farouche et, depuis longtemps, méprisait Jugurtha parce qu’il le jugeait inférieur à lui en raison de la condition de sa mère ; il s’assit à la droite d’Adherbal, afin que Jugurtha ne pût prendre la place du milieu, qui est chez les Numides la place d’honneur. Son frère le pressa de s’incliner devant l’âge ; il consentit, non sans peine, à s’asseoir de l’autre côté. Ils discutèrent longuement sur l’administration du royaume. Jugurtha laissa tomber cette idée, entre autres, qu’il conviendrait de supprimer toutes les mesures et décisions prises depuis cinq ans, Micipsa, accablé d’années, ayant dans ce laps de temps montré une grande faiblesse d’esprit. "Très volontiers, répondit Hiempsal, car il y a trois ans que Micipsa t’a adopté pour te permettre d’arriver au trône." Ce mot pénétra dans le cœur de Jugurtha plus profondément qu’on ne peut croire. A partir de ce moment, partagé entre le ressentiment et la crainte, il médita, combina, imagina les moyens de prendre Hiempsal par ruse. Mais les choses allaient trop lentement à son gré, et son humeur farouche ne s’adoucit pas ; il décida donc d’en finir par n’importe quel moyen.

XII. — Lors de leur première réunion, que j’ai rappelée tout à l’heure, les jeunes rois ne s’étant pas mis d’accord, avaient décidé de se partager les trésors et de fixer les limites des territoires où chacun serait maître. On arrête le moment de chacune des opérations, en commençant par l’argent. Les jeunes rois se retirent chacun dans une ville voisine de l’endroit où était le trésor. Hiempsal était allé dans la place de Thirmida, et le hasard lui avait fait choisir la maison du chef licteur de Jugurtha, pour lequel ce prince avait toujours eu une vive affection. Jugurtha veut profiter de ce hasard heureux ; il accable le licteur de promesses, lui conseille de retourner dans sa demeure, sous prétexte de la visiter, et de faire fabriquer de fausses clés, les bonnes étant remises à Hiempsal ; lui-même, au moment voulu, arriverait sérieusement accompagné. Le Numide exécute promptement les ordres reçus, et, suivant ses instructions, introduit dans la maison pendant la nuit les soldats de Jugurtha. Ceux-ci font irruption dans l’immeuble, cherchent le roi de tous côtés, massacrent les gardes, les uns dans leur sommeil, les autres dans leur course, fouillent les cachettes, brisent les portes, répandent partout bruit et désordre, et découvrent enfin Hïempsal caché dans la loge d’une esclave, où il s’était réfugié dès le début, tout tremblant dans son ignorance des lieux. Les Numides lui coupent la tête, comme ils en avaient reçu l’ordre, et la portent à Jugurtha.

XIII. — Le bruit d’un si grand forfait se répand rapidement dans toute l’Afrique. Adherbal et tous les anciens sujets de Micipsa sont frappés d’épouvante. Les Numides se partagent en deux camps : la majorité reste fidèle à Adherbal ; les meilleurs soldats vont de l’autre côté. Jugurtha arme tout ce qu’il peut de troupes, occupe les villes, les unes par la force, les autres avec leur agrément, et se met en mesure de soumettre toute la Numidie. Adherbal envoie des députés à Rome pour faire connaître au Sénat le meurtre de son frère et son infortune, et cependant, confiant dans ses effectifs, se prépare à livrer bataille. Mais quand le combat s’engagea, il fut vaincu, et s’enfuit dans la province romaine, puis de là à Rome. Jugurtha, une fois ses projets réalisés et toute la Numidie conquise, réfléchit à loisir à son attentat et pensa avec crainte au peuple romain, contre le ressentiment duquel il n’avait d’espoir que dans la cupidité de la noblesse et l’argent dont il disposait. Quelques jours après, il envoie donc à Rome des députés chargés d’or et d’argent ; il leur donne ses instructions : d’abord combler de présents ses amis anciens, puis s’en faire de nouveaux, enfin ne pas hésiter à semer l’argent partout où ce sera possible. Arrivés à Rome, les députés, suivant les ordres reçus, offrent des présents aux hôtes du roi et à tous les sénateurs qui avaient à ce moment-là de l’influence ; alors, changement complet : Jugurtha cesse d’être odieux et obtient faveur et crédit. Gagnés, les uns par l’espoir, les autres par les cadeaux, les nobles circonviennent individuellement les sénateurs, pour qu’une décision sévère ne soit pas prise contre le Numide. Puis, quand les députés jugent que l’affaire est en bonne voie, on fixe un jour pour entendre les deux parties. Ce jour-là, dit-on, Adherbal s’exprima ainsi :

XIV. — "Pères conscrits, mon père Micipsa, en mourant, me prescrivit de me regarder simplement comme votre représentant dans le royaume de Numidie, où vous aviez tout droit et toute autorité ; de faire tous mes efforts pour être, en paix et en guerre, le plus possible utile au peuple romain ; de vous considérer comme mes parents et mes alliés : à agir ainsi, je trouverais dans votre amitié force armée, richesse, appui pour mon trône. Je me conformais à ces recommandations paternelles, quand Jugurtha, le pire scélérat que la terre ait porté, me chassa, au mépris de votre autorité, de mon royaume et de mes biens, moi, le petit-fils de Masinissa, l’allié de toujours et l’ami du peuple romain. Et puisque j’en suis venu à cette situation misérable, j’aurais voulu, Pères conscrits, vous demander votre aide en invoquant mes services plutôt que ceux de mes pères ; j’aurais surtout aimé me dire que le peuple romain était mon obligé, sans avoir besoin de lui rien demander ; du moins, si j’y étais contraint, j’aurais aimé invoquer son aide comme une dette. Mais l’honnêteté toute seule ne donne guère la sécurité, et il ne dépend pas de moi que Jugurtha soit ce qu’il est. Je me suis donc réfugié auprès de vous, Pères conscrits, à qui je suis forcé, pour comble d’infortune, d’être à charge, avant de pouvoir vous servir. Des rois, vaincus par vous à la guerre, ont ensuite bénéficié de votre amitié ; d’autres, dans une situation incertaine, ont sollicité votre alliance ; notre famille, à nous, est devenue l’amie du peuple romain pendant la guerre contre Carthage, à un moment où votre fortune était moins désirable que votre amitié. Pères conscrits, vous ne voudrez pas qu’un descendant de ces hommes, qu’un petit-fils de Masinissa vous demande vainement votre aide. Si je n’avais d’autre raison de l’obtenir que ma pitoyable destinée, moi qui, hier encore, étais un roi puissant par la race, la réputation et la richesse, et ne suis aujourd’hui qu’un malheureux sans ressources, réduit à compter sur celles d’autrui, je dis que la majesté du peuple romain serait engagée à empêcher l’injustice et à ne pas permettre qu’un royaume puisse prospérer par le crime. En réalité, j’ai été chassé d’un pays qui fut donné à mes ancêtres par le peuple romain, d’où mon père et mon grand-père, unis à vous, ont expulsé Syphax et les Carthaginois. Ce sont vos présents qu’on m’a arrachés, Pères conscrits ; c’est vous qu’on méprise dans l’injustice dont je suis victime. Malheureux que je suis ! O Micipsa, mon père, le résultat de tes bienfaits, le voici : celui que tu as appelé à partager ton trône, à parts égales, avec tes enfants, doit donc être le destructeur de ta race ? notre maison ne connaîtra-t-elle donc jamais le repos ? vivra-t-elle donc toujours dans le sang, la bataille et l’exil ? Tant qu’exista Carthage, nous avions - c’était normal - à supporter tous les sévices. L’ennemi était près de nous, et vous, nos amis, étiez loin ; tout notre espoir était dans nos armes. Cette peste une fois chassée d’Afrique, nous vivions allègrement en paix ; nous n’avions d’autres ennemis que ceux que vous nous ordonniez de regarder comme tels. Et voici qu’à l’improviste, Jugurtha, laissant éclater avec une audace intolérable sa scélératesse et sa tyrannie, assassine mon frère, son propre parent, s’approprie d’abord son royaume comme prix du crime qu’il a commis, puis, ne pouvant me prendre dans ses filets, moi qui, sous votre autorité, ne m’attendais pas du tout à la violence et à la guerre, me chasse, vous le voyez, de ma patrie, de ma maison, indigent et misérable, si bien que, n’importe où, je me trouve plus en sécurité que dans mes propres États. Je croyais, Pères conscrits, à ce que j’avais entendu répéter à mon père, que, à cultiver avec soin votre amitié, on s’imposait une lourde tâche, mais du moins on n’avait absolument rien à craindre de personne. Notre famille, autant qu’elle l’a pu, a, dans toutes vos guerres, été à vos côtés : notre sécurité dans la paix est donc affaire à vous, Pères conscrits. Mon père a laissé deux fils, mon frère et moi ; il en a adopté un troisième, Jugurtha, dans la pensée que ses bienfaits l’attacheraient à nous. L’un de nous a été massacré ; et moi, j’ai eu du mal à échapper à ses mains impies. Que faire ? où aller dans mon infortune ? Tous les appuis que je pouvais trouver dans les miens se sont écroulés : mon père a subi la loi fatale, il a succombé à une mort naturelle ; mon frère, qui, plus qu’un autre, devait être épargné, s’est vu ravir la vie par le crime d’un parent ; mes alliés, mes amis, tous mes proches ont été victimes de diverses calamités : les uns, pris par Jugurtha, ont été mis en croix, d’autres jetés aux bêtes ; quelques-uns, qu’on a laissés vivre, sont enfermés dans de sombres cachots et traînent dans les pleurs et le deuil une existence plus pénible que la mort. Si j’avais conservé tout ce que j’ai perdu, toutes les amitiés qui me sont devenues contraires, c’est encore vous, Pères conscrits, que j’implorerais, au cas où des malheurs inattendus auraient fondu sur moi ; votre puissance vous fait un devoir de faire respecter le droit et de punir l’injustice. Mais, en fait, je suis exilé de ma patrie, de ma maison, je suis seul, privé de tous les honneurs : où puis-je aller ? qui puis-je appeler ? les peuples et les rois dont notre amitié pour vous a fait les ennemis de ma maison ? puis-je me réfugier quelque part sans y trouver accumulées les traces de la guerre faite par mes aïeux ? Puis-je compter sur la pitié de ceux qui ont été un jour vos ennemis ? Enfin Masinissa nous a appris, Pères conscrits, à ne nous lier qu’avec le peuple romain, à ne conclure aucune nouvelle alliance, aucun traité nouveau, à chercher notre unique appui dans votre amitié ; si les destins de votre empire devaient changer, à succomber avec vous. Votre courage et la volonté divine vous ont faits grands et riches ; tout vous réussit, tout vous est soumis : il vous est d’autant plus aisé de punir les injustices dont souffrent vos alliés. Ma seule crainte, c’est que les relations particulières que certains d’entre vous ont, sans examen sérieux, contractées avec Jugurtha, ne les induisent en erreur. J’entends dire qu’on multiplie efforts, démarches, pressions auprès de chacun de vous, pour vous empêcher de statuer sur Jugurtha en son absence et sans l’entendre ; on ajoute que je vous paie de mots, que ma fuite est simulée, que je pouvais rester dans mon royaume. Ah ! puissé-je voir l’homme dont l’exécrable forfait m’a plongé dans cette misère, mentir comme je mens moi-même 1 puissiez-vous enfin, vous ou les dieux immortels, prendre souci des affaires humaines ! Cet homme, aujourd’hui si fier de son crime et si puissant, souffrant mille maux pour son ingratitude envers notre père, pour la mort de mon frère, pour les malheurs dont il m’accable, recevrait alors son châtiment. O mon frère, toi que j’ai tant aimé ; la vie t’a été enlevée avant l’heure par celui à qui tout interdisait de te toucher ; et pourtant ton sort me paraît plus heureux que lamentable. Ce n’est pas un trône que tu as perdu avec la vie, mais la fuite, l’exil, l’indigence et toutes les misères qui m’accablent. Moi au contraire, infortuné, précipité du trône paternel dans un abîme de maux, je suis un exemple des vicissitudes humaines ; je me demande que faire : venger le tort qu’on t’a fait, manquant moi-même de tout secours, ou songer à mon pouvoir royal, alors que ma vie et ma mort dépendent de l’étranger ? Plût aux dieux que la mort fût une issue honorable à mes infortunes et que je ne fusse pas à bon droit exposé au mépris, pour céder devant l’injustice par lassitude des maux soufferts 1 Aujourd’hui je n’ai aucune joie à vivre, et il ne m’est pas sans déshonneur permis de mourir. Pères conscrits, par vous, par vos enfants, par vos pères, par la majesté du peuple romain, secourez-moi dans ma misère, luttez contre l’injustice ; ne laissez pas le royaume de Numidie, qui est à vous, se dissoudre par le crime dans le sang de notre maison."

XV. — Quand le roi eut fini de parler, les envoyés de Jugurtha, comptant plus sur leurs distributions d’argent que sur leur bon droit, répondirent en quelques mots : Hiempsal avait été massacré par les Numides en raison de sa cruauté ; Adherbal avait, sans provocation, commencé les hostilités ; après sa défaite, il se plaignait de n’avoir pu lui-même faire de mal aux autres ; Jugurtha demandait au Sénat de le juger tel qu’il s’était fait connaître à Numance, et de s’en rapporter moins aux articulations d’un ennemi, qu’à ses propres actes. Les adversaires quittent la curie. Sans retard, le Sénat met l’affaire en délibéré. Les partisans des députés et, avec eux, la majorité des sénateurs, corrompus par l’intrigue, parlent avec dédain du discours d’Adherbal, exaltent le mérite de Jugurtha ; crédit, paroles, tous les procédés leur sont bons pour vanter le crime et la honte d’autrui, comme s’il s’agissait de leur propre gloire. La minorité, qui préférait à l’argent le bien et l’équité, demanda par son vote qu’on vint en aide à Adherbal et qu’on punît sévèrement la mort d’Hiempsal ; au premier rang de ces derniers, Émilius Scaurus, un noble actif, chef de parti, avide d’autorité, d’honneurs, d’argent, au demeurant habile à dissimuler ses vices. Voyant prodiguer les largesses royales avec une scandaleuse impudence, il appréhenda ce qui se produit d’ordinaire dans ce cas, je veux dire la colère publique soulevée par un dévergondage si éhonté, et il mit le holà à son habituelle cupidité.

XVI. — Dans le Sénat pourtant, la victoire resta au parti qui faisait moins de cas de la justice que de l’argent et du crédit. On décréta l’envoi de dix délégués chargés de partager entre Jugurtha et Adherbal le royaume de Micipsa. Comme chef de la délégation, on choisit L. Opimius, citoyen illustre et alors incluent au Sénat, parce que, consul après la mort de C. Gracchus et de M. Fulvius Flaccus, il avait tiré avec une grande vigueur toutes les conséquences de la victoire de la noblesse sur la plèbe. Il était à Rome parmi les ennemis de Jugurtha ; celui-ci pourtant le reçut avec un soin infini, et l’amena par des dons et des promesses à sacrifier sa réputation, sa loyauté, sa personne enfin, aux intérêts du roi. On entreprit les autres délégués par les mêmes moyens ; la plupart se laissèrent séduire ; quelques-uns seulement préférèrent l’honneur à l’argent. Dans le partage, la partie de la Numidie, voisine de la Mauritanie, plus riche et plus peuplée, fut attribuée à Jugurtha ; le reste, qui avait plus d’aspect que de valeur propre, avec des ports plus nombreux et de beaux édifices, fut le lot d’Adherbal.

XVII. — Mon sujet parait comporter un court exposé sur la position de l’Afrique et quelques mots sur les nations que nous y avons eues pour ennemies ou pour alliées. Quant aux régions et aux peuplades qui, en raison de la chaleur, des difficultés de toute sorte et de leur état désertique, ont été moins visitées par les voyageurs, je ne saurais rien en dire de certain. Sur les autres, je m’expliquerai brièvement. Dans la division du globe, la plupart des auteurs ont fait de l’Afrique une troisième partie du monde ; quelques-uns ne comptent que l’Asie et l’Europe et placent l’Afrique en Europe. L’Afrique a pour limites, à l’ouest, le détroit qui réunit la méditerranée à l’Océan, à l’est un plateau incliné, appelé par les habitants Catabathmon. La mer y est orageuse, la côte sans ports, la terre fertile, propre à l’élevage, sans arbres, sans eaux de pluie, sans sources. Les hommes sont vigoureux, agiles, rudes à l’ouvrage ; ils meurent généralement de vieillesse, sauf le cas de mort violente par le fer ou les bêtes féroces ; rarement ils succombent à la maladie. Les animaux malfaisants sont nombreux. Quels ont été les premiers habitants de l’Afrique ? Quels sont ceux, qui y sont venus ensuite ? Comment s’est effectué le mélange ? je pense sur ces points autrement que la majorité des auteurs. Les livres carthaginois attribués au roi Hiempsal m’ont été expliqués : ils s’accordent avec les idées des gens de là-bas ; je vais les résumer, laissant d’ailleurs à mes répondants la responsabilité de leurs dires.

XVIII. — L’Afrique, au début, était habitée par les Gétules et les Libyens, rudes, grossiers, nourris de la chair des fauves, mangeant de l’herbe comme des bêtes. Ils n’obéissaient ni à des coutumes, ni à des lois, ni à des chefs ; errants, dispersés, ils s’arrêtaient à l’endroit que la nuit les empêchait de dépasser. Mais, après la mort d’Hercule en Espagne - croyance africaine, — son armée composée de peuples divers, ayant perdu son chef et voyant plusieurs rivaux se disputer le commandement, se débanda bien vite. Les Mèdes, les Perses, les Arméniens passèrent en Afrique sur des bateaux et occupèrent les territoires les plus rapprochés de la Méditerranée. Les Perses s’établirent plus prés de l’Océan, renversèrent les coques de leurs navires pour en faire des cabanes, parce qu’ils ne trouvaient point de matériaux dans le pays et n’avaient aucun moyen de faire des achats ou des échanges en Espagne : l’étendue de la mer et leur ignorance de la langue leur interdisaient tout commerce. Insensiblement, ils s’unirent aux Gétules par des mariages ; et, comme ils avaient fait l’ai de plusieurs régions, allant sans cesse d’un lieu dans un autre, ils se donnèrent le nom de Nomades. Aujourd’hui encore, les maisons des paysans numides, qu’ils appellent mapalia, sont allongées, aux flancs cintrés, et font l’effet de carènes de bateaux. Aux Mèdes et aux Arméniens s’unirent les Libyens qui vivaient plus près de la mer d’Afrique, les Gétules étant plus sous le soleil, non loin des pays caniculaires -, et bien vite ils bâtirent des places fortes ; séparés de l’Espagne par le détroit, ils pratiquaient des échanges avec ce pays. Petit à petit, les Libyens altérèrent le nom des nouveau-venus et, dans leur langue barbare, les appelèrent Maures au lieu de Mèdes. La puissance des Perses ne tarda pas à s’accroître ; et, dans la suite, sous le nom de Numides, les jeunes, en raison de la superpopulation, se séparèrent de leurs pères et s’installèrent dans la région voisine de Carthage appelée Numidie ; puis, s’appuyant sur les anciens habitants, ils se rendirent, par les armes ou la terreur, maîtres des régions voisines, et se firent un nom glorieux, ceux surtout qui s’étaient avancés plus près de la Méditerranée, parce que les Libyens sont moins belliqueux que les Gétules. Enfin, presque tout le nord de l’Afrique appartint aux Numides ; les vaincus se fondirent avec les vainqueurs, qui leur donnèrent leur nom.

XIX. — Dans la suite, les Phéniciens, poussés, les uns par le désir de diminuer chez eux la population, les autres par l’ambition d’étendre leur empire, engagèrent à partir la plèbe et des gens avides de nouveautés, qui fondèrent Hippone, Hadrumète, Leptis, et d’autres villes sur les côtes méditerranéennes ; très vite ces cités prospérèrent et furent, les unes l’appui, les autres la gloire de leur patrie. Quant à Carthage, j’aime mieux n’en rien dire que d’en parler brièvement ; aussi bien ai-je hâte d’aller où mon sujet m’appelle. Ainsi donc, à partir de la région de Catabathmon, qui sépare l’Égypte de l’Afrique, on rencontre d’abord, en suivant la mer, Cyrène, colonie de Théra, puis les deux Syrtes, et entre elles, Leptis, puis les autels des Philènes, limite, du côté de l’Égypte, de l’empire carthaginois, et, en continuant, d’autres villes puniques. Les territoires à la suite, jusqu’à la Mauritanie, appartiennent aux Numides ; les peuples les plus rapprochés de l’Espagne sont les Maures. En arrière de la Numidie sont, dit-on, les Gétules, les uns vivant dans des cabanes, les autres, plus barbares encore, allant à l’aventure. Derrière sont les Éthiopiens, et plus loin enfin, les pays brûlés par le soleil. Au moment de la guerre de Jugurtha, la plupart des places puniques et les territoires Carthaginois que nous possédions depuis peu, étaient administrés par des magistrats romains. Presque tous les Gétules et les Numides jusqu’au fleuve Mulucha étaient sujets de Jugurtha. Tous les Maures avaient pour roi Bocchus, qui ne connaissait que de nom le peuple romain, et que nous ignorions nous-mêmes comme ennemi ou comme ami. De l’Afrique et de ses habitants, j’ai dit tout ce qui était nécessaire à mon sujet.

XX. — Après le partage du royaume, les délégués du Sénat avaient quitté l’Afrique. Jugurtha, contrairement à ce qu’il redoutait, se voit maître du prix de son crime ; il tient pour assuré ce que ses amis lui avaient affirmé à Numance, que tout, à Rome, était à vendre ; d’autre part, excité par les promesses de ceux que, peu auparavant, il avait comblés de présents, il tourne toutes ses pensées vers le royaume d’Adherbal. Il était ardent, belliqueux ; celui qu’il songeait à attaquer était calme, peu fait pour la guerre, d’esprit tranquille ; c’était une victime toute désignée, plus craintif qu’à craindre. Brusquement, avec une forte troupe, Jugurtha envahit son territoire, fait de nombreux prisonniers, met la main sur les troupeaux et sur d’autre butin, brûle les maisons, et, avec sa cavalerie, pénètre partout en ennemi ; puis, à la tête de toute sa troupe, il rentre dans son royaume. Il se doute bien qu’Adherbal, plein de ressentiment, voudra se venger du tort qu’il lui a fait et qu’ainsi on aura une raison de se battre. Mais ce dernier ne se jugeait pas égal en force à son adversaire, et il avait plus confiance dans l’amitié des Romains, que dans ses Numides. Il envoie donc des députés à Jugurtha pour se plaindre des violences qui lui ont été faites. Malgré la réponse insolente qu’on leur oppose, il aime mieux se résigner à tout que de recommencer la guerre, la précédente lui ayant si mal réussi. L’ambition de Jugurtha n’en est pas diminuée : déjà, par la pensée, il avait conquis tout le royaume d’Adherbal. Aussi n’est-ce pas avec des fourrageurs comme la première fois, mais avec une grande armée qu’il commence la guerre pour conquérir ouvertement toute la Numidie. Partout où il passait, il dévastait villes et champs, raflait du butin, encourageait les siens, terrifiait l’ennemi.

XXI. — Adherbal comprend que, au point où en sont les choses, il doit, ou renoncer au trône ou le défendre par les armes ; la nécessité l’oblige à lever des troupes et à marcher contre Jugurtha. Non loin de la mer, près de la place de Cirta, les deux armées prennent position ; le jour baissant, on n’en vint pas aux mains. Mais, vers la fin de la nuit, au petit jour, les soldats de Jugurtha, à un signal donné, se jettent sur le camp ennemi et, tombant sur l’adversaire à moitié endormi ou cherchant ses armes, ils le mettent en fuite et le massacrent. Adherbal avec quelques cavaliers s’enfuit à Cirta, et, sans une foule d’Italiens qui arrêtèrent devant les murs la poursuite des Numides, la même journée eût vu le début et la fin des hostilités entre les deux rois. Jugurtha investit la ville, en entreprend le siège avec des mantelets, des tours, des machines de toute sorte, se hâtant surtout, afin de neutraliser l’action des députés qu’il savait avoir été, avant le combat, envoyés à Rome par Adherbal. Le Sénat, informé de la lutte, expédie en Afrique trois jeunes gens, chargés d’aller trouver les deux rois et de leur notifier les décisions et volontés du Sénat et du peuple : ordre de mettre bas les armes et de régler leurs différends par l’arbitrage, non par la guerre ; c’était le seul procédé digne d’eux et de Rome.

XXII. — Les députés firent d’autant plus diligence pour débarquer en Afrique, qu’à Rome, au moment de leur départ, on parlait déjà du combat et du siège de Cirta ; mais ce n’était qu’un bruit imprécis. Jugurtha les écouta et leur répondit que rien n’avait plus d’importance et de prix à ses yeux que l’autorité du Sénat. Depuis son adolescence, il avait fait effort pour mériter l’éloge des honnêtes gens ; c’est par son mérite, non par ses vices qu’il s’était fait bien voir de Scipion, ce grand homme ; ces mêmes qualités avaient décidé Micipsa, qui pourtant avait des fils, à l’adopter pour l’associer au trône. Au demeurant, plus il avait, par ses actes, montré d’honneur et de courage, moins il tolérerait qu’on lui fît tort. Adherbal avait sournoisement attenté à sa vie ; quand il s’en était rendu compte, il avait devancé le criminel. Rome manquerait au bien et à la justice en lui interdisant de recourir au droit des gens. Aussi bien, allait-il sous peu envoyer à Rome des délégués pour tout dire. Sur ce, on se sépara. Les Romains ne réussirent pas à se rencontrer avec Adherbal.

XXIII. — Dés qu’il les suppose partis, Jugurtha comprenant bien que la position naturelle de Cirta ne permettra pas de prendre cette ville d’assaut, l’entoure de tranchées et de fossés, élève des tours qu’il garnit de postes ; jour et nuit, par force ou par ruse, il renouvelle ses démonstrations, fait aux défenseurs soit des offres, soit des menaces, ranime par ses encouragements la bravoure des siens, a l’œil à tout, ne néglige rien. Adherbal comprend qu’il en est réduit aux dernières extrémités, qu’il a affaire à un ennemi implacable, sans pouvoir compter sur l’aide de personne, et que, manquant des objets de première nécessité, il ne peut continuer la guerre ; il choisit deux hommes particulièrement actifs parmi ceux qui avec lui s’étaient enfuis à Cirta. Il leur prodigue les promesses, excite leur pitié sur sa situation, et les amène à traverser, la nuit, les défenses ennemies, pour gagner la mer, toute proche, et, de là, Rome.

XXIV. — En quelques jours, les Numides s’acquittent de leur mission. Lecture est faite au Sénat de la lettre d’Adherbal, dont voici le contenu : "Ce n’est pas ma faute, Pères conscrits, si j’envoie si souvent vers vous pour vous supplier : j’y suis contraint par les violences de Jugurtha, qui a été pris d’un tel besoin de me faire disparaître, qu’il n’a plus, ni pour vous, ni pour les dieux la moindre considération ; avant tout, il veut mon sang. Et voilà comment, depuis cinq mois, un allié, un ami, comme moi, du peuple romain, est assiégé par lui, sans que ni les bienfaits de Micipsa, ni vos décisions me soient de quelque secours. Est-ce le fer, est-ce la faim qui me presse davantage ? je ne sais pas. Mon triste sort ne m’engage pas à en écrire plus long sur Jugurtha ; déjà j’ai constaté par expérience qu’on croit peu les malheureux. Mais je comprends bien qu’il s’attaque à plus fort que moi, et qu’il ne peut guère espérer à la fois obtenir mon royaume et garder votre amitié. Laquelle des deux alternatives a le plus de prix à ses yeux ? nul ne l’ignore. Il a d’abord assassiné mon frère Hiempsal, puis il m’a chassé du royaume paternel. Certes, peu vous chaut du tort qui m’a été fait ; mais tout de même, aujourd’hui, c’est votre royaume qu’il a conquis ; c’est moi, moi dont vous avez fait le chef suprême des Numides, qu’il tient assiégé ; le cas qu’il fait des ordres de vos délégués apparaît clairement par ma situation périlleuse. Vos armes seules peuvent avoir effet sur lui. Ah ! comme je voudrais que fussent mensongers et mes propos d’aujourd’hui et mes plaintes antérieures au Sénat ! Malheureusement ma misère présente donne crédit à mes paroles. Puisque je suis né pour procurer à Jugurtha une occasion de manifester sa scélératesse, je demande à échapper, non à la mort et au malheur, mais seulement à l’autorité de mon ennemi et aux tortures qu’il me réserve. Le royaume de Numidie est à vous ; faites en ce que vous voudrez. Mais moi, arrachez-moi à des mains impies, je vous le demande par la majesté de votre empire et par le caractère sacré de l’amitié, si vous gardez encore le moindre souvenir de mon aïeul, Masinissa."

XXV. — Après la lecture de cette lettre, quelques sénateurs demandèrent l’envoi immédiat d’une armée en Afrique au secours d’Adherbal ; il convenait de statuer sans retard sur Jugurtha, qui n’avait pas obéi aux envoyés romains. Mais ces mêmes partisans du roi < dont j’ai déjà parlé > firent tous leurs efforts pour s’opposer à un tel décret ; et l’intérêt public, comme presque toujours, fut sacrifié à l’intérêt privé. Pourtant on expédia en Afrique quelques nobles d’un certain âge, et qui avaient rempli de hautes charges ; parmi eux, M. Scaurus, dont j’ai parlé plus haut, consulaire et, à ce moment-là, prince du Sénat. Comme l’affaire soulevait l’indignation générale et que les Numides insistaient, la délégation s’embarqua au bout de trois jours ; ils arrivèrent vite à Utique et prescrivirent par lettre à Jugurtha de se rendre immédiatement dans la province romaine, où il trouverait les envoyés du Sénat. Quand il apprit que des citoyens illustres, dont il avait entendu vanter l’influence à Rome, venaient d’arriver pour s’opposer à ses menées, il éprouva un certain trouble et se sentit ballotté entre la crainte et l’ambition. Il redoutait le Sénat, en cas de désobéissance ; mais aveuglé par la passion, il inclinait vers ses projets scélérats. Et c’est le mauvais parti qui finit, dans son âme avide, par triompher. Il dispose son armée autour de Cirta et fait tout ce qu’il peut pour emporter la place de vive force, espérant surtout que l’ennemi, en se divisant, lui fournirait l’occasion de vaincre ou par force ou par ruse. Mais les choses n’allèrent pas à son gré, et il ne réussit pas, comme il l’avait cru, à faire Adherbal, prisonnier avant de joindre les envoyés romains. Alors, pour ne pas exaspérer par un plus long retard Scaurus, qu’il redoutait plus que tout autre, il alla dans la province accompagné de quelques cavaliers. Mais malgré les ter ribles menaces du Sénat, au cas où il ne renoncerait pas au siège, on perdit le temps en discours, et les envoyés partirent sans que le Numide eût rien concédé.

XXVI. — Au moment où ces nouvelles parviennent à Cirta, les Italiens qui, par leur courage, assuraient la défense de la place, comptent, si la ville se rend, sur la grandeur de Rome pour empêcher qu’aucune violence leur soit faite à eux-mêmes ; ils conseillent donc à Adherbal de se rendre à Jugurtha, lui et la place, en demandant pour lui ta vie sauve, et s’en remettant, pour le reste, au Sénat. Pour Adherbal, tout valait mieux que compter sur la bonne foi de son ennemi ; pourtant, comme les Italiens, s’il résistait, avaient les moyens de le contraindre, il fit ce qu’on lui conseillait et se rendit. Jugurtha le fait d’abord périr dans les supplices, puis il fait massacrer tous les Numides adultes, tous les gens d’affaires indistinctement, à mesure que ses soldats les rencontrent.

XXVII. — Quand l’affaire fut connue à Rome et portée devant le Sénat, les mêmes agents du roi intervinrent ; soit par leur crédit, soit par des chicanes, ils cherchèrent à gagner du temps et à adoucir la noirceur de ce forfait. Si C. Memmius, tribun de la plèbe désigné, citoyen énergique et ennemi de la noblesse, n’avait donné au peuple la preuve que quelques intrigants cherchaient à faire oublier le crime de Jugurtha, la colère publique se serait évaporée dans des délibérations sans fin : tant avaient d’influence le crédit et l’or du roi numide. Conscient des fautes commises, le Sénat eut peur du peuple ; en vertu de la loi Sempronia, il attribua aux futurs consuls les provinces de Numidie et d’Italie. Furent élus P. Scipion Nasica et L. Calpurnius Bestia ; la Numidie revint à ce dernier, et l’Italie au premier. On leva alors l’armée destinée à l’Afrique ; on fixa la solde et les autres dépenses de guerre.

XXVIII. — Jugurtha est dérouté par ces nouvelles l’idée que tout se vendait à Rome s’était implantée dans son esprit ; il envoie comme délégués au Sénat son fils et deux de ses amis, qu’il charge, comme il avait fait pour ceux qu’il avait députés à la mort d’Hiempsal, de corrompre tout le monde par des distributions d’argent. Avant leur arrivée à Rome, Bestia demande au Sénat s’il lui plaît de les laisser pénétrer dans la ville. Le Sénat décrète que, s’ils ne viennent pas remettre à discrétion Jugurtha et son royaume, ils sont tenus de quitter l’Italie avant dix jours. Le consul leur communique le décret du Sénat : ils regagnent leur pays sans avoir rempli leur mission. Cependant Calpurnius, ayant organisé son armée, s’adjoint quelques intrigants de la noblesse, dont il espère que l’autorité couvrira ses méfaits et, parmi eux, Scaurus, dont j’ai rappelé plus haut le caractère et la nature. Le consul avait bon nombre de qualités d’esprit et de corps, gâtées par sa cupidité ; gros travailleur, caractère énergique, assez prévoyant, homme de guerre, très ferme contre les dangers et les embuscades. Les légions sont conduites à travers l’Italie, jusqu’à Régium, transportées de là en Sicile, puis de Sicile en Afrique. Calpurnius, qui avait préparé ses approvisionnements, pénètre vivement en Numidie ; en quelques combats, il fait une foule de prisonniers et s’empare de quelques villes.

XXIX. — Mais sitôt que, par ses émissaires, Jugurtha eut essayé de l’acheter et lui eut clairement fait voir combien serait rude la guerre qu’on l’avait chargé de conduire, son âme, d’une cupidité maladive, n’eut pas de peine à changer. Au demeurant, il avait pris comme associé et comme instrument Scaurus qui, au début, dans la corruption générale des gens de son clan, avait lutté contre le roi numide avec la dernière vigueur, mais que le chiffre de la somme promise détourna de la vertu et de l’honneur, pour faire de lui un malhonnête homme. Tout d’abord Jugurtha se bornait à payer pour retarder les opérations militaires, comptant obtenir mieux à Rome, en y mettant le prix et grâce à son crédit. Mais, quand il apprit que Scaurus était mêlé à l’affaire, il ne douta plus guère de voir rétablir la paix et décida d’aller lui-même discuter toutes les conditions avec Bestia et Scaurus. En attendant, le consul, pour prouver sa bonne foi, expédie son questeur Sextius à Vaga, place forte de Jugurtha, et donne comme prétexte de ce déplacement la livraison du blé qu’il avait ouvertement exigé des envoyés de Jugurtha pour leur accorder une trêve, en attendant la soumission du roi. Jugurtha, comme il l’avait décidé, va au camp romain ; devant le conseil, il dit quelques mots pour flétrir l’indignité de sa conduite et offrir de se soumettre ; puis il règle le reste en secret avec Bestia et Scaurus. Le lendemain, on vote en bloc sur le traité et on accepte la soumission du roi. Suivant les décisions impératives prises en conseil, Jugurtha livre au questeur trente éléphants, du bétail et des chevaux en grand nombre, et une petite somme d’argent. Calpurnius part pour Rome procéder à l’élection des magistrats. En Numidie et dans notre armée, c’est le régime de la paix.

XXX. — Quand on sut le tour qu’avaient pris les événements d’Afrique, il ne fut bruit à Rome dans toutes les assemblées et réunions que des faits et gestes du consul. Dans la plèbe, grande indignation ; chez les patriciens, vive inquiétude. Approuverait-on un pareil forfait ? casserait-on la décision du consul ? on ne savait trop. Surtout, l’autorité de Scaurus, qu’on donnait comme conseiller et complice de Bestia, écartait les patriciens de la vraie voie de justice. En revanche, Memmius - j’ai parlé plus haut de sa nature indépendante et de sa haine de l’autorité patricienne -, tandis que le Sénat hésitait et attendait, mettait à profit les assemblées pour exciter le peuple à la vengeance, le poussait à ne pas renoncer à sa liberté, étalait au grand jour l’orgueil et la cruauté de la noblesse, bref, ne laissait passer aucun moyen d’échauffer la plèbe. Comme, à cette époque, Memmius était connu et tout puissant à Rome par son éloquence, j’ai jugé bon, parmi ses nombreux discours, d’en transcrire un en entier. Je choisirai de préférence celui qu’il prononça dans l’assemblée du peuple, à peu près en ces termes, après le retour de Bestia :

XXXI. — "Bien des motifs me détourneraient de vous adresser la parole, citoyens. Mais ma passion du bien de l’État est plus forte que tous les obstacles : puissance de la faction patricienne, résignation populaire, carence du droit, surtout cette considération que, à être honnête, on recueille plus de dangers que d’honneur. J’ai honte de vous le dire : pendant ces quinze dernières années, vous avez été le jouet d’une minorité orgueilleuse, vous avez, misérablement et sans les venger, laissé périr vos défenseurs et affaiblir votre vigueur par mollesse et lâcheté ; même aujourd’hui, quand vos ennemis sont entre vos mains, vous ne savez pas vous relever, et vous avez encore peur de ceux que vous devriez faire trembler. Eh bien ! malgré tout, je ne puis pas ne pas faire front contre les abus de la faction. Oui, je suis décidé à user de la liberté que m’a léguée mon père. Ma peine sera-t-elle sans effet, ou vous profitera-t-elle ? C’est affaire à vous d’en décider, citoyens. Et je ne vais pas vous engager à user du moyen qu’ont souvent employé vos ancêtres : prendre les armes contre l’injustice. Non, ni la violence ni la sécession ne sont nécessaires ; vos adversaires tomberont fatalement victimes de leurs propres procédés. Après le meurtre de Tibérius Gracchus, qu’ils accusaient d’aspirer à la royauté, ils imaginèrent contre la plèbe romaine des enquêtes. Après celui de C. Gracchus et de M. Fulvius, nombreux furent ceux de votre classe qui furent jetés en prison et massacrés. Dans les deux cas, les violences prirent fin, non par la loi, mais parce qu’ils le voulurent bien. Admettons pourtant que ce soit aspirer à la royauté de rendre ses droits à la plèbe et que soit légitime tout ce qu’on ne peut punir sans verser le sang des citoyens. Les années précédentes, vous vous indigniez, sans rien dire, de voir piller le trésor public, les rois et les peuples libres payer un tribut à quelques nobles, qui gardaient pour eux gloire et argent. Et pourtant, de tels méfaits, impunément répétés, leur parurent des misères, et ils finirent par livrer aux ennemis du pays vos lois, votre majesté, toutes les choses humaines et divines. Et ils n’ont de leurs actes ni honte, ni regret, mais ils se pavanent orgueilleusement devant vous, étalant leurs sacerdoces, leurs consulats, quelques-uns leurs triomphes, comme si c’étaient là des titres d’honneur et non le fruit de leurs brigandages. Des esclaves, achetés avec de l’argent, n’acceptent pas d’ordres injustes de leurs maîtres ; et vous, citoyens, qui tenez de votre naissance le droit de commander, vous vous résignez d’un cœur léger à la servitude ! Eh ! que sont-ils donc, ces hommes qui se sont rendus maîtres de l’État ? Des scélérats, aux mains rouges de sang, d’une insatiable cupidité, des monstres à la fois de perversité et d’orgueil, pour qui la loyauté, l’honneur, la piété, le bien et le mal, tout est marchandise. Pour les uns, l’assassinat des tribuns de la plèbe, pour d’autres des enquêtes contraires au droit, pour presque tous le massacre des vôtres ont été des moyens de se mettre à l’abri. Aussi, plus ils sont criminels, plus ils sont en sûreté. La crainte que leurs crimes devaient leur donner, c’est à votre pusillanimité qu’ils la font éprouver : l’identité de désirs, de haines, de craintes a fait d’eux un bloc. Ce qui, entre gens de bien est amitié, est complicité entre des coquins. Si vous aviez, vous, autant de souci de votre liberté, qu’ils ont de feu pour être les maîtres, l’État certes ne serait pas pillé comme aujourd’hui, et vos faveurs iraient aux bons, et non aux audacieux. Vos ancêtres, pour obtenir justice et fonder leur grandeur, se sont, deux fois, retirés en armes sur l’Aventin ; et vous, pour garder la liberté que vous avez reçue d’eux, ne ferez-vous pas un suprême effort ? oui, un effort d’autant plus vigoureux qu’il y a plus de déshonneur à perdre ce qu’on a qu’à ne l’avoir jamais possédé. On me dira : Que demandes-tu donc ? Ce que je demande ? La punition de ceux qui ont livré l’État à l’ennemi, non pas en usant contre eux de la force et de la violence - procédé indigne de vous, sinon d’eux mais en vous appuyant sur des enquêtes, et sur le témoignage même de Jugurtha. S’il s’est livré de bonne foi, il ne manquera pas de se soumettre à vos ordres ; s’il fait fi de votre volonté, alors vous aurez une idée de ce que valent cette paix et cette soumission, qui procurent à Jugurtha l’impunité de ses crimes, à quelques hommes puissants une grosse fortune, à l’État le dommage et la honte. A moins que vous n’en ayez pas encore assez de les avoir pour maîtres, et que vous préfériez à notre temps celui où royauté, gouvernement, lois, droits, tribunaux, guerre et paix, ciel et terre, tout était aux mains de quelques-uns ; alors que vous, peuple romain, jamais vaincu par l’ennemi, maîtres du monde, vous deviez vous contenter de sauvegarder votre vie ? Y en avait-il un parmi vous qui fût assez énergique pour s’insurger contre la servitude ? Pour moi, si j’estime que le pire déshonneur pour un homme de cœur, est de supporter l’injustice sans en tirer vengeance, j’accepterais pourtant de vous voir pardonner à ces scélérats, puisqu’ils sont vos concitoyens, si votre pitié ne devait causer votre perte. Ils ont si peu le sens de ce qui convient, que l’impunité de leurs crimes passés leur paraît peu de chose, si on ne leur enlève pour l’avenir la liberté de mal faire ; et il vous restera une éternelle inquiétude, quand vous comprendrez qu’il vous faudra ou être esclaves, ou user de force pour garder votre liberté. Car quel espoir pouvez vous avoir dans leur bonne foi ou dans un accord avec eux ? Ils veulent être les maîtres, et vous voulez, vous, être libres ; ils veulent pratiquer l’injustice, et vous, l’empêcher ; ils traitent nos alliés en ennemis, nos ennemis, en alliés. Avec des sentiments si contraires, peut-il y avoir paix et amitié ? Voilà pourquoi je vous engage, je vous invite à ne pas laisser un si grand crime impuni. Il n’est pas question ici de pillage du trésor public, d’argent arraché par force aux alliés : ce sont là de grands crimes, mais si fréquents qu’on n’y fait plus attention. Il s’agit de l’autorité sénatoriale et de votre empire, livrés à votre plus redoutable ennemi ; on a fait, en paix et en guerre, marché de la république. Si l’on ne fait pas une enquête, si l’on ne punit pas les coupables, il ne nous restera qu’à vivre asservis aux auteurs de ces crimes. Car faire impunément ce qui plaît, c’est être roi. Je vous demande, citoyens, non de préférer chez des compatriotes le mal au bien, mais de ne pas causer, en pardonnant aux méchants, la perte des bons. Dans les affaires politiques, il vaut infiniment mieux oublier le bien que le mal. L’homme de bien, si l’on ne fait pas attention à lui, perd seulement un peu de son ardeur ; le méchant, en revanche, devient plus méchant. De plus, si l’on ne tolère pas l’injustice, on n’a généralement pas besoin dans l’avenir d’y porter remède."

XXXII. — A prodiguer ces propos et d’autres semblables, Memmius finit par persuader au peuple de choisir Cassius, alors préteur, pour l’envoyer à Jugurtha et amener ce prince à Rome sous la sauvegarde de la foi publique : son témoignage ferait plus aisément ressortir les méfaits de Scaurus et de ceux que Memmius accusait de s’être vendus. Tandis que ces faits s’accomplissent à Rome, les hommes que Bestia a laissés en Numidie comme chefs de l’armée, suivant l’exemple de leur général, se signalent par de honteux forfaits. Les uns se laissent corrompre à prix d’or pour restituer à Jugurtha ses éléphants, d’autres vendent des déserteurs, d’autres encore pillent des régions pacifiées : tant était violente la cupidité qui avait empoisonné tous les cœurs. La proposition de Memmius fut adoptée, à la colère de toute la noblesse, et le préteur Cassius partit pour joindre Jugurtha. Il mit à profit l’anxiété du Numide et les troubles de conscience qui l’amenaient à douter de sa réussite, pour le convaincre que, s’étant livré au peuple romain, il valait mieux, pour lui, faire l’expérience de sa mansuétude que de sa force. Aussi bien, Cassius lui engageait-il sa propre foi, dont Jugurtha ne faisait pas moins de cas que de celle de l’État romain si grande était alors la réputation de Cassius.

XXXIII. — Jugurtha, laissant de côté tout faste royal, prend le costume le plus propre à exciter la pitié, et va à Rome avec Cassius. Certes, il y avait en lui une énergie accrue encore par l’action de ceux dont le crédit ou l’influence criminelle lui avaient, comme je l’ai dit, permis d’agir ; pourtant, il achète un bon prix le tribun de la plèbe C. Bébius dont il suppose que l’impudence lui servira d’appui contre le droit et la violence. Memmius convoque l’assemblée : sans doute, la plèbe était hostile au roi : les uns voulaient qu’il fût jeté en prison ; les autres estimaient que, s’il ne dénonçait pas ses complices, il convenait de le soumettre au supplice y de règle chez les anciens. Mais Memmius, plus soucieux de la dignité romaine que de son irritation, s’attache à calmer l’émotion générale, à adoucir les sentiments, répétant avec force que lui-même ne violerait jamais la foi publique. Puis, dans le silence enfin rétabli, il fait comparaître Jugurtha, et, prenant la parole, rappelle ses forfaits à Rome et en Numidie, son action criminelle à l’encontre de son père et de ses frères. Quels ont été ses aides et ses complices dans cette œuvre, le peuple romain le sait bien ; mais il veut, lui, Memmius, que l’évidence éclate, par les aveux mêmes du coupable. S’il dit la vérité, il peut compter entièrement sur la loyauté et la clémence du peuple romain ; s’il a des réticences, il ne sauvera pas ses complices, et il se perdra lui-même en compromettant absolument sa situation.

XXXIV. — Quand Memmius eut terminé, on enjoignit ix Jugurtha de répondre ; alors le tribun C. Bébius qui - nous l’avons dit - avait été acheté, ordonna au roi de garder le silence. La foule qui composait l’assemblée, prise d’une violente colère, essaya d’effrayer Bébius par ses cris, son attitude, ses violences et toutes les marques habituelles d’irritation ; et pourtant l’impudence du tribun fut la plus forte. Et ainsi, le peuple joué quitta l’assemblée, pendant que Jugurtha, Bestia et tous ceux que troublait l’enquête, sentaient se ranimer leur audace.

XXXV. — Il y avait à ce moment à Rome un Numide appelé Massiva, fils de Gulussa, petit-fils de Masinissa, qui, dans le différend entre les rois, avait pris parti contre Jugurtha et, après la capitulation de Cirta et la mort d’Adherbal, avait fui sa patrie. Sp. Albinus qui, l’année précédente, après Bestia, avait, avec Q. Minucius Rufus, exercé le consulat, persuade à ce Massiva de mettre en avant et sa parenté avec Masinissa et les sentiments d’indignation et de crainte provoqués par les crimes de Jugurtha, pour réclamer au Sénat le trône de Numidie. Le consul brûlait de diriger une guerre et aimait mieux s’agiter que de laisser vieillir les événements. Il avait eu en partage la province de Numidie, tandis que la Macédoine était échue à Minucius. Quand Massiva eut commencé à se remuer, Jugurtha comprit qu’il ne pouvait guère s’appuyer sur ses amis, empêchés les uns par leurs remords, les autres par leur mauvaise réputation et leurs craintes ; il donna l’ordre à Bomilcar, un de ses proches en qui il avait une entière confiance, de soudoyer à prix d’or, suivant son habitude, des sicaires contre Massiva et d’assassiner le Numide, de préférence en cachette et, en cas d’impossibilité, par n’importe quel moyen. Sans retard, Bomilcar se conforme aux ordres du roi et, par des agents habiles en cet art, il surveille les marches et contre-marches de Massiva, les lieux où il se rend, les moments favorables ; puis, quand les circonstances sont propices, il dresse ses filets. Un de ceux qui avaient été choisis pour le crime attaque Massiva, mais sans prendre assez de précautions ; il lui coupe la tête, mais est lui-même arrêté ; le consul Albinus, entre beaucoup d’autres, le presse de parler : il fait des aveux. Bomilcar, ayant naguère accompagné à Rome le roi sous la garantie de l’État, fut poursuivi en vertu des principes généraux du droit, plutôt que d’après les règles du droit des gens. Quant à Jugurtha, malgré l’évidence de son crime, il ne manqua pas de s’inscrire d’abord en faux contre la vérité, puis il comprit que son crédit et son argent ne pouvaient rien contre un acte si odieux. Aussi, malgré les cinquante témoins à décharge que, dans la première enquête, il avait produits, se fiant plus à son pouvoir qu’à l’autorité de ses cautions, il fit partir secrètement Bomilcar pour la Numidie, dans la crainte de voir ses sujets appréhender désormais de lui obéir, si son agent était livré au supplice. Lui-même partit quelques jours plus tard, invité par le Sénat à quitter l’Italie. A sa sortie de Rome, il garda, dit-on, un long silence en regardant la ville, puis finit par dire à plusieurs reprises : "O ville à vendre ! elle disparaîtra bientôt, si elle trouve un acheteur ! "

XXXVI. — Cependant les opérations militaires reprennent, et Albinus fait hâtivement passer en Afrique approvisionnements, solde, tout ce qu’il faut à une armée ; puis, sans retard, il part lui-même, voulant, avant les comices, dont la date n’était plus éloignée, terminer la guerre par les armes, la capitulation de Jugurtha, ou tout autre moyen. Jugurtha, au contraire, tirait les choses en longueur, faisait naître une cause de retard, puis une autre, promettait de se rendre, puis feignait d’avoir peur, cédait du terrain devant les attaques, et, peu après, pour ne pas exciter la défiance des siens, attaquait à son tour ; et ainsi, différant tantôt les hostilités, tantôt les négociations, il se jouait du consul. Certains étaient convaincus qu’Albinus n’ignorait rien des desseins de Jugurtha et pensaient que, s’il laissait volontiers, après des débuts si rapides, tout traîner en longueur. C’était ruse et non lâcheté. Mais le temps passait et le jour des comices approchait : Albinus confia à son frère Aulus le commandement des troupes et gagna Rome.

XXXVII, — A Rome, à ce moment, l’ordre public était sévèrement troublé par les violences tribunitiennes. Les tribuns de la plèbe P. Lucullus et L. Annius travaillaient, malgré leurs collègues, à se maintenir dans leur magistrature, et ces luttes empêchaient pendant toute l’année la tenue régulière des comices. A la faveur de ces retards, Aulus, à qui, nous l’avons dit, avait été confié en Numidie le commandement des troupes, eut l’espoir ou de terminer la guerre, ou d’arracher de l’argent au roi en l’effrayant par la reprise des hostilités. En plein mois de janvier, il retire les soldats de leurs quartiers d’hiver pour les faire entrer en campagne, et, par de longues marches, et malgré la rigueur de la saison, il gagne la place de Suthul, ont était le trésor royal. Le mauvais temps et l’heureuse position de la ville ne permettaient ni de la prendre, ni même d’en faire le siège ; car autour du mur, dressé à l’extrémité d’une roche à pic, s’étendait une plaine boueuse, dont les pluies d’hiver avaient fait un marécage ; et cependant, soit par feinte, pour épouvanter le roi, soit par désir aveugle de prendre la ville pour mettre la main sur le trésor, Aulus fit avancer les mantelets, élever des terrasses et procéder en hâte à toutes les opérations de nature à favoriser son entreprise.

XXXVIII. — Jugurtha, se rendant compte de l’insuffisance et de l’impéritie du commandant, travaille par des moyens détournés à accroître encore sa sottise, lui expédiant coup sur coup des envoyés pour le supplier, évitant de rencontrer ses troupes en faisant passer les siennes par des bois et de petits chemins. Enfin, il laisse espérer à Aulus une entente, et il l’amène à abandonner Suthul et à le suivre dans des régions écartées, où il feint de battre en retraite. Aulus pensait que, dans ces conditions il lui serait plus facile de dissimuler son crime. En attendant, des Numides avisés agissaient jour et nuit sur l’armée romaine, cherchant à déterminer les centurions et les chefs d’escadron, soit à passer à Jugurtha, soit à déserter à un signal donné. Quand tout fut arrangé au gré de Jugurtha, en pleine nuit, à l’improviste, une nuée de Numides encercla le camp d’Aulus. Les soldats romains, surpris par cette arrivée en masse à laquelle ils ne s’attendaient pas, se jettent sur leurs armes, ou se cachent ; quelques-uns travaillent à redonner courage aux trembleurs, au milieu de l’épouvante générale. L’ennemi les presse, la nuit et les nuages obscurcissent le ciel, le danger est de tous côtés ; on se demande s’il y a plus de sécurité à fuir qu’à rester en place. Parmi ceux dont j’ai dit plus haut qu’ils s’étaient laissé acheter, une cohorte ligure, deux escadrons thraces et quelques simples soldats passèrent au roi, le centurion primipilaire de la troisième légion donna passage à l’ennemi sur le point du retranchement dont on lui avait confié la défense, et par là tous les Numides se précipitèrent. Les Romains lâchement s’enfuirent, la plupart en jetant leurs armes, et occupèrent une colline toute proche. La nuit et le pillage de notre camp retardèrent les effets de la victoire. Le lendemain, Jugurtha entre en pourparlers avec Aulus : il le tenait étroitement serré, avec son armée, par le fer et la faim ; pourtant, n’oubliant pas les vicissitudes humaines, il consentira, si le Romain veut traiter avec lui, à les épargner, lui et les siens, après les avoir fait passer sous le joug, à la condition que, avant dix jours, il ait quitté la Numidie. Ces conditions étaient pénibles et honteuses ; mais l’imminence de la mort en changeait pour les nôtres le caractère, et la paix fut conclue au gré du roi.

XXXIX. — Quand ces événements furent connus à Rome, l’épouvante et l’affliction se répandirent dans la cité. Les uns pleuraient sur la gloire de l’empire, les autres, qui ne connaissaient rien à la guerre, tremblaient pour la liberté ; tous s’emportaient contre Aulus, surtout ceux qui s’étaient maintes fois illustrés dans les combats et n’admettaient pas que, tant qu’on avait des armes, on pût chercher le salut dans la honte et non dans la lutte. Aussi, le consul Albinus, devant l’indignation soulevée par le crime de son frère, en redoutait-il pour lui les conséquences fâcheuses ; il consultait le Sénat sur le traité, et, cependant, travaillait à de nouvelles levées, s’adressait aux alliés et aux Latins pour obtenir des troupes auxiliaires, usait en hâte de tous les procédés. Le Sénat, comme il était naturel, décida que, sans son approbation et celle du peuple, aucun traité n’avait de valeur. Les tribuns du peuple ne permirent pas au consul d’emmener avec lui les troupes qu’il avait levées, et, quelques jours après, il partit seul pour l’Afrique : toute l’armée, comme il avait été convenu, avait quitté la Numidie et avait pris ses quartiers d’hiver dans la province romaine. A son arrivée, Albinus désirait vivement se mettre à la poursuite de Jugurtha, pour calmer l’indignation causée par la conduite de son frère ; mais il comprit que le moral du soldat était gâté par la débandade, le relâchement de la discipline, la licence, la mollesse ; et pour toutes ces raisons, il décida de ne rien faire.

XL. — Cependant, à Rome, le tribun de la plèbe G. Mamilius Limetanus développe devant le peuple une proposition tendant à ouvrir une enquête contre ceux qui, sur les suggestions de Jugurtha, avaient violé les décisions sénatoriales ; qui, dans leurs ambassades et leurs commandements, s’étaient fait donner de l’argent ; qui avaient revendu les éléphants et les déserteurs ; et encore contre ceux qui avaient traité avec l’ennemi de la paix et de la guerre. A cette proposition ni les complices de ces crimes, ni ceux que faisait trembler la violente irritation des partis, ne pouvaient s’opposer ouvertement : c’eût été avouer que ces procédés et d’autres semblables leur semblaient naturels ; mais en secret, par leurs amis et surtout par les Latins et les alliés italiens, ils machinaient mille difficultés. Malgré tout, la plèbe, avec une opiniâtreté et une vigueur inimaginables, fit voter la proposition, plus par haine de la noblesse, à laquelle elle préparait ainsi des déboires, que par souci du bien public : tant les partis étaient passionnés ! Aussi, alors que la terreur était générale, M. Scaurus, lieutenant, comme je l’ai dit, de Bestia, réussit au milieu de l’allégresse populaire, de la débâcle des siens, de l’agitation de toute la ville, à se faire choisir comme un des trois enquêteurs prévus par la loi Mamilia. L’enquête se fit dans l’âpreté et la violence, et ne tint compte que des bruits publics et des passions de la plèbe. Comme jadis la noblesse, la plèbe aujourd’hui prenait dans le succès le goût de la démesure.

XLI. — Le conflit, devenu habituel, des partis et des factions et le fâcheux état qui en découla, naquit à Rome quelques années plus tôt, en pleine paix, de l’abondance des biens que les hommes mettent au premier rang. Avant la destruction de Carthage, le peuple et le Sénat romain administraient d’accord la république dans la tranquillité et la modération, et les citoyens ne luttaient pas entre eux à qui aurait plus de gloire ou de pouvoir : la crainte de l’ennemi maintenait une bonne politique. Mais, quand les esprits furent délivrés de cette crainte, les vices, compagnons habituels de la prospérité, mollesse et orgueil, envahirent tout. Aussi, le repos, que dans l’adversité on avait souhaité, devint, une fois obtenu, plus pénible et plus dur que la guerre. Pour la noblesse le besoin d’autorité, pour le peuple l’amour de la liberté se tournèrent en passions, et chacun se mit à tout attirer, tout prendre, tout ravir à soi. Les deux partis tirèrent chacun de son côté ; et la république, entre eux, fut victime de leurs déchirements. Comme parti, la noblesse pouvait davantage, la plèbe moins, parce qu’elle était divisée et subdivisée à l’infini. Une petite minorité tranchait les questions de paix et de guerre et disposait du trésor, des gouvernements, des magistratures, de la gloire, des triomphes ; la plèbe, plongée dans la misère, était accablée par le service militaire ; quant au butin conquis sur l’ennemi, les généraux le dilapidaient avec quelques complices. Et, pendant ce temps, les parents et les petits enfants des soldats, s’ils habitaient à côté d’un grand personnage, étaient chassés de chez eux. Avec un pouvoir abusif, l’avidité se répandait sans mesure, sans modération, gâtait tout, faisait le vide partout, ne regardait, ne respectait rien, jusqu’au jour où, victime de ses fautes, elle s’écroula. Car, du moment où apparurent dans la noblesse des gens qui surent préférer la vraie gloire à l’injustice et aux abus, l’État fut troublé et les discordes entre citoyens se manifestèrent, semblables à un tremblement de terre.

XLII. — Quand Tibérius et Caius Gracchus, dont les ancêtres pendant les guerres puniques et d’autres guerres, avaient puissamment accru la grandeur de l’empire, revendiquèrent la liberté pour le peuple et mirent en lumière les crimes d’une minorité, la noblesse, coupable et troublée par l’idée de sa culpabilité, s’entendit soit avec les alliés et les Latins, soit avec les chevaliers romains qu’elle avait détachés de la plèbe en leur promettant son alliance ; elle se dressa contre les propositions des Gracques. Elle avait d’abord massacré Tibérius, puis, quelques années après, Caius, au moment où il suivait la même voie, — le premier était tribun de la plèbe, le second triumvir pour l’établissement des colonies, — et avec eux M. Fulvius Flaccus. Je conviens que les Gracques, dans l’espérance de la victoire, ne firent pas preuve d’une modération suffisante. Mieux vaut, pour l’homme de bien, la défaite qu’une victoire sur l’injustice, obtenue par de mauvais moyens. Dans sa victoire, la noblesse, emportée par sa passion, tua ou exila un grand nombre de ses adversaires, et par là, ajouta moins à sa puissance qu’aux dangers à venir. Ainsi, souvent, de puissants États se sont affaiblis, quand un parti a voulu triompher d’un autre par n’importe quel moyen, et qu’on a tiré avec trop de rigueur vengeance des vaincus. Mais, si je voulais discuter sur les luttes des partis et étudier en détail et suivant leur importance les mœurs politiques de Rome, le temps, sinon le sujet, me manquerait. Je reviens donc à mon propos.

XLIII. — Après la conclusion par Aulus du traité de paix et la honteuse débâcle de nos troupes, Métellus et Silanus, consuls désignés, se partagèrent les provinces. La Numidie échut à Métellus, homme énergique, et, bien qu’adversaire du parti populaire, réputé cependant pour son équité et sa loyauté. Dès qu’il eut pris possession de sa magistrature, pensant qu’il pouvait laisser à son collègue toutes les autres affaires, il concentra toute sa force d’esprit sur la guerre qu’il allait faire. Sans confiance dans l’ancienne armée, il lève des troupes, fait venir de tous côtés des auxiliaires, ramasse armes d’attaque, de défense, chevaux, machines, approvisionnements en abondance, bref tout ce qu’il faut généralement dans une expédition à marche incertaine et où les besoins sont grands. Pour obtenir ce qu’il veut, il s’appuie sur l’autorité du Sénat ; les alliés, les Latins, les rois amis lui envoient spontanément des troupes auxiliaires ; enfin la cité tout entière s’active pour le soutenir. Tout étant préparé comme il l’avait voulu, il part pour la Numidie, porté par les espérances de ses concitoyens, tant en raison de sa vertu que, surtout, de son âme inaccessible à l’argent, la cupidité des magistrats romains ayant, avant lui, gâté nos affaires en Numidie et raffermi celles de nos ennemis.

XLIV. — A son arrivée en Afrique, il reçoit du proconsul Albinus une armée avachie, incapable de se battre, de s’exposer aux dangers et aux fatigues, plus prompte à parler qu’à agir, pillant les alliés, pillée elle-même par l’ennemi, ne connaissant ni discipline, ni mesure. Aussi le nouveau général avait-il plus de raisons d’être inquiet de ce triste état qu’il n’en avait de compter sur l’importance numérique de ses troupes. Alors, bien que le retard des comices eût réduit la durée de la campagne d’été, et qu’il sût Rome entièrement désireuse d’une issue favorable, Métellus décida de ne pas commencer les opérations avant d’avoir, en forçant les soldats au travail, rétabli la vieille discipline. Albinus, bouleversé par le désastre de son frère Aulus et de l’armée, avait décidé de ne pas quitter la province pendant la saison d’été où il avait gardé le commandement, et il avait maintenu les troupes dans le camp permanent, tant que les mauvaises odeurs et la pénurie de fourrage ne l’avaient pas obligé à les changer de place. Mais ce camp était dépourvu de moyens de défense, et on n’y plaçait pas, comme d’ordinaire dans les camps, de sentinelles : chacun, à sa fantaisie, s’éloignait des drapeaux ; les valets d’écurie mêlés aux soldats, circulaient partout jour et nuit ; dans leurs vagabondages, ils pillaient les campagnes, cambriolaient les maisons, s’emparaient à qui mieux mieux des troupeaux et des esclaves, et les échangeaient avec des marchands contre des vins étrangers et d’autres articles, vendaient le blé distribué par l’État, et se procuraient leur pain au jour le jour ; bref, tout ce qu’on peut dire et imaginer en fait de laisser aller et d’abandon se rencontrait dans cette armée, et bien d’autres choses encore.

XLV. — Dans cette situation difficile, non moins que dans ses rencontres avec l’ennemi, Métellus fit preuve, à mon avis, de grandeur et de sagesse : tant il sut heureusement allier le désir de plaire à une vigoureuse fermeté. Tout d’abord, par édit, il enleva au soldat tout ce qui pouvait favoriser sa mollesse, il défendit la vente dans le camp du pain et des aliments cuits ; il interdit aux valets de suivre les troupes, aux simples soldats de se faire aider, dans le camp ou les marches, par des esclaves ou des bêtes de somme ; pour le reste, il le régla avec mesure. De plus, chaque jour, par des chemins de traverse, il transportait le camp sur un point différent et, comme si l’ennemi eût été tout près, faisait élever des retranchements ou creuser des fossés, plaçait de nombreux postes, et allait lui-même les inspecter avec ses lieutenants ; pendant les marches, il prenait tantôt la tête, tantôt la queue, tantôt le milieu de la colonne, veillant à ce que nul ne sortît du rang, à ce que tous fussent groupés autour des drapeaux et que chaque soldat portât lui-même ses vivres et ses armes. Ainsi, en prévenant les fautes plutôt qu’en les punissant, il redonna rapidement force à son armée.

XLVI. — Cependant Jugurtha, informé par ses émissaires de l’action de Métellus et, d’autre part, recevant de Rome des renseignements précis sur son intégrité, n’a plus autant de confiance dans sa réussite et songe enfin vraiment à se soumettre. Il expédie au consul des envoyés qui se présentent à lui en suppliants, et se bornent d demander la vie pour lui et ses enfants, s’en remettant pour tout le reste au peuple romain. Mais Métellus connaissait déjà depuis longtemps, par expérience, la perfidie des Numides, leur esprit instable, leur goût du changement. Il reçoit donc les envoyés séparément, l’un après l’autre, les sonde sans hâte et, les trouvant bien disposés, les décide par des promesses à lui livrer Jugurtha, de préférence vivant, et, si c’est impossible, mort. Puis il les reçoit publiquement pour leur annoncer que tout se fera conformément au désir du roi. Quelques jours après, il pénètre en Numidie avec une armée bien dressée et prête à la lutte. Rien dans ce pays ne donne une idée de la guerre : les cabanes sont toutes habitées, les troupeaux et les cultivateurs sont dans les champs. Des places fortes, des bourgs sortent les fonctionnaires royaux qui viennent lui offrir du blé, se charger de faire transporter ses approvisionnements, se soumettre à tous ses ordres. Malgré tout, Métellus, exactement comme si l’ennemi était tout proche, se tient, dans ses marches, sur la défensive, envoie au loin des reconnaissances, estime que ces marques de soumission sont là seulement pour la montre, et qu’on cherche une occasion de le faire tomber dans un piège. Lui-même, avec les troupes légères, les frondeurs et les archers d’élite, est au premier rang, pendant qu’il laisse le soin de surveiller l’arrière à son lieutenant C. Marius, avec la cavalerie, et que, sur les flancs il dispose les cavaliers auxiliaires avec les tribuns des légions et les préfets des cohortes, parmi lesquels il répartit les vélites, qui pourront repousser la cavalerie ennemie, de quelque côté qu’elle se présente. Car Jugurtha était si rusé, il connaissait si bien les lieux et l’art de la guerre, qu’on ne saurait dire s’il était plus d craindre présent qu’absent et plus redoutable en guerre qu’en paix.

XLVII. — Non loin de la route que suivait Métellus, était une place forte numide appelée Vaga, le marché le plus fréquenté de tout le royaume, où habitaient et commerçaient ordinairement beaucoup d’Italiens. Le consul, en vue de connaître les sentiments de l’habitant et de s’assurer une position si les circonstances le permettaient, y mit une garnison. Il y fit porter du blé et tout ce qui peut servir à la guerre, dans la pensée, justifiée par les faits, que les nombreux hommes d’affaires de Vaga l’aideraient à s’approvisionner et à protéger les approvisionnements déjà faits. Et à cette activité Jugurtha répondit en envoyant suppliants sur suppliants, pour demander la paix et s’en remettre absolument à Métellus, pourvu qu’à ses enfants et à lui fût accordée la vie sauve. Comme les premiers, le consul poussa ces gens à la trahison, puis les renvoya chez eux. Il ne refusa ni ne promit la paix au roi, et, pendant de nouveaux délais, attendit l’effet des promesses qu’on lui avait faites.

XLVIII. — Jugurtha compara les paroles de Métellus à ses actes et se rendit compte que le consul recourait pour le combattre à ses propres procédés : il disait des paroles de paix et en attendant, lui faisait la guerre la plus âpre, lui prenait une grande ville, apprenait à connaître le territoire numide, détachait de lui les populations ; sous l’empire de la nécessité, il décida de s’en remettre aux armes. Étudiant la route suivie par l’ennemi, il compte, pour vaincre, sur l’avantage que lui donne la connaissance des lieux, réunit le plus grand nombre possible de soldats de toutes armes, et, par des sentiers cachés, prévient l’armée de Métellus. Il y a, dans la partie de la Numidie qui, au partage, était revenue à Adherbal, un fleuve appelé Muthul, ayant sa source au midi, séparé par vingt mille pas environ d’une chaîne parallèle de hauteurs, naturellement désolées et sans culture. Mais au milieu se dresse une sorte de colline, dont la pente se prolonge au loin, couverte d’oliviers, de myrtes et de ces autres arbres qui poussent dans un terrain aride et sablonneux. La plaine qui s’étend au pied est déserte, faute d’eau, hormis les terres qui longent le fleuve : là sont des arbres, et l’endroit est fréquenté par les cultivateurs et les troupeaux.

XLIX. — Donc, sur cette colline allongée perpendiculairement à la route, Jugurtha s’établit en amincissant son front de bataille. Il met Bomilcar à la tête des éléphants et d’une partie de l’infanterie, et lui donne ses instructions. Il se rapproche lui-même des hauteurs et s’y installe avec toute sa cavalerie et des fantassins d’élite. Puis il va dans chaque escadron et chaque manipule ; il demande à ses soldats, il les adjure de se rappeler leur courage, leurs victoires d’autrefois et de défendre eux-mêmes et les États de leur roi contre la cupidité romaine ; ceux contre qui ils vont avoir à lutter, il les ont vaincus et fait passer sous le joug ; les Romains ont pu changer de chef, non de sentiments ; pour lui, tout ce qu’un général doit à ses troupes, il a veillé à le leur donner : position plus élevée, connaissance du terrain, que l’ennemi ignore, pas d’infériorité numérique, autant d’habileté militaire que leurs adversaires ; qu’ils soient donc prêts et attentifs à se jeter, à un signal donné, sur leurs adversaires ; ce jour les paiera de leurs peines et renforcera leurs victoires, ou marquera pour eux le début des pires misères. Puis, s’adressant d chacun en particulier, il rappelle à ceux qu’il a, pour un exploit guerrier, récompensés par de l’argent ou une distinction, comment il les a traités, il vante aux autres leur conduite, et, suivant la nature de chacun, les excite par des promesses, des menaces, des adjurations, cent autres procédés. Cependant Métellus, ignorant la présence de l’ennemi, descend des hauteurs avec ses troupes ; il observe. Tout d’abord, il ne sait que penser du spectacle insolite qu’il a sous les yeux. Les cavaliers numides s’étaient immobilisés dans les broussailles ; les arbres étaient trop courts pour les cacher complètement, et l’on ne savait au juste à quoi s’en tenir, la nature du terrain et leur esprit rusé permettant aux Numides de se dissimuler, eux et leurs enseignes. Puis, assez vite, il se rend compte de l’embuscade et suspend un moment la marche en avant. Modifiant son ordre de bataille, il porte son front sur le flanc droit le plus rapproché de l’ennemi, et le renforce d’un triple rang de soldats ; entre les manipules il place des frondeurs et des archers, dispose toute la cavalerie sur les ailes et, après quelques mots adressés à ses hommes pour leur donner courage, fait descendre dans la plaine son armée dont la tête, comme il l’avait voulu, était devenue le flanc.

LI. — Au demeurant, l’affaire de tous côtés offrait un aspect de variété, d’incertitude, d’abomination et de pitié : séparés de leurs camarades, les uns cédaient du terrain, les autres allaient de l’avant ; on ne se ralliait pas aux drapeaux, on rompait les rangs ; chacun se défendait et attaquait où le danger l’avait surpris ; armes de défense et d’attaque, chevaux, soldats, ennemis, citoyens, tout était confondu ; plus de décisions réfléchies, plus d’obéissance aux ordres, le hasard régnait en maître. Aussi, le jour était-il déjà bien avancé, que l’issue était encore incertaine. Enfin, la fatigue et la chaleur ayant épuisé tous les combattants, Métellus, devant le ralentissement des attaques ennemies, regroupe petit à petit ses troupes, les remet en rang et oppose quatre cohortes légionnaires à l’infanterie ennemie qui, brisée de fatigue, s’était presque toute retirée sur la hauteur. Il demande à ses soldats, il les supplie de ne pas défaillir et de ne pas laisser la victoire à un ennemi en fuite ; les Romains n’ont point de camp, point de retranchement où battre en retraite, les armes sont leur unique recours. Pendant ce temps, Jugurtha ne demeurait pas tranquille : il allait partout, prodiguant ses exhortations, recommençant la lutte, attaquant de tous côtés avec des soldats d’élite, venant en aide aux siens, pressant l’ennemi ébranlé, combattant de loin, et ainsi retenant sur place ceux dont il avait reconnu la solidité.

LII. — Ainsi luttaient entre eux ces deux illustres généraux aussi grands l’un que l’antre, disposant d’ailleurs de ressources inégales. Métellus avait pour lui le courage de ses soldats, contre lui la nature du terrain ; Jugurtha avait tous les avantages, hormis son armée. Enfin les Romains comprennent qu’ils n’ont point d’endroit où se réfugier et que, le soir tombant, ils n’ont aucun moyen de forcer l’ennemi à la bataille ; suivant les ordres donnés, ils franchissent donc la colline qui est devant eux. Les Numides, délogés de la position, se débandent et prennent la fuite ; quelques-uns périrent, la plupart furent sauvés par leur vitesse et aussi parce que nous ne connaissions pas le pays. Cependant Bomilcar, mis, nous l’avons dit, par Jugurtha à la tête des éléphants et d’une partie de l’infanterie, sitôt que Rutilius l’a dépassé, fait lentement descendre ses troupes dans la plaine. Pendant que Rutilius, à marches forcées, avance vers le fleuve où on l’avait envoyé, lui-même, bien tranquille, range son armée dans l’ordre exigé par les circonstances, sans omettre de surveiller tous les mouvements de l’ennemi. Il voit Rutilius installer son camp sans se douter de rien, et, en même temps, entend des clameurs plus fortes du côté où se battait Jugurtha. Il craint que le lieutenant de Métellus, ne se porte, en entendant ce bruit, au secours de ses concitoyens en danger. Peu rassuré sur la valeur de ses soldats, il avait d’abord resserré ses lignes ; pour empêcher la marche de l’ennemi, il les étend, puis, dans cet ordre, il marche sur le camp de Rutilius.

LIII. -- Les Romains aperçoivent, à leur grande surprise, un gros nuage de poussière : car les arbustes dont le terrain était couvert empêchaient la vue de porter loin. Ils croient d’abord cette poussière soulevée par le vent, puis ils observent qu’elle se maintient au même niveau et que, avec l’armée en marche, elle se rapproche de plus en plus. Ils comprennent tout, prennent rapidement leurs armes et devant le camp, suivant l’ordre donné, se placent en ligne. Les deux armées, une fois en présence, s’élancent l’une sur l’autre avec de grands cris. Les Numides ne tiennent ferme qu’autant qu’ils croient pouvoir compter sur leurs éléphants. Mais lorsqu’ils voient ces animaux empêtrés dais les branches d’arbres, dispersés et entourés par les Romains, ils s’enfuient ; presque tous jettent leurs armes et échappent sans mal par la colline à la faveur de la nuit tombante. On prit quatre éléphants, et on tua tous les autres au nombre de quarante. Les Romains étaient brisés de fatigue par la marche, l’établissement du camp, la bataille, dont l’issue les rendait heureux ; cependant, comme Métellus tardait plus qu’on ne l’avait pensé, ils vont au-devant de lui, en rangs et l’œil ouvert. Car le caractère rusé des Numides ne permettait ni torpeur ni relâche. Tout d’abord, dans l’obscurité de la nuit, quand ils sont près les uns des autres, le bruit leur fait supposer que l’ennemi approche. Des deux côtés l’épouvante naît et le désordre éclate ; la méprise pouvait produire une catastrophe, si, des deux parts, on n’avait envoyé une reconnaissance de cavalerie. Alors, brusquement, la crainte devient joie, les soldats, dans leur allégresse, s’interpellent, racontent, écoutent ce qui s’est passé, exaltent chacun leurs exploits. Ainsi vont les choses humaines : dans la victoire, le lâche lui-même peut se vanter ; la défaite rabaisse même les braves.

LIV. — Métellus s’attarde dans ce camp pendant quatre jours ; il fait soigner et remettre sur pied les blessés, distribue à ceux qui les ont méritées dans la bataille des décorations militaires, réunit ses soldats pour les féliciter et les remercier, les engage à montrer la même vigueur dans la suite, quand la tâche sera plus facile : jusqu’alors on s’est battu pour la victoire, désormais on se battra pour le butin. Malgré tout, en attendant il envoie en reconnaissance des transfuges et des émissaires habiles pour savoir où est Jugurtha, ce qu’il complote, s’il a avec lui quelques hommes ou toute une armée, comment il s’accommode de sa défaite. Le roi s’était retiré dans des forêts, à l’abri de défenses naturelles, et là, il regroupait une armée plus nombreuse que la première, mais faible et sans force, étant composée de cultivateurs et de bergers plus que d’hommes de guerre. Ceci s’explique par ce fait que, chez les Numides, en dehors des cavaliers de la garde royale, nul ne suit le roi dans sa fuite ; ils se dispersent pour aller où il leur plaît, et cette conduite n’est pas regardée comme déshonorante pour un soldat. Telles sont leurs mœurs. Métellus comprend que le caractère du roi demeure toujours aussi farouche et qu’il faut recommencer une guerre, où il sera encore manœuvré par l’adversaire, que la lutte sera inégale, et que l’ennemi perdra moins à la défaite que les Romains à la victoire ; il décide donc de conduire la campagne, non à coup de combats et de batailles rangées, mais sur un autre mode. Il pénètre dans les coins les plus riches de la Numidie, dévaste les cultures, prend et incendie maints ports et maintes places mal fortifiées ou sans garnison, fait tuer toute la population en état de porter les armes, abandonnant le reste à la fureur des soldats. La terreur qu’il inspire vaut aux Romains de nombreux otages, du blé en quantité et tout ce qui peut leur servir ; des garnisons sont mises partout où le besoin s’en fait sentir. Ces procédés, beaucoup plus que la bataille perdue par les siens, épouvantent le roi : il avait mis tout son espoir dans la fuite, et était maintenant contraint de suivre l’ennemi ; lui, qui n’avait pas su défendre ses positions, devait faire la guerre sur celles d’autrui. Pourtant, il consulte ses moyens et prend le parti qui lui semble le meilleur : il laisse à couvert au même endroit la plus grande partie de ses troupes, et lui-même, avec des cavaliers d’élite, suit Métellus, et dans des marches de nuit, par des chemins non tracés, sans se faire voir, il tombe brusquement sur les Romains vaguant à l’aventure, et dont la plupart, sans armes, tombent sous ses coups ; beaucoup sont faits prisonniers, pas un ne peut s’enfuir indemne ; et les Numides, avant qu’un secours ait pu venir du camp, se perdent dans les collines voisines, suivant l’ordre donné.

LV. — A Rome éclatèrent des transports d’allégresse quand on connut les exploits de Métellus : lui et son armée s’étaient comportés comme l’eussent fait les ancêtres ; dans une position défavorable il avait dû la victoire à sa valeur ; il était maître du territoire ennemi, et avait obligé Jugurtha, grandi par la lâcheté d’Albinus, à ne compter pour son salut que sur le désert ou la fuite. Aussi le Sénat, pour fêter ces heureux événements, prescrivit-il des actions de grâces aux dieux immortels, et Rome, précédemment troublée et inquiète de l’issue de la guerre, vécut dans la joie ; Métellus connut la gloire. Il s’applique alors d’autant plus à s’assurer la victoire, emploie tous les moyens de la rendre plus rapide, veille pourtant à ne jamais donner à l’ennemi l’occasion d’un ’avantage, et n’oublie pas que la gloire ne va pas sans l’envie. Plus on parlait de lui, plus il était anxieux. Depuis que Jugurtha avait multiplié ses embuscades, il ne permettait pas aux troupes de piller à la débandade ; quand il fallait faire provision de blé ou fourrager, les cohortes et toute la cavalerie escortaient les travailleurs. Il avait divisé l’armée en deux corps, commandés, l’un par lui-même, l’autre par Marius. Mais c’est par le feu plus que par le pillage qu’il faisait le désert. Les deux corps établissaient leur camp dans deux endroits différents, non loin l’un de l’autre : quand il le fallait, ils se réunissaient ; mais pour disperser plus sûrement les populations et semer plus loin la terreur, ils agissaient chacun de son côté. Pendant ce temps Jugurtha le suivait le long des collines, cherchait l’heure et le terrain favorables aux engagements ; là où il apprenait que devait passer l’ennemi, il empoisonnait fourrages et sources, ces dernières très rares, se montrait tantôt à Métellus, tantôt à Marius, attaquait l’arrière-garde, puis remontait tout de suite dans les collines, recommençait à inquiéter l’un, lavis l’autre, sans jamais engager de lutte ouverte, sans se lasser, se bornant à empêcher l’ennemi de faire ce qu’il voulait.

LVI. — Le général romain, las des ruses d’un ennemi qui ne lui donne jamais l’occasion d’une vraie bataille, décide d’investir Zama, une grande ville qui était la principale place forte de la partie du royaume où elle était située dans sa pensée, l’affaire obligerait Jugurtha à venir au secours des siens en danger, et un combat pourrait s’engager. Mais Jugurtha, informé par des déserteurs de ce qui se préparait, prévient Métellus par des marches forcées. Il invite les habitants à défendre leurs murs, et leur donne les déserteurs pour les aider : c’était ce qu’il y avait de plus solide dans les troupes royales, parce qu’ils ne pouvaient trahir impunément. Il leur promet en outre que le moment venu, il sera présent avec une armée. L’affaire ainsi réglée, il s’éloigne et s’enfonce dans des terrains où l’on peut aisément se cacher. Peu après, il apprend que Marius, changeant de route, a été envoyé avec quelques cohortes pour s’approvisionner de blé à Sicca, la première ville qui, après la défaite, avait abandonné la cause royale. Il gagne cette ville, de nuit, avec des cavaliers d’élite, et, au moment où les Romains en sortaient, sur la porte même, il engage le combat : d’une voix forte, il demande aux habitants d’envelopper les cohortes en passant derrière : la fortune, leur donne l’occasion d’un exploit ; s’ils l’accomplissent, ils vivront désormais sans crainte, lui dans son royaume, eux dans leur indépendance. Si Marius n’avait hâté sa marche et n’était promptement sorti de la ville, tous les habitants de Sicca, ou du moins une bonne partie auraient certainement abandonné sa cause ; tant sont changeants les sentiments des Numides ! Les soldats de Jugurtha, soutenus un moment par la vue de leur roi, s’enfuient en tous sens, quand l’ennemi les presse avec un peu de vigueur, et ils ne subissent que des pertes légères.

LVII. — Marius arrive à Zama. Cette place, située au milieu d’une plaine, devait ses moyens de défense moins à la nature qu’au travail des hommes : rien n’y manquait de ce qu’il faut pour la guerre, elle regorgeait d’armes et de soldats. Métellus, tenant compte des circonstances et du terrain, procède avec son armée à un investissement complet, et il fixe à chacun de ses lieutenants son poste et son rôle. Puis, à un signal donné, d’immenses cris s’élèvent de part et d’autre, sans que les Numides en soient effrayés ; ils restent menaçants, l’œil ouvert, sans se débander ; le combat commence. Chaque Romain agit suivant son caractère : les uns luttent de loin avec des balles ou des pierres, les autres se glissent sous les murs pour les saper ou les franchir avec des échelles, ils brûlent d’en venir aux mains. En face, les défenseurs font rouler des roches sur les plus rapprochés, lancent sur eux des pieux et des javelots enflammés, de la poix mélangée de soufre et de résine. Ceux là mêmes qui étaient demeurés loin ne trouvent pas un abri dans leur lâcheté : presque tous sont blessés par les traits que lancent les machines ou la main des ennemis ; le danger, sinon la gloire, était le même pour le brave et pour le lâche.

LVIII. — Pendant qu’on se bat ainsi sous les murs de Zama, Jugurtha, à l’improviste, se jette sur le camp ennemi avec de grandes forces ; il profite de la négligence de ceux qui en avaient la garde et s’attendaient à tout, plutôt qu’à une attaque ; il force une porte. Les nôtres, frappés d’une épouvante subite, cherchent à se sauver, chacun suivant sa nature : tel fuit, tel autre prend ses armes, la plupart sont blessés ou massacrés. Dans toute cette foule, il n’y eut guère que quarante hommes pour se souvenir qu’ils étaient Romains : ils se groupèrent, occupèrent un petit monticule, d’où toutes les forces de l’ennemi ne purent les chasser ; les traits qu’on leur lançait de loin, ils les renvoyaient le plus souvent avec succès, étant donné l’épaisseur de la masse ennemie. Si les Numides s’approchaient un peu, les quarante montraient toute leur valeur et, avec la plus grande vigueur, taillaient, dispersaient, mettaient en fuite leurs assaillants. Cependant au moment le plus dur, Métellus entend derrière lui les clameurs ennemies ; il tourne bride et voit des fuyards venir de son côté, preuve que c’étaient des compatriotes ; il envoie donc en hâte et sans délai vers le camp toute sa cavalerie, et, avec les cohortes alliées, Marius, qu’il supplie en pleurant, au nom de leur amitié et de la république, de ne pas laisser une armée victorieuse subir un pareil outrage et l’ennemi échapper à une punition méritée. Marius se conforme sans retard à ces instructions. Jugurtha, empêtré dans les retranchements du camp, voyant les siens ou franchir les fossés ou s’embarrasser dans leur hâte à sortir par des passages trop étroits, se retire, après des pertes sévères, sur de bonnes positions. Métellus, sans avoir réussi, rentre, à l’approche de la nuit dans son camp avec son armée.

LIX. — Le lendemain, avant de sortir du camp pour reprendre l’assaut, Métellus envoie toute sa cavalerie prendre position devant le camp, à l’endroit où Jugurtha avait paru ; il partage entre les tribuns la garde des portes et des lieux voisins, revient ensuite vers la ville et, comme la veille, tente l’assaut du mur. Jugurtha bondit hors de sa cachette et se jette sur les nôtres. Les plus rapprochés, un moment épouvantés, se débandent, les autres viennent bien vite les soutenir. Les Numides n’auraient pas résisté longtemps, si leurs fantassins mêlés aux cavaliers, ne nous eussent, dans le choc, fait subir de grosses pertes. Appuyée sur l’infanterie, leur cavalerie ne fit pas comme d’ordinaire des charges, puis des bonds en arrière ; elle s’élança en niasse, brisant les rangs, semant le désordre ; et ainsi elle livra à l’infanterie légère un ennemi déjà presque défait.

LX. — Au même moment, devant Zama, la lutte battait son plein. Là où avaient été placés des lieutenants ou des tribuns, l’effort était particulièrement âpre ; chacun ne comptait que sur soi ; les assiégés n’étaient pas moins actifs ; sur tous les points, c’était l’attaque ou la défense ; on était plus ardent à blesser l’ennemi, qu’à se garantir de ses traits ; partout, des cris mêlés d’exhortations, de clameurs d’allégresse, de gémissements ; le bruit des armes montait jusqu’au ciel, les flèches volaient de part et d’autre. Les défenseurs de la ville, quand les Romains ralentissaient un peu l’attaque, ne quittaient pas des yeux le combat de cavalerie. Suivant les succès ou les revers de Jugurtha, on pouvait observer leur joie ou leurs craintes ; comme si les leurs pouvaient les voir ou les entendre, ils leur envoyaient avertissements ou encouragements, leur faisaient des signes de la main, donnaient à leur corps toutes sortes d’attitudes, celles de gens qui cherchent à éviter des traits ou en lancent. Marius s’en aperçoit - c’est lui qui commandait de ce côté - ; il ralentit son action, en homme qui n’a pas confiance, et laisse, sans les troubler, les Numides contempler la bataille de leur roi. Puis quand ils sont occupés par le spectacle, brusquement il lance un furieux assaut. Déjà ses soldats, sur des échelles, avaient presque atteint le sommet : les assiégés accourent et lancent pierres, feux, traits de toute espèce. Les nôtres résistent d’abord ; mais une, puis deux échelles se brisent, ceux qu’elles portaient sont précipités, et tous les autres filent comme ils peuvent, quelques-uns sans mal, la plupart grièvement blessés. Enfin, des deux parts, la nuit met fin à la lutte.

LXI - Métellus constate la vanité de son entreprise impossible de prendre la ville ; Jugurtha ne consent à se battre que par surprise ou sur un terrain favorable ; de plus l’été va finir. Métellus s’éloigne de Zama et met garnison dans les villes qui s’étaient livrées à lui et étaient défendues ou parleur position ou par de bonnes murailles. Le reste de l’armée, il l’envoie prendre ses quartiers d’hiver dans la partie de la province romaine la plus proche de la Numidie. Mais il ne fait pas comme d’autres généraux, qui laissent le temps se perdre dans l’oisiveté et les plaisirs ; et, puisque la guerre n’avance pas par les armes, il songe à user des amis du roi pet le prendre au piège et à demander des armes à la trahison. On se rappelle ce Bomilcar, qui avait été à Rome avec Jugurtha et, après avoir donné des cautions, s’en était secrètement enfui, quand il avait été poursuivi pour le meurtre de Massiva. Uni au roi par des liens étroits, il avait cent moyens de le trahir : c’est lui que Métellus entreprend par maintes promesses ; il réussit d’abord à l’appeler secrètement à lui pour l’entretenir ; il lui engage sa parole que si Jugurtha est livré mort ou vif, le Sénat lui accordera et l’impunité et la libre possession de tous ses biens ; il n’a pas de peine à le convaincre : c’était un homme de mauvaise foi, et qui craignait que, le jour où on ferait la paix avec Rome, sa mort ne figurât parmi les conditions du traité.

LXII - Bomilcar, à la première occasion favorable, aborde Jugurtha, qu’il trouve anxieux et inquiet sur son sort. Il lui demande, il le conjure en pleurant’ de penser enfin à lui, à ses enfants et au peuple numide, qui s’est toujours si bien comporté ; toutes les rencontres avec les Romains ont été des défaites, le pays a été dévasté ; les prisonniers, les morts ne se comptent pas ; le royaume s’est appauvri ; trop souvent on a mis à l’épreuve le courage des soldats et la fortune ; que Jugurtha prenne garde, pour peu qu’il tarde, les Numides eux-mêmes veilleront à leur salut. Par ces propos et d’autres semblables, il amène Jugurtha à se rendre. On envoie des députés chargés d’affirmer au général romain que le roi se soumettra aux ordres donnés et livrera sans réserve à la loyauté de son ennemi sa personne et son royaume. En toute hâte Métellus convoque tous les personnages de l’ordre sénatorial qui se trouvaient dans les quartiers d’hiver, d’autres citoyens qualifiés, et forme ainsi un conseil de guerre. En conformité d’un décret rendu par ce conseil, suivant la forme ancienne, Métellus ordonne à Jugurtha, représenté par ses députés, de livrer deux cent mille livres pesant d’argent, tous ses éléphants, des chevaux et des armes. La livraison se fait sans retard. Le général demande que tous les déserteurs lui soient remis enchaînés. L’ordre est presque entièrement exécuté : quelques déserteurs seulement, au moment où avaient commencé les pourparlers, avaient fui en Mauritanie, chez le roi Bocchus. Dépouillé de ses armes, de ses hommes et de son argent, Jugurtha est lui-même appelé aux ordres à Tisidium ; le voici, une fois encore, qui sent fléchir ses résolutions ; la conscience de ses crimes lui en fait redouter le châtiment. Il passe plusieurs jours à ne savoir que faire : tantôt, par dégoût de sa situation précaire, il préfère à la guerre n’importe quelle solution ; tantôt il se dit que la chute sera bien lourde du trône dans l’esclavage, et qu’il a vainement sacrifié tant de riches ressources ; bref, il décide de reprendre les hostilités. Et pendant ce temps, à Rome, le Sénat, procédant au partage des provinces, maintenait Métellus en Numidie.

LXIII. — A peu près à cette époque, il se trouva que Marius, faisant à Utique un sacrifice aux dieux, entendit un haruspice lui prédire un grand et merveilleux destin : tout ce à quoi il pensait lui réussirait, avec l’aide des dieux ; il pouvait, aussi souvent qu’il le voudrait, faire l’épreuve de la fortune, toujours l’événement répondrait à son attente. Or, depuis longtemps déjà, le consulat était l’objet de ses plus violents désirs ; il y avait tous les titres, hormis l’ancienneté de sa famille : activité, honnêteté, grand talent militaire, une belle âme guerrière, de la modération dans la paix, le mépris des jouissances et de l’argent, la seule passion de la gloire. Il était né à Arpinum, où s’était écoulée toute son enfance ; dès qu’il eut l’âge d’être soldat, il s’engagea, plutôt que de cultiver l’éloquence grecque et les élégances mondaines ; et ainsi une noble activité l’empêcha de se gâter et bien vite le rendit fort. Aussi, lorsqu’il posa sa candidature au tribunat militaire, les électeurs, sans l’avoir jamais vu, le connaissaient-ils de réputation, et il fut élu par toutes les tribus. Puis il obtint, l’une après l’autre, toutes les magistratures, et, dans chacune, il se comporta de façon à paraître mériter mieux que ce qu’il avait. Pourtant cet homme, jusqu’alors grand dans la suite son ambition causa sa chute - n’osait pas briguer le consulat. A ce moment encore, les plébéiens arrivaient bien aux autres magistratures, mais les nobles se transmettaient de main en main le consulat. Un homme nouveau, même illustre, même hors de pair par ses exploits, semblait indigne de cet honneur ; sa naissance était une tache.

LXIV. — Marius, voyant les paroles de l’haruspice concorder avec ses désirs, demande à Métellus un congé pour aller poser sa candidature. Sans doute ce dernier excellait en vertu, en gloire, dans tous les mérites qui sont le lot de l’homme de bien ; mais il avait aussi un orgueil fait de mépris, vice commun à toute la noblesse. Aussi, choqué d’une démarche si insolite, s’étonne-t-il d’un pareil projet ; sur un ton amical, il invite son lieutenant à ne pas se lancer dans une si piètre entreprise et à ne pas viser plus haut que sa condition ; tous les hommes ne doivent pas avoir mêmes désirs, et ce qu’il a doit lui suffire ; il vaut donc mieux ne pas demander au peuple ce qu’on aurait raison de lui refuser. Il continua encore sur ce ton sans fléchir la résolution de Marius, et finit par déclarer que, lorsque les affaires publiques le permettraient, il lui accorderait le congé demandé. Marius dans la suite renouvela fréquemment sa demande ; Métellus, dit-on, l’invita à ne pas se montrer si pressé de partir : "Il sera temps pour toi, lui dit-il, de demander le consulat, quand mon fils pourra s’y présenter." Or, à cette époque, ce jeune homme faisait son service sous les ordres de son père, et avait à peu prés vingt ans. Ces propos rendaient plus vif le goût de Marius pour la magistrature qu’il convoitait et allumaient en lui un violent ressentiment contre Métellus. Il se laisse aller à la passion et à la colère, ces détestables conseillères, et saisit toutes les occasions d’accroître, en actes ou en paroles, sa popularité ; aux soldats qu’il commande dans leurs quartiers d’hiver il accorde une discipline plus douce ; aux gens d’affaires, nombreux à Utique, il tient sur la guerre des propos où la critique se mêle à la vantardise : qu’on mît à sa disposition la moitié seulement des troupes, et quelques jours lui suffiraient pour enchaîner Jugurtha ; c’est à dessein que le général faisait durer la guerre ; il avait la vanité et l’orgueil d’un roi et était trop heureux d’exercer le pouvoir. Ces paroles semblaient avoir d’autant plus de poids, que la longueur des hostilités faisait du tort aux intérêts particuliers et que, au jugement des impatients, on ne va jamais assez vite.

LXV. — Il y avait alors dans notre armée un Numide nommé Gauda, fils de Manastabal, petit-fils de Masinissa, que Micipsa avait, dans son testament, inscrit comme héritier en second ; accablé de maladies, il en avait l’esprit un peu affaibli. Il avait demandé à Métellus d’avoir son siège à côté du sien, comme on fait aux rois, et, pour sa garde, un escadron de cavaliers romains ; Métellus avait répondu par un double refus : l’honneur d’un siège à côté du consul était accordé seulement à ceux que le peuple romain appelait rois, et il serait humiliant pour des cavaliers romains de servir de satellites à un Numide. Marius profite de sa fureur pour l’entreprendre ; il l’incite à s’appuyer sur lui pour tirer vengeance de l’outrage du général ; il exalte par des paroles flatteuses cette tête affaiblie par le mal : après tout, il est roi, il est un grand homme, il est le petit-fils de Masinissa ; si l’on réussit à prendre ou à tuer Jugurtha, c’est à lui que, tout de suite, reviendra le trône de Numidie ; et c’est ce qui arriverait bien vite, si Marius lui-même était consul et chargé de la guerre. Ainsi Gauda et les chevaliers romains, soldats ou hommes d’affaires, poussés, les uns par Marius, presque tous par l’espoir d’une paix prochaine, écrivent à leurs amis de Rome, pour dénigrer les opérations militaires de Métellus et réclamer Marius comme général. Ainsi, se formait, entre beaucoup d’électeurs, une coalition, d’ailleurs honorable, pour pousser Marius au consulat. A ce moment-là précisément la plèbe, en face d’une noblesse affaiblie par la loi Mamilia, prônait les hommes nouveaux. Tout favorisait Marius.

LXVI -- Jugurtha, ayant renoncé à se soumettre, recommence les hostilités ; sans perdre de temps il se prépare avec le plus grand soin, rassemble une armée, rallie à sa cause, par la terreur ou l’appât des récompenses, les cités qui l’avaient abandonné, fortifie ses positions, refait ou achète les armes d’attaque, de défense et tout ce dont l’espérance de la paix l’avait privé, séduit les esclaves romains, cherche à gagner à prix d’or nos garnisons, bref, ne laisse rien en dehors de son action, sème partout le désordre et l’agitation. A Vaga, où Métellus avait mis garnison, lors de ses premiers pourparlers avec Jugurtha, les principaux habitants, lassés des supplications du roi, à qui d’ailleurs ils n’avaient jamais été vraiment hostiles, finirent par comploter en sa faveur ; le peuple inconstant, comme toujours, et surtout chez les Numides, aspirait au désordre et à la discorde par amour de la révolution et aversion pour les situations calmes et tranquilles. Toutes dispositions prises, on s’entendit pour agir trois jours plus tard : le jour choisi était une fête, célébrée dans toute l’Afrique, et qui promettait des jeux et des réjouissances, plutôt que des violences. Ce jour-là les centurions, les tribuns militaires, le commandant même de la place, T. Turpilius Silanus sont invités de différents côtés. Tous, sauf Turpilius, sont égorgés pendant le repas. Les soldats se promenaient dans la ville, sans armes, ce qui se comprend un pareil jour, où n’avait été donnée aucune consigne ; ils sont attaqués eux aussi. Les plébéiens prennent part au coup de main, les uns mis au courant par les nobles, les autres excités par leur goût naturel du désordre ; sans savoir ce qui se passait ou ce qu’on projetait, il leur suffisait que la situation fût troublée et révolutionnaire.

LXVII. — Les soldats romains, ne comprenant rien à ce coup imprévu et ne sachant que faire, s’élancent en désordre vers la citadelle, où étaient leurs enseignes et leurs boucliers ; ils y rencontrent une troupe ennemie ; les portes fermées les empêchent de fuir. Et puis, les femmes et les enfants, perchés sur le toit des maisons, leur jettent à qui mieux mieux des pierres et tout ce qui leur tombe sous la main. Ils ne savent comment se garantir de ce double danger ; les plus courageux ne peuvent résister aux attaques du sexe faible ; bons et mauvais, braves et lâches sont massacrés sans défense possible. Dans cette situation désespérée, avec les Numides qui s’acharnent et dans cette ville close de toutes parts, seul de tous les Italiens, Turpilius le commandant put s’échapper sans blessure. Son hôte eut-il pitié de lui ? S’était-il entendu avec lui ? fut-ce le hasard ? Je n’en sais rien. Mais lorsque, dans une telle calamité, un homme préfère une vie honteuse à un nom sans tache, je l’estime malhonnête et méprisable.

LXVIII. — Métellus, informé des événements de Vaga, est désespéré et ne se laisse pas voir de quelques jours. Puis, la colère se mêlant au chagrin, il prépare tout pour aller sans retard venger son injure. Il prend la légion avec laquelle il hivernait et le plus possible de cavaliers numides ; il les emmène sans bagages au coucher du soleil. Le lendemain, vers neuf heures, il arrive dans une plaine, bordée de petites collines. Ses soldats étaient harassés par la longueur de la route et déjà allaient refuser d’avancer ; il leur dit que Vaga n’est plus qu’à mille pas et qu’ils doivent volontiers s’imposer encore une légère fatigue pour venger leurs concitoyens, aussi malheureux que braves ; il ne manque pas de faire luire à leurs yeux l’espoir du butin. Il leur redonne ainsi de l’énergie, place en tête sa cavalerie sur un large front, derrière, l’infanterie en rangs bien serrés, avec ordre de dissimuler les drapeaux.

LXIX. — Les habitants de Vaga, apercevant une armée en marche vers leur ville, crurent d’abord avoir affaire à Métellus, ce qui était vrai, et ils fermèrent leurs portes. Puis ils observent qu’on ne dévaste pas la campagne ^t que des cavaliers numides sont en tête de la troupe. Ils croient alors à l’arrivée de Jugurtha et, avec de grands transports de joie, marchent à sa rencontre. Tout à coup, à un signal donné, cavaliers et fantassins massacrent la foule répandue au dehors, se précipitent aux portes, s’emparent des tours ; fureur, espérance du butin sont plus fortes que la lassitude. Deux jours seulement, les habitants de Vaga avaient pu jouir de leur perfidie. Tout, dans cette grande et riche cité, fut livré au massacre et au pillage. Turpilius, le commandant de la place, qui, nous l’avons dit, avait seul pu s’enfuir, fut invité par Métellus à se justifier ; il y réussit assez mal. Condamné et battu de verges, il eut la tête tranchée ; c’était un citoyen latin.

LXX. — A peu prés au même moment, Bomilcar, qui avait poussé Jugurtha à une soumission dont la crainte lui avait fait ensuite abandonner l’idée, s’était rendu suspect au roi, qu’il suspectait lui-même ; il voulait du nouveau et cherchait un moyen détourné de perdre le prince ; jour et nuit, son esprit était en quête. Enfin, après plusieurs tentatives, il s’assura la complicité de Nabdalsa, un noble très riche, connu et aimé de ses concitoyens ; d’ordinaire ce Nabdalsa commandait une division séparée de l’armée royale et remplaçait Jugurtha dans toutes les affaires que lui abandonnait le roi, lorsqu’il était fatigué ou occupé de questions plus graves : cette situation lui avait valu gloire et richesse. Tous deux s’entendent : on fixe le jour du complot ; pour le reste, les circonstances dicteront, au moment même, la conduite à suivre. Nabdalsa part pour l’armée, qu’il avait reçu l’ordre de poster près des quartiers d’hiver des Romains, pour intervenir si ceux-ci dévastaient les terres cultivées. Mais, bouleversé par l’énormité de son crime, il n’arriva pas à l’heure dite, et ses craintes empêchèrent l’affaire d’aboutir. Bomilcar au contraire avait hâte d’en finir ; les hésitations de son complice l’inquiètent, il suppose qu’à la première combinaison Nabdalsa en a substitué une autre ; alors, par des hommes sûrs, il lui écrit pour lui reprocher sa mollesse et sa lâcheté ; il lui rappelle son serment fait au nom des dieux ; il ne faudrait pas que les récompenses promises par Métellus tournent à leur perte. Jugurtha est à bout : la seule question est de savoir s’il périra par leur main ou par celle de Métellus. Bref le problème se ramène à choisir entre la récompense et le supplice : à lui d’aviser.

LXXI. — Au moment où on lui avait apporté la lettre, Nabdalsa venait de faire de la gymnastique, et, fatigué, se reposait sur son lit. Les propos de Bomilcar l’inquiétèrent d’abord, puis, comme il arrive dans les moments d’abattement, il s’endormit. Il avait, pour s’occuper de ses affaires, un Numide fidèle, dévoué, au courant de tous ses projets, le dernier excepté. Cet homme apprit qu’une lettre était venue : comme d’ordinaire, il pensa qu’on pouvait avoir besoin de son aide ou de ses avis, et il entra dans la tente. La lettre était au-dessus de la tête du dormeur, sur un coussin, posée au hasard ; il la prend, la lit jusqu’au bout, et apprenant le complot, court en toute hâte chez le roi. Peu après, Nabdalsa se réveille, ne retrouve plus sa lettre et comprend tout ce qui s’est passé. Il cherche d’abord à poursuivre son dénonciateur, puis, n’y réussissant pas, il se rend chez Jugurtha afin de le calmer : il lui dit que la perfidie de son serviteur l’a prévenu dans la démarche qu’il comptait faire lui-même, et, en versant des larmes, il supplie le roi, en attestant son amitié et sa loyauté antérieure, de ne pas le supposer capable d’un tel crime.

LXXII. — A ces protestations le roi répondit avec calme, sans laisser voir ses véritables sentiments. Il avait fait exécuter Bomilcar avec plusieurs de ses complices, et il avait étouffé sa colère, dans la crainte de voir ses partisans l’abandonner. Dès lors, Jugurtha ne connut de tranquillité ni jour ni nuit ; de tout, lieux, gens, heures du jour, il se défiait ; il redoutait ses compatriotes autant que ses ennemis, tournait sur toutes choses un œil inquiet, tremblait au moindre bruit, dormait la nuit dans des endroits différents, souvent sans même tenir compte de son rang ; parfois s’éveillant brusquement, il se jetait sur ses armes, faisait lever tout le monde, et était agité de terreurs qui ressemblaient à de la folie.

LXXIII. — Métellus apprend, par des transfuges, la mort de Bomilcar et la découverte de la conjuration ; alors, comme pour une guerre entièrement nouvelle, il fait en hâte ses préparatifs. Marius le harcelait pour partir ; estimant qu’un homme gardé malgré lui et qui ne l’aimait pas lui serait d’un mince secours, il lui donne l’autorisation. A Rome, la plèbe avait lu les lettres envoyées sur Métellus et Marius, et avait volontiers accepté ce qu’on y disait de l’un et de l’autre. La noblesse du général, qui était jusqu’alors un de ses titres à la considération, excitait maintenant l’irritation populaire ; l’humble origine de Marius lui valait la faveur publique. D’ailleurs, les jugements portés sur l’un et l’autre s’inspiraient plus de l’esprit de parti que des mérites ou des défauts de chacun. De plus, des magistrats factieux excitaient la foule, accusaient, dans toutes les assemblées, Métellus de crimes capitaux, célébraient sans mesure les qualités de Marius. La plèbe était si échauffée, que les ouvriers et les paysans, dont le travail manuel est la seule richesse et l’unique ressource, cessaient de travailler pour suivre Marius et sacrifiaient leur propre intérêt pour assurer son succès. C’est ainsi qu’au profond mécontentement de la noblesse, et après pas mal de troubles, le consulat fut conféré à un homme nouveau. Le tribun de la plèbe. T Manlius Mancinus demanda ensuite à qui le peuple entendait confier la guerre contre Jugurtha : la majorité se prononça pour Marius. Un peu plus tôt, le Sénat avait choisi Métellus : sa décision fut nulle et non avenue.

LXXIV. — Jugurtha avait alors perdu ses amis ; il les avait lui-même massacrés en grande partie ; la crainte avait fait fuir les autres, soit chez les Romains, soit chez le roi Bocchus. Or, il lui était bien difficile de faire la guerre sans lieutenants, et il jugeait qu’il était chanceux d’expérimenter la loyauté de nouveaux amis, quand les anciens l’avaient si indignement trompé : de là, son inquiétude et sa perplexité. Des faits, des projets, des hommes il était mécontent. Chaque jour, il changeait de route et de lieutenants, tantôt marchant contre l’ennemi, tantôt s’enfonçant dans les déserts, mettant son espoir d’abord dans la fuite, un instant après dans les armes, se demandant s’il devait plus se défier du courage que de la loyauté de ses peuples ; partout où se portait son attention, le destin lui était contraire. Au milieu de ces hésitations, il rencontre tout à coup Métellus avec son armée. Tenant compte des circonstances, il prépare et dispose ses Numides ; puis le combat commence. La bataille se prolongea un peu, là où il se trouvait lui-même ; partout ailleurs, ses soldats furent, au premier choc, repoussés et mis en fuite. Les Romains prirent un bon nombre de drapeaux et d’armes ; ils firent peu de prisonniers ; presque toujours dans les combats, les Numides doivent leur salut à leur vitesse plus qu’à leurs armes.

LXXV. — Cette débâcle plongea Jugurtha dans un découragement profond ; avec les déserteurs et une partie de sa cavalerie il entra dans le désert, puis arriva à Thala, grande et riche cité, où se trouvaient presque tous ses trésors et aussi ses fils, avec tout leur train de maison. Métellus l’apprend : il n’ignorait pas qu’entre Thala et la rivière la plus proche, s’étendait un désert inculte de cinquante milles ; cependant, dans l’espoir d’en finir au cas où il prendrait la ville, il veut triompher de toutes les difficultés et vaincre la nature elle-même. Il fait donc enlever aux bêtes de somme leurs fardeaux, ne leur laisse que des sacs de blé pour dix jours, des outres et d’autres vases. Il ramasse dans les champs tout ce qu’il peut en fait d’animaux domestiques, les fait charger de récipients de toute espèce, surtout en bois, pris dans les cabanes numides. Aux peuples voisins qui s’étaient soumis après la fuite de Jugurtha, il ordonne de lui apporter toute l’eau possible et leur fait connaître le jour et l’endroit où ils auront à se tenir à sa disposition. Il charge les bêtes de somme de l’eau de la rivière dont nous avons dit qu’elle était la plus proche de la ville ; et, dans cet équipage, il part pour Thala. Dès qu’il fut arrivé au rendez-vous fixé, et qu’il eut installé et fortifié son camp, la pluie tomba brusquement si abondante, qu’elle eût largement suffi aux besoins de l’armée. D’autre part, les Numides avaient apporté plus d’eau qu’on n’en attendait, comme il arrive aux peuples nouvellement soumis, qui font du zèle et dépassent le but. Les soldats, obéissant à un sentiment religieux, préférèrent user d’eau de pluie et sentirent redoubler leur courage : ils se croyaient l’objet d’une attention des immortels. Et le lendemain, contrairement à ce qu’avait pu croire Jugurtha, ils arrivaient à Thala. Les habitants, se croyant bien en sûreté dans un pays si difficile à traverser, furent abasourdis de cette réussite si complète et si imprévue ; mais ils se préparèrent avec ardeur pendant que les nôtres faisaient comme eux.

LXXVI. — Jugurtha jugea que rien n’était impossible à Métellus, du moment où armes, traits, lieux, moments, la nature même, maîtresse de toute chose, tout enfin cédait devant lui. Avec ses enfants et presque toutes ses richesses, il sortit de la ville pendant la nuit. Désormais, il ne resta jamais dans le même endroit plus d’un jour ou d’une nuit ; il prétendait que ses affaires l’obligeaient à se hâter ; en fait, il craignait la trahison, qu’il pensait éviter en allant vite, car, pour trahir, il faut avoir du temps et savoir choisir le moment. Métellus, voyant les habitants décidés à la lutte et leur ville aussi bien défendue par les travaux d’art que par la nature, l’entoure d’un retranchement et d’un fossé ; puis, dans deux endroits qui répondent bien à son objet, il pousse des mantelets, dresse des terrassements destinés à soutenir des tours, faites pour protéger à la fois les travaux d’approche et les hommes. Les habitants répondent par une égale activité, sans perdre de temps, si bien que, d’un côté comme de l’autre, on ne laisse rien à faire. Enfin les Romains, épuisés de peines et de luttes, prirent la ville quarante jours après leur arrivée, mais tout ce qu’il y avait à prendre avait été détruit par les déserteurs. Ces derniers, quand ils avaient vu les béliers battre les murs, avaient compris que, pour eux, l’affaire était mauvaise ; ils avaient porté au palais royal l’or, l’argent, toutes les richesses ; puis ayant bien bu et bien mangé, ils avaient mis le feu au butin, à la maison et à eux-mêmes ; ils se condamnèrent ainsi volontairement au supplice auquel leur défaite les aurait exposés de la part de leurs vainqueurs.

LXXVII ---- Au moment même de la prise de Thala, la ville de Leptis envoya demander à Métellus de lui donner une garnison et un gouverneur : un certain Hamilcar, noble factieux, y manifestait une action révolutionnaire, et contre lui l’autorité des magistrats et les lois étaient impuissantes : si on ne prenait de rapides mesures, Leptis et les alliés de Rome seraient sérieusement en danger. Dés le début de la guerre contre Jugurtha, Leptis avait envoyé au consul Bestia, puis à Rome, des députés solliciter un traité d’amitié et d’alliance. Ils l’avaient obtenu et étaient toujours demeurés loyaux et fidèles : ils avaient toujours obéi avec empressement aux ordres de Bestia, d’Albinus et de Métellus. Aussi leur demande fut-elle aisément accueillie par ce dernier, qui leur expédia quatre cohortes de Ligures et C. Annius comme gouverneur.

LXXVIII. — Cette ville avait été fondée par des Tyriens qui, à la suite de troubles civils, s’étaient, dit-on, enfuis sur des navires pour venir aborder en ce lieu ; elle est située entre les deux Syrtes, dont le nom vient de cette situation. Ce sont, en effet, deux golfes, presque à l’extrémité de l’Afrique, inégaux en étendue, mais de nature semblable. Tout près de la terre, les eaux sont très profondes ; plus loin, par l’effet du hasard et des tempêtes, ou elles sont profondes ou ce ne sont que des bas-fonds. Quand la mer est grosse et que le vent souffle, le flot entraîne de la boue, du sable, de grosses roches ; et ainsi l’aspect des lieux change avec le vent. Le mot de Syrtes exprime l’idée de traîner. La langue parlée à Leptis s’est récemment modifiée par des emprunts faits au numide ; mais les lois et la manière de vivre sont, dans l’ensemble demeurées tyriennes, d’autant mieux qu’on y est très éloigné de Jugurtha : entre Leptis et la partie peuplée de la Numidie sont de grandes étendues désertiques.

LXXIX. — Puisque les affaires de Leptis m’ont conduit à parler de ce pays, il me paraît tout naturel de rappeler l’acte héroïque et admirable de deux Carthaginois : c’est le lieu qui m’en fait souvenir. A cette époque, Carthage était maîtresse de la plus grande partie de l’Afrique, mais Cyrène aussi était puissante et riche. Les territoires qui les séparaient étaient sablonneux, d’aspect uniforme ; il n’y avait ni fleuve, ni montagne pour fixer la frontière ; de là, entre les deux pays, des guerres longues, interminables. Des deux parts, il y eut maintes fois et des légions et des flottes mises en déroute, et les deux peuples finirent par s’user sensiblement l’un l’autre ; alors la peur les prit d’un agresseur qui profiterait de l’accablement des vainqueurs comme des vaincus, et pendant une trêve, ils firent une convention : à un jour fixé, des envoyés partiraient des deux pays ; l’endroit où ils se rencontreraient serait tenu pour la frontière commune des deux nations. En conséquence, deux frères, du nom de Philènes, partirent de Carthage, et, en hâte, poussèrent le plus loin possible ; les Cyrénéens marchèrent plus lentement. Fut-ce apathie ou accident ? je ne le sais pas bien. D’ailleurs, dans ces régions, la tempête, exactement comme en -mer, empêche souvent d’avancer. Quand le vent se lève dans ces plaines dépourvues de toute végétation, il soulève le sable qui, violemment chassé, fouette le visage et remplit les yeux ; on ne voit rien devant soi, et la marche en est ralentie. Les Cyrénéens, se voyant fort en retard et redoutant le châtiment que leur vaudrait, dans leur pays, l’échec de leur mission, accusèrent les Carthaginois d’être partis de chez eux avant l’heure, et ils brouillèrent toute l’affaire ; bref, ils aimèrent mieux n’importe quoi que de repartir ayant eu le dessous. Les Carthaginois leur demandèrent de fixer d’autres conditions, pourvu qu’elles fussent équitables. Alors les Grecs leur proposèrent l’alternative suivante : ou bien les deux frères seraient enterrés vivants sur les frontières qu’ils avaient obtenues pour Carthage ; ou bien ils le seraient eux-mêmes à l’endroit qu’ils choisiraient en continuant leur marche en avant. Les Philènes acceptèrent : ils se sacrifièrent et donnèrent leur vie à leur patrie : ils furent enterrés vivants. Les Carthaginois élevèrent à cette place un autel aux frères Philènes, et d’autres honneurs leur furent rendus à Carthage. Et maintenant, je reviens à mon propos.

LXXX. — Après la prise de Thala, Jugurtha comprend qu’il n’y a pas de force capable de résister à Métellus. A travers de grands déserts il part avec quelques hommes et arrive chez les Gétules, peuplade sauvage et barbare, ignorant même à cette époque le nom de Rome. De cette foule éparse il fait un bloc ; il l’habitue petit à petit à marcher en rangs, à suivre les drapeaux, à obéir aux commandements, bref à se façonner aux exercices de guerre. De plus, par de beaux présents et de plus belles promesses, il amène à son parti ceux qui touchaient de près au roi Bocchus et, avec leur aide, entreprend ce roi pour le déterminer à entrer en guerre contre Rome ; résultat obtenu d’autant plus aisément et plus vite, qu’au début des hostilités, Bocchus avait envoyé une députation à Rome demander un traité d’alliance et d’amitié, et que cette offre, alors si avantageuse, avait été repoussée à la suite de l’intervention de quelques hommes aveuglés par la cupidité et habitués à faire marché du bien comme du mal. D’autre part, Jugurtha avait précédemment épousé une fille de Bocchus. Mais le mariage n’est pas chez les Numides et les Maures une chaîne bien lourde, le même individu pouvant, suivant ses ressources, prendre plusieurs femmes, dix et même davantage, et les rois encore plus. Entre cette foule de femmes se partagent les sentiments du mari ; aucune n’est vraiment pour lui une compagne, et il fait aussi peu de cas des unes que des autres.

LXXXI. — Les deux armées se réunissent à l’endroit fixé d’avance. Les deux rois engagent leur parole, et Jugurtha, par ses propos, enflamme le cœur de Bocchus : les Romains sont iniques, d’une insondable cupidité, ils sont l’ennemi commun du genre humain ; ils ont, pour faire la guerre à Bocchus, la même raison que pour la faire à lui, Jugurtha, et aux autres peuples : à savoir leur soif d’être les maîtres, qui dresse contre eux tous les empires ; aujourd’hui c’est Jugurtha, hier c’était Carthage, le roi Persée ; si un peuple est fort, il devient un ennemi pour les Romains. A ces griefs, il en ajoute d’autres du même genre ; puis tous deux marchent vers la place de Cirta où Métellus avait accumulé butin, prisonniers et bagages. Jugurtha pensait que la prise de la ville serait pour lui une bonne opération, ou, si Métellus venait la secourir, que les forces adverses se rencontreraient dans un combat. Ce que voulait surtout le rusé personnage, c’était mettre fin à l’état de paix entre Rome et Bocchus, pour que de nouveaux délais ne permissent pas à celui-ci d’autre issue que la guerre.

LXXXII. -- Quand le général romain connut l’alliance des deux rois, il ne voulut pas engager la bataille au hasard, ni, comme il avait pris l’habitude de le faire après les nombreuses défaites de Jugurtha, dans un endroit quelconque. II fortifia son camp non loin de Cirta, et y attendit ses adversaires, dans la pensée qu’il valait mieux bien connaître les Maures, ces nouveaux ennemis, pour engager la bataille dans les meilleures conditions. Une lettre de Rome lui apprit que Marius avait obtenu la province de Numidie ; il savait déjà sa nomination au consulat. Dans sa consternation, il ne garda ni raison, ni dignité ; il ne put ni retenir ses larmes, ni surveiller sa langue ; cet homme, si grand par ailleurs, était faible à l’excès devant le chagrin. Certains attribuaient cet état à son orgueil, d’autres à la colère que cause un affront à une âme bien née, beaucoup au dépit de se voir ravir une victoire déjà acquise. Pour moi, je suis assuré qu’il fut tourmenté, moins de l’honneur conféré à Marius, que de l’injustice qui lui était faite ; et il aurait eu, je crois, moins de peine, si la province dont on le privait avait été donnée à un autre qu’à Marius.

LXXXIII. — Entravé dans son action par son chagrin, et trouvant stupide de s’exposer pour une affaire qui ne le regardait plus, il envoie une députation à Bocchus pour lui demander de ne pas se poser, sans motifs, en ennemi de Rome, avec laquelle il a au contraire une belle occasion de conclure alliance et amitié ; un traité vaudra mieux que la guerre ; quelque confiance qu’il ait dans sa force, il ferait bien de ne pas changer le certain pour l’incertain ; rien de plus facile que de commencer une guerre, rien de plus pénible que d’y mettre fin ; le début et l’issue ne sont pas au pouvoir du même homme ; n’importe qui, un lâche même, peut commencer ; mais la fin dépend du bon vouloir du vainqueur ; bref, Bocchus devrait songer à lui et à son trône, et ne pas associer sa prospérité actuelle à la situation désespérée de Jugurtha. Le roi répondit sur un ton assez modéré : pour lui, il désirait la paix ; mais les misères de Jugurtha l’avaient ému ; si à celui-ci étaient accordées les mêmes facilités qu’à lui-même, tout s’arrangerait. A ces demandes le général répondit par de nouvelles propositions portées par des délégués ; Bocchus, accepta les unes, écarta les autres. Et ainsi le temps passa en propositions et contrepropositions, et, par la volonté de Métellus, les opérations furent suspendues.

LXXXIV. — Marius porté, nous l’avons dit, au consulat par l’ardente volonté de la plèbe et chargé par le peuple de la province de Numidie, redoubla de violence dans ses attaques contre la noblesse, dont il était depuis longtemps l’ennemi ; il s’en prenait aux nobles, tantôt individuellement, tantôt en bloc, répétant que sa victoire au consulat était comme une proie arrachée au vaincu ; il parlait de lui-même avec grandiloquence, et d’eux avec mépris. En attendant, la guerre était sa première préoccupation, il réclamait pour les légions un supplément d’effectifs, demandait des troupes auxiliaires aux peuples et aux rois alliés, tirait du Latium d’excellents soldats, qu’il connaissait, la plupart pour les avoir vus lui-même, quelques-uns de réputation, et, par ses instances, déterminait des soldats libérés à reprendre du service pour partir avec lui. Et le Sénat, quelque hostile qu’il lui fût, n’osait rien lui refuser. Il avait même eu plaisir à voter les suppléments d’effectifs demandés, dans la pensée que la plèbe rechignerait au service militaire, et que Marius ou n’aurait pas les moyens de faire la guerre, ou s’aliénerait la faveur populaire. Vaine espérance f c’était, chez presque tous, une vraie fureur de partir avec lui. Chacun se flattait de revenir, riche du butin conquis, de rentrer chez lui en vainqueur, et roulait dans son esprit mille pensées de ce goût ; et un discours de Marius n’avait pas peu fait pour entretenir cette fièvre. En effet, quand le vote des décrets qu’il avait sollicités lui permit de procéder à l’enrôlement des soldats, il convoqua le peuple en assemblée, pour l’exhorter, et aussi pour attaquer la noblesse, suivant son habitude. Il s’exprima ainsi :

LXXXV. — "Je sais, citoyens, qu’en général on n’emploie pas les mêmes procédés pour vous demander le pouvoir et, après l’avoir obtenu, pour l’exercer ; on est d’abord actif, modeste, on a l’échine souple ; et puis on ne fait rien, tout en se montrant plein de morgue. Ce n’est pas là ma manière. Si la république entière est tout autre chose qu’un consulat ou une préture, il faut plus d’application pour l’administrer que pour solliciter ces magistratures. Je n’ignore pas tout ce que m’impose de travail votre très grande bienveillance. Préparer la guerre et en même temps économiser ; forcer au service des gens à qui on ne voudrait pas être désagréable ; veiller sur tout à Rome et au dehors, et cela, au milieu des jaloux, des opposants, des partis contraires, c’est une tâche, citoyens, plus rude qu’on ne peut croire. Les autres, s’ils se trompent, sont défendus par l’ancienneté de leur noblesse, les exploits de leurs ancêtres, la situation de leurs parents et de leurs proches, leur grosse clientèle ; moi, c’est en moi seul que je mets toutes mes espérances ; et mes seuls appuis sont mon mérite et ma probité ; tout le, reste est sans force. Je le comprends, citoyens, toits les yeux sont fixés sur moi : les citoyens justes et honnêtes me soutiennent - ils savent que la république est intéressée à mon succès - ; la noblesse ne cherche qu’une occasion de m’attaquer. Il me faut donc redoubler d’efforts pour vous empêcher d’être victimes et pour frustrer les nobles de leurs espérances. Depuis mon enfance jusqu’à ce jour, j’ai eu l’habitude des fatigues et des dangers. Ce que je faisais pour rien avant d’avoir éprouvé votre bienveillance, je n’ai pas le dessein d’y renoncer, maintenant, citoyens, que vous m’en avez récompensé. Il est difficile d’user du pouvoir avec modération quand c’est par ambition qu’on a feint d’être honnête. Mais chez moi, qui toute ma vie ai pratiqué la vertu, l’habitude du bien est devenue naturelle. Vous m’avez confié la direction de la guerre contre Jugurtha, décision dont la noblesse est furieuse. Réfléchissez, je vous prie : ne vaudrait-il pas mieux vous déjuger et prendre, dans ce bloc de la noblesse, pour lui donner cette charge ou telle autre semblable, un homme de souche ancienne, qui ait de nombreuses statues d’ancêtres, sans jamais avoir été soldat ? Dans une tâche de cette importance, il ignorerait tout, tremblerait, se démènerait, et irait enfin chercher dans le peuple quelqu’un pour lui apprendre son métier. Généralement, celui que vous avez choisi pour exercer le commandement suprême, essaie d’en trouver un autre qui lui commande à lui-même. J’en connais, citoyens, qui ont attendu d’être nommés consuls pour lire l’histoire de nos pères et les leçons militaires des Grecs, faisant ainsi tout à rebours ; sans doute on exerce une magistrature, après y avoir été appelé ; mais en fait, il faut, d’abord, par une action continue, s’y être préparé. Maintenant, citoyens, à ces hommes pleins de superbe comparez l’homme nouveau que je suis. Ce qu’ils ont appris par ouï-dire ou par les lectures, je l’ai vu, moi, ou bien je l’ai fait ; ce qu’ils savent par des livres, je le sais, moi, par mes campagnes. A vous de dire ce qui vaut mieux, les actes ou les paroles. Ils méprisent ma basse origine, je méprise leur lâcheté ; on m’objecte, à moi, un accident du hasard, d eux leur malhonnêteté. Sans doute, la nature est une, elle est la même pour tous ; mais le plus brave est le mieux né. Et si l’on pouvait demander aux ancêtres d’Albinus ou de Bestia qui, d’eux ou de moi, ils préféreraient avoir pour descendants, quelle serait, à votre avis, leur réponse ? ils voudraient avoir pour fils le plus honnête, S’ils ont raison de me dédaigner, qu’ils dédaignent aussi leurs ancêtres, devenus, comme moi, nobles par leur courage ! Ils m’envient l’honneur que vous m’avez fait ; qu’ils envient donc ma peine, ma probité, les dangers que j’ai courus, puisque c’est par ces moyens que j’ai obtenu cet honneur. Mais, pourris d’orgueil, ils vivent comme s’ils méprisaient les dignités que vous conférez, et, en même temps, ils les briguent, comme si leur conduite était honorable. Certes, leur erreur est grande à vouloir obtenir deux résultats incompatibles, les plaisirs de la paresse et les récompenses de la vertu. Leurs discours, devant nous ou devant le Sénat, sont pleins des éloges de leurs ancêtres ; ils pensent que le rappel de ces grandes actions ajoutera à leur propre illustration. Grave erreur : plus la vie de ceux-là a eu d’éclat, plus la lâcheté de ceux-ci est honteuse. Oui, oui, il en est ainsi : la gloire des ancêtres jette sur leurs descendants une vive lumière ; elle ne laisse dans l’ombre ni les vertus, ni les crimes. Je n’ai point d’ancêtres, je le confesse, citoyens, mais ce qui vaut mieux, je peux parler de ce que j’ai fait. Et vous voyez là toute leur injustice : ils se targuent de mérites qui ne sont pas les leurs, et me refusent celui que je dois à moi seul, probablement parce que je n’ai pas de statues d’ancêtres et que nul des miens n’a été noble avant moi. Mais ne vaut-il pas mieux créer soi-même sa noblesse que d’avilir celle qu’on a reçue ? Je n’ignore certes pas que, s’ils veulent me répondre, il leur sera facile de parler avec abondance et avec art. Mais comme, à propos du témoignage d’extrême bienveillance que vous m’avez donné, ils vont partout nous déchirer, vous et moi, de leurs calomnies, je n’ai pas voulu me taire, afin de ne pas laisser prendre ma modération pour un aveu. J’ai ma conscience pour moi, et aucun propos ne peut me blesser : vrai, il me fait forcément valoir ; faux, il est démenti par ma vie et mon caractère. Mais ce que l’on attaque, c’est la décision par laquelle vous m’avez imposé et l’honneur suprême et une lourde charge ; dès lors, réfléchissez bien, et voyez si vous n’aurez rien à regretter. Je ne peux pas, pour vous donner confiance, étaler sous vos yeux, les images de mes ancêtres, leurs triomphes et leurs consulats ; je puis du moins, s’il le faut, vous montrer mes lances, mon étendard, mes colliers, mes récompenses militaires, surtout mes blessures reçues par devant. Voilà mes images à moi, voilà ma noblesse, non transmise pat héritage, comme la leur, mais acquise par tous mes travaux et tous les dangers que j’ai courus. Mon langage est sans art : c’est peu de chose. Le mérite se suffit à lui-même. Ils ont, eux, besoin d’être habiles, pour voiler leurs turpitudes sous de grands mots. Je n’ai pas appris les lettres grecques ; il ne me plaisait guère de m’en instruire, du moment où je ne voyais pas ceux qui les enseignaient se perfectionner en vertu. ; Mais ce qui a pour l’État plus d’intérêt, cela, je le sais : frapper l’ennemi, tenir un poste militaire, craindre uniquement la mauvaise réputation, accepter également l’hiver et l’été, dormir sur la terre, supporter en même temps le dénuement et la peine. Telles sont les règles que je donnerai à mes soldats ; je ne les tiendrai pas serrés, étant moi-même bien à mon aise ; je n’édifierai pas ma gloire sur leurs fatigues. C’est ainsi qu’on commande dans l’intérêt de tous, ainsi qu’on commande à des citoyens. En effet, vivre dans la mollesse et soumettre son armée à une dure discipline, c’est être un maître, non un général. Par les moyens que je viens de dire et d’autres semblables, vos ancêtres ont couvert de gloire eux et le pays. C’est sur la mémoire de ces grands hommes que s’appuient les nobles d’aujourd’hui, si différents d’eux comme caractère, si pleins de dédain pour nous qui cherchons à les imiter ; ils réclament toutes les dignités, non qu’ils les méritent, mais comme un bien qui leur est dû. Grave erreur de leur orgueil extrême. Leurs ancêtres leur ont laissé tout ce qu’ils pouvaient leur transmettre : argent, statues, glorieux souvenirs ; ils ne leur ont pas laissé leur vertu : c’était impossible, la vertu étant la seule chose qui ne se donne ni ne se reçoive. Ils me traitent d’homme avare et grossier, parce que je suis malhabile à ordonner un repas, que je n’ai pas d’histrion, pas de cuisinier, plus coûteux qu’un métayer. Je l’avoue volontiers. Mon père et aussi d’autres gens de bien m’ont appris qu’aux femmes conviennent les élégances, et la peine aux hommes, que l’honnête homme aime la gloire plus que l’argent, et cherche la beauté dans les armes, et non dans les meubles. Cette existence qui leur plaît et leur est douce, qu’ils la mènent jusqu’au bout ; qu’ils fassent l’amour et boivent ! qu’ils passent leur vieillesse où s’est passée leur adolescence, dans les orgies, esclaves de leur ventre et des parties les plus basses de leur corps ! Qu’ils nous laissent la sueur, la poussière et tout le reste, à nous qui y trouvons plus de plaisirs qu’à tous les festins. Mais non : quand ces êtres infâmes se sont déshonorés par ces honteuses pratiques, ils veulent arracher leur récompense aux gens de bien. Et ainsi - ce qui est un comble d’injustice - ces vices affreux de débauche et de lâcheté, ne portent aucun tort à ceux qui s’y livrent, mais ruinent l’État, qui n’en peut mais. Et maintenant qu’à ces gens-la j’ai fait la réponse que réclamait mon caractère, sinon leur triste conduite, je veux dire quelques mots des affaires. Tout d’abord, au sujet de la Numidie, ayez confiance, citoyens. Tout ce qui, jusqu’à ce jour, a servi Jugurtha, vous l’avez écarté, je veux dire la cupidité, l’impéritie et l’orgueil. De plus, l’armée connaît maintenant le pays ; mais vraiment elle a plus de bravoure que de bonheur, et elle a été, en grande partie, victime de la cupidité ou de la témérité de ses chefs. C’est pourquoi vous, qui avez l’âge d’être soldats, vous devez m’aider à sauver la république, et ne point vous laisser intimider par l’infortune des soldats et la superbe des généraux. Pour moi, dans la marche comme dans la lutte, je serai votre conseiller, l’associé de vos dangers, et, en toutes choses, je vous traiterai exactement comme je me traiterai moi-même. Oui, avec l’aide des dieux, tout est à point : victoire, butin, gloire. Et même si ces biens étaient encore douteux ou lointains, ce serait pour tous les bons citoyens, un devoir de venir en aide à l’État. A personne la lâcheté n’a jamais donné l’immortalité ; les pères ont toujours souhaité à leurs enfants, non une vie éternelle, mais une existence vertueuse et honnête. J’en dirais plus, citoyens, si les mots pouvaient donner du courage aux lâches ; pour les braves, j’estime en avoir assez dit."

LXXXVI. — Ayant ainsi parlé et voyant la plèbe raffermie dans ses résolutions, il se hâte d’entasser sur des bateaux vivres, argent pour la solde, armes, bref tout le nécessaire, et, avec ce convoi, fait partir son lieutenant A. Manlius. Pendant ce temps, lui-même lève des troupes, non par classes, comme autrefois, mais au hasard des inscriptions, qui amenaient surtout des prolétaires : résultat dû, selon les uns, au nombre insuffisant d’inscrits appartenant aux hautes classes, selon les autres, à l’ambition du consul, dont la gloire et les succès étaient l’œuvre de ces gens-là. Pour un homme qui veut conquérir le pouvoir, les classes pauvres sont un appui tout indiqué ; rien n’a de prix pour elles, puisqu’elles ne possèdent rien, et tout leur semble honorable, qui leur rapporte quelque chose. Marius part donc pour l’Afrique avec un peu plus de soldats que ne lui en avait accordé le Sénat, et, en quelques jours, aborde à Utique. L’armée lui est remise par le lieutenant P. Rutilius ; car Métellus avait évité de rencontrer Marius, ne voulant pas voir ce dont l’annonce lui avait été intolérable.

LXXXVII. — Le consul complète l’effectif des légions et des cohortes auxiliaires, et gagne un pays fertile, riche en butin : toutes les prises, il les abandonne aux soldats ; il s’attaque aux forts et aux places médiocrement défendues par la nature, tenues par une faible garnison ; souvent il livre des combats, d’ailleurs sans importance, ici et là. Les recrues prennent, sans avoir peur, part à la bataille ; elles voient les fuyards pris ou tués, tandis que les braves ne risquent rien, que les armes servent à défendre la liberté, la patrie, la famille, tout enfin, et à obtenir la gloire et la fortune. Ainsi, bien vite, recrues et vétérans se fondent ensemble et sont égaux en courage. Les rois, aussitôt informés de l’arrivée de Marius, partent, chacun de leur côté, pour des endroits d’accès difficile. Ainsi l’avait voulu Jugurtha, dans l’espoir de pouvoir bientôt se jeter sur l’ennemi dispersé, du moment où les Romains, comme il arrive d’ordinaire quand on n’a plus peur, se tiendraient à coup sûr moins sévèrement sur leurs gardes.

LXXXVIII - Cependant Métellus, arrivé à Rome, y est, contrairement à son attente, accueilli avec des transports d’allégresse ; l’envie se tait, et il est également cher à la plèbe et aux patriciens. Marius porte à ses affaires comme à celles de l’ennemi une attention active et prudente ; il observe les avantages et les faiblesses des deux camps, cherche à connaître les marches des rois, prévient leurs desseins et leurs traquenards, n’admet chez les siens aucun relâchement, ne leur laisse, à eux, aucune tranquillité. Il avait souvent attaqué les Gétules et Jugurtha revenant chargés de butin pris à nos alliés, et il les avait mis en pièces ; le roi lui-même, non loin de Cirta, avait été dépouillé de ses armes. Constatant que ces rencontres, si elles étaient glorieuses, ne terminaient pas la guerre, il décida d’investir l’une après l’autre les villes dont la garnison ou la position naturelle étaient pour les Numides une force et pour lui un danger ; dès lors Jugurtha serait privé de ses soldats, s’il ne réagissait pas ; dans le cas contraire, il serait obligé de combattre. Quant à Bocchus, il avait souvent envoyé à Marius des députations, pour lui dire que, désireux de vivre en amitié avec Rome, il n’entreprendrait contre lui aucune hostilité. Était-ce une feinte pour nous surprendre et nous accabler ensuite plus lourdement ? Était-ce l’effet d’une inconstance naturelle, le poussant alternativement à la guerre et à la paix ? La chose pour moi n’est pas claire.

LXXXIX. — Le consul exécute son projet, il s’attaque aux places et aux forts, prend de force les uns, enlève les autres à l’ennemi par les menaces ou la promesse de récompenses. Tout d’abord, il s’en prenait aux postes de peu d’importance, dans la pensée que Jugurtha se battrait pour les défendre. Mais il apprit qu’il était loin de là, occupé à d’autres affaires, et le moment lui parut venu de songer à des entreprises plus sérieuses et plus rudes. Au milieu de vastes déserts s’élevait une grande et forte ville, appelée Capsa, dont l’Hercule libyen était, dit-on, le fondateur. Les habitants ne payaient aucun impôt à Jugurtha, dont l’autorité sur eux se faisait peu sentir, et, pour cette raison, ils lui étaient demeurés très fidèles ; ils étaient défendus contre l’ennemi, non seulement par des murs, des armes et des hommes, mais surtout par la sauvagerie du pays. En effet, sauf la zone qui touche à la ville, tout le reste de la contrée est désertique, sans culture, sans eau, infesté de serpents, dont la cruauté, comme il arrive pour tous les animaux sauvages, s’accroît quand ils n’ont rien à manger ; sans compter que, par nature, le serpent est surtout dangereux lorsqu’il a soif. Marius désirait vivement prendre cette ville, et pour les avantages qu’elle pouvait lui donner dans la guerre, et parce que c’était une rude affaire, et que Métellus avait retiré une grande gloire de la prise de Thala. Les deux villes n’étaient pas très différentes comme position et comme défense : A Thala, non loin des murailles, il y avait quelques sources ; à Capsa, il n’y en avait qu’une ; et encore à l’intérieur des murs ; pour le supplément, on avait l’eau de pluie. Là et dans toute la partie de l’Afrique où l’éloignement de la mer détermine une vie plus sauvage, on accepte plus aisément cette privation, parce que, en général, le Numide se nourrit de lait et de la chair des bêtes sauvages ; il ne recherche ni le sel ni les autres excitants de la gourmandise ; il mange et boit parce qu’il a faim et soif, non par plaisir et par sensualité.

XC. — Le consul avait tout pesé ; mais il avait, je crois bien, les dieux pour lui, car, en face de tant de difficultés, sagesse et prévoyance ne comptaient guère ; il avait, en effet, à redouter le manque de céréales, parce que les Numides font plutôt du pâturage que du labourage, et que toutes les récoltes avaient été, sur l’ordre du roi, transportées dans les places fortes ; la terre à ce moment ne produisait rien - on était vers la fin de l’été-. Pourtant, dans la mesure où les circonstances le permettaient, le consul veillait à tout. Le bétail qu’il avait capturé les jours précédents, il le donne à conduire à la cavalerie auxiliaire. II envoie son lieutenant A. Manlius avec des cohortes légères à la ville de Laris, ou il avait expédié l’argent et les vivres ; il lui dit qu’il va lui-même faire des razzias, puis qu’il le rejoindra. Dissimulant ainsi son projet, il marche sur le fleuve Tana.

XCI. — Pendant la marche, il fait chaque jour aux troupes des distributions égales de bétail, par centuries et par escadrons, et fait fabriquer des outres avec la peau des bêtes. II obvie ainsi au manque de céréales, et en même temps, sans rien laisser deviner à personne, confectionne les objets qui doivent bientôt lui servir. Le sixième jour, quand on arriva au fleuve, la plus grande partie des outres était confectionnée. Il établit alors son camp avec des défenses légères, fait manger ses soldats et leur donne l’ordre d’être prêts à partir au coucher du soleil ; ils laisseront tous les bagages et ne se chargeront, eux et les bêtes de somme, que d’eau. Quand il juge le moment venu, il sort du camp et ne s’arrête qu’après avoir marché toute la nuit ; il fait de même la nuit suivante ; la troisième, bien avant l’aube, il arrive dans un pays mamelonné, situé à moins de deux milles de Capsa, et là, avec toutes ses troupes, il se terre le plus qu’il peut. Au jour naissant, les Numides, ne se doutant pas de la présence de l’ennemi, sortent en foule de la ville ; Marius donne l’ordre à toute la cavalerie et aux fantassins les plus rapides de courir sur Capsa et d’occuper les portes. Lui-même suit en toute hâte, et ne permet pas le pillage. Quand les habitants se rendirent compte de la situation, le trouble, l’effroi, la soudaineté de la catastrophe, la capture par l’ennemi, hors des murailles, d’une partie des citoyens, tout les obligea à se rendre. Et pourtant la ville fut livrée aux flammes, les Numides adultes massacrés, tous les autres vendus, le butin partagé entre les soldats. Marius avait violé les droits de la guerre ; mais ce n’était ni par cupidité, ni avec l’intention de commettre un crime : la ville était, pour Jugurtha, une position avantageuse ; pour nous, elle était d’accès difficile, et les Numides, inconstants, sans loyauté, ne se laissaient contraindre ni par les bienfaits, ni par la crainte.

XCII. — Cet exploit accompli sans perdre un seul homme, Marius, déjà grand et célèbre, parut plus grand et fut plus célèbre encore. Même des projets médiocrement préparés passaient pour des conceptions géniales, et les soldats, traités avec douceur et enrichis, le portaient aux nues. Les Numides le redoutaient comme un être hors de l’humanité, tous, alliés et ennemis, lui attribuaient un esprit divin ou une inspiration divine. Après ce succès, il marcha sur d’autres villes : il en prit quelques-unes malgré la résistance des Numides ; la plupart, abandonnées à la suite du désastre de Capsa, furent par lui livrées aux flammes ; il sema partout le deuil et la mort. Maître de nombreuses places, et le plus souvent sans pertes, il projette une autre affaire, moins rude que celle de Capsa, mais non moins difficile. Non loin de la rivière Mulucha, qui séparait les états de Jugurtha de ceux de Bocchus, était, au milieu d’un pays tout plaine, un rocher très haut, avec une plate-forme suffisante pour un petit fort, et un seul sentier très étroit pour arriver au faîte, taillé à pic par la nature ; il semblait avoir été travaillé de main d’homme, suivant un plan. Tel était le poste que Marius voulut prendre de vive force, parce qu’il renfermait le trésor de Jugurtha. La chose s’accomplit, grâce plus au hasard qu’à sa prévoyance. Il y avait dans le fort pas mal de soldats, une assez grande quantité d’armes et de blé, et une source. Les terrasses, les tours et autres machines de guerre ne pouvaient, dans l’affaire, servir à rien, le sentier menant au fort étant très étroit, avec des bords escarpés. C’est avec de gros risques et sans aucun profit qu’on poussait en avant les mantelets, car, pour peu qu’on les avançât, ils étaient détruits par le feu et les pierres. L’inégalité du terrain ne permettait pas aux soldats de rester devant leurs ouvrages, ni de servir sans danger sous les mantelets ; les plus braves étaient tués ou blessés, et l’effroi des autres en était accru.

XCIII. -- Marius perdit là bien des journées et se donna en vain beaucoup de mal. Il se demandait avec anxiété s’il renoncerait à une entreprise qui s’avérait inutile, ou s’il devait compter sur la fortune, qui souvent l’avait favorisé. Il avait passé bien des jours et des nuits dans cette cruelle incertitude, quand par hasard, un Ligure, simple soldat des cohortes auxiliaires, sortit du camp pour aller chercher de l’eau sur le côté du fort opposé à celui où l’on se battait. Tout d’un coup, entre les rochers, il voit des escargots, un d’abord, puis un second, puis d’autres encore ; il les ramasse, et dans son ardeur, arrive petit à petit près du sommet. Il observe qu’il n’y a personne, et, obéissant à une habitude de l’esprit humain, il veut réaliser un tour de force. Un chêne très élevé avait poussé entre les rochers ; d’abord légèrement incliné, il s’était redressé et avait grandi en hauteur, comme font naturellement toutes les plantes. Le Ligure s’appuie tantôt sur les branches, tantôt sur les parties saillantes du rocher ; il arrive sur la plate-forme et voit tous les Numides attentifs au combat. Il examine tout, soigneusement, dans l’espoir d’en profiter bientôt, et reprend la même route, non au hasard, nomme d la montée, mais en sondant et en observant tout autour de lui. Puis sans retard, il va trouver Marius, lui raconte ce qu’il a fait, le presse de tenter l’ascension du fort du même côté que lui, s’offre à conduire la marche et à s’exposer le premier au danger. Marius envoya avec le Ligure quelques-uns de ceux qui assistaient à l’entretien, afin de vérifier ses dires ; ils présentèrent l’affaire, suivant leur caractère, comme aisée ou difficile. Pourtant, le consul reprit confiance. Parmi les trompettes et joueurs de cor, il en choisit cinq des plus agiles, avec quatre centurions pour les défendre, enjoignit à tous de se mettre aux ordres du Ligure et décida que l’affaire serait exécutée le lendemain.

XCIV. — Au moment fixé, tout étant prêt et heureusement disposé, on gagne l’endroit choisi. Les ascensionnistes, endoctrinés par leur guide, avaient changé leur armement et leur costume. Tête et pieds nus, pour mieux voir de loin et grimper plus aisément dans les rochers, ils avaient mis sur leur dos leur épée et leur bouclier, fait de cuir comme celui des Numides, pour moins en sentir le poids et en rendre les chocs moins bruyants. Le Ligure allait devant et, quand il rencontrait un rocher saillant ou une vieille racine, il y fixait une corde pour faciliter l’ascension des soldats ; de temps en temps, quand les difficultés du sentier leur faisaient peur, il leur tendait la main, et, si la montée était un peu plus difficile, il les faisait passer un à un devant lui en les débarrassant de leurs armes, qu’il portait lui-même par derrière ; dans les endroits dangereux, il allait le premier, tâtait la route, montait et redescendait plusieurs fois, s’écartait brusquement, et donnait ainsi courage à tous. Après de longues et dures fatigues, ils arrivent enfin au fort, désert de ce côté, parce que, comme les autres jours, tout le monde était en face de l’ennemi. Marius, informé par des estafettes de ce qu’avait fait le Ligure, et qui, tout le jour, avait tenu les Numides acharnés au combat, adresse à ses soldats quelques mots d’encouragement ; puis, sortant lui-même des mantelets, il fait former et avancer la tortue, et, en même temps, cherche à jeter de loin l’épouvante chez l’adversaire avec ses machines, ses archers et ses frondeurs. Mais souvent déjà les Numides avaient renversé ou brûlé les mantelets romains, et ils ne se mettaient plus à couvert derrière les remparts du fort ; c’est devant le mur qu’ils passaient les jours et les nuits, injuriant les Romains, reprochant à Marius sa folie, menaçant nos soldats des prisons de Jugurtha : le succès les rendait plus violents. Cependant, tandis que Romains et ennemis étaient occupés à se battre, avec acharnement des deux paris, les uns pour la gloire et la domination, les autres pour leur vie, tout à coup le son de la trompette éclate par derrière ; d’abord, les femmes et les enfants, qui s’étaient avancés pour voir, prennent la fuite, suivis par les combattants les plus rapprochés du mur, enfin par toute la foule, année ou sans armes. A ce moment les Romains redoublent de vigueur, mettent l’ennemi en déroute, le blessent sans l’achever, progressent en marchant sur le corps des morts et, avides de gloire, luttent à qui atteindra d’abord le mur, sans qu’aucun s’arrête au pillage. Ainsi la chance corrigea la témérité de Marius, qui trouva une occasion de gloire dans la faute qu’il avait commise.

XCV. — Au même moment, le questeur L. Sylla arriva au camp, avec un corps important de cavalerie ; pour lui permettre de faire cette levée, on l’avait laissé à Rome dans le Latium. Puisque mon sujet m’amène à parler de ce grand homme, je crois utile de dire quelques mots de son caractère et de sa conduite. Je n’aurai pas à m’occuper ailleurs de sa vie, et L. Sisenna, le meilleur et le plus soigneux de ses biographes, me semble avoir parlé de lui avec une impartialité discutable. Sylla était noble ; il appartenait à une famille patricienne, qui avait perdu presque tout son renom par la nullité de ses ancêtres immédiats. Très instruit dans les lettres latines et grecques, et autant dans les unes que dans les autres, d’esprit élevé, avide de plaisir, plus avide de gloire, il se donnait à la débauche pendant ses loisirs, sans que jamais le plaisir lui eût fait négliger les affaires ; il aurait pu, avec sa femme, se comporter plus honnêtement ; parlant bien, rusé, facile en amitié, d’une profondeur de dissimulation incroyable, prodigue de toutes choses, et surtout d’argent, le plus heureux des hommes avant sa victoire dans les guerres civiles, mais n’ayant jamais trouvé la fortune supérieure à son activité ; plus d’un s’est demandé s’il avait eu plus de courage que de bonheur. Quant à ce qu’il lit dans la suite, je n’en dis rien, peut-être par honte, peut-être par regret.

XCVI. — Ainsi donc, comme je l’ai dit, Sylla, quand il arriva en Afrique, au camp de Marius, avec sa cavalerie, n’avait ni connaissance ni expérience de la guerre : en peu de temps il y devint plus habile que personne. Il parlait au soldat avec douceur, répondait à ses demandes, souvent lui accordait spontanément une faveur, faisait des difficultés pour accepter un service, se hâtait d’y répondre par un autre, plus qu’il n’eût fait de la restitution d’un emprunt, ne demandait jamais rien à personne, s’attachait plutôt à avoir une foule d’obligés, prodiguait, même aux plus humbles, plaisanteries ou propos sérieux, était partout dans les travaux, les marches, les veilles, et jamais n’imitait les ambitieux médiocres, en disant du mal du consul on des gens de bien ; il se bornait simplement à ne se laisser devancer par personne dans le conseil nu l’action, et prenait ainsi le pas sur tous. Ces procédés et ces pratiques le rendirent bien vite très cher à Marius et aux soldats.

XCVII. — Jugurtha, après avoir perdu la ville de Capsa, d’autres places fortes, dont la possession lui était bien avantageuse et une grosse somme d’argent, envoie une députation à Bocchus, pour l’inviter à expédier d’urgence une armée en Numidie, car c’est le moment d’engager la bataille. On lui apprend que Bocchus hésite et ne sait que choisir, de la guerre ou de la paix ; il refait alors ce qu’il a fait naguère : il achète par des cadeaux ceux qui approchent le Maure, et lui fait promettre le tiers de la Numidie, si les Romains sont chassés d’Afrique ; ou si la guerre se termine par un traité qui laisse intactes ses frontières. Alléché par cette perspective, Bocchus, avec de nombreuses troupes, rejoint Jugurtha. Tous deux font leur jonction et attaquent Marius au moment où il part pour ses quartiers d’hiver : il s’en fallait à peine d’un dixième que le jour fût fini : la nuit, toute proche, leur donnerait, pensaient-ils, un moyen d’échapper s’ils avaient le dessous, et, s’ils étaient vainqueurs, elle ne leur causerait aucun dommage, puisqu’ils connaissaient bien le terrain, tandis que, dans les deux cas, l’obscurité créerait des difficultés aux Romains. Le consul apprend de plusieurs côtés l’approche de l’ennemi, et au même moment, il le voit là, près de lui ; les soldats n’ont pas le temps de se mettre en rangs, de rassembler les bagages, d’entendre un signal, de recevoir un ordre : les cavaliers maures et gétules ne sont pas en ligne et n’ont adopté aucune des dispositions habituelles ; en groupes formés au hasard, ils se jettent sur les nôtres. Les Romains d’abord bouleversés par cette attaque imprévue, rappellent leur ancienne valeur ; ils prennent leurs armes ou protègent contre l’ennemi ceux qui les prennent ; certains montent à cheval et vont au-devant de l’adversaire : la mêlée ressemble plus à un coup de main de voleurs qu’à un combat ; sans étendards, les rangs rompus, cavaliers et fantassins mêlés, les uns battent en retraite, les autres sont massacrés ; plus d’un, combattant avec vigueur l’ennemi, face à face, est attaqué par derrière, sans trouver de salut dans son courage ou dans ses armes, parce que les ennemis sont plus nombreux et de tous côtés se répandent autour de nous. Enfin les Romains, vétérans et recrues connaissant déjà la guerre, quand le terrain ou le hasard les rapprochait, formaient le cercle et ainsi, protégés sur toutes les faces et rangés en ordre, ils pouvaient soutenir le choc de l’adversaire.

XCVIII. -- Dans cette rude affaire, Marius ne se laisse ni épouvanter, ni abattre ; avec sa garde, qu’il avait composée des soldats les plus énergiques, et non de ses meilleurs amis, il allait de côté et d’autre, tantôt aidant les siens en mauvaise posture, tantôt s’élançant sur l’ennemi, là où celui-ci se dressait en rangs plus serrés ; il veut que son bras aide ses soldats, puisque, dans la confusion générale, il ne peut leur donner d’ordres. Et déjà le jour était fini, sans que diminuât l’acharnement des barbares ; comme le leur avaient dit leurs rois, ils comptaient sur la nuit et redoublaient d’ardeur. Alors Marius prend conseil des faits, et, afin que les siens aient un moyen de battre en retraite, il occupe deux collines voisines l’une de l’autre ; dans l’une, d’une trop faible superficie pour un camp, il y avait une source abondante ; l’autre pouvait rendre service, parce qu’elle était presque tout entière élevée et escarpée et ne demandait que de minces travaux de fortification. Il envoie près de la source Sylla et la cavalerie pour y passer la nuit ; quant à lui, il regroupe tout doucement les soldats épars, au milieu des ennemis, dont le désordre n’est pas moindre, et, à grands pas, il les conduit sur la seconde colline. La position est si forte, que les deux rois sont forcés d’interrompre le combat ; mais ils ne laissent pas trop s’éloigner les soldats, dont ils répandent et installent la foule autour des deux collines. Les Barbares allument de tous côtés des feux et, pendant la plus grande partie de la nuit, suivant leur habitude, manifestent leur joie par des sauts, des cris, pendant que leurs chefs, pleins d’orgueil, se croient vainqueurs, parce qu’ils n’ont pas fui. Tout cela, les Romains le voyaient aisément du fond des ténèbres et du poste élevé qu’ils occupaient, et cette vue leur rendait courage.

XCIX. — Complètement rasséréné par la sottise de l’ennemi, Marius prescrit un silence absolu, et ne fait même pas sonner les trompettes, comme d’ordinaire aux changements de veille. Puis, au point du jour, quand l’ennemi éreinté vient de tomber de sommeil, tout à coup, les trompettes de garde, celles des cohortes, des escadrons, des légions, donnent en même temps le signal ; les soldats poussent des cris et s’élancent hors des portes. Les Maures et les Gétules, réveillés en sursaut par ce bruit inconnu qui les épouvante, ne peuvent ni fuir, ni prendre les armes, ni faire, ni prévoir quoi que ce soit ; le bruit, les cris, l’absence de tout secours, les attaques répétées des nôtres les remplissent d’effroi, leur enlèvent toute pensée. Battus, mis en fuite, ils se laissent prendre presque toutes leurs armes et leurs drapeaux. Les pertes turent ce jour-là plus grandes que dans tous les combats antérieurs ; le sommeil, une terreur extraordinaire avaient gêné la fuite.

C. — Marius reprit sa marche vers ses quartiers d’hiver, qu’il avait, à cause des approvisionnements, décidé de prendre dans les villes du littoral. La victoire ne lui avait donné ni apathie ni arrogance, et il s’avançait en formant le carré, exactement comme si l’ennemi était en vue. Sylla était à droite avec la cavalerie, Manlius à gauche avec les frondeurs et les archers, et, de plus, la cohorte ligurienne. En avant et en arrière, Marius avait placé les tribuns, avec des manipules de troupes légères. Les transfuges, qu’il n’aimait guère, mais qui connaissaient admirablement le pays, faisaient connaître la route suivie par l’ennemi. Le consul, comme s’il n’avait personne à côté de lui, veillait à tout, distribuait suivant le cas éloges ou réprimandes. Toujours en armes et sur ses gardes, il contraignait le soldat à l’imiter. Aussi attentivement qu’il surveillait la marche, il fortifiait le camp, faisait monter la garde aux portes par des cohortes tirées des légions, envoyait devant, le camp de la cavalerie auxiliaire, plaçait des soldats au-dessus de l’enceinte, dans les tranchées, visitait lui-même les corps de garde, moins parce qu’il se méfiait de la façon dont ses ordres étaient exécutés, que pour ne point établir de différence entre la fatigue du général et l’effort des soldats, et obtenir ainsi & ces derniers plus de bonne volonté. Et à cette époque comme aux autres moments de la guerre de Jugurtha, Marius tenait son armée par la crainte, non du mal, mais du déshonneur. Pour beaucoup, c’étaient là procédés d’ambitieux : dès son enfance, il avait eu l’habitude d’une vie dure, et nommait plaisir ce que les autres appelaient peine ; peut-être, mais l’État se trouvait bien de ces pratiques et en retirait autant de gloire qu’il eût pu le faire d’une autorité exercée avec la dernière rigueur.

CI. — Quatre jours plus tard, non loin de la place de Cirta, les éclaireurs se rabattent rapidement, tous en même temps : preuve que l’ennemi est là. Comme ils arrivaient de tous les côtés et signalaient tous la même chose, le consul ne savait guère quelle disposition tactique prendre ; enfin il ne change rien à l’ordre général, et, se garant de toutes parts, il attend. Jugurtha est donc trompé dans son espérance : il avait distribué ses troupes en quatre corps, estimant que, sur les quatre, un au moins atteindrait l’ennemi par derrière. Cependant Sylla, attaqué le premier par l’adversaire, adresse quelques mots à ses cavaliers, qu’il forme en escadrons serrés, avec lesquels il se jette sur les Maures, pendant que les autres soldats, restant sur place, se gardent coutre les traits lancés de loin et massacrent ceux des ennemis qui tombent entre leurs mains. Pendant ce combat de cavalerie, Bocchus, avec les fantassins que lui avait amenés son fils Volux et qui, retardés dans leur marche, n’avaient pu être engagés dans le combat précédent, tombe sur l’arrière-garde romaine. Marius était alors à l’avant-garde, parce que c’était là que se trouvait Jugurtha avec le gros de ses forces. Le Numide, à la nouvelle de l’approche de Bocchus, marche secrètement avec quelques hommes, vers les fantassins. Et là, s’exprimant en latin, langue qu’il avait apprise à Numance, il crie aux Romains qu’ils luttent en vain et qu’il vient de tuer Marius de sa main. Et en même temps il brandit son épée, toute couverte du sang d’un de nos fantassins qu’il avait massacré dans une lutte assez sévère. A cette nouvelle, nos soldats sont frappés d’épouvante, moins parce qu’ils la croient vraie, que parce que l’idée seule en est effrayante ; et les barbares sentent redoubler leur courage, et pressent avec plus de vigueur les Romains paralysés. Et déjà les nôtres allaient fuir, quand Sylla, ayant taillé en pièces ceux qu’il avait devant lui, revient en arrière et prend les Maures de flanc. Aussitôt Bocchus se détourne. Jugurtha veut soutenir ses hommes et ne pas laisser échapper une victoire déjà acquise ; mais entouré par des cavaliers et voyant, à gauche et à droite, massacrer tous les siens, il s’échappe seul au milieu des traits qu’il évite. Et pendant ce temps, Marius met en fuite la cavalerie ennemie et se précipite au secours de ses troupes, dont il venait d’apprendre la débâcle. Enfin les ennemis sont mis en pièces. Horrible spectacle dans toute l’étendue des campagnes : des fuyards poursuivis, des morts, des prisonniers ; hommes et chevaux abattus ; beaucoup de blessés qui ne peuvent ni fuir, ni demeurer tranquilles, qui se redressent, puis retombent ; et, aussi loin que la vue peut porter, un amoncellement de traits, d’armes, de cadavres, entre lesquels la terre se montre noire de sang.

CII. — Le consul, vainqueur sans discussion possible dans cette affaire, arriva dans la ville de Cirta qui, dès le début, était son objectif. Cinq jours après la défaite des barbares, il y reçut une ambassade de Bocchus ; on lui demandait, au nom du roi, d’envoyer à celui-ci deux hommes de confiance, pour conférer avec lui sur ses intérêts et ceux du peuple romain. Marius lui adresse tout de suite L. Sylla et A. Manlius qui, bien qu’appelés par le roi, décident de prendre les premiers la parole : ainsi pourraient-ils modifier les intentions de Bocchus, s’il demeurait hostile, ou accroître son ardeur, s’il désirait vraiment la paix. Manlius, plus âgé, céda pourtant la parole à Sylla, plus habile, orateur, qui prononça ces quelques mots : "Roi Bocchus, c’est une grande joie pour nous de voir qu’un homme de ta valeur a eu, grâce aux dieux, l’heureuse inspiration de préférer enfin la paix à la guerre, de ne pas salir ta haute probité au contact d’un criminel comme Jugurtha, et de ne pas nous réduire à la dure nécessité de punir aussi rigoureusement ta faute que sa scélératesse. Depuis les temps de son humble origine, Rome a mieux aimé se donner des amis que des esclaves, et il lui a paru plus sûr de faire accepter que d’imposer son autorité. A toi rien ne peut mieux convenir que notre amitié, d’abord, parce que nous sommes loin de toi, et qu’ainsi les frictions seront réduites au minimum, tandis que les occasions de te faire du bien seront aussi nombreuses que si nous étions voisins ; et puis parce que, si nous avons assez de sujets, personne, pas même nous, n’a jamais eu assez d’amis. Plût aux dieux que tels eussent été, dès le début, tes sentiments ! tu aurais, jusqu’à ce jour, reçu du peuple romain plus de bienfaits qu’il ne t’a fait de mal. Mais les choses humaines sont, d’ordinaire, régies par le hasard, qui a jugé bon de te faire éprouver et notre force et notre générosité ; aujourd’hui, puisque tu peux expérimenter notre bienveillance, hâte-toi et poursuis comme tu as commencé. Tu as plusieurs moyens, bien à ta portée, de nous rendre des services qui effaceront tes fautes. Au demeurant, mets-toi bien dans l’esprit que jamais Rome ne s’est laissé vaincre eu bienfaits ; quant à la force de ses armes, tu la connais par expérience." A ces propos Bocchus répond avec douceur et affabilité ; il dit quelques mots tour expliquer sa faute : ce n’est pas par hostilité, mais pour défendre son royaume qu’il a pris les armes. La partie de la Numidie d’où il a jadis expulsé Jugurtha, est, de par les droits de la guerre, devenue sienne ; il ne pouvait permettre à Marius de la ravager. De plus, Rome avait repoussé autrefois les propositions d’amitié qu’il lui avait faites. Mais il était disposé à oublier le passé ; et il était prêt aujourd’hui, si Marius le jugeait bon, à envoyer une délégation au Sénat. Puis, cette proposition acceptée, le barbare changea d’avis sous l’influence de certains de ses amis, achetés par Jugurtha, qui avait appris la mission de Sylla et de Manlius et en craignait les effets.

CIII. — Cependant Marius installe son armée dans ses quartiers d’hiver, puis avec des cohortes légères et une partie (le sa cavalerie, il fait route vers une région désertique, pour mettre le siège devant une tour royale, où Jugurtha avait installé un poste composé uniquement de déserteurs. Alors Bocchus change encore d’avis, soit qu’il ait réfléchi à ce que lui ont valu les deux batailles précédentes, soit qu’il ait écouté ceux de ses amis qui ne s’étaient pas laissé acheter par Jugurtha ; dans la foule de ses familiers, il en choisit cinq, dont il connaît la loyauté et le caractère énergique. Il leur donne la consigne d’aller vers Marius, puis, si ce dernier le juge bon, à Rome, leur laissant toute liberté de traiter et d’arrêter par n’importe quel moyen les hostilités. Sans délai, ces hommes partent pour les quartiers d’hiver des Romains, mais en route ils sont attaqués et dépouillés par des brigands gétules ; tout tremblants, dans un triste appareil, ils se réfugient près de Sylla, à qui le consul, partant pour son expédition, avait laissé le commandement. II les accueillit, non en ennemis menteurs comme ils l’eussent mérité, mais avec des marques d’estime et de générosité. Les barbares en conclurent que le renom de cupidité des Romains ne reposait sur rien et que Sylla, dans sa munificence, était pour eux un ami. Car à cette époque, beaucoup de gens ignoraient l’art d’acheter les consciences : tout acte de générosité était censé inspiré par des sentiments amicaux ; tout présent passait pour une marque de bienveillance. Les députés révèlent donc au questeur la mission dont les a chargés Bocchus ; ils lui demandent sa protection et ses conseils ; ils exaltent dans leurs propos les richesses, la loyauté, la grandeur de leur maître et tout ce qu’ils jugent de nature à lui attirer profit et bienveillance. Sylla leur promet tout ce qu’ils demandent, leur fait connaître le langage à tenir à Marius et au Sénat ; ils restent près de lui environ quarante jours.

CIV. — Marius ayant réalisé ce pourquoi il était parti, revient à Cirta. Informé de la venue des ambassadeurs, il les fait venir d’Utique, ainsi que Sylla et le préteur L. Bellienus, et aussi, de tous les endroits où ils se trouvent, tous les personnages de l’ordre sénatorial ; avec tous, il prend connaissance des demandes de Bocchus. L’autorisation est donnée aux ambassadeurs d’aller à Rome et le consul demande qu’on accorde pendant ce temps un armistice. Sylla et la majorité donnent un avis favorable. Quelques-uns votent contre, sans se dire que les affaires humaines sont mobiles et qu’on passe vite du bonheur à l’adversité. Au demeurant, les Maures obtinrent tout ce qu’ils voulaient ; trois d’entre eux partirent pour Rome avec Cn. Octavius Ruson qui avait, comme questeur, apporté en Afrique la solde des troupes ; les deux autres retournèrent vers le roi. Bocchus apprit avec plaisir et l’accueil qui leur avait été fait, et surtout la bienveillance et les attentions de Sylla. A Rome, les envoyés déclarèrent que le roi avait commis une faute, mais s’y était laissé entraîner par les menées criminelles de Jugurtha, et ils demandèrent l’amitié et l’alliance des Romains. On leur répondit : "Le Sénat et le peuple romain n’oublient ni les bienfaits, ni les injures. A Bocchus on pardonne sa faute, puisqu’il la regrette ; un traité d’amitié et d’alliance lui sera accordé quand il l’aura mérité."

CV. — Quand il connut cette réponse, Bocchus demanda par lettre à Marius de lui envoyer Sylla comme plénipotentiaire, pour traiter de leurs intérêts communs. Sylla partit avec une garde de cavaliers et de frondeurs baléares. A cette escorte se joignirent des archers et une cohorte de Péligniens, armés comme des vélites, pour permettre une marche plus rapide et en même temps une défense suffisante contre les traits légers des Numides. Le cinquième jour, sur la route, ils se trouvent soudain au milieu de la plaine en face de Volux, fils de Bocchus, il la tête d’un millier de cavaliers tout au plus. Mais ces cavaliers allaient au hasard et sacs ordre ; ils donnaient à Sylla et aux autres l’impression d’être plus nombreux, et, à les voir, on craignait l’approche de l’ennemi. Chacun se prépare, apprête armes de défense et de trait, redouble d’attention ; la crainte est grande, mais l’espoir est plus grand encore : vainqueurs, on a devant soi ceux qu’on a si souvent vaincus. Puis les cavaliers envoyés comme éclaireurs remettent tout au point et ramènent la tranquillité.

CVI. — Volux arrive, aborde le questeur, lui dit que son père Bocchus l’a envoyé au-devant de lui pour lui constituer une garde. Ce jour-là et le suivant, ils font route ensemble et marchent sans crainte. Puis, au moment où l’on vient d’établir le camp et où le soir tombe, tout à coup le Maure se précipite vers Sylla, le visage angoissé et tout tremblant ; il dit avoir appris par des éclaireurs que Jugurtha est tout près ; il demande à Sylla, il le presse de fuir secrètement avec lui pendant la nuit. Sylla refuse fièrement : il ne craint pas le Numide, qu’il a tant de fois battu ; il a confiance dans le courage de ses soldats ; même si la défaite était certaine, il resterait, plutôt que de trahir ceux dont il est le chef et de chercher par une fuite honteuse à sauver une vie dont peut-être chus quelques jours la maladie aura raison. Aussi bien, puisque Volux conseille de partir la nuit, se range-t-il à cet avis. Dès que, dans le camp, les soldats auront mangé, on allumera le plus de feux possible, et, à la première veille, on sortira sans faire de bruit. Après une marche de nuit fatigante, et, au montent ou Sylla, au lever du soleil, faisait tracer le camp, des cavaliers maures font savoir que Jugurtha campe à environ deux milles en avant. Ces propos jettent l’épouvante chez les nôtres, qui se croient trahis par Volux et entourés d’embûches. Certains mêmes crient vengeance et demandent qu’un tel forfait, ne soit pas laissé impuni.

CVII. — C’était le sentiment de Sylla : pourtant il défend le Maure contre toute violence. Aux siens il demande de se montrer courageux : souvent dans le passé quelques braves ont triomphé d’une foule d’adversaires ; moins ils se ménageront dans le combat, plus ils seront en sûreté ; n’est-ce pas une honte, quand on a des armes en mains, de chercher son salut dans les jambes, qui, elles, ne sont pas armées, et, parce qu’on a peur, de tourner vers l’ennemi un corps nu et aveugle. Et, puisque Volux agit comme un ennemi, il prend Jupiter tout-puissant à témoin du crime et de la perfidie de Bocchus, et ordonne à son fils de quitter le camp. Volux, tout en larmes, le supplie de n’en rien croire : il n’y a pas d’embûches ; tout vient de l’esprit rusé de Jugurtha, qui a sans doute connu par ses éclaireurs le chemin suivi par Volux ; mais comme il n’a que des troupes peu nombreuses et que toutes ses espérances et ses ressources dépendent de Bocchus, Volux croit bien que Jugurtha n’osera rien faire ouvertement, quand il verra son fils devant lui ! Aussi lui semble-t-il que le parti le meilleur est de traverser carrément le camp du Numide. Lui-même enverra ses Maures en avant ou les laissera en arrière, et il marchera seul à côté de Sylla. Dans ces délicates conjonctures, cette proposition est adoptée. Immédiatement, ils partent, leur arrivée inattendue surprend et fait hésiter Jugurtha ; ils passent sans dommage. Peu de jours après, ils arrivent où ils se proposaient d’aller.

CVIII. — Chez Bocchus, il y avait un Numide, du nom d’Aspar, qui, toujours près de lui, vivait dans son intimité ; Jugurtha l’avait envoyé, quand il avait appris que le Maure avait mandé Sylla ; il voulait qu’il y eût là quelqu’un pour parler en son nom et pour étudier adroitement les projets de Bocchus. Chez Bocchus se trouvait aussi Dabar, fils de Massugrada ; il était de la famille de Masinissa, mais de basse origine du côté maternel, son père étant né d’une concubine ; ses qualités d’esprit le rendaient cher au roi maure, qui le recevait avec plaisir, Bocchus avait déjà dans maintes circonstances éprouvé son dévouement à Rome ; il l’envoya dire à Sylla qu’il était prêt à faire ce que voudrait le peuple romain, lui demanda de fixer lui-même un jour, un lieu, une heure pour un entretien, l’invita à ne rien craindre de l’émissaire de Jugurtha ; à dessein, lui, Bocchus, affectait de ne rien lui cacher, pour traiter plus librement de tout ce qui leur était commun ; pas de meilleur moyen de se garer contre les traquenards de Jugurtha. Mon avis, à moi, c’est que Bocchus était de mauvaise foi - la foi punique ! — et mentait en donnant les raisons dont il avait la bouche pleine ; il jouait de la paix aussi bien avec le Romain qu’avec le Numide, et se demandait sans cesse s’il livrerait Jugurtha aux Romains ou Sylla à Jugurtha. La passion parlait contre nous, mais la crainte plaida en notre faveur.

CIX. — Sylla répondit que, devant Aspar, il parlerait peu, mais compléterait sa pensée dans une réunion secrète, avec Bocchus seul ou peu accompagné. Il indiqua en même temps à celui-ci la réponse qu’il devrait lui faire. La réunion se tint comme il l’avait voulu. Sylla dit que le consul l’avait envoyé pour savoir si l’on voulait la paix ou la guerre. Le roi, conformément à la leçon qui lui avait été faite, le pria de revenir dix jours plus tard, rien n’étant encore décidé pour le moment ; ce jour-là, il répondrait. Tous deux retournent chacun dans leur camp. Mais dans la seconde partie de la nuit, Bocchus mande secrètement Sylla ; ils n’ont auprès d’eux que des interprètes sûrs, et ils prennent comme intermédiaire Dabar, que sa probité rend vénérable et qu’ils agréent tous deux. Et tout de suite, le roi commence en ces termes :

CX. — "Je n’avais jamais pensé que le plus grand roi de ces régions, le premier de tous ceux que je connais, pût avoir un jour à rendre grâces à un simple particulier. Oui, Sylla, avant de te connaître, j’ai souvent accordé mon appui, soit sur demande, soit spontanément, mais je n’ai jamais eu besoin de l’aide de personne. Ce changement à mon détriment, qui en affligerait d’autres, est une joie pour moi. Ce qui a pu manquer, je l’ai obtenu de ton amitié, qui m’est plus chère que tout. Tu peux en faire l’expérience. Armes, soldats, argent, bref tout ce que tu peux concevoir, prends-le, uses-en ; si longtemps que tu doives vivre, tu n’épuiseras jamais ma gratitude, qui demeurera toujours entière ; dans la mesure où cela dépendra de moi, tu ne désireras rien en vain. J’estime qu’un roi perd moins à être vaincu à la guerre qu’en générosité. Quant à la question politique, que l’on t’a envoyé traiter ici, voici ma réponse, très brève. Je n’ai ni fait, ni jamais voulu faire la guerre à Rome, j’ai simplement défendu par les armes mes frontières contre des gens qui les attaquaient les armes à la main. Mais je passe, puisque vous le voulez, vous autres Romains. Faites à votre gré la guerre à Jugurtha. Moi, je ne franchirai pas la Mulucha, qui séparait du mien le royaume de Micipsa, et je ne permettrai pas à Jugurtha de la traverser. Si maintenant tu as à me faire une demande digne de moi et de Rome, je ne te laisserai pas partir sans une réponse favorable."

CXI. — Sylla répondit brièvement et avec réserve à ce qui, dans ces paroles, lui était personnel ; sur la paix et sur les questions générales, il fut plus long. En bref, il indiqua clairement au roi que le Sénat et le peuple romain, étant vainqueurs, lui sauraient peu de gré de ses belles promesses ; il faudrait qu’il fît quelque chose où l’intérêt de Rome trouvât mieux son compte que le sien propre ; et c’était chose aisée, puisqu’il avait Jugurtha à sa disposition : qu’il le livrât aux Romains, et ceux-ci seraient alors vraiment ses débiteurs : il obtiendrait tout de suite un traité d’amitié et la partie de la Numidie qu’il revendiquait. Tout d’abord, le roi refuse et insiste sur son refus il allègue la parenté, l’alliance des deux familles, les traités signés, et puis il peut craindre qu’un manquement à la parole donnée ne lui aliène ses sujets qui sympathisent avec Jugurtha et détestent les Romains. Enfin sa résistance, battue et rebattue en brèche, s’amollit, et il finit par promettre à Sylla de tout faire à son gré. Tous deux font ce qu’il faut pour faire croire à une paix, que désire avidement le Numide, épuisé par la lutte. Puis, leur complot une fois bien organisé, ils se séparent.

CXII. — Le lendemain, Bocchus convoque Aspar, l’envoyé de Jugurtha ; il lui dit connaître par Dabar les conditions mises par Sylla à la cessation des hostilités ; qu’il aille donc demander à son maître ce qu’il en pense. Tout joyeux, le Numide part pour le camp de Jugurtha. Puis, muni d’instructions complètes, il se hâte de repartir et, huit jours plus tard, il est de retour chez Bocchus ; il lui dit que Jugurtha désire vivement se conformer à tous les ordres donnés, mais se défie de Marius ; souvent déjà lionne s’est refusée à ratifier les traités conclus avec ses généraux. Si Bocchus, veut leur être utile à tous deux et travailler vraiment à la paix, qu’il organise une conférence générale, convoquée soi-disant pour négocier, et que là, il lui livre Sylla. Quand un personnage de ce rang sera entre ses mains, forcément le peuple et le sénat consentiront à traiter et n’abandonneront pas un patricien tombé au pouvoir de l’ennemi moins par lâcheté que par dévouement à son pays.

CXIII. -- Longtemps le Maure s’abandonne à ses réflexions. Enfin il promet, sans que je puisse affirmer si ses hésitations furent feintes ou sincères. D’ordinaire, les volontés des rois sont aussi mobiles que violentes, et souvent elles sont contradictoires. A des heures et dans des lieux déterminés, Bocchus convoque, pour traiter de la paix, tantôt Sylla, tantôt l’envoyé de Jugurtha, les reçoit avec bienveillance, fait à tous deux les mêmes promesses. Et eux sont également heureux, également pleins d’espoir. La nuit qui précéda le jour fixé pour la conférence générale, le Maure fit venir ses amis ; puis, changeant encore subitement d’avis, il renvoya tout le monde, restant seul pour tout peser, changeant de visage et de regard, comme de sentiments, et, dans son silence laissant paraître au dehors les secrets de son cœur. Il finit par faire venir Sylla et s’entend avec lui pour prendre au piège le Numide. Au point du jour, on lui signale l’approche de Jugurtha ; avec quelques amis et notre questeur, il s’avance au-devant de lui, comme pour lui faire honneur, et monte sur un tertre, afin de permettre aux agents du complot de mieux voir. Le Numide s’y rend avec la plupart de ses familiers, sans armes, comme il avait été convenu. Un signal est donné de tous côtés sortent des embuscades des hommes armés qui se jettent sur lui ; tous ses amis sont massacrés, lui-même, chargé de chaînes, est livré à Sylla, qui le conduit à Marius.

CXIV. — A peu près à la même époque, nos généraux Q. Cépion et Cn. Manlius ne furent pas heureux dans une rencontre avec les Gaulois. L’épouvante fit trembler à l’Italie entière. A ce moment, et toujours depuis lors, les Romains ont été convaincus que, si avec les autres peuples rien n’est impossible à leur courage, avec les Gaulois, c’est pour eux une question, non de gloire, mais de vie et de mort. Mais lorsqu’on apprit la fin de la guerre de Numidie et l’arrivée à Rome de Jugurtha enchaîné, on réélut consul Marius, bien qu’absent, et on lui attribua la province de Gaule. Aux calendes de janvier, il triompha, étant consul, avec une grande pompe. Et c’est sur lui, à ce moment, que reposaient les espérances et toute la force de la république.