Guerre et Paix (trad. Bienstock)/EII/04

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 12p. 366-377).


IV

En rejetant l’opinion des anciens sur la soumission divine de la volonté du peuple à une seule personne élue et sur la soumission de cette volonté à la divinité, l’historien ne peut faire un pas sans contradiction, sans entrer dans l’une des deux voies : ou retourner à la croyance ancienne en la participation directe de la divinité aux œuvres humaines, ou expliquer nettement l’importance de la force qui produit les événements historiques et qui s’appelle le pouvoir.

Il est impossible de retourner à la première voie : la croyance est détruite, c’est pourquoi il est nécessaire d’expliquer l’importance du pouvoir.

Napoléon a ordonné de réunir les troupes et d’aller à la guerre. Ce phénomène nous est tellement habituel que la question : Pourquoi six cent mille hommes partent-ils à la guerre quand Napoléon a prononcé telle et telle parole ? nous paraît absurde. Il avait le pouvoir et c’est pourquoi ce qu’il ordonnait a été fait. Cette réponse est tout à fait satisfaisante si nous croyons que le pouvoir lui était donné par Dieu. Mais dès que nous n’admettons pas cela, il est nécessaire de définir ce qu’est ce pouvoir d’un homme sur les autres.

Ce pouvoir ne peut être le pouvoir direct de la prépondérance physique d’un être fort sur un être faible — prépondérance basée sur l’application ou la menace d’application de la force physique, comme, par exemple, le pouvoir d’Hercule ; il ne peut être basé sur la prépondérance de la force morale, comme le pensent naïvement quelques historiens qui disent que les personnages historiques sont des héros, c’est-à-dire des hommes doués d’une force d’âme et d’esprit particulière qu’on appelle le génie. Ce pouvoir ne peut être basé sur la supériorité de la force morale, car, sans même parler des héros comme Napoléon, dont les qualités morales sont très discutables, l’histoire nous montre que ni les Louis XI ni les Metternich qui dirigèrent des millions d’hommes n’avaient des qualités morales particulières, mais, qu’au contraire, ils étaient moralement inférieurs à chacun des millions de gens qu’ils dirigeaient.

Si la source du pouvoir n’est ni dans les qualités physiques, ni dans les qualités morales de la personne qui le possède, il est évident qu’elle doit se trouver en dehors de la personne, dans les rapports qui existent entre les masses et la personne qui a le pouvoir.

C’est ainsi que la science du droit comprend le pouvoir, cette science qui, sorte de caisse de change de l’histoire, promet d’échanger les conceptions historiques du pouvoir contre l’or pur.

Le pouvoir c’est la somme des volontés des masses transportée par l’accord exprimé ou tacite sur les gouvernants élus par les masses. Dans le domaine de la science du droit — science qui se compose des raisonnements : comment faudrait-il constituer l’État et le pouvoir si l’on pouvait faire cela ? — tout est très clair, mais, appliquée à l’histoire, cette définition du pouvoir demande quelques explications.

La science du droit examine l’État et le pouvoir comme les anciens examinaient le feu, c’est-à-dire comme quelque chose d’absolument existant, et pour l’histoire, l’État et le pouvoir ne sont que des phénomènes, de même que pour la physique moderne, le feu n’est pas un élément mais un phénomène.

De cette différence essentielle des opinions de l’histoire et de la science du droit provient que la science du droit peut raconter en détails comment, selon elle, il faudrait organiser le pouvoir et ce qu’est ce pouvoir qui existe comme quelque chose d’immuable en dehors du temps ; mais aux questions historiques sur l’importance du pouvoir qui se modifie avec le temps, elle ne peut rien nous répondre.

Si le pouvoir est la somme des volontés transportée sur un gouvernant, alors Pougatchev est-il le représentant des volontés des masses ? S’il ne l’est pas, alors pourquoi Napoléon Ier l’est-il ? Pourquoi Napoléon III quand on l’arrêta à Boulogne était-il un criminel et ensuite pourquoi les criminels furent-ils tous ceux qu’il avait arrêtés ?

Pendant les révolutions de palais où participent parfois deux ou trois personnes, la volonté des masses se transporte-t-elle aussi sur un nouveau personnage ? Dans les rapports internationaux, la volonté des masses du peuple se transporte-t-elle sur son conquérant ? En 1808, la volonté de l’alliance du Rhin était-elle transportée sur Napoléon. La volonté des masses était-elle transportée sur Napoléon en 1809 quand nos troupes, alliées aux Français, allaient se battre contre l’Autriche ?

À ces questions on peut répondre de trois façons :

1o Reconnaître que la volonté des masses se transporte toujours à ce ou ces gouvernants qu’elles ont choisis et que, par conséquent, chaque apparition de nouveau pouvoir, toute lutte contre le pouvoir une fois transmis doivent être considérées comme violation du vrai pouvoir ;

2o Admettre que la volonté des masses se transmet aux gouvernants, conditionnellement, et montrer que toutes les restrictions et même l’ anéantissement du pouvoir proviennent d’infractions commises par les gouvernants aux conditions selon lesquelles le pouvoir leur était transmis ;

3o Reconnaître que la volonté des masses se transporte sur les gouvernants conditionnellement mais selon des conditions inconnues, indéfinies et que l’apparition de plusieurs pouvoirs, leurs luttes et leurs chutes proviennent seulement de l’accomplissement plus ou moins complet par le gouvernant de ces conditions inconnues selon lesquelles les volontés des masses se transportent d’une personne à d’autres.

C’est de l’une de ces trois façons que les historiens expliquent les rapports des masses envers les gouvernants.

Certains historiens, dans la simplicité de leur âme, ne comprennent pas la signification du pouvoir.

Ces mêmes historiens particuliers et biographes, desquels nous avons parlé plus haut, reconnaissent, soi-disant, que la somme des volontés des masses se transporte absolument sur les personnages historiques. C’est pourquoi, en faisant la description d’un seul pouvoir quelconque, ces historiens supposent que ce même pouvoir est le seul absolu et vrai et que tout autre pouvoir qui le contredit n’en est pas un, mais est une atteinte au pouvoir, c’est-à-dire la violence.

Leur théorie, bonne pour les périodes primitives et pacifiques de l’histoire, appliquée aux périodes compliquées et tempétueuses de la vie des peuples pendant lesquelles paraissent en même temps et luttent entre eux les divers pouvoirs, a cet inconvénient que l’historien légitimiste tâchera de prouver que la Convention, le Directoire et Bonaparte n’étaient que des violations du pouvoir, et les républicains, les bonapartistes tâcheront de prouver, les uns, que le vrai pouvoir était la Convention, les autres, que c’était l’empire et que tout le reste n’était que la violation du pouvoir. Il est évident qu’en se contredisant mutuellement de telle façon, les explications du pouvoir données par ces historiens ne peuvent être bonnes que pour les enfants en bas âge.

Frappés de la fausseté de cette opinion historique, les autres historiens disent que le pouvoir est basé sur la transmission conditionnelle aux gouvernants de la somme des volontés des masses et que les personnages historiques n’ont le pouvoir qu’à condition de remplir le programme que, d’un accord tacite, leur a prescrit la volonté du peuple. Mais en quoi consiste ce programme, les historiens ne nous le disent pas ou, s’ils le disent, ils se contredisent mutuellement.

Chaque historien, selon son opinion sur ce qui constitue le but du mouvement des peuples, se représente ce programme dans la grandeur, dans la richesse, dans la liberté, dans l’instruction des citoyens soit de la France, soit de tout autre pays. Mais sans parler des contradictions des historiens au sujet de ce programme, en admettant même qu’il existe un seul programme commun à tous, les faits historiques contredisent presque toujours cette théorie. Si les conditions selon lesquelles le pouvoir est transmis consistent dans la richesse, dans la liberté, dans l’instruction du peuple, pourquoi alors les Louis XIV, les Ivan IV finirent-ils tranquillement leurs règnes, et pourquoi les Louis XVI et les Charles Ier furent-ils suppliciés par les peuples ?

À cette question, les historiens répondent que l’activité de Louis XIV, contraire au programme tracé, rejaillit sur Louis XVI. Mais pourquoi n’a-t-elle pas rejailli sur Louis XIV, sur Louis XV ; pourquoi rejaillit-elle précisément sur Louis XVI ? Quel délai faut-il pour cette réflexion ? À cette question il n’y a pas de réponse et il n’en peut être. On ne peut s’expliquer non plus pourquoi la somme des volontés durant plusieurs siècles ne se transporte pas de ces gouvernants à leurs héritiers, et qu’ensuite, tout d’un coup, pendant cinquante ans, elle se transporte sur la Convention, le Directoire, Napoléon, Alexandre, Louis XVIII, de nouveau sur Napoléon, sur Charles X, Louis-Philippe, le gouvernement républicain, sur Napoléon III. En expliquant ces transferts, qui s’accomplissent rapidement, des volontés d’une personne sur l’autre, et surtout dans les rapports internationaux, les conquêtes et les alliances, ces historiens doivent, malgré eux, reconnaître qu’une partie de ces événements n’est déjà plus le transport régulier des volontés mais des hasards qui dépendent tantôt de la ruse, tantôt de la faute ou de la perfidie ou de la faiblesse du diplomate, du monarque ou du chef de parti.

De sorte que la plupart des phénomènes historiques : les guerres civiles, les révolutions, les conquêtes sont présentés par ces historiens non comme le résultat de la transmission des volontés libres, mais comme le résultat de la volonté faussement dirigée d’un ou de plusieurs hommes, c’est-à-dire, de nouveau comme la violation du pouvoir. C’est pourquoi les événements historiques, d’après les historiens de cette sorte, sont presque tous des écarts de la théorie.

Ces historiens sont semblables aux botanistes qui, ayant remarqué que quelques plantes sortent de la graine avec deux cotylédons, soutiendraient que tout ce qui croît, croît seulement en se dédoublant en deux feuilles et que le palmier, les champignons et même le chêne, qui en se branchant dans sa pleine croissance n’a plus les deux feuilles semblables, s’écartent de la théorie.

Les historiens de la troisième catégorie reconnaissent que la volonté des masses se transporte conditionnellement aux personnages historiques mais que ces conditions ne nous sont pas connues. Ils disent que les personnages historiques n’ont le pouvoir que parce qu’ils accomplissent la volonté des masses dont ils sont porteurs.

Mais dans ce cas, si la force qui pousse ces peuples n’est pas dans les personnages historiques mais dans les peuples eux-mêmes, alors en quoi consiste l’importance, la signification de ces personnages historiques ?

Les personnages historiques, disent ces historiens, expriment la volonté des masses. L’activité des personnages historiques représente l’activité des masses. Mais dans ce cas, une question se pose : Est-ce que toute l’activité ou seulement un certain côté de l’activité des personnages historiques est l’expression de la volonté des masses ? Si toute l’activité des personnages historiques est l’expression de la volonté des masses, comme le pensent quelques-uns, alors les biographies de Napoléon, de Catherine, avec tous les détails et les racontars de la cour, sont l’expression de la vie des peuples, ce qui est une insanité évidente, et si ce n’est pas un côté de l’activité d’un personnage historique qui sert d’expression à la vie des peuples, comme le pensent les autres soi-disant historiens philosophes, alors, pour définir quel côté de l’activité des personnages historiques exprime la vie des peuples, il faut d’abord savoir en quoi consiste cette vie.

En présence de cette difficulté, les historiens de cette catégorie inventent une abstraction très vague, très insaisissable et, en général, sous laquelle on peut classer le plus grand nombre d’événements, et ils disent qu’en cette abstraction consiste le but du mouvement de l’humanité. Les abstractions générales le plus souvent admises par la plupart des historiens sont : la liberté, l’égalité, l’instruction, le progrès et la civilisation. En assignant comme but au mouvement de l’humanité une abstraction quelconque, les historiens étudient les hommes qui ont laissé après eux le plus grand nombre de monuments — des rois, des ministres, des capitaines, des écrivains, des réformateurs, des papes, des journalistes — dans la mesure suivant laquelle tous ces personnages ont, selon leur opinion, appuyé ou combattu une certaine abstraction. Mais comme il n’est pas du tout prouvé que le but de l’humanité soit l’égalité, la liberté, l’instruction ou la civilisation, et puisque le lien des masses avec les gouvernements et les maîtres de l’humanité n’est basé que sur cette supposition arbitraire que la somme des volontés des masses se transporte toujours sur les personnes qui sont en vue, alors l’activité des millions d’hommes qui émigrent, qui brûlent leurs maisons, qui abandonnent l’agriculture, qui se détruisent mutuellement ne s’exprime jamais dans la description d’une dizaine de personnes qui ne brûlent pas de maisons, qui ne s’occupent pas d’agriculture et ne tuent pas leurs semblables.

L’histoire le prouve à chaque pas. Est-ce que le mouvement des peuples de l’Occident, à la fin du dix-huitième siècle, et leur marche en Orient peuvent être expliqués par l’activité des Louis XIV, Louis XV, Louis XVI, de leurs maîtresses, de leurs ministres, par la vie de Napoléon, de Rousseau, de Diderot, de Beaumarchais et des autres ? Le mouvement du peuple russe vers l’Orient — Kazan et la Sibérie — s’exprime-t-il dans les détails du caractère maladif d’Ivan IV et sa correspondance avec Kourbsky ? Le mouvement des peuples pendant les croisades, l’explique-t-on par la vie et l’activité de Godefroy, des Louis et de leurs dames ? Pour nous, le mouvement des peuples de l’Occident à l’Orient demeure incompréhensible, sans aucun but, sans chefs, avec une foule de vagabonds plus Pierre l’Ermite. Encore plus incompréhensible est la cessation de ce mouvement au moment où les acteurs historiques lui avaient enfin trouvé un but raisonnable, saint : la délivrance de Jérusalem. Les papes, les rois et les chevaliers poussaient les peuples à délivrer la terre sainte, mais le peuple s’y refusait parce que cette cause inconnue qui le menait auparavant n’existait plus. L’histoire de Godefroy et des ménestrels ne peut évidemment pas englober la vie des peuples, elle est simplement l’histoire de Godefroy et des ménestrels tandis que l’histoire de la vie des peuples et de leurs aspirations est restée inconnue. L’histoire des écrivains et des réformateurs nous explique encore moins la vie des peuples. L’histoire de la civilisation nous explique les aspirations, les conditions de la vie et les pensées d’un écrivain ou d’un réformateur. Nous apprenons que Luther avait un caractère violent et qu’il prononça telles et telles paroles. Nous apprenons que Rousseau était méfiant et écrivit tel ou tel livre, mais nous ne savons pas pourquoi, après la Réforme, les peuples s’entr’égorgèrent et pourquoi, pendant la Révolution française, on s’entretua. Si l’on réunit ces deux histoires, comme le font les historiens les plus récents, on aura les histoires des monarques et des écrivains et non l’histoire de la vie des peuples.