Guerre et Paix (trad. Bienstock)/II/08

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 7p. 307-321).


VIII

Le reste de l’infanterie traversait le pont à la hâte, serré à l’entrée comme dans un entonnoir. Enfin tous les chariots étaient passés, la bousculade devenait moindre et le dernier bataillon entrait sur le pont. Seuls les hussards de Denissov restaient à l’autre extrémité du pont, en face de l’ennemi. L’ennemi, qu’on apercevait de loin sur la montagne en face, ne se voyait pas encore du bas du pont, et l’horizon se trouvait limité à une demi-verste de distance par un col où coulait une rivière. En avant, s’étendait un espace désert où se mouvaient nos patrouilles de Cosaques. Tout à coup, sur les hauteurs opposées à la route parurent des troupes en capotes bleues et l’artillerie. C’étaient des Français. Le détachement des Cosaques s’élança au trot sur la colline. Tous les officiers et soldats de l’escadron de Denissov, bien qu’ils tâchassent de parler de choses étrangères et regardassent de côté, ne cessaient de penser à ce qui se préparait là-bas sur la montagne, et regardaient, toujours fixement, les taches qui se montraient à l’horizon et qu’ils reconnaissaient pour être des troupes ennemies.

Le temps, après midi, s’était éclairci de nouveau, et le soleil tombait clair sur le Danube et les montagnes sombres qui l’entourent. Il faisait calme, et de la montagne arrivaient de temps en temps les sons des clairons et des cris de l’ennemi. Entre l’escadron et l’ennemi il n’y avait plus personne, sauf quelques patrouilles. Un espace vide de trois cents sagènes les séparait. L’ennemi avait cessé de tirer et l’on sentait d’autant mieux cette ligne terrible, inabordable et insaisissable qui divise deux camps ennemis.

« Un pas au delà de cette ligne qui rappelle celle qui sépare les vivants des morts, et ce sera l’inconnu des souffrances et de la mort. Et qu’y a-t-il là derrière ce champ, ces arbres et ces toits éclairés par le soleil ? Personne ne le sait et l’on veut le savoir. C’est terrible de franchir cette ligne, et l’on veut la franchir. On sait que tôt ou tard il faudra la franchir et savoir ce qu’il y a là-bas, de l’autre côté ; de même qu’il faudra savoir fatalement ce qui est de l’autre côté de la mort.

Et pourtant soi-même on est fort, sain, gai, excité, et l’on est entouré de mêmes gens forts, animés, excités. » Si chaque homme ne pense pas ainsi, en tout cas, il le sent en vue de l’ennemi et cette sensation donne un éclat particulier et une rudesse joyeuse d’impression à tout ce qui se passe en ce moment.

Sur la colline, la fumée d’un canon ennemi se montra, et un obus passa en sifflant au-dessus de l’escadron des hussards. Les officiers qui étaient groupés se dispersèrent à leurs postes. Les hussards commençaient à préparer soigneusement les chevaux. Dans l’escadron tout devenait silencieux. Tous regardaient en avant l’ennemi et le commandant de l’escadron, attendant les ordres. Un deuxième obus, un troisième obus passèrent. Évidemment l’on tirait sur les hussards. Mais l’obus en sifflant, avec une vitesse régulière passait aux dessus des têtes des hussards et tombait quelque part derrière eux. Les hussards ne se retournaient pas, mais à chaque sifflement de l’obus, comme à un commandement, tous les hommes de l’escadron, avec leurs physionomies monotonément diverses, retenaient leur souffle et tandis que l’obus volait, ils se levaient sur les étriers puis se baissaient. Les soldats, sans tourner la tête, se regardaient de côté, curieux de voir l’impression produite sur le camarade. En chaque hussard, depuis Denissov jusqu’au trompette, se montrait près des lèvres et du menton le trait commun de la lutte, de l’énervement et de l’émotion. Le maréchal des logis fronçait les sourcils en regardant les soldats comme s’il les menaçait de punitions. Le junker Mironov s’inclinait au passage de chaque projectile. Rostov, au flanc gauche, assis sur son Gratchik, légèrement couronné mais encore très beau, avait l’air radieux d’un élève appelé à l’examen devant un grand public et sûr de se distinguer. Il les regardait tous d’un œil clair et tranquille et semblait vouloir attirer l’attention sur son calme devant les obus. Mais sur son visage, près de sa bouche, se montrait malgré lui un trait nouveau et sévère.

— Qui salues-tu là-bas ? Junker Mi’onov ! Ce n’est pas bien, ’ega’dez-moi ! — cria Denissov qui ne pouvait tenir en place et s’agitait sur son cheval devant l’escadron. Vaska Denissov avec sa tête aux cheveux noirs, son petit nez, toute sa petite personne, et sa main veinée (aux doigts courts couverts de poils), qui tenait la poignée de son sabre nu, était bien, comme d’habitude, surtout vers le soir après avoir bu deux bouteilles. Il était seulement un peu plus rouge qu’à l’ordinaire ; sa tête chevelue se dressait comme celle des oiseaux quand ils boivent, il enfonçait sans pitié ses éperons dans les côtés de son bon cheval, et, sautait vers l’autre flanc de l’escadron, tombait comme en arrêt et criait d’une voix rauque qu’on inspectât bien les pistolets. Il s’approcha de Kirsten. Le capitaine en second, sur sa large et lourde jument vint à la rencontre de Denissov. Kirsten avec ses longues moustaches était sérieux comme toujours, seulement ses yeux brillaient plus qu’à l’ordinaire.

— Eh quoi ? — dit-il à Denissov, — ça n’ira pas jusqu’à la bataille. — Tu verras, nous retournerons.

— Le diable sait ce qu’ils font, — grommela Denissov. — Eh ! ’ostov ! — cria-t-il au jeune homme en remarquant son visage gai. — Te voilà enfin ! Et il sourit d’un air d’approbation, heureux évidemment pour le junker. Rostov se sentait tout à fait heureux. À ce moment, un chef se montra sur le pont, Denissov galopa vers lui.

— Excellence, pe’mettez de les attaquer. Je les ’enve’se’ai.

— Quelle attaque ? — fit le chef d’une voix ennuyée en fronçant les sourcils comme pour se débarrasser d’une mouche agaçante. — Pourquoi êtes-vous ici ? Vous voyez, les éclaireurs se retirent. Ramenez l’escadron.

L’escadron traversa le pont et s’éloigna hors des coups sans perdre un seul homme. Après lui, passa aussi un deuxième escadron qui était dans la ligne, et les derniers Cosaques débarrassèrent cette rive.

Deux escadrons du régiment de Pavlograd traversèrent le pont l’un après l’autre allant à la montagne. Le colonel Karl Bogdanitch Schubert s’approcha de l’escadron de Denissov et marcha au pas, non loin de Rostov, sans faire aucune attention à lui. C’était leur première rencontre après la discussion à cause de Télianine. Et maintenant, dans les rangs, Rostov, se sentant au pouvoir de l’homme envers qui il se jugeait coupable, ne quittait pas des yeux le dos athlétique, la nuque blonde et le cou rouge du commandant du régiment. Tantôt il semblait à Rostov que Bogdanitch feignait seulement l’inattention mais que son but était maintenant d’éprouver le courage du junker, et il se redressait et regardait, joyeux ; tantôt il lui semblait que Bogdanitch marchait si près afin de montrer son courage à Rostov ; tantôt que son ennemi lançait l’escadron à une attaque terrible, exprès pour le punir, lui, Rostov ; tantôt il lui semblait qu’après l’attaque il viendrait chez lui blessé, et d’un geste magnanime lui tendrait la main en signe de réconciliation.

Jerkov (qui récemment avait quitté le régiment de Pavlograd) s’approcha du colonel. Jerkov après sa révocation de l’État-major, ne restait pas au régiment, disant qu’il n’était pas assez sot pour travailler dans les rangs quand il pouvait, à l’état-major, sans rien faire, recevoir beaucoup plus de décorations, et il avait réussi à se faire nommer officier d’ordonnance du prince Bagration. Il venait à son ancien chef avec un ordre du commandant de l’arrière-garde.

— Colonel, dit-il d’un air sombre en s’adressant à l’adversaire de Rostov et en regardant les camarades, il est ordonné de s’arrêter et d’enflammer le pont.

— Qui l’a ordonné ? — demanda le colonel avec un air bourru.

— Je ne sais pas, colonel, répondit sérieusement le cornette, mais le prince m’a ordonné ceci : « Va, et dis au colonel que les hussards retournent au plus vite et enflamment le pont. »

Derrière Jerkov, un officier de la suite rejoignait le colonel de hussards avec le même ordre. Derrière celui-ci, sur un cheval de Cosaque qui le portait avec peine, accourait au galop le gros Nesvitzkï.

— Comment donc, colonel, — cria-t-il encore en galopant. — Je vous ai dit d’enflammer le pont. Quelqu’un a-t-il déformé mon ordre ? Là-bas, tout le monde devient fou, on ne comprend rien.

Le colonel, sans se hâter, arrêta le régiment et s’adressa à Nesvitzkï :

— Vous m’avez parlé de matières inflammables, — dit-il, — mais pour ce qui est d’enflammer le pont, vous ne m’avez rien dit.

— Mais comment donc, mon cher, — fit Nesvitzkï en ôtant sa casquette et lissant de sa main grasse ses cheveux mouillés de sueur. — Comment, ne vous ai-je pas dit qu’il faut enflammer le pont quand on y a mis des matières inflammables.

— Je ne suis pas pour vous « mon cher », monsieur l’officier d’état-major, et vous ne m’avez pas dit d’enflammer le pont ! Je connais mon service et j’ai l’habitude de remplir strictement les ordres. Vous m’avez dit : on enflammera le pont, mais qui l’enflammera ? Je ne puis le savoir par le Saint-Esprit.

— C’est toujours comme ça ! fit Nesvitzkï avec un geste de la main. Que fais-tu ici ? — demanda-t-il à Jerkov.

— Je suis venu aussi pour la même chose. Mais tu es bien mouillé ; donne, je te tordrai.

— Vous avez dit, monsieur l’officier ? — continua le colonel d’un ton offensé.

— Colonel, — l’interrompit l’officier de la suite, — il faut se hâter ; autrement, l’ennemi avancera ses canons à distance de mitraille.

Le colonel regarda en silence l’officier de la suite, le gros officier d’état-major, Jerkov et fronça les sourcils.

— J’enflammerai le pont, dit-il d’une voix solennelle, comme s’il voulait exprimer que, malgré tous les désagréments qu’on lui causait, il ferait quand même ce qu’il fallait.

Et, frappant le cheval de ses jambes longues, musclées, comme si l’animal était le principal coupable, le colonel s’avança et commanda au deuxième escadron — celui où servait Rostov sous le commandement de Denissov, — de retourner sur le pont.

« Oui, c’est ça » pensa Rostov, « il veut m’éprouver ». Son cœur se serrait, le sang lui montait au visage. « Soit, il verra que je ne suis pas un poltron. »

De nouveau, sur tous les visages gais des soldats de l’escadron, parut le trait sérieux qui s’y montrait quand ils étaient sous les obus. Rostov regardait sans baisser les yeux le colonel, son adversaire, avec le désir de trouver sur son visage la confirmation de ses suppositions. Mais le colonel ne se tourna pas une seule fois vers Rostov et, comme toujours, dans le rang, il regardait fièrement et solennellement. On attendait le commandement.

— Vite, vite ! criaient autour de lui quelques voix. En accrochant leurs sabres dans les guides, avec un bruit d’éperons et en se hâtant, les hussards descendaient de cheval, ne sachant pas eux-mêmes ce qu’ils allaient faire. Les hussards se signèrent. Déjà Rostov ne regardait plus le colonel, il n’en avait pas le temps. Il avait peur, le cœur lui battait de la crainte que les hussards ne fussent en retard. Sa main trembla quand il donna son cheval au soldat, et il sentait comment, par saccades, son sang affluait au cœur. Denissov, en criant quelque chose, passa devant lui.

Rostov ne voyait rien, sauf les hussards qui couraient autour de lui en s’accrochant avec leurs éperons et faisant un bruit de sabres.

— Brancard ! — cria une voix derrière lui. — Rostov ne se rendit pas compte de ce que signifiait la demande du brancard ; il courait en tâchant seulement d’être le premier. Mais, près du pont même, faisant un faux pas, il tomba sur les mains, dans la boue piétinée et collante. Les autres le devancèrent.

— Des deux côtés, lieutenant, — disait la voix du colonel. Toujours à cheval, il allait en avant et s’arrêtait non loin du pont avec un visage triomphant et joyeux.

Rostov, en essuyant ses mains sales sur son pantalon, regarda son ennemi et voulut courir plus loin, s’imaginant que plus il irait, mieux ce serait. Mais bien que Bogdanitch ne l’eût ni regardé, ni reconnu, il lui cria avec colère :

— Qui court au milieu du pont ? À droite, junker, en arrière ! Et il s’adressa à Denissov qui, plein d’un courage audacieux, paraissait à cheval sur les planches du pont.

— Pourquoi cette imprudence, capitaine ? Vous feriez mieux de descendre.

— Bah ! on t’ouve’a toujou’s le coupable ! — répondit Vaska Denissov en se tournant sur sa selle.




Pendant ce temps, Nesvitzkï, Jerkov et l’officier de la suite étaient ensemble debout, en dehors des coups, et regardaient ce petit amas d’hommes en casques jaunes, vestons vert foncé à brandebourgs et pantalon bleus, qui s’agitaient près du pont, et, de l’autre côté les capotes bleues qui s’avançaient au loin et le groupe d’hommes avec les chevaux, où l’on pouvait facilement distinguer des canons.

« Réussira-t-on ou non à enflammer le pont ? Qui arrivera le premier ? Enflammeront-ils le pont et pourront-ils fuir, ou les Français s’approcheront-ils à distance de mitraille et les écraseront-ils ? » Ces questions se posaient involontairement à tous ces soldats qui étaient sur le pont et qui, à la lumière claire du soir, regardaient le pont, les hussards et les capotes bleues qui se mouvaient de l’autre côté avec les baïonnettes et les canons.

— Oh ! ce sera terrible pour les hussards, — dit Nesvitzkï. — Ils ne sont plus maintenant qu’à une portée de mitraille.

— C’est en vain qu’il a amené tant de soldats, — fit l’officier de la suite.

— En effet — opina Nesvitzkï ; — ici, il suffisait d’envoyer deux soldats.

— Ah ! Votre Excellence — intervint Jerkov sans quitter des yeux les hussards, mais toujours de son ton naïf qui ne permettait pas de savoir s’il parlait sérieusement ou non. — Ah ! Votre Excellence, que dites-vous, envoyer deux soldats, et qui nous donnerait alors la décoration de Vladimir ? C’est bien si l’on nous écrase, alors on pourra présenter tout l’escadron pour la décoration et soi-même recevoir un ruban. Notre Bogdanitch sait bien s’arranger.

— Ah ! fit l’officier de la suite, — c’est la mitraille. Il montrait les canons français qu’on ôtait des avant-trains et qu’on avançait hâtivement. Du côté des Français, où étaient les canons, une fumée se montra, et, presqu’en même temps, une deuxième, une troisième, et pendant qu’arrivait le son du premier coup, s’élevait la quatrième fumée ; puis deux coups se firent entendre l’un après l’autre, ensuite le troisième.

— Oh ! oh ! cria Nesvitzkï, comme s’il eût éprouvé une douleur aiguë, en saisissant par le bras l’officier de la suite. — Regardez, voici le premier qui tombe. Regardez.

— En voici un deuxième, je crois ?

— Si j’étais roi, je ne ferais jamais la guerre, — dit Nesvitzkï en se détournant.

Les canons français, de nouveau, se chargeaient hâtivement ; l’infanterie en capotes bleues s’avançait sur le pont en courant, la fumée se montrait de nouveau à divers endroits et la mitraille éclatait et craquait sur le pont. Mais cette fois, Nesvitzkï ne pouvait voir ce qui se faisait sur le pont. Une fumée épaisse le couvrait. Les hussards avaient réussi à enflammer le pont et les batteries françaises tiraient sur eux, non pour les en empêcher, mais parce que les canons étaient montés et qu’elles ne savaient sur quoi tirer. Les Français réussirent à tirer trois coups avant que les hussards eussent pu retourner vers leurs chevaux. Deux des salves n’étaient pas justes et toute la mitraille passa au delà, mais la dernière tomba au milieu du groupe des hussards et en abattit trois.

Rostov soucieux de ses relations avec Bogdanitch, s’arrêta sur le pont ne sachant que faire. Il n’y avait personne à pourfendre (comme il s’était toujours imaginé le combat) ; aider à enflammer le pont, il ne le pouvait pas non plus, puisqu’il n’avait pas pris de paille, comme les autres soldats. Il était debout et regardait, quand soudain, quelque chose craqua sur le pont comme un bruit de noix, et l’un des hussards, le plus proche de lui, tombait sur le parapet en gémissant. Rostov avec les autres courut près de lui. De nouveau quelqu’un cria : brancard ! Quatre hommes saisirent le hussard et le soulevèrent.

— Oh ! oh ! oh ! Laissez-moi. Au nom du Christ, laissez-moi ! — criait le blessé.

Mais on le souleva quand même et on l’étendit sur le brancard. Nicolas Rostov se détourna et, comme s’il cherchait quelque chose, se mit à regarder au loin, sur le Danube, le ciel et le soleil. Le ciel lui semblait beau, il était si bleu, si calme, si profond ! Comme le soleil couchant était clair et majestueux ! Comme l’eau du Danube lointain brillait doucement ! Et encore plus belles étaient les longues montagnes bleuâtres derrière le Danube, et le courant, les cols mystérieux, les forêts de pins entourées de brouillard… Là-bas, tout est calme, heureux…

« Je ne désirerais rien si j’étais là-bas, » pensa Rostov. « En moi seul et dans ce soleil, il y a tant de bonheur, et ici… les gémissements, les souffrances, la peur, et cette incertitude, cette fièvre… De nouveau on crie quelque chose, de nouveau tous retournent là-bas en courant et je cours avec eux, et voilà… la mort est près de moi, autour de moi… Encore un moment, et déjà je ne verrai plus jamais ce soleil, cette eau, ce col… » À ce moment, le soleil commença à se cacher derrière les nuages ; d’autres brancards parurent devant Rostov. Et la peur de la mort et des brancards et l’amour du soleil et de la vie, tout se confondit en une impression maladive et troublante.

« Oh mon Dieu, Seigneur, toi qui es au ciel, sauve-moi, pardonne-moi et protège-moi », murmura Rostov. Le hussard accourut vers les chevaux, les voix devenaient plus fortes et plus calmes ; les brancards disparurent à ses yeux.

— Quoi ! mon che’, tu as senti la poud’e ! — cria à son oreille Vaska Denissov. « Tout est fini et je suis un poltron, oui, un poltron, » pensa Rostov. En soupirant lourdement, il prit des mains du soldat son Gratchik et l’enfourcha.

— Qu’était-ce ? La mitraille ? — demanda-t-il à Denissov.

— Pa’bleu ! Quelle mit’aille ! — cria Denissov. — On a t’availlé b’avement ! le t’avail n’était pas commode. L’attaque c’est une belle chose, on f’appe en face ; mais ici, diable ! on tape par de’ière.

Et Denissov s’éloigna vers le groupe arrêté non loin de Rostov et qui se composait du colonel, de Nesvitzkï, de Jerkov et de l’officier de la suite.

« Cependant je crois que personne n’a remarqué… », pensa Rostov.

En effet, personne n’avait rien remarqué, car chacun connaissait ce sentiment éprouvé pour la première fois par le junker qui n’avait pas encore été au feu.

— Ce sera un bon rapport, — dit Jerkov. — Et peut-être serai-je promu sous-lieutenant.

— Annoncez au prince que c’est moi qui ai enflammé le pont — prononça le colonel d’un ton solennel et joyeux.

— Et si l’on m’interroge sur les pertes ?

— Bagatelle ! — fit à voix basse le colonel ; — deux hussards blessés et un tué net, — fit-il avec une joie visible, n’étant pas capable de retenir un sourire heureux en prononçant d’une voix claire le joli mot net.