Guerre et Paix (trad. Bienstock)/II/13

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 7p. 356-366).


XIII

La nuit même, après avoir pris congé du Ministre de la Guerre, Bolkonskï partit rejoindre l’armée sans savoir seulement où il la trouverait, et craignant de tomber sur la route de Krems entre les mains des Français. À Brünn toute la Cour faisait ses malles et expédiait déjà les gros bagages à Olmütz. Près d’Etzelsdorf, le prince André se trouva sur la route où, avec la plus grande hâte et dans la plus grande confusion, s’avançait l’armée russe. La route était si pleine de chariots qu’il était impossible d’aller en voiture. Le prince André demanda un cheval au commandant des Cosaques, et un Cosaque affamé et fatigué, dépassant les fourgons, partit à la recherche du commandant en chef et de sa voiture. Les bruits les plus alarmants couraient sur le sort de l’armée, et le long de la route, la vue de l’armée qui courait en désordre, confirmait ce bruit.

« Cette armée russe que l’or de l’Angleterre a transporté des extrémités de l’univers, nous allons lui faire éprouver le même sort (le sort de l’armée d’Ulm). » Il se rappelait ces paroles de la proclamation de Bonaparte à son armée avant le commencement de la campagne, et elles excitaient en lui de l’étonnement pour le génial héros, un sentiment d’orgueil blessé et l’espoir de la gloire. « Et s’il ne reste qu’à mourir ? pensa-t-il. » « Eh bien, s’il le faut, je mourrai aussi bien que les autres. »

Le prince André regardait avec dédain toutes ces longues files de chariots, les parcs d’artillerie et, de nouveau, les fourgons et les chariots de toutes sortes qui se mêlaient, se dépassaient l’un l’autre, et qui, trois ou quatre de front, barraient la route boueuse. De tous côtés, devant et derrière, jusqu’à la portée du son, on entendait le bruit des roues, du roulement des chariots et des affûts, le piétinement des chevaux, les coups de fouet, les cris et les injures des soldats, des brosseurs et des officiers. Le long de la route on voyait sans cesse des chevaux crevés, blessés, des chariots brisés près desquels, dans une attente quelconque, étaient assis des soldats isolés ; tantôt des soldats détachés de leurs compagnies se dirigeaient, en groupe, vers les villages voisins, ou traînaient à leur suite des poulets, des moutons, du foin, des sacs pleins de différentes choses. Aux descentes et aux montées la foule devenait plus épaisse, une clameur ininterrompue emplissait l’air. Les soldats, dans la terre jusqu’aux genoux, maintenaient les affûts et les chariots, les fouets sifflaient, les sabots glissaient, les freins se brisaient et les poitrines se tendaient sous les cris. Les officiers, qui dirigeaient le mouvement, passaient devant et derrière parmi les fourgons. Leurs voix s’entendaient à peine dans le houlement général et l’on voyait à leurs visages qu’ils désespéraient de mettre fin à ce désordre.

« Voila la chère armée orthodoxe, » pensa Bolkonskï, se rappelant les paroles de Bilibine.

Désirant demander à l’un de ces hommes où était le commandant en chef, il s’approcha d’un fourgon. Droit devant lui marchait un attelage étrange à un cheval, évidemment arrangé d’une façon primitive par les soldats et qui était quelque chose d’intermédiaire entre un fourgon, un cabriolet et une voiture. L’attelage était conduit par un soldat et sous la capote de cuir, derrière le tablier, était assise une femme tout enveloppée de châles.

Le prince André s’approcha et déjà allait questionner le soldat quand son attention fut attirée par les cris désespérés de la femme assise dans l’attelage. L’officier qui était en tête de la file battait le soldat qui conduisait cette voiture parce qu’il avait voulu dépasser les autres, et le fouet frappait sur le tablier de l’équipage. La femme poussait des cris perçants.

En apercevant le prince André elle avança la tête au-dessus du tablier et agitant ses mains maigres, débarrassées du châle, cria :

— Monsieur l’aide de camp ! Monsieur l’aide de camp !… Au nom de Dieu… Défendez-nous… Que va-t-il se passer ?… Je suis la femme du médecin du 7e régiment de chasseurs. On nous empêche de passer. Nous sommes restés en arrière, nous avons perdu les nôtres…

— Je te mettrai en bouillie ; tourne ! — criait l’officier furieux contre le soldat. — Arrière avec ta grue !

— Monsieur l’aide de camp, défendez-nous ! Que signifie cela ? disait la femme du médecin.

— Laissez passer cette voiture. Ne voyez-vous pas que c’est une femme ? — dit le prince André en s’approchant de l’officier. Celui-ci le regarda sans répondre et se tournant de nouveau vers le soldat :

— Ah ! je te laisserai… Arrière !

— Laissez passer, vous dis-je ! — répéta, les dents serrées, le prince André.

— Et toi, qu’es-tu ? — lui cria soudain l’officier ivre de fureur. — Qu’es-tu, toi ? (il appuyait surtout sur le mot toi). Es-tu le chef, ici ? C’est moi qui suis le chef ici et non pas toi. Toi, arrière ! — répétait-il. — Je te mettrai en bouillie !

Cette expression plaisait évidemment à l’officier.

— Il a bien arrangé le petit aide de camp, — prononçait une voix derrière lui.

Le prince André vit que l’officier était dans cet état de fureur sans cause où les hommes ne comprennent pas ce qu’ils disent. Il vit que son intervention en faveur de la femme du médecin qui était dans la voiture était proche de ce qu’il redoutait le plus au monde, du ridicule, mais sa nature le conseillait autrement. L’officier achevait à peine les dernières paroles que le prince André, le visage déformé par la colère, s’approchait de lui et levait la nogaïka.

— Veuillez laisser passer !

L’officier fit un geste de la main et s’éloigna en toute hâte.

— Ces officiers d’état-major sont cause de tout le désordre, — grogna-t-il, — faites donc comme vous voudrez.

Le prince André, sans lever les yeux, s’éloigna rapidement de la femme du médecin qui l’appelait son sauveur, et, en songeant avec dégoût à tous les détails de cette scène humiliante, il galopa plus loin, vers le village, où, lui avait-on dit, se trouvait le commandant en chef.

Arrivé au village, il descendit de cheval avec l’intention de se reposer au moins le temps de manger quelque chose et de mettre de l’ordre dans les pensées cuisantes qui le tourmentaient.

« C’est une bande de voyous et non une armée, » pensait-il en s’approchant de la fenêtre de la première maison, quand tout à coup une voix connue l’appela.

Il se tourna. À la petite fenêtre s’avançait le joli visage de Nesvitzkï. Celui-ci, en mâchant quelque chose dans sa bouche appétissante et agitant les mains, l’appelait vers lui.

— Bolkonskï ! Bolkonskï ! N’entends-tu pas ? Plus vite ! — criait-il.

Le prince André entra dans la maison où Nesvitzkï et un autre aide de camp mangeaient. Ils questionnèrent hâtivement Bolkonskï : Ne savait-il rien de nouveau ? Sur leurs visages qu’il connaissait si bien, le prince André lut le trouble et l’inquiétude. Ils étaient particulièrement évidents sur le visage toujours riant de Nesvitzkï.

— Où est le commandant en chef ? demanda Bolkonskï.

— Ici, dans cette maison, — répondit l’aide de camp en lui en indiquant une.

— Eh bien, est-ce vrai qu’on a capitulé et fait la paix ? — demanda Nesvitzkï.

— Je vous le demande. Je ne sais rien, sauf que je suis à grand peine parvenu jusqu’à vous.

— Bah ! chez nous, mon cher, c’est affreux ! Je m’avoue coupable, mon cher, nous nous sommes moqués de Mack et maintenant nous sommes dans une situation bien pire — dit Nesvitzkï — Mais assieds-toi, mange quelque chose.

— Maintenant, prince, vous ne trouverez ni chariot, ni rien du tout et votre Piotr, Dieu sait où il se trouve, — fit l’autre aide de camp.

— Où donc est le quartier général ?

— Nous passons la nuit à Znaïm.

— Et moi, — dit Nesvitzkï — j’ai chargé tout ce qu’il me faut sur deux chevaux et l’on m’a fait de magnifiques paquets. On peut s’enfuir même à travers les montagnes de la Bohème. Ça va mal, mon cher. Mais qu’as-tu ? Tu es sans doute malade pour trembler ainsi ? — demanda Nesvitzkï en remarquant que le prince André tremblait comme s’il eût touché une bouteille de Leyde.

— Ce n’est rien, — répondit le prince André. Il se rappelait à ce moment son altercation avec l’officier à cause de la femme du médecin.

— Que fait ici le commandant en chef ? — demanda-t-il.

— Je n’y comprends rien, — dit Nesvitzkï.

— Je comprends une seule chose, que tout est lâche ! lâche ! lâche ! — fit le prince André, et il s’en alla à la maison où logeait le commandant en chef.

Passant devant toute la suite et devant les Cosaques qui parlaient entre eux à voix haute, le prince André entra dans le vestibule de la chaumière où se trouvait Koutouzov.

Comme on l’avait dit au prince André, Koutouzov, se trouvait là avec le prince Bagration et Weirother. Weirother était le général autrichien qui remplaçait Schmidt tué. Dans le vestibule, le petit Koslovskï était assis sur ses talons devant le scribe. Le scribe, sur un tonneau renversé, en retenant la manche de son uniforme, écrivait hâtivement. Le visage de Kozlovskï était défait ; évidemment lui-même n’avait pas dormi de la nuit. Il regarda le prince André et même ne le salua pas de la tête.

— La deuxième ligne… As-tu écrit ? — continuait-il, en dictant au scribe. — Les régiments des grenadiers de Kiew et de Podolie…

— Votre Haute Noblesse, il est impossible de suivre, — prononça peu respectueusement le scribe, en regardant Kozlovskï d’un air de mauvaise humeur.

À ce moment on entendit derrière la porte la voix mécontente et très animée de Koutouzov, interrompue par une autre voix inconnue. Au son de ces voix, à la négligence avec laquelle Kozlovskï le regardait, à l’irrespect du scribe fatigué, à ce fait que le scribe et Kozlovskï étaient assis si près du commandant en chef, à terre, près d’un tonneau, et parce que le cosaque qui tenait les chevaux riait si haut sous les fenêtres de la maison, à tout cela le prince André sentait qu’il avait dû se produire quelque chose d’important et de fâcheux.

Le prince André questionnait Kozlovskï avec instance.

— Tout à l’heure, prince, — dit Kozlovskï — : Disposition pour Bagration.

— Et la capitulation ?

— Il n’y en a pas. Les ordres sont donnés pour la bataille.

Le prince André se dirigea vers la porte d’où s’entendaient les voix, mais au moment où il allait l’ouvrir, dans la chambre les voix se turent ; la porte s’ouvrit, et Koutouzov, avec son nez d’aigle dans un visage gras, parut sur le seuil. Le prince André était droit devant Koutouzov, mais à l’expression du seul œil intact du commandant en chef, on devinait que les pensées et les soucis l’occupaient si fortement qu’il ne voyait rien devant lui.

Il regardait droit dans le visage de son aide de camp et ne le reconnaissait pas.

— Eh bien, as-tu fini ? — demanda-t-il à Kozlovskï.

— Tout de suite, votre Haute Excellence.

Bagration, pas encore vieux, maigre, au visage ferme et immobile de type oriental, parut derrière le commandant en chef.

— J’ai l’honneur de me présenter, — répéta assez haut le prince André en tendant l’enveloppe.

— Ah, de Vienne ! Bon. Après, après !

Koutouzov sortit sur le perron suivi de Bagration.

— Eh bien, prince, adieu ! Que le Christ t’accompagne ! — dit-il à Bagration. — Je te bénis pour un grand acte.

Et, tout-à-fait à l’improviste, le visage de Koutouzov s’adoucit ; des larmes se montrèrent dans ses yeux. De la main gauche il attira près de lui Bagration, et de la main droite, ornée d’une bague, d’un geste évidemment habituel, il fit sur lui le signe de la croix, puis lui tendit sa joue grasse ; mais Bagration lui baisa le cou.

— Que le Christ t’accompagne ! répéta Koutouzov ; et il se dirigea vers sa voiture. Monte avec moi, — dit-il à Bolkonskï.

— Votre Haute Excellence, je voudrais être utile ici ; permettez-moi de rester dans le détachement du prince Bagration.

— Assieds-toi, — dit Koutouzov. Et en remarquant l’hésitation de Bolkonskï : — Les bons officiers me sont nécessaires à moi-même.

Ils s’installèrent dans la voiture. Il y eut un silence de quelques minutes.

— Il y aura encore beaucoup d’autres affaires, — fit-il avec une expression sénile de perspicacité, comme s’il comprenait tout ce qui se passait dans l’âme de Bolkonskï. — Si demain il ramène la dixième partie de son détachement, j’en remercierai Dieu, — ajouta Koutouzov comme se parlant à lui-même.

Le prince André regarda Koutouzov, et, involontairement, à la distance d’une demi-archine lui sautaient aux yeux les cicatrices, soigneusement lavées, sur les tempes de Koutouzov, où la balle d’Izmaïl lui avait percé le crâne, et son œil perdu.

— Oui, il a le droit de parler si tranquillement de la perte de ces hommes, pensa Bolkonskï.

— C’est précisément pourquoi je vous demande de m’envoyer dans ce détachement, — dit-il.

Koutouzov ne répondit pas. Il paraissait avoir oublié déjà ce qu’il venait de dire et se tenait pensif. Au bout de cinq minutes, en se balançant sur les ressorts souples de la voiture, Koutouzov s’adressa au prince André. Sur son visage nulle trace d’émotion. Avec une fine ironie il questionna en détails le prince André sur son entrevue avec l’Empereur, sur les opinions entendues à la cour à propos de l’affaire de Krems et sur quelques connaissances communes.