Guerre et Paix (trad. Bienstock)/II/14

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 7p. 367-372).


XIV

Le 1er novembre Koutouzov reçut d’un de ses éclaireurs un rapport d’après lequel l’armée qu’il commandait était dans une situation presque désespérée. L’éclaireur rapportait que les Français, avec des forces énormes, ayant traversé le pont de Vienne, se dirigeaient sur la ligne de communication de Koutouzov avec les troupes venant de Russie. Si Koutouzov restait à Krems, alors les cent cinquante mille hommes de l’armée de Napoléon lui fermeraient toute issue, entoureraient son armée fatiguée, forte de quarante mille hommes, et il se trouverait dans la situation de Mack sous Ulm. Si Koutouzov se décidait à abandonner la ligne de communication avec les troupes venant de Russie, il devait entrer, sans connaître la route, dans le pays inconnu des montagnes de Bohême et, en se défendant contre un ennemi de beaucoup supérieur en nombre, abandonner tout espoir de se réunir à Bouksguevden. Si Koutouzov décidait de reculer sur la route de Krems à Olmütz pour se réunir aux troupes venant de la Russie, il risquait d’être devancé sur cette route par les Français qui venaient de traverser le pont à Vienne et, de cette façon, il serait forcé d’accepter la bataille pendant la marche, avec tous les bagages et les fourgons, contre un ennemi trois fois plus nombreux et le cernant de deux côtés. Koutouzov s’arrêta à ce dernier parti.

Les Français, comme l’avait annoncé l’éclaireur, ayant traversé le fleuve à Vienne se dirigeaient à marche forcée sur Znaïm par la route que suivait Koutouzov, et à plus de cent verstes au devant de lui. Atteindre Znaïm avant les Français c’était un grand espoir de salut pour l’armée, laisser aux Français le temps d’y parvenir c’était sans nul doute infliger à l’armée une défaite semblable à celle d’Ulm, ou la perte générale. Mais prévenir les Français avec toute l’armée, c’était impossible. La marche des Français, de Vienne à Znaïm, était plus courte et meilleure que celle qu’avaient à parcourir les Russes de Krems à Znaïm.

La nuit même qu’il reçut cette nouvelle, Koutouzov envoya l’avant-garde de Bagration (quatre mille hommes), à droite dans les montagnes, de la route de Krems à Znaïm à celle de Vienne à Znaïm. Bagration devait exécuter cette marche sans s’arrêter, le front sur Vienne et le dos tourné vers Znaïm et s’il réussissait à prévenir les Français, il devait les retenir le plus longtemps possible. Koutouzov lui-même, avec toute l’armée, allait à Znaïm. Après avoir fait, pendant une nuit orageuse avec des soldats affamés, sans chaussures, et ne sachant pas la route, quarante-cinq verstes à travers les montagnes, en perdant un tiers des retardataires, Bagration sortit d’Hollabrün sur la route de Vienne à Znaïm quelques heures avant les Français qui, de Vienne, s’avançaient sur Hollabrün. Koutouzov devait marcher encore une journée entière avec ses fourgons pour atteindre Znaïm. Aussi, pour sauver l’armée, Bagration devait-il, avec moins de quatre mille soldats affamés et fatigués, retenir pendant vingt-quatre heures toute l’armée ennemie qui allait se rencontrer avec lui à Hollabrün. C’était évidemment impossible. Mais la fortune capricieuse fit possible l’impossible. Le succès de la supercherie grâce à laquelle le pont de Vienne était tombé, sans combat, aux mains des Français, ce succès poussa Murat à essayer de tromper aussi Koutouzov. En rencontrant le faible détachement de Bagration sur la route de Znaïm, Murat crut que c’était toute l’armée de Koutouzov. Afin de l’écraser complètement il voulut attendre les retardataires sur la route de Vienne et, en conséquence, proposa une armistice de trois jours sous condition que les deux armées garderaient leurs positions respectives et ne bougeraient pas. Murat affirmait que des pourparlers de paix étaient déjà engagés et qu’il proposait l’armistice pour éviter une effusion de sang inutile. Le général autrichien, le comte Nostitz, qui était aux avant-postes, crut aux paroles des parlementaires de Murat et recula en découvrant le détachement de Bagration. L’autre parlementaire alla dans la chaîne russe raconter la même nouvelle des pourparlers pacifiques et proposer aux troupes russes trois jours d’armistice. Bagration répondit qu’il ne pouvait ni accepter ni refuser l’armistice et, par un aide de camp, il envoya à Koutouzov un rapport sur la proposition qui lui était faite.

L’armistice était pour Koutouzov le seul moyen de gagner du temps, de donner du repos au détachement fatigué de Bagration, de faire faire aux fourgons et aux bagages (dont le mouvement était caché des Français) au moins une marche de plus vers Znaïm. La proposition d’armistice donnait la seule et inattendue possibilité de sauver l’armée. En recevant cette nouvelle, Koutouzov envoya immédiatement le général aide de camp Witzengerod, au camp ennemi. Witzengerod devait non seulement accepter l’armistice, mais aussi proposer des conditions de capitulation, et pendant ce temps, Koutouzov envoyait ses aides de camp hâter le plus possible le mouvement des fourgons de son armée sur la route de Krems à Znaïm ; seul le détachement harassé et affamé de Bagration devait rester immobile devant l’ennemi huit fois plus fort, en couvrant le mouvement des fourgons et de toute l’armée.

L’espoir de Koutouzov se réalisait, la proposition de capitulation, qui n’obligeait à rien, donnait à une partie des fourgons le temps de passer, et la faute de Murat ne devait pas tarder à se montrer.

Aussitôt que Bonaparte qui se trouvait à Schœnbrün, à vingt-cinq verstes d’Hollabrün, reçut le rapport de Murat et le projet d’armistice et de capitulation, il flaira un piège et écrivit à Murat la lettre qui suit :


Au prince Murat.


Schœnbrün, 25 brumaire, en 1805.
À huit heures du matin.

Il m’est impossible de trouver des termes pour vous exprimer mon mécontentement. Vous ne commandez que mon avant-garde et vous n’avez pas le droit de faire d’armistice sans mon ordre. Vous me faites perdre le fruit d’une campagne. Rompez l’armistice sur-le-champ et marchez à l’ennemi. Vous lui ferez déclarer que le général qui a signé la capitulation n’avait pas le droit de le faire, qu’il n’y a que l’Empereur de Russie qui ait ce droit.

Toutes les fois cependant que l’Empereur de Russie ratifierait la dite convention, je la ratifierais ; mais ce n’est qu’une ruse. Marchez, détruisez l’armée russe… vous êtes en position de prendre son bagage et son artillerie. L’aide de camp de l’Empereur de Russie est un… Les officiers ne sont rien quand ils n’ont pas de pouvoirs ; celui-ci n’en avait point… Les Autrichiens se sont laissé jouer pour le passage du pont de Vienne, vous vous laissez jouer par un aide de camp de l’Empereur.

Napoléon.

L’aide de camp de Bonaparte courait au galop avec cette terrible lettre à Murat. Bonaparte n’ayant pas confiance en ses généraux, lui-même avec toute sa garde se dirigeait vers le champ de bataille, craignant de laisser échapper la victime espérée. Le détachement de quatre mille hommes de Bagration dressait gaiement le feu, se séchait, se chauffait, préparait le gruau, pour la première fois depuis trois jours, et aucun des soldats ne savait ni ne pensait à ce qui l’attendait.