Guerre et Paix (trad. Bienstock)/II/15

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 7p. 373-382).


XV

À quatre heures de l’après-midi, le prince André, qui avait réitéré avec instance sa demande à Koutouzov, se présentait chez Bagration. L’aide de camp de Bonaparte n’était pas encore de retour du détachement de Murat et le combat n’était pas encore commencé. Dans le détachement de Bagration on ne savait rien encore de la marche générale des affaires, on causait de la paix, mais sans croire à sa possibilité. On parlait aussi de la bataille, et aussi on la jugeait prochaine. Bagration, qui connaissait Bolkonskï pour l’aide de camp favori et de confiance, le reçut avec une distinction et une bienveillance toutes particulières. Il lui expliqua que probablement la bataille aurait lieu aujourd’hui ou demain et il lui laissa toute liberté de se trouver près de lui durant l’action ou à l’arrière-garde pour surveiller l’ordre pendant la retraite, « ce qui était aussi très important. »

— Cependant, l’affaire n’aura sans doute pas lieu aujourd’hui — dit Bagration comme pour rassurer le prince André. « Si c’est un des muscadins de l’état-major envoyé pour recevoir une décoration, alors dans l’arrière-garde il la recevra aussi, et s’il veut être avec moi, soit… Si c’est un brave officier il sera utile, » pensait Bagration. Le prince André ne répondit rien et demanda au prince la permission de parcourir la position et d’examiner la disposition des troupes afin de savoir, en cas d’attaque, où il fallait aller. L’officier de service, un bel homme mis avec élégance, un diamant à l’index, et qui parlait mal — mais très volontiers — le français, s’offrit à conduire le prince André.

De tous côtés l’on voyait des officiers mouillés, aux visages tristes, qui avaient l’air de chercher quelque chose, et des soldats qui traînaient, du village, des portes, des bancs, des claies.

— Voilà, prince, nous ne pouvons nous débarrasser de ces gens — dit l’officier en désignant ces hommes. — Les commandants sont trop faibles. Et tenez, — il montrait la tente d’un vivandier — ils s’attroupent ici et y passent tout leur temps. Ce matin je les ai tous chassés, et vous voyez, de nouveau elle est pleine. Il faut s’approcher, prince, et les chasser, c’est l’affaire d’un moment.

— Rentrons, je prendrai du fromage et du pain, — dit le prince André qui n’avait pas encore réussi à se restaurer.

— Pourquoi ne l’avoir pas dit, prince, je vous aurais offert mon hospitalité.

Ils descendirent de cheval et entrèrent dans la tente du vivandier. Quelques officiers aux visages rouges et fatigués étaient assis devant les tables et mangeaient et buvaient.

— Mais qu’est-ce donc, messieurs, — fit l’officier d’état-major du ton de reproche de quelqu’un qui a déjà répété plusieurs fois la même chose. — On ne peut pas s’absenter ainsi. Le prince a ordonné que personne ne soit là. Ainsi vous, monsieur le capitaine en second, — fit-il à un officier d’artillerie, petit, sale, maigre, qui, sans bottes (il les avait données au vivandier pour les faire sécher), seulement en chaussettes, se levait devant les nouveaux venus en souriant avec quelque gêne.

— Eh bien, capitaine Touchine, comment n’avez-vous pas honte ? — continuait l’officier d’état-major. — Il me semble que vous, en qualité d’artilleur, devriez montrer l’exemple et vous êtes là, sans bottes. On sonnera l’alarme, vous serez très bien sans chaussures (l’officier d’état-major sourit). Veuillez aller à vos postes, messieurs, tous, tous, — ajouta-t-il d’un ton autoritaire.

Le prince André sourit involontairement en regardant le capitaine en second Touchine. Sans rien dire, en souriant, Touchine, sautant d’un pied sur l’autre, regardait interrogativement, de ses grands yeux intelligents et bons, tantôt le prince André, tantôt l’officier d’état-major.

— Les soldats disent que déchaussé c’est plus commode, — dit le capitaine Touchine en souriant timidement et avec le désir évident de dissimuler sa gêne sous un ton plaisant.

Mais il n’avait pas encore achevé qu’il sentait que sa plaisanterie n’était pas acceptée et qu’elle n’était pas fameuse. Il était confus.

— Veuillez vous retirer, — dit l’officier d’état-major en tâchant de conserver un ton sérieux.

Le prince André regarda encore une fois la petite figure de l’artilleur. Il y avait en elle quelque chose de particulier, pas du tout militaire, un peu comique, mais très attrayant.

L’officier d’état-major et le prince André remontèrent à cheval et s’éloignèrent.

En sortant du village, en dépassant et croisant des soldats de diverses armes, ils remarquèrent à gauche les fortifications couvertes de glaise fraîche, rouge, récemment construites ; quelques bataillons de soldats, en bras de chemise malgré le vent froid, se mouvaient sur les retranchements comme des fourmis blanches ; du rempart, des mains invisibles lançaient sans cesse des pelletées de glaise rouge. Ils s’approchèrent du retranchement, l’examinèrent et partirent plus loin. Derrière le retranchement même, ils aperçurent quelques dizaines de soldats qui se succédaient sans cesse et descendaient du retranchement. Ils durent se boucher le nez et activer leurs chevaux pour sortir au plus vite de cette atmosphère pestilentielle.

Voila l’agrément des camps, monsieur le prince, — dit l’officier de service. Ils s’éloignèrent en face, sur la montagne. De là on apercevait les Français. Le prince André s’arrêta et se mit à observer.

— Notre batterie est disposée ici, — dit l’officier d’état-major en désignant le point culminant, — c’est la batterie de ce même original qui était assis sans bottes. De là on voit tout, allons, prince.

— Je vous remercie beaucoup, maintenant j’irai seul, — dit le prince André qui voulait se débarrasser de l’officier d’état-major ; — ne vous inquiétez pas s’il vous plaît.

L’officier s’éloigna, le prince André resta seul.

Plus il approchait de l’ennemi, plus l’aspect des troupes devenait ordonné et gai. C’était au détachement devant Znaïm que parcourait le matin le prince André, et qui était à dix verstes des Français, que régnaient le plus de désordre et de tristesse. À Grount on sentait aussi un trouble quelconque et la peur de quelque chose. Mais plus le prince André s’approchait de la chaîne des Français, plus l’aspect de nos troupes était assuré. Les soldats, en capotes, étaient en rangs et le sergent-major et le capitaine comptaient leurs hommes en poussant du doigt dans la poitrine celui qui était le dernier dans la section et lui ordonnant de lever la main. Les soldats, dispersés dans les alentours, traînaient du bois et des broussailles et construisaient des baraques en riant et en causant gaîment ; près des feux, quelques-uns, habillés ou tout nus réparaient leurs bottes et leurs capotes ou faisaient sécher leurs chemises et leurs caleçons. Ils se pressaient autour des marmites et des cuisiniers. Dans une compagnie le souper était prêt et les soldats suivaient d’un œil avide la marmite fumante et attendaient l’approbation de l’officier, assis sur une poutre, devant la tente, et à qui le soldat de service avait apporté le rata à goûter.

Dans une autre compagnie plus heureuse, car toutes n’avaient pas de l’eau-de-vie, les soldats étaient groupés en foule autour d’un sergent-major grêlé, aux larges épaules, qui, en penchant un petit tonneau, emplissait les bidons qu’on passait l’un après l’autre. Les soldats, avec des visages pieux, approchaient leurs lèvres des bidons, les penchaient, puis s’en rinçant la bouche et s’essuyant avec la manche de leurs capotes, avec un air joyeux s’éloignaient du sergent-major. Toutes les physionomies étaient calmes, comme si tout cela se fût passé non en vue de l’ennemi, avant la bataille où la moitié du détachement devait périr, mais quelque part en Russie, en attendant le repos. Après avoir traversé le régiment des chasseurs, les rangs des grenadiers de Kiev, tous braves, occupés de mêmes soins pacifiques, le prince André, non loin du haut baraquement du commandant du régiment, qui se distinguait parmi les autres, rencontra un petit détachement de grenadiers devant qui était couché un homme nu. Deux soldats le tenaient et deux autres frappaient régulièrement le dos nu avec des baguettes flexibles. La victime poussait des cris déchirants. Un gros major marchait devant le front et, sans faire attention aux cris, répétait sans cesse :

— Pour un soldat, c’est honteux de voler. Le soldat doit être honnête, noble et courageux et s’il vole chez son camarade, alors il n’a pas d’honneur, c’est une canaille. Encore, encore !

Et en entendant « encore » les coups flexibles et les cris désespérés, non feints, redoublaient.

— Encore ! Encore ! répétait le major. Un jeune officier, avec une expression d’étonnement et de souffrance, s’éloigna du soldat puni et se tourna avec un air interrogateur vers l’aide de camp qui passait.

Le prince André, arrivé à l’avant-poste, passa par le front. Notre ligne et celle des ennemis étaient, aux flancs droit et gauche, loin l’une de l’autre, mais au milieu, à l’endroit où le matin étaient passés les parlementaires, les lignes se rapprochaient tellement qu’on pouvait voir les visages des uns et des autres et se causer. Outre les soldats qui occupaient la ligne, à cet endroit, des deux côtés, il y avait beaucoup de curieux qui regardaient en souriant ces ennemis si étranges pour eux. De bonne heure, malgré la défense d’approcher de la ligne, le chef ne pouvait se débarrasser des curieux. Les soldats qui formaient la ligne, comme des hommes qui montrent quelque chose de rare, ne regardaient déjà plus les Français mais faisaient leurs remarques sur les badauds et attendaient impatiemment la relevée. Le prince André s’arrêta pour regarder les Français.

— Regarde, regarde, dit un soldat à son camarade en montrant un mousquetaire russe qui, avec un officier, s’approchait de la ligne et parlait rapidement et avec feu à un grenadier français.

— Comme il parle ! comme il parle ! même le Français ne peut l’attraper. Eh bien, toi, Sidorov !

— Attends, j’irai écouter. Ah ! comme il parle bien ! déclara Sidorov qui avait la réputation de parler très bien le français.

Le soldat que les rieurs désignaient était Dolokhov. Le prince André le reconnut et s’arrêta pour écouter sa conversation. Dolokhov était venu avec son capitaine dans la ligne du flanc gauche où se trouvait son régiment.

— Eh bien, encore, encore ! encourageait le capitaine en s’inclinant et tâchant de ne pas laisser échapper un seul mot, bien qu’incompréhensible pour lui. — S’il vous plaît, plus vite. Et bien, que dit-il ?

Dolokhov ne répondit pas au capitaine ; il menait une discussion très chaude avec le grenadier français. Naturellement il parlait de la campagne. Le Français, confondant les Russes avec les Autrichiens, voulait prouver que les Russes s’étaient rendus et s’enfuyaient depuis Ulm. Dolokhov prouvait que les Russes ne s’étaient pas rendus et avaient toujours battu l’ennemi.

— On a ordonné de vous chasser d’ici et nous vous chasserons, — disait Dolokhov.

— Tâchez seulement de veiller à ne pas être pris avec tous vos Cosaques, — répondait le grenadier français.

Les spectateurs et les auditeurs français riaient.

On vous fera danser comme vous avez dansé avec Souvorov, — dit Dolokhov.

Qu’est-ce qu’il chante ? — fit un Français.

De l’histoire ancienne, — prononça un autre pensant qu’il s’agissait d’une guerre lointaine. — L’empereur va lui faire voir, à votre Souvara comme aux autres…

— Bonaparte… commença Dolokhov, mais le Français l’interrompit.

— Il n’y a pas Bonaparte. Il y a l’empereur ! Sacré nom… cria-t-il avec colère.

— Que le diable l’emporte, votre empereur !

Et Dolokhov proféra en russe de grossières injures soldatesques, et, prenant son fusil, s’éloigna.

— Allons, Ivan Loukitch, — dit-il au capitaine.

— Voilà, c’est à la française — dirent des soldats de la ligne. — Eh bien, toi, Sidorov ?

Sidorov cligna des yeux et en s’adressant au Français se mit à prononcer rapidement des paroles incompréhensibles : kapi, mala, tafa, saji, mouter kaska… bafouillait-il en tâchant de donner à sa voix des intonations expressives.

— Oh, oh ! ah, ah, iou, iou — retentit parmi les soldats un tel éclat de rire joyeux qu’il se communiqua spontanément à travers la ligne jusqu’aux Français, si bien qu’après cela il fallait, semble-t-il, décharger les fusils, faire sauter les cartouches et retourner au plus vite chacun chez soi. Mais les fusils restèrent chargés, les meurtrières, des maisons et des retranchements regardaient aussi menaçants qu’avant, et comme avant, les canons enlevés de leurs avant-trains restaient braqués les uns contre les autres.